CHAPITRE V

Le coeur le plus hautain qui palpita jamais dans une poitrine humaine a été subjugué dans la mienne;

La volonté la plus impétueuse qui s'éleva jamais pour humilier ta cause et se joindre à tes ennemis est domptée par toi, ô mon Dieu!

La longue maladie et la pénible convalescence d'Alda furent pour les deux amies une époque vraiment heureuse, puisqu'elles purent jouir sans interruption de la société l'une de l'autre, employant les heures douces et tranquilles de leur solitude à de saintes et affectueuses conversations, qu'elles n'auraient pas voulu échanger contre tous les plaisirs que la cité impériale aurait pu leur offrir.

Susanne mit à profit ce temps précieux, et instruisit son amie de tous les préceptes de la religion chrétienne, et de toutes les vérités dont la jeune Bretonne se sentait de plus en plus pénétrée. Enfin, dans toute l'ardeur de sa foi nouvelle, Alda dit un jour à Susanne: "Je crois! qui est-ce qui peut m'empêcher d'être reçue par le baptême dans le sein de l'Eglise de Jésus-Christ?

—Alda, ma chère Alda, dit Susanne, prenant ses deux mains dans les siennes et la regardant avec une expression pénétrante, jusqu'ici je ne t'ai parlé que de joie, de paix, de la rémission des péchés, d'un bonheur éternel et de toutes les autres bénédictions promises par notre Père céleste aux fidèles qui croient en lui et qui sont disposés à le suivre. Mais il est maintenant nécessaire de t'apprendre que ces bienfaits sont conditionnels, et ne peuvent être acquis qu'au prix de terribles périls, périls auxquels sont exposés, dans ces jours malheureux, tous ceux qui confessent le nom de Jésus-Christ, périls faits pour épouvanter tout autre qu'un chrétien ardent et sincère. Nul ne peut espérer de participer à sa gloire s'il refuse de boire la coupe amère que lui-même a bue le premier, ou de porter la couronne d'épines qui a ensanglanté sa tête; s'il recule devant la prison et la mort, une mort de honte et de tortures.

—Tout cela, je suis prête à le faire, s'écria la jeune prosélyte avec des yeux étincelants.

—Ah! Alda, crains un présomptueux orgueil; Pierre parlait ainsi quand il croyait l'épreuve éloignée; mais quand elle se présenta, il ne put la soutenir, et il tomba.

—Pierre redoutait les tortures et la mort, reprit Alda; je les envisagerai sans effroi.

—Ainsi pensa Pierre jusqu'au moment qui montra en lui la faiblesse de la nature abandonnée à elle-même. Supposes-tu que ta foi, nouvelle, et qui n'a pas subi d'épreuve, soit plus ferme que celle de l'apôtre qui avait marché dans une humble intimité à côté du Dieu incarné, qui avait été témoin de ses miracles, avait écouté les paroles de sa divine sagesse et contemplé l'éclat de sa gloire, révélée au mont Thabor? Ne te repose donc pas sur tes propres forces; car tu ne connais pas encore les épreuves auxquelles tu peux être appelée.

—Je ne puis imaginer aucune épreuve devant laquelle je reculerais, dit encore Alda.

—Viens avec moi," dit Susanne. Car, à l'époque où cette conversation eut lieu, la convalescence d'Alda était assez avancée pour qu'elle pût, avec le secours du bras de son amie, aller quelquefois prendre l'air sur le balcon qui était au sommet de la maison, et ce fut là qu'elles portèrent leur pas.

C'était le soir d'un des plus beaux jours de la fin de l'automne, dont la sérénité égalait presque celle d'une soirée d'été; à l'heure où la nature paraît assoupie dans ce profond repos dont elle aime quelquefois à jouir avant que les tempêtes de l'hiver viennent la dépouiller de ses charmes languissants. Tout était profondément tranquille; pas le moindre son lointain ne se faisait entendre, pas une haleine du zéphyr n'agitait les feuilles jaunes, qui tombaient sans secousse du haut des arbres des jardins impériaux, contigus à la maison de Marcus Lélius.

Le crépuscule avait jeté ses ombres paisibles sur l'orgueilleuse cité des sept collines, qui, avec ses rues et ses palais, ses colonnes brillantes et ses temples majestueux, semblait, comme le phénix de la Fable, s'élever avec une nouvelle splendeur, une plus fraîche beauté, de la cendre de ses flammes funéraires.

Le faible croissant de la nouvelle lune paraissait déjà sur le bord de l'horizon, et les étoiles n'étaient encore que légèrement indiquées sur l'azur de la voûte céleste; en sorte que les objets environnants seraient restés dans l'obscurité, sans l'éclat lugubre de quelques corps lumineux, épars sur les bords du Tibre, dont les eaux rougissantes réfléchissaient leurs sombres feux.

Alda s'aperçut que sa compagne respirait péniblement, comme si elle eût été oppressée par un poids insupportable: elle sentit le bras sur lequel elle s'appuyait s'agiter d'un tremblement convulsif, et elle demanda avec inquiétude à Susanne si elle était malade.

"Non pas malade, répondit Susanne, mais un peu accablée par la faiblesse de ma nature mortelle, qui peut difficilement supporter la vue d'un spectacle comme celui-ci sans en ressentir une profonde horreur, et sans répugnance pour la terrible épreuve qui m'est probablement réservée aussi à mon tour. Mais voilà qui est passé! j'ai lutté avec ma fragilité, aidée par Celui dont la force est toute-puissante pour soutenir la faiblesse de ses créatures quand elles implorent son secours; je me repose avec confiance sur son bras protecteur, et j'espère ne pas tomber quand le moment arrivera. Alda, vois-tu ces feux épars?

—Je les vois, dit Alda, et j'allais même te demander ce que signifie l'étrange apparence de ces corps lumineux, qui ont quelque ressemblance avec les formes humaines, et que, sans savoir pourquoi, je ne puis regarder qu'avec une sensation d'horreur qui m'étouffe et me fait mal. Je t'en prie, dis-moi ce que c'est.

—Ce sont des chrétiens enveloppés dans les terribles vêtements du martyre, Alda, répondit Susanne; et ces flammes bleues, qui répandent leur effroyable éclat sur la nuit, se nourrissent de la chair vivante et palpitante d'êtres humains comme nous, mon Alda, et non moins sensibles aux aiguillons de la douleur. Cependant ils ont préféré cette mort, ces brûlantes tortures, à l'alternative de racheter leur vie en abjurant tacitement leur Dieu pour un simple acte d'adoration envers les divinités païennes de Rome, en jetant une poignée d'encens sur leurs autels!

—Et le choix, j'ose le dire, aurait été mon choix, car il est glorieux!" s'écria la jeune Bretonne les yeux étincelants et les joues enflammées.

En entendant ces paroles, Susanne, dans la transport d'une sainte joie, serra sur son sein l'ardente prosélyte; car elle voyait sa sincérité dans ce silencieux langage du coeur que reflétaient ses regards, et qui parlait même par les éloquentes variations de son teint.

S'agenouillant à côté l'une de l'autre, sous la voûte étoilée du ciel, et leurs bras tendrement enlacés, les jeunes amies offrirent leurs actions de grâces au Dieu plein de miséricorde qui avait ouvert leurs yeux à la lumière de la vérité; elles demandèrent qu'il lui plût de leur inspirer cette foi vive qui seule pouvait leur donner le courage de suivre sans hésiter le sentier redoutable dans lequel avaient marché ces héroïques chrétiens, dont l'âme, purifiée par la souffrance, montait alors vers sa glorieuse présence, à travers l'encens des flammes qui consumaient leur enveloppe mortelle.

"Susanne, dit Alda quand elles retournèrent à la solitude de leur chambre, je ne suis point épouvantée par le terrible spectacle dont je viens d'être le témoin, et il n'a pas ébranlé mon désir d'être admise au nombre des enfants de l'Eglise visible de Jésus-Christ; car, ainsi que le cerf altéré qui se précipite vers l'eau du ruisseau, mon âme soupire après le moment qui la purifiera dans les saintes eaux du baptême.

—L'occasion de recevoir ce sacrement saint est difficile à trouver dans une ville où règne un paganisme persécuteur; mais, ma chère Alda, fût-elle à notre portée, cela ne te serait d'aucune utilité, tant que tu ne pourras te résoudre à surmonter l'orgueil obstiné qui t'empêche de te conformer aux règles de la maison de Marcus Lélius, en remplissant la tâche que l'on veut t'assigner.

—Je me laisserai plutôt déchirer en morceaux," s'écria Alda, donnant cours à toute la violence naturelle à son caractère.

Susanne fixa sur elle un regard calme et improbateur, qui lui fit baisser les yeux avec confusion; toutefois elle dit en même temps à voix basse: "Je ne puis comprendre comment une indigne soumission de ma part à la tyrannie d'un maître romain, qui ne peut avoir aucun titre légal à mon obéissance, serait exigée comme un préliminaire indispensable à mon baptême."

Susanne répondit en souriant: "Ne fût-ce que comme une preuve de cette douceur qui est si agréable aux yeux de notre souverain Seigneur, et un acte de respectueuse soumission à ce commandement par lequel il enjoint à se disciples, si un homme les contraint à faire un mille avec lui, d'en faire plutôt deux; et je dirai encore qu'il est juste et convenable pour toi de le faire comme chrétienne. Mais nous ne nous placerons pas sur ce terrain, et je n'essaierai pas non plus de justifier les droits de Lélia et de son père à une exacte obéissance de ta part. Ils n'ont pas non plus de raisons pour l'exiger de moi, et tu peux observer que je me soumets à leur autorité, et que je fais de mon mieux, sans un murmure, quoi que ce soit qu'ils me commandent.

—C'est ce qui a toujours été pour moi un sujet de surprise, dit
Alda.

—Non pas, sans doute, depuis que tu as été instruite des devoirs de cette religion sainte, qui nous apprend à supporter la violence, et qui nous ordonne de souffrir le tort qu'on nous fait, plutôt que d'exciter les passions irritables de nos oppresseurs par une résistance inutile, répondit Susanne. Ada, je vais te faire comprendre la nécessité de te soumettre à Lélia, comme un préliminaire indispensable à ton admission dans l'Eglise par le baptême, puisque, si tu ne le fais pas, on ne t'accordera jamais, pour quelque cause que ce soit, la liberté de passer le seuil de la porte. Tandis que si tu adoucis tes manières sombres et hautaines, et si tu remplis comme une chose toute simple les devoirs auxquels le changement de ta fortune t'a assujettie ainsi que moi et le reste de toutes tes compagnes d'esclavage, la contrainte qu'on t'impose se relâchera par degrés, et l'on finira par te permettre de sortir quelquefois pour différentes commissions dans la ville. C'est un service dans lequel je suis généralement employée plus que les autres esclaves, parce que Lélia se fie davantage à mon jugement et à mon intégrité; elle sait qu'aucune des autres ne se fait scrupule de la tromper quand elle le peut, en dépit des châtiments sévères auxquels elles sont condamnées quand on découvre leur faute.

—Je suis sûre que Lélia ne me permettra jamais de sortir, quand même je pourrais prendre sur moi de me soumettre à son autorité, dit Alda en soupirant.

—Tu peux toujours essayer, Alda. Jacob servit sept ans pour obtenir celle qu'il aimait, et on ne lui donna pas d'abord la femme pour laquelle il avait travaillé; et toi, refuserais-tu d'obéir pendant quelques jours, dans l'espoir d'une récompense éternelle? Viens, prends courage, Alda, ma soeur, et ne faiblis pas dès le commencement de ton pèlerinage; car tu auras bien autre chose à souffrir avant de devenir chrétienne, par les oeuvres aussi bien que de nom."

Alda se jeta dans les bras de son amie, pleura sur son sein, et finit par promettre de faire ce qu'elle lui demandait.

Ce ne fut pourtant pas sans beaucoup de pénibles efforts et de grands combats contre la hauteur inflexible de son caractère, que la princesse déchue condescendit enfin à prendre place parmi les esclaves d'un maître romain, et daigna se soumettre à exécuter les ordres de son impérieuse fille.