X

La vie errante de Sœur Camille n’était pas encore terminée. La ferme des Moulineaux fut mise en vente et la pauvre vagabonde involontaire dut chercher un autre asile. L’employé de la mairie, chargé de la surveillance des ci-devant nobles, la prit en pitié et la logea dans une maison abandonnée du village d’Issy. C’était une masure en ruines mais Camille se jugeait trop heureuse d’avoir un toit pour s’abriter car toutes ressources lui faisant alors défaut, elle ne possédait pas de quoi payer la location même d’une mansarde.

Dans ce dénuement, une aubaine lui vint. Une ancienne Sœur converse de la rue de Grenelle, Catherine de la Résurrection apprit sa détresse et vint vivre avec elle. La bonne fille possédait deux cents francs qu’elle avait gagnés en se plaçant comme servante depuis l’époque de la dispersion. Cette somme minime suffit à faire subsister les deux religieuses pendant plus de trois mois.

Dans l’humble réduit où elles vivotaient de la sorte, elles réussirent à disposer une chapelle et des prêtres réfractaires, cachés dans les carrières et les bois des environs, y vinrent dire de temps en temps la messe en grand secret. Les Carmélites reçurent d’une façon assez suivie la Sainte Eucharistie dont elles étaient privées depuis si longtemps. Et, comme on le pense bien, ce divin fortifiant leur fit oublier toutes les privations.

Sur ces entrefaites, arriva la réaction de Thermidor : Robespierre et sa bande furent mis hors la loi par l’initiative de quelques-uns de leurs complices qui, rompant avec la lâcheté propre aux énergumènes de la Convention, guillotinèrent l’affreux Petdeloup pour éviter qu’il les guillotinât. Le régime de la Terreur s’effondra dans la boue et dans les flaques de sang. Les prisons s’ouvrirent et les proscrits respirèrent.

Comme l’a très bien dit M. Pierre de la Gorce, dans sa belle Histoire religieuse de la Révolution (T. III in fine) : « On tuera encore. Il y aura encore dans l’ordre politique bien des violences, dans l’ordre religieux bien des persécutions. Cependant, pour qui ne s’applique pas aux détails mais voit les événements par masses, on a touché le fond de l’abîme. Maintenant c’est la remontée qui commence. Elle commence par la société civile. Encore quelques mois, et bien qu’avec de tenaces pratiques d’intolérance, bien qu’avec le maintien de lois iniques, elle commencera aussi pour la société religieuse… »

Il était temps pour Sœur Camille que la Terreur prît fin. En effet elle venait d’être prévenue que son dossier avait été remis à Fouquier-Tinville. On la cherchait pour la traduire, la semaine suivante, au Tribunal révolutionnaire où sa condamnation était certaine. Car, suivant l’expression de sa biographe, « la demi-liberté dont elle avait joui ressemblait assez à celle que la bête fauve laisse à sa proie, lorsqu’après l’avoir mise dans l’impuissance de s’échapper, elle la réserve pour l’heure de son caprice ».

Le 15 octobre 1794, Sœur Camille obtint la permission de rentrer à Paris. Elle se logea dans un petit appartement de la rue des Postes, voisin de la maison où, sous l’ancien régime, il y avait un séminaire. La chapelle n’en avait pas été profanée mais seulement dépouillée de ses ornements. La Carmélite eut l’idée d’y rétablir le culte. A cet effet, elle s’abouche avec l’abbé Baudot, ancien supérieur du séminaire, qui entre avec joie dans son projet. Quelques âmes dévouées se joignent à eux. La chapelle est nettoyée, parée tant bien que mal, et, un jour de la fin de janvier 1795, on y dit, pour la première fois, la messe. Il y eut ensuite un salut du Saint-Sacrement.

« L’abbé Baudot y bénit, avec émotion, une foule de chrétiens prosternés dans un recueillement qu’interrompaient seuls les larmes et les sanglots… L’allégresse de Sœur Camille fut si grande et si vif le souvenir qui lui en resta qu’elle ne pouvait en parler qu’avec attendrissement : — Si le sentiment que j’éprouvais alors, disait-elle, avait duré quelques instants de plus, je ne sais si j’aurais pu y résister. Heureuse mille fois si la joie de revoir mon Dieu glorifié m’eût fait mourir alors ! »


Les épreuves supportées avec une si héroïque constance, depuis quelques années, par la Sœur Camille avaient développé les qualités d’énergie et d’initiative que Dieu avait mises en elle. Sa première pensée fut de reconstituer, au moins partiellement, la communauté. Quelques ressources lui étant venues, elle obtint de sa prieure, la Mère Nathalie, l’autorisation d’entamer des démarches à cet effet. Trouver un local était le plus urgent. Elle s’y employa sans délai et ne tarda pas à découvrir, rue Saint-Jacques, une maison assez spacieuse qui avait longtemps servi d’auberge, sous l’enseigne de la Vache noire. Elle en fit l’achat, à des conditions peu onéreuses, et s’y installa, tout de suite avec neuf de ses compagnes échappées à la guillotine ou à l’exil. La Mère Nathalie ne tarda pas à les rejoindre en compagnie de six autres religieuses. Dès mars 1795, on put reprendre les exercices réguliers et organiser l’existence conventuelle.

« Tandis que le rez-de-chaussée fournissait quelques pièces destinées au service extérieur et aux travaux en commun, les étages supérieurs formaient une salle de communauté, un réfectoire et des cellules improvisées. Il ne manquait que la clôture qu’on n’osa rétablir car le gouvernement révolutionnaire demeurait ombrageux et eût considéré un local fermé à ses investigations comme un foyer de complots contre la République.

« Au centre de la maison, les Carmélites érigèrent une chapelle où bientôt, de toutes parts, des prêtres réfractaires vinrent célébrer les offices. Ils étaient si nombreux que les messes se succédaient, sans arrêt, de cinq heures du matin à midi. L’abbé de Dampierre, ancien grand-vicaire de l’archevêque de Paris se montra l’un des plus assidus. Les fidèles accoururent en foule de tout le voisinage. Leur empressement s’explique par le fait que la paroisse, Saint-Jacques du Haut-Pas, était occupée par le clergé constitutionnel et que les « vrais catholiques », obéissant aux instructions du Pape, fuyaient « les intrus ».

Voyant cette affluence, M. de Dampierre fit placer des fonts baptismaux. On donna le baptême ; on célébra des mariages. Et ainsi, la petite chapelle devint un centre où, chaque dimanche, on chantait la grand’messe et les vêpres, on prononçait des sermons.

En 1796, un décret autorisa les nobles non émigrés à rentrer dans leurs biens mis sous séquestre depuis plus de trois ans. Ceux de la famille de Soyecourt étaient considérables ; outre l’argent liquide, il y avait des maisons à Paris et des terres en Picardie. Sœur Camille s’en trouva propriétaire en partage avec sa sœur Mme de la Tour et son neveu, le jeune comte d’Hinnisdal. Elle se réjouissait de ce retour de fortune qui allait lui permettre non seulement de placer sa communauté à l’abri du besoin mais aussi de secourir d’autres maisons de l’Ordre quand un scrupule lui vint : son vœu de pauvreté ne constituait-il pas un obstacle à une prise de possession de l’héritage paternel ? Elle se rappelait qu’au temps où l’Assemblée nationale supprima les vœux, Pie VI avait déclaré qu’aucune puissance civile ne pouvait délier les consciences. Pour rien au monde Sœur Camille n’aurait passé outre à cette décision. Elle consulta ses directeurs. Ceux-ci lui suggérèrent d’adresser une demande au Pape à l’effet d’obtenir la permission d’accepter sa part dans la succession de ses parents.

« L’humble Carmélite hésita, dit la biographe. Il lui semblait voir crouler le rempart qu’elle avait voulu placer entre elle et le monde. « Hélas, s’écriait-elle, est-ce qu’il me faudra ne plus être pauvre ? » Mais l’assurance lui fut donnée que rien, en fait, ne serait changé à son dénuement. »

Alors elle se résigna à rédiger une supplique où elle exposait au Pape les motifs de sa démarche et la tristesse que son cœur en éprouvait.

Pie VI répondit immédiatement par un Bref qui permettait à Sœur Camille « d’acquérir, nonobstant son vœu de pauvreté, des biens meubles et immeubles et d’en disposer tant pour son propre intérêt que pour le soulagement des religieux de l’un et de l’autre sexe et d’autres personnes ecclésiastiques qui se trouveraient dans le besoin, déclarant d’ailleurs que la permission accordée ne préjudiciait aucunement à la substance du vœu solennel de pauvreté. »

Ainsi rassurée et autorisée, Sœur Camille se lança dans les courses, sollicitations et paperasses nécessaires pour recouvrer son dû. Comme à cette époque, la bureaucratie sévissait déjà d’une façon intense, multipliait les formalités, et fondait la tradition de traiter le public comme un ennemi personnel, la Carmélite connut tous les tracas des infortunés que des intérêts vitaux obligent d’affronter les minuties et les rebuffades de la gent administrative.

Aussi calme qu’active, elle ne se laissait pas déconcerter. On nous la montre « pâle, mince, douce, jamais impatiente ni fiévreuse malgré les difficultés de la tâche entreprise ».

« Vêtue d’une robe de laine noire, dit M. Lenotre, coiffée d’un bonnet blanc, elle courait les bureaux, les notaires, les hommes de loi. Elle obtenait, peu à peu, la restitution presque intégrale des biens immenses de sa famille. Et c’était pour les clercs et les ronds-de-cuir une stupeur d’entendre cette pauvresse, avec son petit cabas sous le bras, parler de millions, de ventes de terres, d’achats d’immeubles en un temps où les plus riches manquaient du nécessaire. »

La bataille contre les potentats du papier timbré et les hauts gardiens des grimoires légaux dura environ un an. A force de persévérance, Sœur Camille obtint la victoire.


Dès qu’elle fut en possession de sa fortune, sans prendre une minute de repos, elle se mit en devoir d’acquérir le couvent des Carmes, où, l’on s’en souvient, son père avait été détenu jusqu’au moment de comparaître devant le Tribunal révolutionnaire qui s’empressa de l’envoyer à l’échafaud.

Tout, aux Carmes, se trouvait en piteux état. Le cloître était loué à un marchand de bois qui en avait fait un dépôt de planches. Dans le jardin, un entrepreneur de plaisirs publics avait installé une tente et un orchestre sous cette enseigne : le bal des Marronniers ; on y dansait chaque décadi. « De l’ancien monastère, les pierres seules subsistaient ; on balayait la neige dans l’intérieur comme dans la rue et, sauf le mur où se voyaient encore les traces des balles et les éclaboussures de sang des massacres de septembre, toute clôture avait disparu. »

Le propriétaire actuel était un nommé Foreson qui, ne sachant que faire de ces vastes bâtiments, projetait de les démolir et de vendre les matériaux. Sœur Camille eut de longues négociations à mener avec cet homme qui lui demandait un prix excessif de la ruine. Enfin le marché fut conclu ; la Sœur et ses compagnes prirent possession le 29 août 1797. Aussitôt, l’on s’occupa de tout réparer et d’approprier le local aux obligations de la vie monastique. Par une pensée touchante la Sœur choisit, pour sa cellule, la petite chambre où son père avait vécu cinq mois avant de monter à l’échafaud.

L’installation eut lieu sans trop d’obstacle. Toutefois, un peu plus tard, maints révolutionnaires, qui voyaient d’un mauvais œil cette renaissance « d’un foyer de superstition », entreprirent de chasser les Carmélites. Des articles de journaux hostiles et des pamphlets parurent qui déversaient sur les religieuses l’outrage et la calomnie. Entre autres diatribes, on y lisait qu’une aristocrate impudente, la citoyenne Soyecourt prétendait élever en ce lieu un monument à la mémoire du « dernier tyran ». On disait aussi qu’elle formait un ramassis de « bigotes et de pontifes sanguinaires » pour préparer des attentats contre le régime des Droits de l’Homme.

Parfois aussi, la populace du quartier se rassemblait autour de la maison et témoignait l’intention de la mettre à sac. Peu à peu, à force de douceur et de charité l’on réussit à dissiper les préventions.

Il y eut pourtant encore une alarme. Un matin, un détachement d’artilleurs envahit la rue de Vaugirard et braque une pièce de canon contre la porte du monastère. La Sœur Camille, informée de ce qui se passe, rassure la communauté. « Je vais, dit-elle, me placer moi-même à la porte et si l’on tire, je recevrai le boulet. »

Et en effet, elle va s’asseoir sur une marche du perron, face aux artilleurs. Elle ne leur dit rien, se contentant de les regarder avec beaucoup de calme. Déconcertés par tant de sang-froid, admirant, malgré eux, le courage de cette frêle petite femme, les sectaires battent en retraite.

En 1798, la Prieure, Mère Nathalie mourut. Camille la remplaça par le suffrage unanime de ses Sœurs. Vinrent enfin le 18 brumaire, la dictature de Bonaparte, le Consulat et l’Empire.

La petite communauté vécut des jours moins troublés. Mais la Mère Camille devait personnellement subir encore la persécution. Il n’entre pas dans le cadre de cette étude de rapporter, tout au long, ses démêlés avec la police impériale. Voici les faits brièvement résumés d’après M. Lenotre.

En juillet 1811, la police apprit, par une lettre ouverte au cabinet noir et adressée à Mgr de Grégori, l’un des cardinaux tenus en surveillance sur l’ordre de l’empereur qu’une certaine dame Camilla, habitant le couvent des Carmes, s’occupait activement de faire copier et distribuer la bulle d’excommunication contre Napoléon fulminée par Pie VII après son arrestation à Rome et promulguée en secret pendant sa détention à Savone. Le préfet de Police, baron Pasquier, fit une enquête et apprit sans difficulté que cette dame Camilla était certainement la Mère Camille de Soyecourt. Deux agents vinrent arrêter la Carmélite et la menèrent à la préfecture de police où elle fut mise au secret. On lui fit subir de longs et minutieux interrogatoires desquels il ressortit qu’elle avait, en effet, pris une certaine part à la diffusion de la Bulle[12].

[12] On trouvera le détail de ces interrogatoires et leur texte officiel dans un appendice à la Vie de la Mère Camille. On y admirera la fermeté que montra la Carmélite et comment elle sut ménager ses réponses de façon à ne compromettre personne. (Pièces justificatives, p. 56 et suivantes.)

L’instruction terminée, comme l’empereur avait interdit de donner de la publicité à cette affaire, Camille, « par raison d’État », fut envoyée en exil à Guise. « Elle y logea chez les Sœurs de l’hôpital et, tout aussitôt les visites et les témoignages de vénération se multiplièrent, ce qui mettait en grand souci le préfet du département. L’Empire s’inquiétait de cette femme aussi intrépide que douce ; la police surveillait le couvent des Carmes où l’on assurait qu’elle venait quelquefois de Guise sous un travestissement. »

Le fait était exact. La Mère Camille n’abandonnait pas sa chère communauté. A diverses reprises, elle fit le trajet à pied, affublée d’une jupe d’indienne à carreaux bleus, d’un corsage bis et d’un bonnet noir. En outre, chemin faisant, elle contrefaisait la boiteuse. Grâce à ce subterfuge, elle passait, sans être reconnue, à travers les mailles du réseau policier et parvenait à résider quelques jours auprès de ses filles.


La Restauration mit fin à son exil. La Mère Camille, de retour à Paris, pouvait espérer la tranquillité. Mais après avoir supporté tant de traverses et de déménagements, il lui restait à subir un dernier exode. L’administration réclama le couvent des Carmes pour y établir une école ecclésiastique. La Mère, non sans chagrin, fit un sacrifice sur les instances de l’archevêque et transporta sa communauté dans une maison de la rue de Vaugirard qui avait appartenu aux Bernardines avant la Révolution. C’est là que se termina son existence.