CHAPITRE IV
Le plus beau culte à rendre à Dieu est de glorifier et de mériter son amour pour les hommes, et non-seulement de pardonner à ses ennemis, mais encore de les gagner par ses bienfaits.
(EDMOND WALLER.)
La conversation des deux amies avait roulé sur un sujet qui les intéressait trop toutes deux pour qu'elles eussent d'abord songé à aucune explication concernant la soudaine absence de Susanne et son retour inespéré. A la fin, Alda lui demanda pourquoi elle avait été si longtemps sans la voir; et Susanne l'informa des tristes conséquences amenées par l'impossibilité où elle s'était trouvée de terminer sa tâche. Alda, au lieu de comprendre que son égoïsme avait occasionné le malheur de son amie en l'obligeant à lui consacrer le temps qui devait être employé à l'accomplissement de son devoir, et de se reprocher d'avoir été la cause de tout ce qu'elle avait souffert, exprima une violente indignation, et proféra contre l'injuste et cruelle Lélia les paroles les plus injurieuses que purent lui inspirer la haine et le mépris.
"Paix! paix! Alda, dit Susanne en l'interrompant; ce langage est coupable, et en opposition directe avec les principes divins de la sainte religion que tu viens de reconnaître: tu ne dois pas te le permettre.
—Quoi! Susanne, peux-tu ne pas haïr et mépriser cette fille romaine qui t'a traitée avec tant de barbarie?
—Non, Alda, répondit Susanne, je ne puis entretenir de tels sentiments contre une de mes semblables malheureusement dans l'erreur. Comme j'espère que mes fautes me seront pardonnées, je dois aussi pardonner toutes les offenses que j'ai souffertes; autrement comment serais-je l'imitatrice de Dieu, qui a dit: "Je veux la miséricorde, et non le sacrifice;" et encore: "Aimez vos ennemis; bénissez ceux qui vous persécutent et qui vous maltraitent, afin que vous soyez les enfants de votre Père qui est dans le ciel. Car il fait briller son soleil sur les méchants comme sur les bons, et il envoie la pluie sur le juste et sur l'injuste."
—Mais, interrompit Alda avec impatience, aimes-tu Lélia, Susanne?
—Hélas! non, Alda; je n'ai pas encore été capable de remporter cette victoire sur mon orgueil et les mauvaises passions de ma nature. Je n'aime pas Lélia, je l'avoue, quoique je lui pardonne sincèrement les injures que j'ai reçues d'elle: mais je puis prier, et je prie pour qu'elles lui soient aussi pardonnées par mon Père céleste, et pour qu'il veuille bien avoir pitié d'elle et changer son coeur.
—Et moi, s'écria la jeune Bretonne, maintenant que je connais le vrai Dieu, je compte le prier de venger tout le mal qu'on m'a fait sur le peuple romain en général, en l'accablant de toutes les calamités dont il a affligé ma patrie, et, en particulier, de punir Lélia et son père d'une manière signalée pour tous les outrages et les cruautés qu'ils ont commis envers moi."
Susanne, hochant la tête d'un air de reproche, lui dit: "Je suis peinée de voir combien peu l'esprit du christianisme est encore entré dans ton coeur, Alda, et que tu oses penser à adresser une telle prière à ce Dieu qui a promis de pardonner nos offenses à la seule condition que nous pardonnions celles de nos ennemis. D'ailleurs, Alda, si tu voyais les choses dans leur propre lumière, tu regarderais Lélia comme un objet de pitié bien plus que de haine.
—De pitié! s'écria Alda dans le grand étonnement; comment peut-elle être un objet de pitié, étant au comble des richesses et de la grandeur, environnée de splendeurs et de luxe, servie par des esclaves de toutes les nations qui sont sous le soleil, et sur lesquelles elle exerce l'autorité la plus absolue?
—Penses-tu, Alda, qu'elle en soit plus heureuse, pour posséder ces biens et ce pouvoir dont elle abuse tant, et qui sont ainsi pour elle une occasion de chute? Elle dit: Je suis riche et n'ai besoin de rien; et elle ne sait pas qu'elle est misérable, pauvre, aveugle et nue, et bien plus véritablement digne de pitié que la plus persécutée de ses esclaves à qui les voies de la paix ont été révélées.
—Elle mérite d'être malheureuse, reprit Alda, on ne doit pas la plaindre; je souhaite qu'elle soit misérable!
—Elle pourrait difficilement l'être plus qu'elle ne l'est, dit Susanne; car elle porte avec elle son propre châtiment dans ce caractère déraisonnable et violent, qui est un plus grand fléau pour elle-même que pour ceux sur lesquels elle exerce sa tyrannie. Elle ne fait pas une seule action injuste ou mauvaise qui ne retombe sur sa tête; car il y a dans le crime un dard plus aigu que celui du scorpion. Mais, Alda, je te le dis encore, tes sentiments vindicatifs ne sont pas moins coupables aux yeux de Dieu que la cruelle oppression dont Lélia t'a rendue victime; et peut-être le sont-ils plus encore, parce que la lumière de l'Evangile ne lui a jamais été révélée.
—Susanne, je ne veux pas te tromper; je ne puis pardonner à Lélia, et je ne la plaindrais pas, quand même je la verrais souffrir tous les maux qu'elle m'a infligés; car la justice veut qu'elle les éprouve.
—Ah! Alda, si justice était faite sur tous ceux qui ont été coupables envers leurs semblables, échapperais-tu à cette sentence, le penses-tu? Et si Dieu tenait compte de tous les péchés commis contre lui-même, qui pourrait espérer de n'être pas puni?"
Alda, qui sentait la difficulté de répondre à une question si directe, changea de conversation, et demanda à Susanne comment elle avait pu revenir auprès d'elle, malgré les mesures que Lélia avait prises pour l'en empêcher.
Susanne lui apprit alors que Lélia, en se promenant dans la jardin, avait été attaquée par un essaim d'abeilles, qui s'étaient abattues sur son visage et sur son cou, et l'avaient cruellement piquée. Les douleurs qu'elle éprouvait l'avaient mise dans un état si violent, que, suivant la déclaration des médecins appelés auprès d'elle, si l'on ne trouvait moyen d'alléger les souffrances causées par les piqûres, le délire et peut-être la mort s'ensuivraient dans le cours de quelques heures.
Marcus Lélius, désespéré du danger de sa fille, promit une grande récompense à qui pourrait trouver moyen de calmer ses douleurs, ce que les médecins avouaient ne savoir faire. Alors une des esclaves que Susanne avait guérie de la morsure d'un scorpion le dit à son maître, qui ordonna qu'elle fût immédiatement appelée au secours de sa fille.
Quelle que fût la perfection avec laquelle les arts étaient parvenus à Rome, ainsi que les raffinements du luxe, les sciences n'avaient pas suivi la même progression, et celle de la médecine était encore dans son enfance; les nations appelées barbares par les Romains les surpassaient de beaucoup dans cette utile connaissance.
Susanne, comme beaucoup de femmes de l'Orient, spécialement de la Judée, était versée dans la pharmacie, et possédait en médecine des secrets qu'on aurait trouvés précieux dans un temps même plus avancé que le premier siècle, où l'on était alors. Cela, joint à un grand esprit d'observation, à un jugement éclairé et à beaucoup de calme, avait mis Susanne en état de rendre de grands services à ses semblables, dans des cas où les médecins de Rome étaient à bout de science. Elle s'aperçut promptement que l'état de Lélia n'avait rien d'aussi grave que leur ignorance le leur avait fait croire, et prépara tout de suite une lotion dont l'effet bienfaisant fut de soulager en peu de temps la violence des douleurs; au bout de quelques heures, Lélia se trouvait assez bien pour exprimer sa sincère gratitude à celle qui l'avait si habilement secourue.
En même temps Marcus Lélius, n'oubliant pas sa promesse, dit à Susanne d'indiquer elle-même telle récompense qu'elle voudrait pour le service qu'elle avait rendu.
Susanne demande simplement la permission de soigner l'esclave bretonne pendant tout le temps de sa maladie, quel que pût en être le terme; ce qui lui fut accordé, non sans une grande surprise de la part de Marcus Lélius et de sa fille, qui ne comprenaient pas qu'elle n'eût rien souhaité pour elle-même.
Alda, profondément touchée de cette preuve de la généreuse amitié de Susanne, prit sa main, qu'elle baisa et baigna de larmes, les premières qu'elle eût versées depuis la mort de son père; car son caractère, comme nous l'avons vu, était orgueilleux, roide, intraitable, et elle avait trouvé une sombre satisfaction à réprimer tout signe extérieur de la cruelle douleur qui consumait sa vie.
L'infatigable affection de Susanne avait enfin réussi à subjuguer la fierté de cet esprit hautain, que nulle violence n'avait jamais pu émouvoir, comme la simple goutte d'eau qui tombe sans cesse parvient, par l'irrésistible puissance d'une action continue, à creuser le marbre le plus dur, après qu'il a résisté au fer et à l'acier dirigés par le bras d'un ouvrier robuste.
Un vif attachement unissait ces deux jeunes amies, bien qu'il soit difficile d'imaginer un contraste plus prononcé que celui qui existait entre leurs deux caractères. Susanne était calme, digne, remplie d'une douceur et d'une tendresse toutes féminines; Alda était vive, ardente, impétueuse, et ses manières se ressentaient de la demi-barbarie de son pays. Elle était douée de grandes facultés naturelles, elle avait beaucoup de nobles qualités; mais on esprit, comme un sol riche et négligé, quoique destiné à la production des plus beaux fruits, s'était couvert de mauvaises herbes par le défaut de soin et de culture.
Susanne, au contraire, joignait à tous les gracieux talents et aux manières élégantes d'une Orientale de haut rang une grande instruction, l'habitude de la réflexion et une bienveillante et universelle bonté, fondée sur des principes invariables et perfectionnée par la religion.
Susanne et Alda étaient aussi différentes d'extérieur que de caractère. Susanne était d'une taille un peu au-dessous de la moyenne, svelte et légèrement inclinée, mais bien proportionnée. Elle avait un teint pâle et délicat; ses traits portaient le vrai type oriental, et ses beaux yeux noirs étaient pleins d'une mélancolique douceur quand son regard quittait la terre. Son front large et ouvert indiquait de grands moyens et annonçait la paix intérieure, et les riches ondulations de sa noire et brillante chevelure, séparée sur le haut de sa tête, en relevaient la blancheur.
Alda, quoiqu'elle eût à peine atteint toute la hauteur de sa taille, était déjà grande et d'une tournure imposante, avec tout l'embonpoint de la jeunesse. Son teint était éclatant, empreint de ce beau mélange de lis et de rose si universellement admiré chez les anciens Bretons. Ses yeux étaient bleus et étincelants, et sa chevelure dorée tombait en boucles abondantes jusqu'à sa ceinture. L'expression naturelle de sa figure était candide, souriante et animée; mais, depuis sa captivité, elles s'était obscurcie d'un sombre nuage, et les signes d'une tristesse constante et d'un orgueil dédaigneux avaient comprimé son beau front et plissé sa lèvre enfantine.
Telles étaient ces deux jeunes filles, de contrées si différentes et si étrangement opposées l'une à l'autre, excepté dans l'amitié qui les unissait: amitié cimentée par l'infortune, et qui, devenue chaque jour plus vive et plus tendre, acquit le pouvoir de rendre plus légères à la princesse déchue les chaînes d'un maître romain. Son affection dévouée et sans bornes était pour la jeune Juive une précieuse récompense de toutes les bontés et de tous les soins qu'elle lui avait prodigués par les motifs les plus purs de la charité et d'une compassion toute désintéressée.