XI
Tant que la Mère Camille posséda quelques forces, elle les employa au service de sa communauté. Suivant la règle, elle avait déposé sa charge de Prieure en 1814. La religieuse qui lui succéda, ayant contracté de graves infirmités pendant la Révolution, ne put aller jusqu’au bout de son triennat et donna sa démission. La Mère Camille fut réélue à sa place et assuma le gouvernement jusqu’en 1845. A cette époque, il lui fallut déposer le pouvoir. Depuis longtemps, sa santé périclitait. Percluse de rhumatismes, affligée de crampes d’estomac opiniâtres, elle souffrait, en outre, d’une maladie de cœur. Lorsqu’elle en fut atteinte, sous la Révolution, les médecins avaient déclaré qu’elle n’y résisterait pas plus de deux ou trois ans. Vanité des diagnostics humains : malgré cette condamnation, elle n’en atteignit pas moins une vieillesse très avancée.
Pendant les dernières années, une paralysie des jambes l’immobilisa sur son fauteuil de paille. Elle y passait la journée, pleine de sérénité, s’intéressant à tous les détails de la vie conventuelle, donnant des conseils, encourageant les novices, distribuant à toutes les Sœurs les fruits de sa longue expérience.
On a conservé plusieurs de ses propos. Citons-en quelques-uns qui achèvent de peindre cette âme exceptionnelle.
« On avait été étonné, dans son enfance, de son immobilité à l’église, malgré son extrême vivacité. « Je ne répondais rien, disait la Mère dans sa vieillesse, quand on faisait cette réflexion devant moi mais je me disais : — Comment remuer quand le bon Dieu me regarde ?… — Vous regarde-t-il toujours de même ? lui demanda une Sœur. — Oh ! ma fille, lui répondit la vénérable Prieure, c’était alors le lait de l’enfance. La foi nous donne bien mieux encore son divin regard. Maintenant, il m’arrive de ne lui dire que ces mots : Mon Dieu, je crois… Mais parce que je crois, j’adore profondément… et il sait bien tout ce que je veux lui dire par là !… »
Elle aimait tant le travail que, malgré les infirmités, elle ne consentit jamais à rester oisive. Jusqu’au dernier jour, elle défila de la laine pour faire des oreillers aux pauvres. « Il faut travailler toujours, disait-elle, c’est une habitude à prendre, cela garde de mille imperfections et cela maintient l’esprit de pauvreté… D’ailleurs, voyez si la pauvreté abrège la vie. Malgré toutes les fois que j’ai eu faim et où tout me manquait, me voici arrivée à quatre-vingts ans… Donc pauvreté en tout, pauvreté partout, pour soi-même, gêne pour soi, mais largeur pour autrui et magnificence pour Dieu. »
Malgré les instances de ses filles, elle ne voulait rien ajouter ou modifier à l’alimentation plus que frugale du Carmel. « L’ordinaire, disait-elle, rien que le petit ordinaire de la règle. J’aime tant nos purées à l’eau et ce mets me va si bien qu’un bouillon me serait moins salutaire. » Et elle employait d’innocentes ruses pour observer les grands jeûnes, de sorte que la Sœur cuisinière s’écriait : « Notre Mère mange comme un petit oiseau. »
Tout à fait à la fin, on réussit pourtant à lui faire accepter parfois une grappe de raisin ou quelques gorgées de lait. Mais il ne fallait pas les lui offrir trop souvent, car alors, elle refusait d’un ton si net qu’il n’y avait pas à y revenir.
C’est qu’elle avait cet amour profond de la règle qui fait les communautés ferventes. La règle avant tout, disait-elle, la règle partout, sans adoucissement et sans trêve… J’aimerais mieux voir la communauté détruite que la règle s’y affaiblir. »
Cette austérité ne l’empêchait pas de se montrer enjouée aux heures de détente. A la récréation, sur la demande des plus jeunes parmi ses filles, elle improvisait de petites chansons qu’elle fredonnait d’une voix chevrotante, semblable au tintement d’une sonnette d’autel assourdie. Ce couplet, par exemple :
La vieillesse me gêne,
J’ai quatre-vingt-dix ans ;
Je chante encore sans peine
Malgré mes maux cuisants…
Ou encore :
Dans ma longue carrière
J’ai eu bien des tourments :
J’ai vu dessus la terre
Des bons et des méchants :
Chacun meurt à son tour
Et moi, je vis toujours…
Évidemment ce n’est point là de la grande poésie. Mais comme on trouve, dans ces innocentes amusettes, l’indice d’une âme en paix avec elle-même et à qui, en récompense de son amour, Dieu confère la simplicité joyeuse de l’enfance !
Son union à Dieu était si intime qu’elle disait un jour : « Jésus est toujours avec moi. Nous habitons, l’un et l’autre, dans la même maison. Il se donne souvent à moi et, moi aussi, je me suis donnée tout entière à lui. Je ne lui demande pas quelle récompense il me donnera ; je suis payée d’avance. Je goûterai dans le ciel plus de douceur et de consolation sans doute. Mais, au fond, je n’aurai rien de plus puisque, dès cette vie, Il se donne à moi. »
En 1848, elle s’affaiblit beaucoup et ne put guère quitter le lit. Pendant l’hiver de 1849, il devint visible que la fin approchait. A partir d’avril, les symptômes de la maladie de cœur s’aggravèrent. Suffoquant d’une façon presque continuelle, ne dormant plus, elle passait les nuits à réciter des psaumes. Elle avait fait placer en face d’elle deux images représentant la Sainte Vierge et sainte Térèse :
« Voyez, disait-elle, comme la Sainte Vierge me regarde. Elle semble me dire : — Demande-moi ce que tu voudras, je te l’obtiendrai de mon Fils… Ce sera elle et sainte Térèse qui remettront mon âme entre les mains de Dieu. »
« La dernière nuit fut agitée mais aussi fervente que les autres. Elle chanta d’une voix forte encore le psaume : Cantate Domino canticum novum. Puis elle s’écria : — Sainte Vierge, intercédez pour moi !… »
Ce furent à peu près ses paroles suprêmes. Dans la journée qui suivit, elle perdit connaissance. L’aumônier lui conféra l’extrême-onction et l’absolution sans qu’elle donnât signe qu’elle prenait part à la cérémonie. A cinq heures du soir, elle rendit le dernier soupir, tandis que la Communauté fondait en larmes autour de son lit.
C’était le 9 mai 1849. La Mère Camille avait quatre-vingt-douze ans. Selon son désir, elle fut enterrée dans la crypte de l’église des Carmes, parmi les victimes des massacres de septembre.
Après avoir subi l’épreuve de la crainte desséchante au temps où l’aberration janséniste pesa sur son âme, cette Sainte Religieuse s’épanouit enfin dans le rayonnement du Soleil d’amour qui habite les âmes de bonne volonté. C’est pourquoi, comme le dit sa biographe, « elle demeura vaillante et paisible au contact des événements les plus redoutables ; c’est pourquoi elle posséda cette charité forte et généreuse » qui fait qu’on se donne passionnément à Dieu pour sa gloire et celle de son Église.
Nous vivons à une époque de bolchevisme en croissance où rien ne prouve que des catastrophes semblables à celles que la Mère Camille eut à subir ne se reproduiront pas. Les enseignements fournis par son intrépidité dans la lutte contre le mal nous montrent comment une âme, qui aime vraiment son Dieu, se sauvegarde dans l’épreuve.
Saint Paul a dit : Si nous n’avons d’espérance que pour cette vie seulement, nous sommes les plus malheureux des hommes. Mais si, à l’exemple de la Mère Camille, nous plaçons toute notre espérance dans la vie à venir, quand viendra la tribulation, quand les héritiers de la démence révolutionnaire se jetteront de nouveau, la hache à la main, sur les fidèles, nous confesserons hautement notre foi et nous connaîtrons le bonheur de mourir pour Notre-Seigneur Jésus-Christ et nous obtiendrons la grâce d’accomplir, comme le dit encore saint Paul, « ce qui manque à sa Passion ».