PREMIÈRE PARTIE

I
LA MORT DU FEU

Les Oulhamr fuyaient dans la nuit épouvantable. Fous de souffrance et de fatigue, tout leur semblait vain devant la calamité suprême: le Feu était mort. Ils l'élevaient dans trois cages, depuis l'origine de la horde; quatre femmes et deux guerriers le nourrissaient nuit et jour.

Dans les temps les plus noirs, il recevait la substance qui le fait vivre; à l'abri de la pluie, des tempêtes, de l'inondation, il avait franchi les fleuves et les marécages, sans cesser de bleuir au matin et de s'ensanglanter le soir. Sa face puissante éloignait le Lion Noir et le Lion Jaune, l'Ours des Cavernes et l'Ours Gris, le Mammouth, le Tigre et le Léopard; ses dents rouges protégeaient l'homme contre le vaste monde. Toute joie habitait près de lui. Il tirait des viandes une odeur savoureuse, durcissait la pointe des épieux, faisait éclater la pierre dure; les membres lui soutiraient une douceur pleine de force; il rassurait la horde dans les forêts tremblantes, sur la savane interminable, au fond des cavernes. C'était le Père, le Gardien, le Sauveur, plus farouche cependant, plus terrible que les Mammouths, lorsqu'il fuyait de la cage et dévorait les arbres.

Il était mort! L'ennemi avait détruit deux cages; dans la troisième, pendant la fuite, on l'avait vu défaillir, pâlir et décroître. Si faible, il ne pouvait mordre aux herbes du marécage; il palpitait comme une bête malade. A la fin, ce fut un insecte rougeâtre, que le vent meurtrissait à chaque souffle… Il s'était évanoui… Et les Oulhamr fuyaient dépouillés, dans la nuit d'automne. Il n'y avait pas d'étoiles. Le ciel pesant touchait les eaux pesantes; les plantes tendaient leurs fibres froides; on entendait clapoter les reptiles; des hommes, des femmes, des enfants s'engloutissaient, invisibles. Autant qu'ils le pouvaient, orientés par la voix des guides, les Oulhamr suivaient une ligne de terre plus haute et plus dure, tantôt à gué, tantôt sur des îlots. Trois générations avaient connu cette route, mais il aurait fallu la lueur des astres. Vers l'aube, ils approchèrent de la savane.

Une lueur transie filtra parmi les nuages de craie et de schiste. Le vent tournoyait sur des eaux aussi grasses que du bitume; les algues s'enflaient en pustules; les sauriens engourdis roulaient parmi les nymphéas et les sagittaires. Un héron s'éleva sur un arbre de cendre et la savane apparut avec ses plantes grelottantes, sous une vapeur rousse, jusqu'au fond de l'étendue. Les hommes se dressèrent, moins recrus, et franchissant les roseaux, ils furent dans les herbes, sur la terre forte.

Alors, la fièvre de mort tombée, beaucoup devinrent des bêtes inertes: ils coulèrent sur le sol, ils sombrèrent dans le repos. Les femmes résistaient mieux que les hommes; celles qui avaient perdu leurs enfants dans le marécage hurlaient comme des louves; toutes sentaient sinistrement la déchéance de la race et les lendemains lourds; quelques-unes, ayant sauvé leurs petits, les élevaient vers les nuages.

Faouhm, dans la lumière neuve, dénombra sa tribu, à l'aide de ses doigts et de rameaux. Chaque rameau représentait les doigts des deux mains. Il dénombrait mal; il vit cependant qu'il restait quatre rameaux de guerriers, plus de six rameaux de femmes, environ trois rameaux d'enfants, quelques vieillards.

Et le vieux Goûn, qui comptait mieux que tous les autres, dit qu'il ne demeurait pas un homme sur cinq, une femme sur trois et un enfant sur un rameau. Alors ceux qui veillaient sentirent l'immensité du désastre. Ils connurent que leur descendance était menacée dans sa source et que les forces du monde devenaient plus formidables: ils allaient rôder chétifs et nus sur la terre.

Malgré sa force, Faouhm désespéra. Il ne se fiait plus à sa stature ni à ses bras énormes; sa grande face où s'aggloméraient des poils durs, ses yeux, jaunes comme ceux des léopards, montraient une lassitude écrasante; il considérait les blessures que lui avaient faites la lance et la flèche ennemies; il buvait par intervalles, à l'avant du bras, le sang qui coulait encore.

Comme tous les vaincus, il évoquait le moment où il avait failli vaincre. Les Oulhamr se précipitaient pour le carnage; lui, Faouhm, crevait les têtes sous sa massue. On allait anéantir les hommes, enlever les femmes, tuer le Feu ennemi, chasser sur des savanes nouvelles et dans des forêts abondantes. Quel souffle avait passé? Pourquoi les Oulhamr avaient-ils tournoyé dans l'épouvante? pourquoi est-ce leurs os qui craquèrent, leurs ventres qui vomirent les entrailles, leurs poitrines qui hurlèrent l'agonie, tandis que l'ennemi, envahissant le camp, renversait les Feux Sacrés? Ainsi s'interrogeait l'âme de Faouhm, épaisse et lente. Elle s'acharnait sur ce souvenir, comme l'hyène sur sa carcasse. Elle ne voulait pas être déchue, elle ne sentait pas qu'elle eût moins d'énergie, de courage et de férocité.


La lumière s'éleva dans sa force. Elle roulait sur le marécage, fouillant les boues et séchant la savane. La joie du matin était en elle, la chair fraîche des plantes. L'eau parut plus légère, moins perfide et moins trouble. Elle agitait des faces argentines parmi les îles vert-de-grisées; elle jetait de longs frissons de malachite et de perles, elle étalait des soufres pâles, des écaillures de mica, et son odeur était plus douce à travers les saules et les aulnes. Selon le jeu des adaptations et des circonstances, triomphaient les algues, étincelait le lis des étangs ou le nénuphar jaune, surgissaient les flambes d'eau, les euphorbes palustres, les lysimaques, les sagittaires, s'étalaient des golfes de renoncules à feuilles d'aconit, des méandres d'orpin velu, de linaigrettes, d'épilobes roses, de cardamines amères, de rossolis, des jungles de roseaux et d'oseraies où pullulaient les poules d'eau, les chevaliers noirs, les sarcelles, les pluviers, les vanneaux aux reflets de jade, la lourde outarde ou la marouette aux longs doigts. Des hérons guettaient au bord des criques roussâtres; des grues s'ébattaient en claquant sur un promontoire; le brochet barbelé se ruait sur les tanches, et les dernières libellules filaient en traits de feu vert, en zigzags de lazulite.

Faouhm considérait sa tribu. Le désastre était sur elle comme une portée de reptiles: jaune de limon, écarlate de sang, verte d'algues, elle jetait une odeur de fièvre et de chair pourrie. Il y avait des hommes roulés sur eux-mêmes comme des pythons, d'autres allongés comme des sauriens et quelques-uns râlaient, saisis par la mort. Les blessures devenaient noires, hideuses au ventre, plus encore à la tête, où elles s'élargissaient de l'éponge rougie des cheveux. Presque tous devaient guérir, les plus atteints ayant succombé sur l'autre rive ou péri dans les eaux.

Faouhm, détachant ses yeux des dormeurs, examina ceux qui ressentaient plus amèrement la défaite que la lassitude. Beaucoup témoignaient de la belle structure des Oulhamr. C'étaient de lourds visages, des crânes bas, des mâchoires violentes. Leur peau était fauve, non noire; presque tous produisaient des torses et des membres velus. La subtilité de leurs sens s'étendait à l'odorat, qui luttait avec celui des bêtes. Ils avaient des yeux grands, souvent féroces, parfois hagards, dont la beauté se révélait vive chez les enfants et chez quelques jeunes filles. Quoique leur type les rapprochât de nos races inférieures, toute comparaison serait illusoire. Les tribus paléolithiques vivaient dans une atmosphère profonde; leur chair recelait une jeunesse qui ne reviendra plus, fleur d'une vie dont nous imaginons imparfaitement l'énergie et la véhémence.


Faouhm leva les bras vers le soleil, avec un long hurlement:

—Que feront les Oulhamr sans le Feu? cria-t-il. Comment vivront-ils sur la savane et la forêt, qui les défendra contre les ténèbres et le vent d'hiver? Ils devront manger la chair crue et la plante amère; ils ne réchaufferont plus leurs membres; la pointe de l'épieu demeurera molle. Le Lion, la Bête-aux-Dents-déchirantes, l'Ours, le Tigre, la Grande Hyène les dévoreront vivants dans la nuit. Qui ressaisira le Feu? Celui-là sera le frère de Faouhm; il aura trois parts de chasse, quatre parts de butin; il recevra en partage Gammla, fille de ma sœur, et, si je meurs, il prendra le bâton de commandement.

Alors Naoh, fils du Léopard, se leva et dit:

—Qu'on me donne deux guerriers aux jambes rapides et j'irai prendre le Feu chez les Fils du Mammouth ou chez les Dévoreurs d'Hommes, qui chassent aux bords du Double Fleuve.

Faouhm ne lui jeta pas un regard favorable. Naoh était, par la stature, le plus grand des Oulhamr. Ses épaules croissaient encore. Il n'y avait point de guerrier aussi agile, ni dont la course fût plus durable. Il terrassait Moûh, fils de l'Urus, dont la force approchait celle de Faouhm. Et Faouhm le redoutait. Il lui commandait des tâches rebutantes, l'éloignait de la tribu, l'exposait à la mort.

Naoh n'aimait pas le chef; mais il s'exaltait à la vue de Gammla, allongée, flexible et mystérieuse, la chevelure comme un feuillage. Naoh la guettait parmi les oseraies, derrière les arbres ou dans les replis de la terre, la peau chaude et les mains vibrantes. Il était, selon l'heure, agité de tendresse ou de colère. Quelquefois il ouvrait les bras, pour la saisir lentement et avec douceur, quelquefois il songeait à se précipiter sur elle, comme on fait avec les filles des hordes ennemies, à la jeter contre le sol, d'un coup de massue. Pourtant, il ne lui voulait aucun mal: s'il l'avait eue pour femme, il l'aurait traitée sans rudesse, n'aimant pas à voir croître sur les visages la crainte qui les rend étrangers.

En d'autres temps, Faouhm aurait mal accueilli les paroles de Naoh. Mais il ployait sous le désastre. Peut-être l'alliance avec le fils du Léopard serait bonne; sinon, il saurait bien le mettre à mort. Et, se tournant vers le jeune homme:

—Faouhm n'a qu'une langue. Si tu ramènes le Feu, tu auras Gammla, sans donner aucune rançon en échange. Tu seras le fils de Faouhm.

Il parlait la main haute, avec lenteur, rudesse et mépris. Puis il fit signe à Gammla.

Elle s'avançait, tremblante, levant ses yeux variables, pleins du feu humide des fleuves. Elle savait que Naoh la guettait parmi les herbes et dans les ténèbres: lorsqu'il paraissait au détour des herbes, comme s'il allait fondre sur elle, elle le redoutait; parfois aussi son image ne lui était pas désagréable; elle souhaitait tout ensemble qu'il pérît sous les coups des Dévoreurs d'Hommes et qu'il ramenât le Feu.

La main rude de Faouhm s'abattit sur l'épaule de la fille; il cria, dans son orgueil sauvage:

—Laquelle est mieux construite parmi les filles des hommes? Elle peut porter une biche sur son épaule, marcher sans défaillir du soleil du matin au soleil du soir, supporter la faim et la soif, apprêter la peau des bêtes, traverser un lac à la nage; elle donnera des enfants indestructibles. Si Naoh ramène le Feu, il viendra la saisir sans donner des haches, des cornes, des coquilles ni des fourrures!…

Alors Aghoo, fils de l'Aurochs, le plus velu des Oulhamr, s'avança plein de convoitise:

—Aghoo veut conquérir le Feu. Il ira avec ses frères guetter les ennemis par-delà le fleuve. Et il mourra par la hache, la lance, la dent du tigre, la griffe du Lion Géant ou il rendra aux Oulhamr le Feu sans lequel ils sont faibles comme des cerfs ou des saïgas.

On n'apercevait de sa face qu'une bouche bordée de chair crue et des yeux homicides. Sa stature trapue exagérait la longueur de ses bras et l'énormité de ses épaules; tout son être exprimait une puissance rugueuse, inlassable et sans pitié. On ignorait jusqu'où allait sa force: il ne l'avait exercée ni contre Faouhm, ni contre Moûh, ni contre Naoh. On savait qu'elle était énorme. Il ne l'essayait dans aucune lutte pacifique: tous ceux qui s'étaient dressés sur son chemin avaient succombé, soit qu'il se bornât à leur mutiler un membre, soit qu'il les supprimât et joignît leurs crânes à ses trophées. Il vivait à distance des autres Oulhamr, avec ses deux frères, velus comme lui, et plusieurs femmes réduites à une servitude épouvantable. Quoique les Oulhamr pratiquassent naturellement la dureté envers eux-mêmes et la férocité envers autrui, ils redoutaient, chez les fils de l'Aurochs, l'excès de ces vertus. Une réprobation obscure s'élevait, première alliance de la foule contre une insécurité excessive.

Un groupe se pressait autour de Naoh, à qui la plupart reprochaient son peu d'âpreté dans la vengeance. Mais ce vice, parce qu'il se rencontrait chez un guerrier redoutable, plaisait à ceux qui n'avaient pas reçu en partage les muscles épais ni les membres véloces.

Faouhm ne détestait pas moins Aghoo que le fils du Léopard; il le redoutait davantage. La force velue et sournoise des frères semblait invulnérable. Si l'un des trois voulait la mort d'un homme, tous trois la voulaient; quiconque leur déclarait la guerre devait périr ou les exterminer.

Le chef recherchait leur alliance; ils se dérobaient, murés dans leur méfiance, incapables de croire ni à la parole ni aux actes des êtres, courroucés par la bienveillance et ne comprenant pas d'autre flatterie que la terreur. Faouhm, aussi défiant et aussi impitoyable, avait pourtant les qualités d'un chef: elles comportaient l'indulgence pour ses partisans, le besoin de la louange, quelque socialité étroite, rare, exclusive, tenace.

Il répondit avec une déférence brutale:

—Si le fils de l'Aurochs rend le Feu aux Oulhamr, il prendra Gammla sans rançon, il sera le second homme de la tribu, à qui tous les guerriers obéiront en l'absence du chef.

Aghoo écoutait d'un air brutal: tournant sa face touffue vers Gammla, il la considérait avec convoitise; ses yeux ronds se durcirent de menace.

—La fille du Marécage appartiendra au fils de l'Aurochs; tout autre homme qui mettra la main sur elle sera détruit.

Ces paroles irritèrent Naoh. Acceptant violemment la guerre, il clama:

—Elle appartiendra à celui qui ramènera le Feu!

—Aghoo le ramènera!

Ils se regardaient. Jusqu'à ce jour, il n'avait existé entre eux aucun sujet de lutte. Conscients de leur force mutuelle, sans goûts communs ni rivalité immédiate, ils ne se rencontraient point, ils ne chassaient pas ensemble. Le discours de Faouhm avait créé la haine.

Aghoo qui, la veille, ne regardait guère Gammla, lorsqu'elle passait furtive sur la savane, tressaillit dans sa chair, tandis que Faouhm vantait la fille. Construit pour les impulsions subites, il la voulut aussi âprement que s'il l'avait voulue depuis des saisons. Dès lors, il condamnait tout rival; il n'eut pas même de résolution à prendre; sa résolution était dans chacune de ses fibres.

Naoh le savait. Il assura sa hache dans la main gauche et son épieu dans la droite. Au défi d'Aghoo, ses frères surgirent en silence, sournois et formidables. Ils lui ressemblaient étrangement, plus fauves encore, avec des îlots de poil rouge, des yeux moirés comme les élytres des carabes. Leur souplesse était aussi inquiétante que leur force.

Tous trois, prêts au meurtre, guettaient Naoh. Mais une rumeur s'éleva parmi les guerriers. Même ceux qui blâmaient en Naoh la faiblesse de ses haines ne voulaient pas le voir périr après la destruction de tant d'Oulhamr et lorsqu'il promettait de ramener le Feu. On le savait riche en stratagèmes, infatigable, habile dans l'art d'entretenir la flamme la plus chétive et de la faire rejaillir des cendres: beaucoup croyaient à sa chance.

A la vérité, Aghoo aussi avait la patience et la ruse qui font aboutir les entreprises, et les Oulhamr comprenaient l'utilité d'une double tentative. Ils se levèrent en tumulte; les partisans de Naoh, s'encourageant aux clameurs, se rangèrent en bataille.

Étranger à la crainte, le fils de l'Aurochs ne méprisait pas la prudence. Il remit à plus tard la querelle. Goûn-aux-os-secs rassembla les idées brumeuses de la foule:

—Les Oulhamr veulent-ils disparaître du monde? Oublient-ils que les ennemis et les eaux ont détruit tant de guerriers: sur quatre, il en demeure un seul. Tous ceux qui peuvent porter la hache, l'épieu et la massue doivent vivre. Naoh et Aghoo sont forts parmi les hommes qui chassent dans la forêt et sur la savane: si l'un d'eux meurt, les Oulhamr seront plus affaiblis que s'il en périssait quatre autres… La fille du Marécage servira celui qui nous rendra le Feu; la horde veut qu'il en soit ainsi.

—Qu'il en soit ainsi!! appuyèrent des voix rugueuses.

Et les femmes, redoutables par leur nombre, par leur force presque intacte, par l'unanimité de leur sentiment, clamèrent:

—Gammla appartiendra au ravisseur du Feu!

Aghoo haussa ses épaules poilues. Il exécra la foule, mais ne jugea pas utile de la braver. Sûr de devancer Naoh, il se réserva, selon les rencontres, de combattre son rival et de le faire disparaître. Et sa poitrine s'enfla de confiance.

II
LES MAMMOUTHS ET LES AUROCHS

C'était à l'aube suivante. Le vent du haut soufflait dans la nue, tandis que, au ras de la terre et du marécage, l'air pesait torpide, odorant et chaud. Le ciel tout entier, vibrant comme un lac, agitait des algues, des nymphéas, des roseaux pâles. L'aurore y roula ses écumes. Elle s'élargit, elle déborda en lagunes de soufre, en golfes de béryl, en fleuves de nacre rose.

Les Oulhamr, tournés vers ce feu immense, sentaient, au fond de leur âme, grandir quelque chose qui était presque un culte, et qui gonflait aussi les petites cornemuses des oiseaux dans l'herbe de la savane et les oseraies du marécage. Mais des blessés gémirent de soif; un guerrier mort étendait des membres bleus: une bête nocturne lui avait mangé le visage.

Goûn balbutia des plaintes vagues, presque rythmiques, et Faouhm fit jeter le cadavre dans les eaux.

Puis l'attention de la tribu s'attacha aux conquérants du Feu, Aghoo et Naoh, prêts à partir. Les velus portaient la massue, la hache, l'épieu, la sagaie à pointe de silex ou de néphrite. Naoh, comptant sur la ruse plutôt que sur la force, avait, à des guerriers robustes, préféré deux jeunes hommes agiles et capables de fournir une longue course. Ils avaient chacun une hache, l'épieu et des sagaies. Naoh y joignait la massue de chêne, une branche à peine dégrossie et durcie au feu. Il préférait cette arme à toute autre et l'opposait même aux grands carnivores.

Faouhm s'adressa d'abord à l'Aurochs:

—Aghoo est venu à la lumière avant le fils du Léopard. Il choisira sa route. S'il va vers les Deux-Fleuves, Naoh tournera les marais, au Soleil couchant… et s'il tourne les marais, Naoh ira vers les Deux-Fleuves.

—Aghoo ne connaît pas encore sa route! protesta le Velu. Il cherche le Feu; il peut aller le matin vers le fleuve, le soir vers le marécage. Le chasseur qui suit le sanglier sait-il où il le tuera?

—Aghoo changera de route plus tard, intervint Goûn, que soutinrent les murmures de la horde. Il ne peut à la fois partir pour le Soleil couchant et pour les Deux-Fleuves. Qu'il choisisse!

Dans son âme obscure, le fils de l'Aurochs comprit qu'il aurait tort, non de braver le chef, mais d'éveiller la défiance de Naoh. Il s'écria, tournant son regard de loup sur la foule:

—Aghoo partira vers le Soleil couchant!

Et faisant un signe brusque à ses frères, il se mit en route le long du marécage.

Naoh ne se décida pas aussi vite. Il désirait sentir encore dans ses yeux l'image de Gammla. Elle se tenait sous un frêne, derrière le groupe du chef, de Goûn et des vieillards. Naoh s'avança; il la vit immobile, le visage tourné vers la savane. Elle avait jeté dans sa chevelure des fleurs sagittaires et un nymphéa couleur de lune; une lueur semblait sourdre de sa peau, plus vive que celle des fleuves frais et de la chair verte des arbres.

Naoh respira l'ardeur de vivre, le désir inquiet et inextinguible, le vœu redoutable qui refait les bêtes et les plantes. Son cœur s'enfla si fort qu'il en étouffait, plein de tendresse et de colère; tous ceux qui le séparaient de Gammla parurent aussi détestables que les fils du Mammouth ou les Dévoreurs d'Hommes.

Il éleva son bras armé de la hache et dit:

—Fille du Marécage, Naoh ne reviendra pas, il disparaîtra dans la terre, les eaux, le ventre des hyènes, ou il rendra le Feu aux Oulhamr. Il rapportera à Gammla des coquilles, des pierres bleues, des dents de léopard et des cornes d'aurochs.

A ces paroles, elle posa sur le guerrier un regard où palpitait la joie des enfants. Mais Faouhm, s'agitant avec impatience:

—Les fils de l'Aurochs ont disparu derrière les peupliers.

Alors, Naoh se dirigea vers le sud.


Naoh, Gaw et Nam marchèrent tout le jour sur la savane. Elle était encore dans sa force: les herbes suivaient les herbes comme les flots se suivent sur la mer. Elle se courbait sous la brise, craquait sous le soleil, semait dans l'espace l'âme innombrable des parfums; elle était menaçante et féconde, monotone dans sa masse, variée dans son détail et produisait autant de bêtes que de fleurs, autant d'œufs que de semences. Parmi les forêts de gramens, les îles de genêts, les péninsules de bruyères, se glissaient le plantain, le millepertuis, les sauges, les renoncules, les achillées, les silènes et les cardamines. Parfois, la terre nue vivait la vie lente du minéral, surface primordiale où la plante n'a pu fixer ses colonnes inlassables. Puis, reparaissaient des mauves et des églantines, des gôlantes ou des centaurées, le trèfle rouge ou les buissons étoilés.

Il s'élevait une colline, il se creusait une combe; une mare stagnait, pullulante d'insectes et de reptiles; quelque roc erratique dressait son profil de mastodonte; on voyait filer des antilopes, des lièvres, des saïgas, surgir des loups ou des chiens, s'élever des outardes ou des perdrix, planer les ramiers, les grues et les corbeaux; des chevaux, des hémiones et des élans galopaient en bandes. Un ours gris, avec des gestes de grand singe et de rhinocéros, plus fort que le tigre et presque aussi redoutable que le Lion Géant, rôda sur la terre verte; des aurochs parurent au bord de l'horizon.

Naoh, Nam et Gaw campèrent le soir au pied d'un tertre; ils n'avaient pas franchi le dixième de la savane, ils n'apercevaient que les vagues déferlantes de l'herbe. La terre était plane, uniforme et mélancolique, tous les aspects du monde se faisaient et se défaisaient dans les vastes nues du crépuscule. Devant leurs feux sans nombre, Naoh songeait à la petite flamme qu'il allait conquérir. Il semblait qu'il n'aurait qu'à gravir une colline, à étendre une branche de pin pour saisir une étincelle aux brasiers qui consumaient l'Occident.

Les nuages noircirent. Un abîme pourpre demeura longtemps au fond de l'espace, les petites pierres brillantes des étoiles surgissaient l'une après l'autre, l'haleine de la nuit souffla.

Naoh, accoutumé au bûcher des veilles, barrière claire posée devant la mer des ténèbres, sentit sa faiblesse. L'ours gris pouvait apparaître, ou le léopard, le tigre, le lion, quoiqu'ils pénétrassent rarement au large de la savane; un troupeau d'aurochs immergerait, sous ses flots, la fragile chair humaine; le nombre donnait aux loups la puissance des grands fauves, la faim les armait de courage.

Les guerriers se nourrirent de chair crue. Ce fut un repas chagrin; ils aimaient le parfum des viandes rôties. Ensuite, Naoh prit la première veille. Tout son être aspirait la nuit. Il était une forme merveilleuse, où pénétraient les choses subtiles de l'Univers: par sa vue, il captait les phosphorescences, les formes pâles, les déplacements de l'ombre et il montait parmi les astres; par son ouïe, il démêlait les voix de la brise, le craquement des végétaux, le vol des insectes et des rapaces, les pas et le rampement des bêtes; il distinguait au loin le glapissement du chacal, le rire de l'hyène, la hurlée des loups, le cri de l'orfraie, le grincement des locustes; par sa narine pénétraient le souffle de la fleur amoureuse, la senteur gaie des herbes, la puanteur des fauves, l'odeur fade ou musquée des reptiles. Sa peau tressaillait à mille variations ténues du froid et du chaud, de l'humidité et de la sécheresse, à toutes les nuances de la brise. Ainsi vivait-il de ce qui remplissait l'Espace et la Durée.

Cette vie n'était point gratuite, mais dure et pleine de menace. Tout ce qui la construisait pouvait la détruire; elle ne persisterait que par la vigilance, la force, la ruse, un infatigable combat contre les choses.

Naoh guettait, dans les ténèbres, les crocs qui coupent, les griffes qui déchirent, l'œil en feu des mangeurs de chair. Beaucoup discernaient dans les hommes des bêtes puissantes et ne s'attardaient point. Il passa des hyènes avec des mâchoires plus terribles que celles des lions: mais elles n'aimaient point la bataille et recherchaient la chair morte. Il passa une troupe de loups, et ils s'attardèrent: ils connaissaient la puissance du nombre, ils se devinaient presque aussi forts que les Oulhamr. Toutefois, leur faim n'étant pas excessive, ils suivirent des traces d'antilopes. Il passa des chiens, comparables aux loups; ils hurlèrent longtemps autour du tertre. Tantôt ils menaçaient, tantôt l'un ou l'autre approchait avec des allures sournoises. Ils n'attaquaient pas volontiers la bête verticale. Jadis, ils campaient en nombre près de la horde; ils dévoraient les rebuts et se mêlaient aux chasses. Goûn fit alliance avec deux chiens auxquels il abandonnait des entrailles et des os. Ils avaient péri dans un combat contre le sanglier; une alliance avec les autres devint impossible, car Faouhm, ayant pris le commandement, ordonna un grand massacre.

Cette alliance attirait Naoh; il y sentait une force neuve, plus de sécurité et plus de pouvoir. Mais, dans la savane, seul avec deux guerriers, il en concevait surtout le péril. Il l'eût tentée avec peu de bêtes, non avec un troupeau.

Cependant, les chiens resserraient le cercle; leurs cris devenaient rares, et leurs souffles vifs. Naoh s'en émut. Il prit une poignée de terre, il la lança sur le plus audacieux, criant:

—Nous avons des épieux et des massues qui peuvent détruire l'Ours, l'Aurochs et le Lion!…

Le chien, atteint à la gueule et surpris par les inflexions de la parole, s'enfuit. Les autres s'appelèrent et parurent délibérer. Naoh jeta une nouvelle poignée de terre:

—Vous êtes trop faibles pour combattre les Oulhamr! Allez chercher les saïgas et détruire les loups. Le Chien qui approchera encore répandra ses entrailles.

Éveillés par la voix du chef, Nam et Gaw se dressèrent; ces nouvelles silhouettes déterminèrent la retraite des bêtes.


Naoh marcha sept jours en évitant les embûches du monde. Elles augmentaient à mesure qu'on approchait de la forêt. Quoiqu'elle fût à plusieurs journées encore, elle s'annonçait par des îlots d'arbres, par l'apparition des grands fauves; les Oulhamr aperçurent le Tigre et la grande Panthère. Les nuits devinrent pénibles: ils travaillaient, longtemps avant le crépuscule, à s'environner d'obstacles; ils recherchaient le creux des tertres, les rocs, les fourrés; ils fuyaient les arbres. Le huitième et le neuvième jour, ils souffrirent de la soif. La terre n'offrit ni sources ni mares; le désert des herbes pâlissait; des reptiles secs étincelaient parmi les pierres; les insectes répandaient dans l'étendue une palpitation inquiétante: ils filaient en spirale de cuivre, de jade, de nacre; ils fondaient sur la peau des guerriers et dardaient leurs trompes âcres.

Quand l'ombre du neuvième jour devint longue, la terre se fit fraîche et tendre, une odeur d'eau descendit des collines, et l'on aperçut un troupeau d'aurochs qui marchait vers le sud. Alors, Naoh dit à ses compagnons:

—Nous boirons avant le coucher du soleil!… Les aurochs vont à l'abreuvoir.

Nam, fils du Peuplier, et Gaw, fils du Saïga, redressèrent leurs corps desséchés. C'étaient des hommes agiles et indécis. Il fallait leur donner le courage, la résignation, la résistance à la douleur, la confiance. En retour, ils offraient leur docilité, plastiques comme l'argile, enclins à l'enthousiasme, prompts à oublier la souffrance et à goûter la joie. Et parce que, étant seuls, ils se déconcertaient vite devant la terre et les bêtes, ils se pliaient à l'unité: ainsi, Naoh y percevait des prolongements de sa propre énergie. Leurs mains étaient adroites, leurs pieds souples, leurs yeux à longue portée, leurs oreilles fines. Un chef en pouvait tirer des services sûrs; il suffisait qu'ils connussent sa volonté et son courage. Or, depuis le départ, leurs cœurs s'attachaient à Naoh; il était l'émanation de la race, la puissance humaine devant le mystère cruel de l'Univers, le refuge qui les abriterait, tandis qu'ils lanceraient le harpon ou abattraient la hache. Et, parfois, lorsqu'il marchait devant eux, dans l'ivresse du matin, joyeux de sa stature et de sa grande poitrine, ils frémissaient d'une exaltation farouche et presque tendre, tout leur instinct épanoui vers le chef, comme le hêtre vers la lumière.

Il le sentait mieux qu'il ne le comprenait, il s'accroissait de ces êtres liés à son sort, individualité plus multiple, plus compliquée, plus sûre de vaincre et de déjouer les embûches.

Des ombres longues se détachaient de la base des arbres, les herbes se gorgeaient d'une sève abondante, et le soleil, plus jaune et plus grand à mesure qu'il glissait vers l'abîme, faisait luire le troupeau d'aurochs comme un fleuve d'eaux fauves.

Les derniers doutes de Naoh se dissipèrent: par-delà l'échancrure des collines, l'abreuvoir était proche; son instinct l'en assurait, et le nombre des bêtes furtives qui suivaient la route des aurochs. Nam et Gaw le savaient aussi, les narines dilatées aux émanations fraîches.

—Il faut devancer les aurochs, fit Naoh.

Car il craignait que l'abreuvoir ne fût étroit et que les colosses n'en obstruassent les bords. Les guerriers accélérèrent la marche, afin d'atteindre, avant le troupeau, le creux des collines.

A cause de leur nombre, de la prudence des vieux taureaux et de la lassitude des jeunes, les bêtes avançaient avec lenteur. Les Oulhamr gagnèrent du terrain. D'autres créatures suivaient la même tactique; on voyait filer de légers saïgas, des égagres, des mouflons, des hémiones et, transversalement, une troupe de chevaux. Plusieurs franchissaient déjà la passe.

Naoh prit une grande avance sur les aurochs: on pourrait boire sans hâte. Lorsque les hommes atteignirent la plus haute colline, les aurochs retardaient de mille coudées.

Nam et Gaw pressèrent encore la course; leur soif s'avivait; ils contournèrent la colline, s'engagèrent dans la passe. L'Eau parut, mère créatrice, plus bienfaisante que le feu même et moins cruelle: c'était presque un lac, étendu au pied d'une chaîne de roches, coupé de presqu'îles, nourri à droite par les flots d'une rivière, croulant à gauche dans un gouffre. On pouvait y accéder par trois voies: la rivière même, la passe qu'avaient franchie les Oulhamr et une autre passe, entre les rocs et l'une des collines; partout ailleurs, croissaient des murailles basaltiques.


Les guerriers acclamèrent la nappe. Orangée par le soleil mourant, elle apaisait la soif des grêles saïgas, des petits chevaux trapus, des onagres aux sabots fins, des mouflons à la face barbue, de quelques chevreuils plus furtifs que des feuilles tombantes, d'un vieil élaphe dont le front semblait produire un arbre. Un sanglier brutal, querelleur et chagrin, était le seul qui bût sans crainte. Les autres, l'oreille mobile, les prunelles sautillantes, avec de continuels gestes de fuite, décelaient la loi de la vie, l'alerte infinie des faibles.

Brusquement, toutes les oreilles se dressèrent, les têtes scrutèrent l'inconnu. Ce fut rapide, sûr, avec un air de désordre: chevaux, onagres, saïgas, mouflons, chevreuils, élaphe fuyaient par la passe du couchant, sous l'averse des rayons écarlates. Seul, le sanglier demeura, ses petits yeux ensanglantés virant entre les soies des paupières. Et des loups parurent, de grande race, loups de forêt autant que de savane, hauts sur pattes, la gueule solide, les yeux proches, et dont les regards jaunes, au lieu de s'éparpiller comme ceux des herbivores, convergeaient vers la proie. Naoh, Nam et Gaw tenaient prêts l'épieu et la sagaie, tandis que le sanglier levait ses défenses crochues et ronflait formidablement. De leurs yeux rusés, de leurs narines intelligentes, les loups mesurèrent l'ennemi: le jugeant redoutable, ils prirent la chasse vers ceux qui fuyaient.

Leur départ fit un grand calme et les Oulhamr, ayant achevé de boire, délibérèrent. Le crépuscule était proche; le soleil croulait derrière les rocs; il était trop tard pour poursuivre la route: où choisir le gîte?

—Les aurochs approchent! fit Naoh.

Mais, au même instant, il tournait la tête vers la passe de l'ouest; les trois guerriers écoutèrent, puis ils se couchèrent sur le sol:

—Ceux qui viennent là ne sont pas des aurochs! murmura Gaw.

Et Naoh affirma:

—Ce sont des mammouths!

Ils examinèrent hâtivement le site: la rivière surgissait entre la colline basaltique et une muraille de porphyre rouge où montait une saillie assez large pour admettre le passage d'un grand fauve. Les Oulhamr l'escaladèrent.

Au gouffre de la pierre, l'eau coulait dans l'ombre et la pénombre éternelles; des arbres, terrassés par l'éboulis ou arrachés par leur propre poids, s'étalaient horizontalement sur l'abîme; d'autres s'élevaient de la profondeur, minces et d'une longueur excessive, toute l'énergie perdue à hisser un bouquet de feuilles dans la région des lueurs pâles; et tous, dévorés par une mousse épaisse comme la toison des ours, étranglés par les lianes, pourris par les champignons, déployaient la patience indestructible des vaincus.

Nam aperçut le premier une caverne. Basse et peu profonde, elle se creusait irrégulièrement. Les Oulhamr n'y pénétrèrent pas tout de suite; ils la fouillèrent longtemps du regard. Enfin, Naoh précéda ses compagnons, baissant la tête et dilatant les narines: des ossements se rencontraient, avec des fragments de peau, des cornes, des bois d'élaphe, des mâchoires. L'hôte se décelait un chasseur puissant et redoutable; Naoh ne cessait d'aspirer ses émanations:

—C'est la caverne de l'Ours gris… déclara-t-il. Elle est vide depuis plus d'une lune.

Nam et Gaw ne connaissaient guère cette bête formidable, les Oulhamr rôdant aux régions que hantaient le Tigre, le Lion, l'Aurochs, le Mammouth même, mais où l'Ours gris était rare. Naoh l'avait rencontré au cours d'expéditions lointaines; il savait sa férocité, aveugle comme celle du Rhinocéros, sa force presque égale à celle du Lion Géant, son courage furieux et inextinguible. La caverne était abandonnée, soit que l'Ours y eût renoncé, soit qu'il se fût déplacé pour quelques semaines ou pour une saison, soit encore qu'il lui fût arrivé malheur à la traversée du fleuve. Persuadé que la bête ne reviendrait pas cette nuit, Naoh résolut d'occuper sa demeure. Tandis qu'il le déclarait à ses compagnons, une rumeur immense vibra le long des rocs et de la rivière: les Aurochs étaient venus! Leurs voix, puissantes comme le rugissement des lions, se heurtaient à tous les échos de l'étrange territoire.

Naoh n'écoutait pas sans trouble le bruit de ces bêtes colossales. Car l'homme chassait peu l'urus et l'aurochs. Les taureaux atteignaient une taille, une force, une agilité que leurs descendants ne devaient plus connaître; leurs poumons s'emplissaient d'un oxygène plus riche; leurs facultés étaient, sinon plus subtiles, du moins plus vives et plus lucides; ils connaissaient leur rang, ils ne craignaient les grands fauves que pour les faibles, les traînards, ou ceux qui se hasardaient solitaires dans la savane.

Les trois Oulhamr sortirent de la caverne. Leurs poitrines tressaillaient au grand spectacle; leurs cœurs en connaissaient la splendeur sauvage; leur mentalité obscure y saisissait, sans verbe, sans pensée, l'énergique beauté qui tressaillait au fond de leur propre être; ils pressentaient le trouble tragique d'où sortira, après les siècles des siècles, la poésie des grands barbares.

A peine ils sortaient de la pénombre qu'une autre clameur s'éleva, qui transperçait la première comme une hache fend la chair d'une chèvre. C'était un cri membraneux, moins grave, moins rythmique, plus faible que le cri des aurochs; pourtant, il annonçait la plus forte des créatures qui rôdaient sur la face de la terre. En ce temps, le Mammouth circulait invincible. Sa stature éloignait le Lion et le Tigre; elle décourageait l'Ours gris; l'homme ne devait pas se mesurer avec lui avant des millénaires, et seul, le Rhinocéros, aveugle et stupide, osait le combattre. Il était souple, rapide, infatigable, apte à gravir les montagnes, réfléchi et la mémoire tenace; il saisissait, travaillait et mesurait la matière avec sa trompe, fouissait la terre de ses défenses énormes, conduisait ses expéditions avec sagesse et connaissait sa suprématie: la vie lui était belle; son sang coulait bien rouge; il ne faut pas douter que sa conscience fût plus lucide, son sentiment des choses plus subtil qu'il ne l'est chez les éléphants avilis par la longue victoire de l'homme.

Il advint que les chefs des aurochs et ceux des mammouths approchèrent en même temps le bord des eaux. Les mammouths, selon leur règle, prétendirent passer les premiers; cette règle ne rencontrait d'opposition ni chez les urus ni chez les aurochs. Pourtant, tels aurochs s'irritaient, accoutumés à voir céder les autres herbivores et conduits par des taureaux qui connaissaient mal le mammouth.

Or, les huit taureaux de tête étaient gigantesques—le plus grand atteignait le volume d'un rhinocéros;—leur patience était courte, leur soif ardente. Voyant que les mammouths voulaient passer d'abord, ils poussèrent leur long cri de guerre, le mufle haut, la gorge enflée en cornemuse.

Les mammouths barrirent. C'étaient cinq vieux mâles: leurs corps étaient des tertres et leurs pieds des arbres; ils montraient des défenses de dix coudées, capables de transpercer les chênes; leurs trompes semblaient des pythons noirs; leurs têtes des rocs; ils se mouvaient dans une peau épaisse comme l'écorce des vieux ormes. Derrière, suivait le long troupeau couleur d'argile…

Cependant, leurs petits yeux agiles fixés sur les taureaux, les vieux mammouths barraient la route, pacifiques, imperturbables et méditatifs. Les huit aurochs, aux prunelles lourdes, aux dos en monticules, la tête crépue et barbue, les cornes arquées et qui divergeaient, secouèrent des crinières grasses, lourdes et bourbeuses: au fond de leur instinct, ils percevaient la puissance des ennemis, mais les rugissements du troupeau les baignaient d'une vibration belliqueuse. Le plus fort, le chef des chefs, baissa son front dense, ses cornes étincelantes; il s'élança comme un vaste projectile, il rebondit contre le mammouth le plus proche. Frappé à l'épaule, et quoiqu'il eût amorti le coup par une cinglée de trompe, le colosse tomba sur les genoux. L'aurochs poursuivit le combat avec la ténacité de sa race. Il avait l'avantage; sa corne acérée redoubla l'attaque, et le mammouth ne pouvait se servir, très imparfaitement, que de sa trompe. Dans cette vaste mêlée de muscles, l'aurochs fut la fureur hasardeuse, un orage d'instincts que décelaient les gros yeux de brume, la nuque palpitante, le mufle écumeux et les mouvements sûrs, nets, véloces, mais monotones. S'il pouvait abattre l'adversaire et lui ouvrir le ventre, où la peau était moins épaisse et la chair plus sensible, il devait vaincre.

Le mammouth en avait conscience; il s'ingéniait à éviter la chute complète, et le péril l'induisait au sang-froid. Un seul élan suffisait à le relever, mais il eût fallu que l'aurochs ralentît ses poussées.

D'abord, le combat avait surpris les autres mâles. Les quatre mammouths et les sept taureaux se tenaient face à face, dans une attente formidable. Aucun ne fit mine d'intervenir: ils se sentaient menacés eux-mêmes. Les mammouths donnèrent les premiers signes d'impatience. Le plus haut, avec un soufflement, agita ses oreilles membraneuses, pareilles à de gigantesques chauves-souris, et s'avança. Presque en même temps, celui qui combattait le taureau dirigeait un coup de trompe violent dans les jambes de l'adversaire. L'aurochs chancela à son tour et le mammouth se redressa. Les énormes bêtes se retrouvèrent face à face. La fureur tourbillonnait dans le crâne du mammouth; il leva la trompe avec un barrit métallique et mena l'attaque. Les défenses courbes projetèrent l'aurochs et firent craquer l'ossature; puis, obliquant, le mammouth rabattit sa trompe. Avec une rage grandissante, il creva le ventre de l'adversaire, il piétina les longues entrailles et les côtes rompues, il baigna dans le sang, jusqu'au poitrail, ses pattes monstrueuses. L'effroyable agonie se perdit dans un roulement de clameurs: la bataille entre les grands mâles avait débuté. Les sept aurochs, les quatre mammouths se ruaient dans une bataille aveugle, comparable à ces paniques où la bête perd tout contrôle sur elle-même. Le vertige gagna les troupeaux; le beuglement profond des aurochs se heurtait au barrit strident des mammouths; la haine soulevait ces longs flots de corps, ces torrents de têtes, de cornes, de défenses et de trompes.

Les chefs mâles ne vivaient plus que la guerre: leurs structures se mêlaient dans un grouillement informe, une immense broyée de chairs, pétrie de douleur et de rage. Au premier choc, l'infériorité du nombre avait donné le désavantage aux mammouths. L'un d'eux fut terrassé par trois taureaux, un deuxième immobilisé dans la défensive; mais les deux autres remportèrent une victoire rapide. Précipités en bloc sur leurs antagonistes, ils les avaient percés, étouffés, disloqués; ils perdaient plus de temps à piétiner les victimes qu'ils n'en avaient mis à les battre. Enfin, apercevant le péril des compagnons, ils chargèrent: les trois aurochs, acharnés à détruire le colosse abattu, furent pris à l'improviste. Ils culbutèrent d'une seule masse; deux furent émiettés sous les lourdes pattes, le troisième se déroba. Sa fuite entraîna celle des taureaux qui combattaient encore, et les aurochs connurent l'immense contagion de la terreur. D'abord un malaise d'orage, un silence, une immobilité étranges qui semblaient se propager à travers la multitude, puis le vacillement des yeux vagues, un piétinement pareil à la chute d'une pluie, le départ en torrent, une fuite qui devenait une bataille dans la passe trop étroite, chaque bête transformée en énergie fuyante, en projectile de panique, les forts terrassant les faibles, les véloces fuyant sur le dos des autres, tandis que les os craquaient ainsi que des arbres abattus par le cyclone.

Les mammouths ne songeaient pas à la poursuite: une fois de plus ils avaient donné la mesure de leur puissance, une fois de plus ils se connaissaient les maîtres de la terre; et la colonne des géants couleur d'argile, aux longs poils rudes, aux rudes crinières, se rangea sur la rive de l'abreuvoir et se mit à boire de si formidable sorte que l'eau baissait dans les criques.

Sur le flanc des collines, un flot de bêtes légères, encore effarées par la lutte, regardait boire les mammouths. Les Oulhamr les contemplaient aussi, dans la stupeur d'un des grands épisodes de la nature. Et Naoh, comparant les bêtes souveraines à Nam et à Gaw, les bras grêles, les jambes minces, les torses étroits, aux pieds rudes comme des chênes, aux corps hauts comme des rochers, concevait la petitesse et la fragilité de l'homme, l'humble vie errante qu'il était sur la face des savanes. Il songeait aussi aux lions jaunes, aux lions géants et aux tigres qu'il rencontrerait dans la forêt prochaine et sous la griffe desquels l'homme ou le cerf élaphe sont aussi faibles qu'un ramier dans les serres d'un aigle.

III
DANS LA CAVERNE

C'était vers le tiers de la nuit. Une lune blanche comme la fleur du liseron sillait le long d'un nuage. Elle laissait couler son onde sur la rivière, sur les rocs taciturnes, elle fondait une à une les ombres de l'abreuvoir. Les mammouths étaient repartis; on n'apercevait, par intervalles, qu'une bête rampante ou quelque hulotte sur ses ailes de silence. Et Gaw, dont c'était le tour de garde, veillait à l'entrée de la caverne. Il était las; sa pensée, rare et fugitive, ne s'éveillait qu'aux bruits soudains, aux odeurs accrues ou nouvelles, aux chutes ou aux tressauts du vent. Il vivait dans une torpeur où tout s'engourdissait, sauf le sens du péril et de la nécessité. La fuite brusque d'un saïga lui fit dresser la tête. Alors il entrevit, de l'autre côté de la rivière, sur la cime abrupte de la colline, une silhouette massive qui marchait en oscillant. Les membres pesants et toutefois souples, la tête solide, effilée aux mâchoires, quelque bizarre apparence humaine, décelaient un ours. Gaw connaissait l'Ours des Cavernes, colosse au front bombé qui vivait pacifiquement dans ses repaires et sur ses terres de pâture, plantivore que la famine seule induisait à se nourrir de chair. Celui qui s'avançait ne semblait pas de cette sorte. Gaw en fut assuré lorsqu'il se silhouetta dans le clair de lune: le crâne aplati, avec un pelage grisâtre, il avait une allure où l'Oulhamr reconnut l'assurance, la menace et la férocité des bêtes carnassières; c'était l'ours gris, rival des grands félins.

Gaw se souvint des légendes rapportées par ceux qui avaient voyagé sur les terres hautes. L'ours gris terrasse l'aurochs ou l'urus, et les transporte plus aisément que le léopard ne transporte une antilope. Ses griffes peuvent ouvrir d'un seul coup la poitrine et le ventre d'un homme; il étouffe un cheval entre ses pattes; il brave le tigre et le lion fauve; le vieux Goûn croit qu'il ne cède qu'au Lion géant, au Mammouth, au Rhinocéros.

Le fils du Saïga ne ressentit pas la crainte subite qu'il eût ressentie devant le tigre. Car, ayant rencontré l'Ours des Cavernes, il l'avait jugé insoucieux et bénévole. Ce souvenir le rassura d'abord; mais l'allure du fauve parut plus équivoque à mesure que se précisait sa silhouette, si bien que Gaw recourut au chef.

Il n'eut qu'à lui toucher la main; la haute stature s'éleva dans l'ombre:

—Que veut Gaw? dit Naoh en surgissant à l'entrée de la caverne.

Le jeune nomade tendit la main vers le haut de la colline; la face du chef se consterna:

—L'Ours Gris!

Son regard examinait la caverne. Il avait eu soin d'assembler des pierres et des branchages; quelques blocs étaient à proximité, qui pouvaient rendre l'entrée très difficile. Mais Naoh songeait à fuir, et la retraite n'était possible que du côté de l'abreuvoir. Si l'animal rapide, infatigable et opiniâtre se décidait à poursuivre, il atteindrait presque à coup sûr les fugitifs. L'unique ressource serait de se hisser sur un arbre: l'ours gris ne grimpait pas. En revanche, il était capable d'attendre un temps indéfini, et l'on ne voyait à proximité que des arbres aux branches menues.


Le fauve avait-il vu Gaw, accroupi, confondu avec les blocs, attentif à ne faire aucun mouvement inutile? Ou bien était-il l'habitant de la caverne, revenu après un long voyage? Comme Naoh songeait à ces choses, l'animal se mit à descendre la pente roide. Quand il eut atteint un terrain moins incommode, il leva la tête, flaira l'atmosphère moite et prit son trot. Un instant, les deux guerriers crurent qu'il s'éloignait. Mais il s'arrêta en face de l'endroit où la corniche était accessible: toute retraite devenait impraticable. A l'amont, la corniche s'interrompait, la roche étant à pic; à l'aval, il fallait fuir sous les yeux de l'ours: il aurait le temps de passer l'étroite rivière et de barrer la route aux fugitifs. Il ne restait qu'à attendre ou le départ du fauve, ou l'attaque de la caverne.

Naoh éveilla Nam, et tous trois se mirent à rouler des blocs.

Après quelque hésitation, l'ours se décidait à passer la rivière. Il aborda posément et grimpa sur la corniche. A mesure qu'il approchait, on voyait mieux sa structure musculeuse; parfois ses dents étincelaient au clair de lune. Nam et Gaw grelottèrent. L'amour de vivre gonflait leurs cœurs; l'instinct de la faiblesse humaine pesait sur leur souffle; leur jeunesse palpitait comme elle palpite dans la poitrine craintive des oiseaux. Naoh lui-même n'était pas tranquille. Il connaissait l'adversaire; il savait qu'il lui faudrait peu de temps pour donner la mort à trois hommes. Et sa peau épaisse, ses os de granit étaient presque invulnérables à la sagaie, à la hache et à l'épieu.

Cependant, les nomades achevaient d'empiler les blocs; bientôt il ne demeura qu'une ouverture vers la droite, à hauteur d'homme. Quand l'ours fut proche, il secoua sa tête grondante et regarda, interloqué. Car s'il avait flairé les hommes, entendu le bruit de leur travail, il ne s'attendait pas à voir clos le gîte où il avait passé tant de saisons; une obscure association se fit dans son crâne, entre la fermeture du repaire et ceux qui l'occupaient. D'ailleurs, reconnaissant l'odeur d'animaux faibles, dont il comptait se repaître, il ne montra aucune prudence. Mais il était perplexe.

Il s'étirait au clair de lune, bien à l'aise dans sa fourrure, étalant son poitrail argenté et balançant sa gueule conique. Puis, il s'irrita, sans raison, parce qu'il était d'humeur morose, brutale, presque étranger à la joie, et poussa de rauques clameurs. Impatient alors, il se dressa sur ses pieds arrière; il parut un homme immense et velu, aux jambes trop brèves, au torse démesuré. Et il se pencha vers l'ouverture demeurée libre.

Nam et Gaw, dans la pénombre, tenaient leurs haches prêtes; le fils du Léopard élevait sa massue: on s'attendait que la bête avancerait les pattes, ce qui permettrait de les entailler. Ce fut l'énorme crâne qui se projeta, le front feutré, les lèvres baveuses et les dents en pointes de harpon. Les haches s'abattirent, la massue tournoya, impuissante à cause des saillies de l'ouverture; l'ours mugit et recula. Il n'était pas blessé: aucune trace de sang ne rougissait sa gueule; l'agitation de ses mâchoires, la phosphorescence de ses prunelles annonçaient l'indignation de la force offensée.

Toutefois il ne dédaigna pas la leçon; il changea de tactique. Animal fouisseur, doué d'un sens affiné des obstacles, il savait qu'il vaut parfois mieux les abattre que d'affronter une passe dangereuse. Il tâta la muraille, il la poussa: elle vibrait aux pesées.

La bête, augmentant son effort, travaillant des pattes, de l'épaule, du crâne, tantôt se précipitait contre la barrière, tantôt l'attirait de ses griffes brillantes. Elle l'entama et, découvrant un point faible, elle la fit osciller. Dès lors, elle s'acharna au même endroit, d'autant plus favorable que les bras des hommes se trouvèrent trop courts pour y atteindre. D'ailleurs, ils ne s'attardèrent pas à des efforts inutiles: Naoh et Gaw, arc-boutés en face de l'ours, parvinrent à arrêter l'oscillation, tandis que Nam se penchait par l'ouverture et surveillait l'œil de la bête, où il projetait de lancer une flèche.

Bientôt l'assaillant perçut que le point faible était devenu inébranlable. Ce changement incompréhensible, qui niait sa longue expérience, le stupéfia et l'exaspéra. Il s'arrêta, assis sur son derrière; il observa la muraille; il la flaira; et il secouait la tête avec un air d'incrédulité. A la fin, il crut s'être abusé; il retourna vers l'obstacle, donna un coup de patte, un coup d'épaule et, constatant que la résistance persistait, il perdit toute prudence et s'abandonna à la brutalité de sa nature.

L'ouverture libre l'hypnotisa; elle parut la seule voie franchissable; il s'y jeta éperdument. Un trait siffla et le frappa près de la paupière, sans ralentir l'attaque, qui fut irrésistible. Toute la machine impétueuse, la masse de chair où le sang roulait en torrent, rassembla ses énergies: la muraille croula.

Naoh et Gaw avaient bondi vers le fond de la caverne; Nam se trouva dans les pattes monstrueuses. Il ne songeait guère à se défendre; il fut semblable à l'antilope atteinte par la grande panthère, au cheval terrassé par le lion: les bras étendus, la bouche béante, il attendait la mort, dans une crise d'engourdissement. Mais Naoh, d'abord surpris, reconquit l'ardeur combative qui crée les chefs et soutient l'espèce. De même que Nam s'oubliait dans la résignation, lui s'oublia dans la lutte. Il rejeta sa hache, qu'il jugeait inutile; il prit à deux mains la massue de chêne, pleine de nœuds.

La bête le vit venir. Elle différa d'anéantir la faible proie qui palpitait sous elle; elle éleva sa force contre l'adversaire, pattes et crocs projetés en foudre, tandis que l'Oulhamr abaissait sa massue. L'arme arriva la première. Elle roula sur la mâchoire de l'ours; l'une des pointes toucha les narines. Le coup, frappé de biais et peu efficace, fut si douloureux que la brute ploya. Le deuxième coup du nomade rebondit sur un crâne indestructible. Déjà l'immense bête revenait à elle et fonçait frénétiquement, mais l'Oulhamr s'était réfugié dans l'ombre, devant une saillie de la roche: au moment suprême, il s'effaça; l'ours cogna violemment le basalte. Tandis qu'il trébuchait, Naoh revenait en oblique et, avec un cri de guerre, abattit la massue sur les longues vertèbres. Elles craquèrent; le fauve, affaibli par le choc contre la saillie, oscilla sur sa base et Naoh, ivre d'énergie, écrasa successivement les narines, les pattes, les mâchoires, tandis que Nam et Gaw ouvraient le ventre à coups de hache.

Lorsque enfin la masse cessa de panteler, les nomades se regardèrent en silence. Ce fut une minute prodigieuse. Naoh apparut le plus redoutable des Oulhamr et de tous les hommes, car ni Faouhm, ni Hoo, fils du Tigre, ni aucun des guerriers mystérieux dont Goûn-aux-os-secs rappelait la mémoire, n'avaient abattu un ours gris à coups de massue. Et la légende se grava dans le crâne des jeunes hommes pour se transmettre aux générations et grandir leurs espérances, si Nam, Gaw et Naoh ne périssaient point à la conquête du Feu.

IV
LE LION GÉANT ET LA TIGRESSE

Une lune avait passé. Depuis longtemps, Naoh, avançant toujours vers le sud, avait dépassé la savane; il traversait la forêt. Elle semblait interminable, entrecoupée par des îles d'herbes et de pierres, des lacs, des mares et des combes. Elle dévalait lentement, avec des remontées inattendues, en sorte qu'elle produisait toutes les sortes de plantes, toutes les variétés de bêtes. On pouvait y rencontrer le tigre, le lion jaune, le léopard, l'homme des arbres, qui vivait solitaire avec quelques femelles, et dont la force surpassait celle des hommes ordinaires, l'hyène, le sanglier, le loup, le daim, le cerf élaphe, le chevreuil, le mouflon. Le rhinocéros y traînait sa lourde cuirasse; peut-être même y eût-on découvert le Lion Géant, devenu excessivement rare, son extinction ayant commencé depuis des centaines de siècles.

On trouvait aussi le mammouth, ravageur de la forêt, broyeur de branches et déracineur d'arbres, dont le passage était plus farouche que l'inondation et le cyclone.

Sur ce territoire redoutable, les nomades découvrirent la nourriture en abondance; eux-mêmes se savaient une proie pour les mangeurs de chair. Ils marchaient avec prudence, en triangle, de manière à commander le plus grand espace possible. Leurs sens précis pouvaient, pendant le jour, les préserver des embûches. D'ailleurs, leurs ennemis les plus funestes ne chassaient guère que dans les ténèbres. Le jour, ils n'avaient pas le regard aussi prompt que les hommes; et leur odorat n'était pas comparable à celui des loups. Ceux-ci eussent été les plus difficiles à dépister: mais, dans la forêt bien pourvue, ils ne songeaient guère à traquer des animaux aussi menaçants que les Oulhamr. Parmi les ours, le plus puissant, le colosse des cavernes, ne chassait pas, à moins d'être tourmenté par la famine. Herbivore, il trouvait dans le terroir de quoi assouvir, pacifiquement, sa voracité. Et l'ours gris, qui ne rôdait qu'accidentellement en dehors des régions fraîches, se décelait à distance.

Toutefois, les journées étaient pleines d'alertes et les nuits terrifiantes. Les Oulhamr choisissaient avec soin les lieux de refuge; ils s'arrêtaient longtemps avant la chute du jour. Souvent ils se réfugiaient dans un creux; d'autres fois, ils reliaient des blocs, ou bien, s'abritant dans un fourré profond, ils semaient des obstacles sur leur passage; certains soirs, ils choisissaient quelques arbres très rapprochés où ils se fortifiaient.

Plus que tout, l'absence du feu les faisait souffrir. Par les nuits sans lune, il leur semblait entrer pour toujours dans les ténèbres; elles pesaient sur leur chair, elles les engloutissaient. Chaque soir ils guettaient la futaie, comme s'ils allaient voir la flamme étinceler dans sa cage et grandir en dévorant les branches mortes: ils ne discernaient que les étincelles perdues des étoiles ou les yeux d'une bête; leur faiblesse les accablait et l'immensité cruelle. Peut-être eussent-ils moins souffert dans la horde, avec la foule palpitant autour d'eux; dans la solitude interminable, leurs poitrines semblaient rétrécies.


La forêt s'ouvrit. Tandis que le pays des arbres continuait à remplir le couchant, une plaine s'étendit à l'est, partie savane et partie brousse, avec quelques îlots d'arbres. L'herbe défendait son étendue contre les grands végétaux, aidée par les urus, les aurochs, les cerfs, les saïgas, les hémiones et les chevaux, qui broutaient les jeunes pousses. Enveloppée de peupliers noirs, de saules cendrés, de trembles, d'aulnes, de joncs et de roseaux, une rivière coulait vers l'orient. Quelques pierres erratiques se bosselaient en masses roussâtres; et, quoiqu'il fît grand jour encore, les ombres longues dominaient les rais du soleil. Les nomades considéraient le terroir avec méfiance: il devait y passer beaucoup de bêtes, à l'heure où finit la lumière. Aussi se hâtèrent-ils de boire. Puis ils explorèrent le site. La plupart des pierres erratiques, étant solitaires, ne pouvaient pas servir; quelques-unes, en groupes, auraient demandé un long travail de fortification. Et ils se décourageaient, prêts à retourner dans la forêt, lorsque Nam avisa des blocs énormes, très rapprochés, dont deux se touchaient par leurs sommets, et qui limitaient une cavité avec quatre ouvertures. Les trois premières admettaient l'accès de bêtes plus petites que l'homme,—des loups, des chiens, des panthères. La quatrième pouvait livrer passage à un guerrier de forte stature, pourvu qu'il s'aplatît contre le sol; elle devait être impraticable aux grands ours, aux lions et aux tigres.

Au signe de leur compagnon, Naoh et Gaw accoururent. Ils craignirent d'abord que le chef ne pût se glisser dans le refuge. Mais Naoh, s'allongeant sur l'herbe et tournant la tête, entra sans effort; il ressortit de même. En sorte qu'ils se trouvèrent avoir un abri plus sûr que tous ceux qui les avaient reçus auparavant, car les blocs étaient si lourds et si durement incrustés qu'un troupeau de mammouths n'aurait pu les disjoindre. L'espace ne manquait point: dix hommes y eussent tenu à l'aise.

La perspective d'une nuit parfaite réjouit les nomades. Pour la première fois depuis leur départ, ils pourraient se rire de tous les carnivores. Ils mangèrent la viande crue d'un faon, avec des noix cueillies dans la forêt, puis ils se remirent à scruter le territoire. Quelque élaphe, quelque chevreuil filaient vers l'eau; des corbeaux s'élevaient avec un cri de guerre; un aigle planait à la hauteur des nuages. Puis un lynx bondit à la poursuite d'une sarcelle, un léopard rampa furtivement parmi les saules.

L'ombre s'allongeait encore. Elle couvrit bientôt la savane; le soleil tombait derrière les arbres, tel un immense brasier circulaire, et le temps fut proche où la vie carnivore allait dominer les solitudes. Rien ne l'annonçait encore. Il se faisait un bruit innocent de passereaux; solitaires ou par bandes, ils lançaient vers le soleil leur hymne rapide, hymne de regret et de crainte, hymne de la grande nuit sinistre.

C'est alors qu'un urus surgit de la forêt. D'où venait-il? Quelle aventure l'avait isolé? S'était-il attardé ou, au contraire, ayant marché trop vite, menacé par les ennemis ou les météores, avait-il fui au hasard? Les nomades ne se le demandaient point; la passion de la proie les saisissait, car si les chasseurs de leur tribu ne s'attaquaient guère aux troupeaux des grands herbivores, ils guettaient les bêtes solitaires, surtout les faibles et les blessées. La bravoure et la ténacité des urus se retrouvent dans telle race de nos taureaux, mais l'urus avait une tête moins obscure. L'espèce était à son apogée. Lestes, avec une respiration vive, un sens clair du péril et une ruse complexe, ces forts organismes circulaient magnifiquement sur la planète.

Naoh se leva avec un grondement. Après la victoire sur un fauve, rien n'était plus glorieux que d'abattre un grand herbivore. L'Oulhamr sentit dans son cœur cet instinct par quoi se maintient tout ce qui fut nécessaire à la croissance de l'homme; son ardeur augmentait à mesure qu'approchaient le poitrail spacieux et les cornes luisantes. Mais il subissait un autre instinct: ne pas détruire en vain la chair nourricière. Or, il avait de la viande fraîche; la proie foisonnait. Enfin, se souvenant de son triomphe sur l'ours, Naoh jugeait moins méritoire d'abattre un urus. Il abaissa sa sagaie, il renonça à une chasse où il pouvait fausser ses armes. Et l'urus, s'avançant avec lenteur, prit le chemin de la rivière.

Soudain, les trois hommes dressèrent la tête, les sens dilatés par le péril. Leur doute fut court: Nam et Gaw, sur un signe du chef, se glissèrent sous les blocs erratiques. Lui-même les suivait, au moment où un mégacéros jaillissait de la forêt. Toute la bête était un vertige de fuite. La tête aux vastes palmures rejetée en arrière, une écume mélangée d'écarlate ruisselant aux naseaux, les pattes rebondissant comme des branches dans un cyclone, le mégacéros avait fait une trentaine de bonds, lorsque l'ennemi surgit à son tour. C'était un tigre, aux membres trapus, aux vertèbres élastiques et dont le corps, à chaque reprise, franchissait vingt coudées. Ses bonds flexibles semblaient des glissements dans l'atmosphère. Chaque fois que le félin atteignait le sol, il y avait une pause brève, une reconcentration d'énergie.

Dans son mouvement moins ample, le cervidé ne subissait point d'arrêt. Chaque saut était la suite accélérée du saut précédent. A cette période de la poursuite, il perdait du terrain. Pour le tigre, la course venait de commencer, tandis que le mégacéros arrivait de loin.

—Le tigre saisira le grand cerf! fit Nam d'une voix frissonnante.

Naoh, qui regardait passionnément cette chasse, répondit:

—Le grand cerf est infatigable!

Non loin de la rivière, l'avance du mégacéros se trouva réduite de moitié. Dans une tension suprême, il accrut sa vitesse; les deux corps se projetèrent avec une rapidité égale, puis les sauts du tigre se rétrécirent. Il eût sans doute renoncé à la poursuite, si la rivière n'avait été proche; il espéra regagner du terrain à la nage: son long corps onduleux y excellait. Quand il parvint à la rive, le mégacéros était à cinquante coudées. Le tigre se coula par l'onde avec une vélocité extraordinaire; mais le mégacéros progressait à peine moins vite. Ce fut le moment de la vie et de la mort. Comme la rivière n'était pas large, le cervidé devait pourtant atterrir avec une avance: s'il tâtonnait en se hissant sur la berge, il était pris. Il le savait; il avait même risqué un détour pour choisir le lieu d'abordage: c'était un petit promontoire caillouteux, à pente douce. Quoique le mégacéros eût calculé sa sortie avec justesse, il eut une hésitation vague, pendant laquelle le tigre se rapprocha. Enfin l'herbivore s'enleva. Il était à vingt coudées quand le tigre atteignit à son tour le sol et fit son premier bond. Ce bond fut hâtif, le félin emmêla ses pattes, trébucha et roula: le mégacéros avait partie gagnée. Il n'y avait qu'à rompre la poursuite; le tigre le comprit et, se souvenant d'une haute silhouette entrevue pendant la course, il se hâta de retraverser la rivière. L'urus était encore en vue…

Au passage de la chasse, il avait reculé vers la forêt. Puis il marqua une incertitude qui s'accrut à mesure que le grand félin s'éloignait et surtout lorsqu'il disparut parmi les roseaux. L'urus se décidait pourtant à la retraite, mais une odeur redoutable frappa sa narine. Il tendit le cou et, convaincu, chercha une ligne de fuite. Il parvint ainsi non loin des blocs erratiques où gîtaient les Oulhamr: l'effluve humain lui rappelant une attaque où, jeune et chétif encore, il avait été blessé par un projectile, il dévia de nouveau.

Il trottait maintenant; il allait disparaître dans la futaie, lorsqu'il s'arrêta net: le tigre arrivait à grande allure. Il ne craignait pas que l'urus, comme le mégacéros, lui échappât à la course, mais sa déconvenue l'impatientait. A la vue du fauve, le taureau sortit d'indécision. Comme il savait ne pouvoir compter sur la vitesse, il fit face au danger. Tête basse, creusant la terre, il fut, avec sa large poitrine rousse, ses yeux de feu violet, un beau guerrier de la forêt et de la prairie; une rage obscure balayait ses craintes; le sang qui lui battait au cœur était le sang de la lutte; l'instinct de conservation se transforma en courage.

Le tigre reconnut la valeur de l'adversaire. Il ne l'attaqua pas brusquement; il louvoya, avec des rampements de reptile; il attendit le geste précipité ou maladroit qui lui permettrait d'enfourcher la croupe, de rompre les vertèbres ou la jugulaire. Mais l'urus, attentif aux évolutions de l'agresseur, présentait toujours son front compact et ses cornes aiguës…

Soudain, le carnassier s'immobilisa. Les pattes roides, ses grands yeux jaunes fixes, presque hagards, il regardait s'avancer une bête monstrueuse. Elle ressemblait au tigre, avec une stature plus haute et plus compacte; elle rappelait aussi le lion, par sa crinière, son profond poitrail, sa démarche grave. Quoiqu'elle arrivât sans arrêt, avec le sens de sa suprématie, elle montrait l'hésitation de l'animal qui n'est pas sur son terrain de chasse. Le tigre était chez lui! Depuis dix saisons, il détenait le territoire, et les autres fauves, léopard, panthère, hyène, y vivaient à son ombre; toute proie était sienne dès qu'il l'avait choisie; nulle créature ne se dressait devant lui lorsque, au hasard des rencontres, il égorgeait l'élaphe, le daim, le mégacéros, l'urus, l'aurochs ou l'antilope. L'ours gris avait peut-être, dans la saison froide, passé par son domaine, d'autres tigres vivaient au nord, et des lions dans les contrées du fleuve: aucun n'était venu contester sa puissance. Et il ne s'était garé qu'au passage du rhinocéros, invulnérable, ou du mammouth aux pieds massifs, estimant trop rude la tâche de les combattre. Or il ignorait la forme étrange qui venait d'apparaître, et ses sens s'étonnaient.

C'était une bête très rare, une bête des anciens âges, dont l'espèce décroissait depuis des millénaires. Par tout son instinct, le tigre perçut qu'elle était plus forte, mieux armée, aussi rapide que lui-même, mais, par toute son habitude, par sa longue victoire, il se révoltait contre la crainte. Son geste traduisit cette double tendance. A mesure que l'ennemi approchait, il s'écartait plutôt qu'il ne reculait; son attitude restait menaçante. Lorsque la distance fut suffisamment réduite, le lion-tigre enfla sa vaste poitrine et gronda, puis, se rasant, il exécuta son premier bond d'attaque, un bond de vingt-cinq coudées. Le tigre recula. Au deuxième bond du colosse, il se tourna pour battre en retraite. Ce mouvement ne fut qu'esquissé. La fureur le ramena, ses yeux jaunes verdirent; il acceptait le combat. C'est qu'il n'était plus seul. Une tigresse venait de surgir sur les herbes; elle accourait brillante, impétueuse et magnifique, au secours de son mâle.

Le lion géant hésita à son tour, il douta de sa force. Peut-être se fût-il retiré alors, laissant aux tigres leur territoire, si l'adversaire, surexcité par les miaulements de la tigresse approchante, n'eût fait mine de prendre l'offensive. L'énorme félin pouvait se résigner à céder la place, mais sa terrible musculature, le souvenir de tout ce qu'il avait déchiré de chairs et broyé de membres le forcèrent à punir l'agression. L'espace d'un seul bond le séparait du tigre. Il le franchit, sans pourtant atteindre au but, car l'autre avait biaisé et tentait une attaque de flanc. Le lion des cavernes s'arrêta pour recevoir l'assaut. Griffes et mufles s'emmêlèrent; on entendit le claquement des dents dévorantes et les souffles rauques. Plus bas sur pattes, le tigre cherchait à saisir la gorge de l'ennemi; il fut près d'y réussir. Des mouvements précis le rejetèrent; il se trouva terrassé sous une patte souveraine, et le lion géant se mit à lui ouvrir le ventre. Les entrailles jaillirent en lianes bleues, le sang coula écarlate parmi les herbes, une épouvantable clameur fit trembler la savane. Et le lion-tigre commençait à faire craquer les côtes, lorsque la tigresse arriva. Hésitante, elle flairait la chair chaude, la défaite de son mâle; elle poussa un miaulement d'appel.

A ce cri, le tigre se redressa, une suprême onde belliqueuse traversa son crâne, mais au premier pas, ses entrailles traînantes l'arrêtèrent, et il demeura immobile, les membres défaillants, les yeux encore pleins de vie. La tigresse mesura par l'instinct ce qui restait d'énergie à celui qui avait si longtemps partagé avec elle les proies palpitantes, veillé sur les générations, défendu l'Espèce contre les embûches innombrables. Une obscure tendresse secoua ses nerfs rudes; elle sentit, en bloc, la communauté de leurs luttes, de leurs joies, de leurs souffrances. Puis la loi de la nature l'amollit; elle sut qu'une force plus terrible que celle des tigres se tenait devant elle et, frémissante du besoin de vivre, avec une sourde plainte, un long regard en arrière, elle s'enfuit vers la futaie.

Le lion géant ne l'y suivit point; il goûtait la suprématie de ses muscles, il aspirait l'atmosphère du soir, l'atmosphère de l'aventure, de l'amour et de la proie. Le tigre ne l'inquiétait plus; il l'épiait, cependant; il hésitait à l'achever, car il avait l'âme prudente et, vainqueur, craignait d'inutiles blessures…

L'heure rouge était venue; elle coula par la profondeur des forêts, lente, variable et insidieuse. Les bêtes diurnes se turent. On entendait par intervalles le hurlement des loups, l'aboi des chiens, le rire sarcastique de l'hyène, le soupir d'un rapace, l'appel clapotant des grenouilles ou le grincement d'une locuste tardive. Tandis que le soleil mourait derrière un océan de cimes, la lune immense se hissa sur l'Orient.

On n'apercevait d'autres bêtes que les deux fauves: l'urus avait disparu pendant la lutte; dans les pénombres, mille narines subtiles connaissaient les présences redoutables. Le lion géant sentait une fois de plus la faiblesse de sa force. La proie sans nombre palpitait au fond des fourrés et des clairières et pourtant, chaque jour, il lui fallait craindre la famine. Car il portait avec lui son atmosphère: elle le trahissait plus sûrement que sa démarche, que le craquement de la terre, des herbes, des feuilles et des branches. Elle s'étendait, acre et féroce; elle était palpable dans les ténèbres et jusque sur la face des eaux, elle était la terreur et la sauvegarde des faibles. Alors, tout fuyait, se cachait, s'évanouissait. La terre devenait déserte; il n'y avait plus de vie; il n'y avait plus de proie; le félin semblait seul au monde.

Or, dans la nuit approchante, le colosse avait faim. Chassé de son territoire par un cataclysme, il avait passé les rivières et le fleuve, rôdé par les horizons inconnus. Et maintenant, une nouvelle aire conquise par la défaite du tigre, il tendait la narine, il cherchait dans la brise l'odeur des chairs éparses. Toute proie lui parut lointaine; il percevait à peine le frôlis des bestioles cachées par l'herbe, quelques nids de passereaux, deux hérons juchés à la fourche d'un peuplier noir, et dont la vigilance ne se fût pas laissé surprendre, même si le félin avait pu escalader l'arbre; mais, depuis qu'il avait atteint toute sa stature, il ne grimpait que sur des troncs bas et parmi des branches épaisses.

La faim le fit se tourner vers cette onde tiède qui coulait avec les entrailles du vaincu; il s'en approcha, il la flaira: elle lui répugnait comme un venin. Impatient, il bondit sur le tigre, il lui broya les vertèbres, puis il se mit à rôder.

Le profil des pierres erratiques l'attira. Comme elles étaient à l'opposite du vent et que son odorat ne valait pas celui des loups, il avait ignoré la présence des hommes. Lorsqu'il approcha, il sut que la proie était là et l'espoir accéléra son souffle.


Les Oulhamr considéraient avec une palpitation la haute silhouette du carnivore. Depuis la fuite du mégacéros, toute la légende sinistre, tout ce qui fait trembler les vivants avait passé devant leurs prunelles. Dans le déclin rouge, ils voyaient le lion-tigre tourner autour du refuge; son mufle fouillait les interstices; ses yeux dardaient des lueurs d'étoiles vertes; tout son être respirait la hâte et la faim.

Quand il arriva devant l'orifice par où s'étaient glissés les hommes, il se baissa; il tenta d'introduire la tête et les épaules; et les nomades doutèrent de la stabilité des blocs. A chaque ondulation du grand corps, Nam et Gaw se recroquevillaient, avec un soupir de détresse. La haine animait Naoh, haine de la chair convoitée, haine de l'intelligence neuve contre l'antique instinct et sa puissance excessive. Elle s'accrut lorsque la brute se mit à gratter la terre. Quoique le lion géant ne fût pas un animal fouisseur, il savait élargir une issue ou renverser un obstacle. Sa tentative consterna les hommes, si bien que Naoh s'accroupit et frappa de l'épieu: le fauve, atteint à la tête, poussa un rauquement furieux et cessa de fouir. Ses yeux phosphorescents fouillaient la pénombre; nyctalope, il distinguait nettement les trois silhouettes, plus irritantes d'être si proches.

Il se remit à rôder, tâtant les issues; toujours il revenait à celle par où s'étaient introduits les hommes. A la fin, il recommença à fouir: un nouveau coup d'épieu interrompit sa besogne et le fit reculer, avec moins de surprise que naguère. Dans sa tête opaque, il conçut que l'entrée du repaire était impossible, mais il n'abandonnait pas la proie, il gardait l'espérance que, si proche, elle n'échapperait point. Après une dernière aspiration et un dernier regard, il sembla ignorer l'existence des hommes; il se dirigea vers la forêt.

Les trois nomades s'exaltèrent; la retraite parut plus sûre; ils aspiraient délicieusement la nuit: ce fut un de ces instants où les nerfs ont plus de finesse et les muscles plus d'énergie; des sentiments sans nombre, soulevant leurs âmes indécises, évoquaient la beauté primordiale; ils aimaient la vie et son cadre, ils goûtaient quelque chose faite de toutes choses, un bonheur créé en dehors et au-dessus de l'action immédiate. Et, comme ils ne pouvaient ni se communiquer une telle impression, ni même songer à se la communiquer, ils tournaient l'un vers l'autre leur rire, cette gaieté contagieuse qui n'éclate que sur le visage des hommes. Sans doute, ils s'attendaient à voir le Lion Géant revenir, mais n'ayant pas du temps une notion précise—elle leur eût été funeste—ils goûtaient le présent sans sa plénitude: la durée qui sépare le crépuscule du soir de celui du matin paraissait inépuisable.


Selon sa coutume, Naoh avait pris la première veille. Il n'avait pas sommeil. Énervé par la bataille du tigre et du lion géant, il sentit, lorsque Gaw et Nam furent étendus, s'agiter les notions que la tradition et l'expérience avaient accumulées dans son crâne. Elles se liaient confusément, elles formaient la légende du Monde. Et déjà le monde était vaste dans l'intelligence des Oulhamr. Ils connaissaient la marche du soleil et de la lune, le cycle des ténèbres suivant la lumière, de la lumière suivant les ténèbres, de la saison froide alternant avec la saison chaude; la route des rivières et des fleuves; la naissance, la vieillesse et la mort des hommes; la forme, les habitudes et la force des bêtes innombrables; la croissance des arbres et des herbes, l'art de façonner l'épieu, la hache, la massue, le grattoir, le harpon, et de s'en servir; la course du vent et des nuages; le caprice de la pluie et la férocité de la foudre. Enfin, ils connaissaient le Feu—la plus terrible et la plus douce des choses vivantes,—assez fort pour détruire toute une savane et toute une forêt avec leurs mammouths, leurs rhinocéros, leurs lions, leurs tigres, leurs ours, leurs aurochs et leurs urus.

La vie du Feu avait toujours fasciné Naoh. Comme aux bêtes, il lui faut une proie: il se nourrit de branches, d'herbes sèches, de graisse; il s'accroît; chaque feu naît d'autres feux; chaque feu peut mourir. Mais la stature d'un feu est illimitée, et, d'autre part, il se laisse découper sans fin; chaque morceau peut vivre. Il décroît lorsqu'on le prive de nourriture: il se fait petit comme une abeille, comme une mouche, et, cependant, il pourra renaître le long d'un brin d'herbe, redevenir vaste comme un marécage. C'est une bête et ce n'est pas une bête. Il n'a pas de pattes ni de corps rampant, et il devance les antilopes; pas d'ailes, et il vole dans les nuages; pas de gueule, et il souffle, il gronde, il rugit; pas de mains ni de griffes, et il s'empare de toute l'étendue… Naoh l'aimait, le détestait et le redoutait. Enfant, il avait parfois subi sa morsure; il savait qu'il n'a de préférence pour personne—prêt à dévorer ceux qui l'entretiennent,—plus sournois que l'hyène, plus féroce que la panthère. Mais sa présence est délicieuse; elle dissipe la cruauté des nuits froides, repose des fatigues et rend redoutable la faiblesse des hommes.

Dans la pénombre des pierres basaltiques, Naoh, avec un doux désir, voyait le brasier du campement et les lueurs qui effleuraient le visage de Gammla. La lune montante lui rappelait la flamme lointaine. De quel lieu de la terre la lune jaillit-elle, et pourquoi, comme le soleil, ne s'éteint-elle jamais? Elle s'amoindrit; il y a des soirs où elle n'est plus qu'un feu chétif comme celui qui court le long d'une brindille. Puis elle se ranime. Sans doute, des Hommes-Cachés s'occupent de son entretien et la nourrissent selon les époques… Ce soir, elle est dans sa force: d'abord aussi haute que les arbres, elle diminue, mais luit davantage, tandis qu'elle monte dans le ciel. Les Hommes-Cachés ont dû lui donner du bois sec en abondance.

Tandis que le fils du Léopard rêve à ces choses, les bêtes nocturnes vont à leur aventure. Des silhouettes furtives glissent sur les herbes. Il discerne des musaraignes, des gerboises, des agoutis, des fouines légères, des belettes au corps de reptile; puis vient un élaphe à dix cors qui file, à contre-lune, comme une sagaie. Naoh observe ses jambes sèches, son corps couleur de terre et de chêne, les ramures qu'il incline sur le col.—Il a disparu; des loups montrent leurs têtes rondes, leurs gueules fines, leurs pattes nettes et vives. Le ventre est pâle, les flancs et le dos roussissent, puis une bande noirâtre dessine les vertèbres; des muscles forts gonflent la nuque, toute l'allure décèle quelque chose de sournois, de judicieux et de complexe, que souligne l'obliquité du regard. Ils flairent l'élaphe, mais lui-même, dans l'humidité des pénombres, a reçu avis de leur approche et son avance est considérable. Les narines intelligentes discernent la décroissance continue des effluves: les loups savent que l'herbivore gagne de l'espace. Pourtant, ils franchissent la savane, jusqu'au couvert où les plus lestes pénètrent. La poursuite paraît inutile. Tous reviennent à pas lents, déçus, quelques-uns hurlent et gémissent. Puis les narines se remettent à explorer l'atmosphère. Elles ne relèvent rien de prochain, sinon le cadavre du tigre et les hommes cachés parmi les pierres: une proie trop redoutable et une chair que, malgré leur gloutonnerie, les loups trouvent répugnante.

Ils s'en approchent, cependant, après avoir contourné le gîte des hommes.


D'abord, les loups rôdèrent autour de la carcasse, avec cette prudence excessive qui ne laisse rien au hasard. Enfin, les impatients se risquèrent. Ils portèrent leurs gueules près de la tête du tigre, près du grand mufle entrouvert, par où soufflait naguère une vie empestée et formidable; explorant le corps, ils léchèrent les plaies rouges. Toutefois, aucun ne se décidait à porter la dent sur cette chair âpre, pleine de poison, pour qui seuls les estomacs du vautour et de l'hyène ont assez de véhémence.

Une clameur accrut leur incertitude—des plaintes, des hurlées, des ricanements. Six hyènes surgirent au clair de lune. Elles progressaient d'une allure équivoque, avec leurs avant-trains robustes, leurs torses qui s'abaissent et s'effilent pour finir par des pattes grêles. Cagneuses, le museau court et d'une puissance à broyer les os des lions, la prunelle triangulaire, l'oreille pointue et la crinière rude, elles viraient, biaisaient ou sautelaient comme des locustes. Les loups sentirent s'accroître la puanteur affreuse de leurs glandes.

C'étaient des rôdeuses de haute stature qui, par la force énorme de leurs mâchoires, eussent tenu tête aux tigres. Mais elles ne faisaient face qu'acculées, ce qui n'arrivait guère, aucun rôdeur ne recherchant leur chair fétide et les autres mangeurs de charognes étant plus faibles qu'elles. Quoiqu'elles connussent leur supériorité sur les loups, elles hésitaient, elles tournaient dans la lueur nocturne, approchant et reculant, enflant, par intervalles, des clameurs déchirantes. A la fin, elles montèrent à l'assaut toutes ensemble.

Les loups ne tentèrent aucune résistance, mais, sûrs d'être les plus agiles, ils demeuraient à courte distance. Parce qu'elle leur échappait, ils regrettèrent la proie dédaignée. Ils rôdaient autour des hyènes avec des hurlements soudains, avec des feintes d'attaque, avec des gestes malicieux, contents d'inquiéter les ennemies.

Elles, sombres et grondantes, attaquaient la carcasse: elles l'eussent voulue putride, grouillante, mais leurs derniers repas avaient été pauvres, et la présence des loups excitait leur voracité! Elles savourèrent d'abord les entrailles; broyant les côtes de leurs dents indestructibles, elles extirpèrent le cœur, les poumons, le foie et la langue râpeuse, que l'agonie avait fait saillir. C'était tout de même la volupté de refaire la chair vive avec la chair morte, la douceur de se repaître au lieu de rôder le ventre vide et la tête inquiète. Les loups le comprenaient bien, eux qui pourchassaient en vain, depuis le crépuscule, les émanations de l'air et du sol.

Dans leur fureur déçue, plusieurs allèrent flairer les blocs erratiques. L'un d'eux glissa sa tête par une ouverture; Naoh, avec dédain, lui allongea un coup d'épieu. Atteint à l'épaule, la bête sautillait sur trois pattes, avec un hurlement lamentable. Alors, tous clamèrent, de façon éclatante et farouche, où la menace était un simulacre. Leurs corps roux oscillaient dans le clair de lune, leurs yeux reluisaient de l'ardeur et de la crainte de vivre, leurs dents jetaient des lueurs d'écume, tandis que leurs pattes fines rasaient le sol, avec un petit bruit frissonnant, ou se roidissaient dans l'attente: le désir de se repaître devenait insupportable. Mais, sachant que, derrière le basalte, gîtaient des êtres astucieux et solides, qui ne succomberaient que par surprise, ils cessèrent leur rôderie. Agglomérés en conseil de chasse, ils échangèrent des rumeurs et des gestes, plusieurs assis sur leur train arrière, la gueule en attente, certains agités, s'entre-frottant les échines. Les vieux appelaient l'attention, surtout un grand loup au pelage blême, aux dents d'ocre: on l'écoutait, on le regardait, on le flairait avec déférence.

Naoh ne doutait pas qu'ils eussent un langage: ils s'entendent pour dresser des embuscades, cerner la proie, se relayer pendant les poursuites, partager le butin. Il les considérait avec curiosité, comme il eût considéré des hommes; il cherchait à deviner leur projet.

Une troupe passa la rivière à la nage; les autres s'éparpillèrent sous le couvert. On n'entendit plus que les hyènes acharnées sur le cadavre du tigre.

La lune, moins vaste et plus lumineuse, alanguissait les étoiles; les plus faibles demeuraient invisibles, les brillantes semblaient mal allumées et comme noyées sous une onde; une torpeur équivoque couvrait la forêt et la savane. Parfois une effraie sillonnait l'atmosphère bleue, extraordinairement silencieuse sur ses ailes d'ouate, parfois les raines clapotaient en bandes, posées sur les feuilles des nymphéas ou hissées sur les ragots; les noctuelles, s'élançant en courses tremblotantes, se heurtaient à quelque chauve-souris soubresautant à travers les pénombres.

Enfin, des hurlements retentirent. Ils se répondaient le long de la rivière et dans les profondeurs des fourrés; Naoh sut que les loups avaient cerné une proie. Il n'attendit pas longtemps pour en avoir la certitude. Une bête jaillit sur la plaine. On eût dit un cheval au poitrail étroit; une raie brune soulignait son échine. Elle s'élançait, avec la vélocité des élaphes, suivie de trois loups qui, moins lestes qu'elle, n'auraient pu compter que sur leur endurance ou sur un accident pour la rattraper. D'ailleurs, ils ne donnaient pas toute leur vitesse, ils continuaient à répondre aux hurlements de leurs compagnons embûchés.—Bientôt ceux-ci surgirent; l'hémione se vit investi. Il s'arrêta, tremblant sur ses jarrets, explorant l'horizon avant de prendre un parti. Toutes les issues étaient barrées, sauf au nord, où l'on n'apercevait qu'un vieux loup gris. La bête traquée choisit cette voie. Le vieux loup, impassible, la laissa venir. Quand elle fut proche et qu'elle se disposa à filer en oblique, il poussa un hurlement grave. Alors, sur un tertre, trois autres loups se montrèrent.

L'hémione s'arrêta avec un long gémissement. Il sentit tout autour de lui la mort et la douleur. L'étendue était close, où son corps agile avait su déjouer tant de convoitises: sa ruse, ses pieds légers, sa force, défaillaient ensemble. Il tourna plusieurs fois la tête vers ces êtres qui ne vivent ni des herbes ni des feuilles, mais de la chair vivante; il les implora obscurément. Eux, échangeant des clameurs, resserraient le cercle; leurs yeux dardaient trente foyers de meurtre: ils affolaient la proie, craignant ses durs sabots de corne; ceux de face mimaient des attaques, afin qu'elle cessât de surveiller ses flancs… Les plus proches furent à quelques coudées. Alors, dans un sursaut, recourant une fois encore aux pattes libératrices, la bête vaincue se lança éperdument pour rompre l'étreinte et la dépasser. Elle renversa le premier loup, fit trébucher le deuxième: l'enivrant espace fut ouvert devant elle. Un nouveau fauve survenant à l'improviste, bondit aux flancs de la fugitive; d'autres enfoncèrent leurs dents tranchantes. Désespérément, elle rua; un loup, la mâchoire rompue, roula parmi les herbes; mais la gorge de l'hémione s'ouvrit, ses flancs s'empourprèrent, deux jarrets claquèrent au choc des canines; il s'abattit sous une grappe de gueules qui le dévoraient vivant.

Quelque temps, Naoh contempla ce corps d'où jaillissaient encore des souffles, des plaintes, la révolte contre la mort. Avec des grondements de joie, les loups happaient la chair tiède et buvaient le sang chaud; la vie entrait sans arrêt dans les ventres insatiables. Parfois, avec inquiétude, quelque vieux se tournait vers la troupe des hyènes: elles eussent préféré cette proie plus tendre et moins vénéneuse, mais elles savaient que les bêtes timides deviennent braves pour défendre ce qu'elles doivent à leur effort; elles n'avaient pas ignoré la poursuite de l'hémione et la victoire des loups. Elles se résignèrent à la dure carcasse du tigre.

La lune fut à mi-route du zénith. Naoh s'étant assoupi, Gaw avait pris la veille; on entrevoyait confusément la rivière coulant dans le vaste silence. Le trouble revint; les futaies rugirent, les arbustes craquèrent, les loups et les hyènes levèrent tous ensemble leurs gueules sanglantes, et Gaw, avançant sa tête dans l'ombre des pierres, darda son ouïe, sa vue et son flair… Un cri d'agonie, un grondement bref, puis des branches s'écartèrent. Le Lion Géant sortit de la forêt, avec un daim aux mâchoires. Près de lui, humble encore, mais déjà familière, la tigresse se coulait comme un gigantesque reptile. Tous deux s'avancèrent vers le refuge des hommes.

Saisi de crainte, Gaw toucha l'épaule de Naoh. Les nomades épièrent longtemps les deux fauves: le lion-tigre déchirait la proie d'un geste continu et large, la tigresse avait des incertitudes, des peurs subites, des regards obliques vers celui qui avait terrassé son mâle. Et Naoh sentit une grande appréhension resserrer sa poitrine et ralentir son souffle.

V
SOUS LES BLOCS ERRATIQUES

Quand le matin erra sur la terre, le Lion Géant et la tigresse étaient toujours là. Ils sommeillaient auprès de la carcasse du daim, dans un rai de soleil pâle. Et les trois hommes, ensevelis sous le refuge de pierre, ne pouvaient détourner leurs yeux des voisins formidables. Une gaieté heureuse descendait sur la forêt, la savane et la rivière. Les hérons conduisaient leurs héronneaux à la pêche; un éclair de nacre précédait la plongée des grèbes; à tous les détours de l'herbe et de la branche rôdaient les oisillons. Un miroitement brusque signalait le martin-pêcheur; le geai étalait sa robe bleue, argentine et rousse, et parfois, la pie goguenarde, jacassant sur une fourche, balançait sa queue d'où semblaient alternativement jaillir l'ombre et la lumière. Cependant, freux et corneilles croassaient sur les squelettes de l'hémione et du tigre: désappointés devant ces ossements où ne demeurait aucun filandre, ils partaient, en vols obliques, vers les restes du daim. Là, deux épais vautours cendrés barraient la route. Ces bêtes au col chauve, aux yeux d'eau palustre, n'osaient toucher à la proie des félins. Elles tournaient, elles biaisaient, elles dardaient leur bec aux narines puantes et le retiraient, avec un dandinement stupide ou de brusques essors. Puis, immobiles, elles semblaient plongées dans un rêve, inopinément rompu d'un sursaut de la tête. A part la rousseur mobile d'un écureuil, tout de suite noyée dans les feuilles, on n'entrevoyait point de mammifères: l'odeur des grands félins les maintenait dans la pénombre ou tapis au fond d'abris sûrs.

Naoh croyait que le souvenir des coups d'épieu avait ramené le Lion Géant; il regrettait cette action inutile. Car l'Oulhamr ne doutait pas que les fauves sauraient se comprendre et qu'ainsi chacun veillerait à son tour près du refuge. Des récits roulaient par sa cervelle où éclataient la rancune et la ténacité des bêtes offensées par l'homme. Parfois la fureur enflait sa poitrine; il se levait en brandissant sa massue ou sa hache. Cette colère s'apaisait vite: malgré sa victoire sur l'ours gris, il estimait l'homme inférieur aux grands carnassiers. La ruse, qui avait réussi dans la pénombre de la grotte, ne réussirait pas avec le Lion Géant ni avec la tigresse. Pourtant, il n'entrevoyait pas d'autre fin que le combat: il faudrait, ou mourir de faim sous les pierres, ou profiter du moment où la tigresse serait seule. Pourrait-il compter entièrement sur Nam et sur Gaw?

Il se secoua, comme s'il avait froid, il vit les yeux de ses compagnons fixés sur lui. Sa force éprouva le besoin de les rassurer:

—Nam et Gaw ont échappé aux dents de l'ours: ils échapperont aux griffes du Lion Géant!

Les jeunes Oulhamr tournaient leurs faces vers l'épouvantable couple endormi.

Naoh répondit à leur pensée:

—Le Lion Géant et la tigresse ne seront pas toujours ensemble. La faim les séparera. Quand le lion sera dans la forêt, nous combattrons, mais Nam et Gaw devront obéir à mon commandement.

La parole du chef gonfla d'espoir la chair des jeunes hommes; et la destruction même, s'ils combattaient avec Naoh, semblait moins redoutable.

Le fils du Peuplier, plus prompt à s'exprimer, cria:

—Nam obéira jusqu'à la mort!

L'autre leva les deux bras:

—Gaw ne craint rien avec Naoh.

Le chef les regardait avec douceur; ce fut comme si l'énergie du monde descendait dans leurs poitrines, avec des sensations innombrables, dont aucune ne rencontrait de mots pour s'exprimer, et, poussant le cri de guerre, Nam et Gaw brandissaient leurs haches.

Au bruit, les félins tressautèrent; les nomades hurlèrent plus fort, en signe de défi; les fauves expiraient des feulements de colère… Tout retomba dans le calme. La lumière tourna sur la forêt; le sommeil des félins rassurait les bêtes agiles qui, furtivement, passaient le long de la rivière; les vautours, à longs intervalles, happaient quelques lambeaux de chair; la corolle des fleurs se haussait vers le soleil; la vie s'exhalait si tenace et si innombrable qu'elle semblait devoir s'emparer du firmament.

Les trois hommes attendaient, avec la même patience que les bêtes. Nam et Gaw s'endormaient par intervalles. Naoh reprenait des projets fuyants et monotones comme des projets de mammouths, de loups ou de chiens. Ils avaient encore de la chair pour un repas, mais la soif commençait à les tourmenter: toutefois, elle ne deviendrait intolérable qu'après plusieurs jours.

Vers le crépuscule, le Lion Géant se dressa. Dardant un regard de feu sur les blocs erratiques, il s'assura de la présence des ennemis. Sans doute n'avait-il plus un souvenir exact des événements, mais son instinct de vengeance se rallumait et s'entretenait à l'odeur des Oulhamr; il souffla de colère et fit sa ronde devant les interstices du refuge. Se souvenant enfin que le fort était inabordable et qu'il en jaillissait des griffes, il cessa de rôder, il s'arrêta près de la carcasse du daim, dont les vautours avaient pris peu de chose. La tigresse y était déjà. Ils ne mirent guère de temps à dévorer les restes, puis le grand lion tourna vers la tigresse son crâne rougeâtre. Quelque chose de tendre émana de la bête farouche, à quoi la tigresse répondit par un miaulement, son long corps coulé dans l'herbe. Le Lion-Tigre, frottant son mufle contre l'échine de sa compagne, la lécha d'une langue râpeuse et flexible. Elle se prêtait à la caresse, les yeux entreclos, pleins de lueurs vertes; puis elle fit un bond en arrière, son attitude devint presque menaçante. Le mâle gronda—un grondement assourdi et câlin—tandis que la tigresse jouait dans le crépuscule. Les lueurs orangées lui donnaient l'aspect de quelque flamme dansante; elle s'aplatissait comme une immense couleuvre, rampait dans l'herbe et s'y cachait, repartait en bonds immenses.

Son compagnon, d'abord immobile, roidi sur ses pattes noirâtres, les yeux rougis de soleil, se rua vers elle. Elle s'enfuit, elle se glissa dans un bouquet de frênes, où il la suivit en rampant.

Et Nam, ayant vu disparaître les fauves, dit:

—Ils sont partis… il faut passer la rivière.

—Nam n'a-t-il plus d'oreilles et plus de flair? répliqua Naoh. Ou croit-il pouvoir bondir plus vite que le Lion Géant?

Nam baissa la tête: un souffle caverneux s'élevait parmi les frênes, qui donnait aux paroles du chef une signification impérieuse. Le guerrier reconnut que le péril était aussi proche que lorsque les carnivores dormaient devant les blocs basaltiques.

Néanmoins, quelque espérance demeurait au cœur des Oulhamr: le Lion-Tigre et la tigresse, par leur union même, sentiraient davantage le besoin d'un repaire. Car les grands fauves gîtent rarement sur la terre nue, surtout dans la saison des pluies.

Lorsque les trois hommes virent le brasier du soleil descendre vers les ténèbres, ils conçurent la même angoisse secrète qui, dans le vaste pays des arbres et des herbes, agite les herbivores. Elle s'accrut quand leurs ennemis reparurent. La démarche du Lion Géant était grave, presque lourde; la tigresse tournait autour de lui dans une gaieté formidable. Ils revinrent flairer la présence des hommes au moment où croulait l'astre rouge, où un frisson immense, des voix affamées s'élevaient sur la plaine: les gueules monstrueuses passaient et repassaient devant les Oulhamr, les yeux de feu vert dansaient comme des lueurs sur un marécage. Enfin le lion-tigre s'accroupit, tandis que sa compagne se glissait dans les herbes et allait traquer des bêtes parmi les buissons de la rivière.

De grosses étoiles s'allumèrent dans les eaux du firmament. Puis, l'étendue palpita tout entière de ces petits feux immuables et l'archipel de la voie lactée précisa ses golfes, ses détroits, ses îles claires.

Gaw et Nam ne regardaient guère les astres, mais Naoh n'y était pas insensible. Son âme confuse y puisait un sens plus aigu de la nuit, des ténèbres et de l'espace. Il croyait que la plupart apparaissaient seulement comme une poudre de brasier, variables chaque nuit, mais quelques-uns revenaient avec persistance. L'inactivité où il vivait depuis la veille mettant en lui quelque énergie perdue, il rêvait devant la masse noire des végétaux et les lueurs fines du ciel. Et dans son cœur quelque chose s'exaltait, qui le mêlait plus étroitement à la terre.

La lune coula dans les ramures. Elle éclairait le Lion Géant accroupi parmi les herbes hautes et la tigresse qui, rôdant de la savane à la forêt, cherchait à rabattre quelque bête. Cette manœuvre inquiétait le chef.

Cependant, la tigresse finit par avancer tellement sous le couvert qu'on aurait pu livrer combat à son compagnon. Si la force de Nam et de Gaw avait été comparable à la sienne, Naoh aurait peut-être risqué l'aventure. Il souffrait de la soif. Nam en souffrait davantage: encore que ce ne fût pas son tour de veille, il ne pouvait dormir. Le jeune Oulhamr ouvrait dans la pénombre des yeux de fièvre; Naoh lui-même était triste. Il n'avait jamais senti aussi longue la distance qui le séparait de la horde, de cette petite île d'êtres, hors de laquelle il se perdait dans la cruelle immensité. La figure des femmes flottait autour de lui comme une force plus douce, plus sûre, plus durable que celle des mâles…


Dans son rêve, il s'endormit de ce sommeil de veille que la plus légère approche dissipe. Le temps passa sous les étoiles. Naoh ne s'éveilla qu'au retour de la tigresse. Elle ne ramenait pas de proie; elle semblait lasse. Le Lion-Tigre, s'étant levé, la flaira longuement et se mit en chasse à son tour. Lui aussi suivit le bord de la rivière, se tapit dans les buissons, prolongea sa course dans la forêt. Naoh l'épiait avidement. Souvent, il faillit éveiller les autres (Nam avait succombé au sommeil), mais un instinct sûr l'avertissait que la brute n'était pas assez éloignée encore. Enfin, il se décida, il toucha l'épaule de ses compagnons, et lorsqu'ils furent debout, il murmura:

—Nam et Gaw sont-ils prêts à combattre?

Ils répondirent:

—Le fils du Saïga suivra Naoh!

—Nam combattra de l'épieu et du harpon.

Les jeunes guerriers considérèrent la tigresse. Quoique la bête fût toujours couchée, elle ne dormait point: à quelque distance, le dos tourné aux blocs basaltiques, elle guettait. Or Naoh, pendant sa veille, avait silencieusement déblayé la sortie. Si l'attention de la tigresse s'éveillait tout de suite, un seul homme, deux au plus auraient le temps de surgir du refuge. S'étant assuré que les armes étaient en état, Naoh commença par pousser dehors son harpon et sa massue, puis il se coula avec une prudence infinie. La chance le favorisa: des hurlements de loups, des cris de hulotte couvrirent le bruit léger du corps frôlant la terre. Naoh se trouva sur la prairie, et déjà la tête de Gaw arrivait à l'ouverture. Le jeune guerrier sortit d'un mouvement brusque; la tigresse se retourna et regarda fixement les nomades. Surprise, elle n'attaqua pas tout de suite, si bien que Nam put arriver à son tour. Alors seulement la tigresse fit un bond, avec un miaulement d'appel; puis, elle continua de se rapprocher des hommes, sans hâte, sûre qu'ils ne pourraient échapper. Eux, cependant, avaient levé leurs sagaies. Nam devait lancer la sienne tout d'abord, puis Gaw, et tous deux viseraient aux pattes. Le fils du Peuplier profita d'un moment favorable. L'arme siffla; elle atteignit trop haut, près de l'épaule. Soit que la distance fût excessive, soit que la pointe eût glissé de biais, la tigresse ne parut ressentir aucune douleur: elle gronda et hâta sa course. Gaw, à son tour, lança le trait. Il manqua la bête qui avait fait un écart. C'était au tour de Naoh. Plus fort que ses compagnons, il pouvait faire une blessure profonde. Il lança le trait alors que la tigresse n'était qu'à vingt coudées; il l'atteignit à la nuque. Cette blessure n'arrêta pas la bête, qui précipita son élan.

Elle arriva sur les trois hommes comme un bloc: Gaw croula, atteint d'un coup de griffe sur la mamelle. Mais la pesante massue de Naoh avait frappé; la tigresse hurlait, une patte rompue, tandis que le fils du Peuplier attaquait avec son épieu. Elle ondula avec une vitesse prodigieuse, aplatit Nam contre le sol, et se dressa sur ses pattes d'arrière pour saisir Naoh. La gueule monstrueuse fut sur lui, un souffle brûlant et fétide; une griffe le déchirait… La massue s'abattit encore. Hurlant de douleur, le fauve eut un vertige qui permit au nomade de se dégager et de disloquer une deuxième patte. La tigresse tournoya sur elle-même, cherchant une position d'équilibre, happant dans le vide, tandis que la massue cognait sans relâche sur les membres. La bête tomba, et Naoh aurait pu l'achever, mais les blessures de ses compagnons l'inquiétèrent. Il trouva Gaw debout, le torse rouge du sang qui jaillissait de sa mamelle: trois longues plaies rayaient la chair. Quant à Nam, il gisait étourdi, avec des plaies qui semblaient légères; une douleur profonde s'étendait dans sa poitrine et dans ses reins; il ne pouvait se relever. Aux questions de Naoh, il répondit ainsi qu'un homme à moitié endormi.

Alors le chef demanda:

—Gaw peut-il venir jusqu'à la rivière?

—Gaw ira jusqu'à la rivière, murmura le jeune Oulhamr.

Naoh se coucha et colla son oreille contre la terre, puis il aspira longuement l'espace. Rien ne révélait l'approche du Lion Géant et, comme, après la fièvre du combat, la soif devenait intolérable, le chef prit Nam dans ses bras et le transporta jusqu'au bord de l'eau. Là, il aida Gaw à se désaltérer, but lui-même abondamment et abreuva Nam en lui versant l'eau du creux de sa main entre les lèvres. Ensuite, il reprit le chemin des blocs basaltiques, avec Nam contre sa poitrine et soutenant Gaw qui trébuchait.

Les Oulhamr ne savaient guère soigner les blessures: ils les recouvraient de quelques feuilles qu'un instinct, moins humain qu'animal, leur faisait choisir aromatiques. Naoh ressortit pour aller chercher des feuilles de saule et de menthe qu'il appliqua, après les avoir écrasées, sur la poitrine de Gaw. Le sang coulait plus faiblement, rien n'annonçait que les plaies fussent mortelles. Nam sortait de sa torpeur, quoique ses membres, ses jambes surtout, demeurassent inertes. Et Naoh n'oublia pas les paroles utiles:

—Nam et Gaw ont bien combattu… Les fils des Oulhamr proclameront leur courage…

Les joues des jeunes hommes s'animèrent, dans la joie de voir, une fois encore, leur chef victorieux.

—Naoh a abattu la tigresse, murmura le fils du Saïga d'une voix creuse, comme il avait abattu l'ours gris!

—Il n'y a pas de guerrier aussi fort que Naoh! gémissait Nam.

Alors, le fils du Léopard répéta la parole d'espérance avec tant de force que les blessés sentirent la douceur de l'avenir:

—Nous ramènerons le Feu!

Et il ajouta:

—Le Lion Géant est encore loin… Naoh va chercher la proie.

Naoh allait et revenait par la plaine, surtout près de la rivière. Quelquefois il s'arrêtait devant la tigresse. Elle vivait. Sous la chair saignante, les yeux brillaient intacts: elle épiait le grand nomade se mouvant autour d'elle. Les plaies du flanc et du dos étaient légères, mais les pattes ne pourraient guérir qu'après beaucoup de temps.

Naoh s'arrêtait auprès de la vaincue; comme il lui accordait des impressions semblables à celles d'un homme, il criait:

—Naoh a rompu les pattes de la tigresse!… Il l'a rendue plus faible qu'une louve!

A l'approche du guerrier, elle se soulevait avec un rauquement de colère et de crainte. Il levait sa massue:

—Naoh peut tuer la tigresse, et la tigresse ne peut pas lever une seule de ses griffes contre Naoh!

Un bruit confus s'entendit. Naoh rampa dans l'herbe haute. Et des biches parurent, fuyant des chiens encore invisibles, dont on entendait l'aboiement. Elles bondirent dans l'eau, après avoir flairé l'odeur de la tigresse et de l'homme, mais le dard de Naoh siffla; l'une des biches, atteinte au flanc, dériva. En quelques brasses, il l'atteignit. L'ayant achevée d'un coup de massue, il la chargea sur son épaule et l'emporta vers le refuge, au grand trot, car il flairait le péril proche… Comme il se glissait parmi les pierres, le Lion Géant sortit de la forêt.

VI
LA FUITE DANS LA NUIT

Six jours avaient passé depuis le combat des nomades et de la tigresse. Les blessures de Gaw se cicatrisaient, mais le guerrier n'avait pu reprendre encore la force écoulée avec le sang. Pour Nam, s'il ne souffrait plus, une de ses jambes restait lourde. Naoh se rongeait d'impatience et d'inquiétude. Chaque nuit, le Lion Géant s'absentait davantage, car les bêtes connaissaient toujours mieux sa présence: elle imprégnait les pénombres de la forêt, elle rendait effrayants les bords de la rivière. Comme il était vorace et qu'il continuait à nourrir la tigresse, sa tâche était âpre: souvent tous deux enduraient la faim; leur vie était plus misérable et plus inquiète que celle des loups.

La tigresse guérissait; elle rampait sur la savane avec tant de lenteur et des pattes si malhabiles que Naoh ne s'éloignait guère pour lui crier sa défaite. Il se gardait de la tuer, puisque le soin de la nourrir fatiguait son compagnon et prolongeait ses absences. Et il s'établissait une habitude entre l'homme et la bête mutilée. D'abord, les images du combat, se ravivant en elle, soulevaient sa poitrine de colère et de crainte. Elle écoutait haineusement la voix articulée de l'homme, cette voix irrégulière et variable, si différente des voix qui rauquent, hurlent ou rugissent, elle dressait sa tête trapue et montrait les armes formidables qui garnissaient ses mâchoires.

Lui, faisant tournoyer sa massue ou levant sa hache, répétait:

—Que valent maintenant les griffes de la tigresse? Naoh peut lui briser les dents avec la massue, lui ouvrir le ventre avec l'épieu. La tigresse n'a pas plus de force contre Naoh que le daim ou le saïga!

Elle s'accoutumait aux discours, au tournoiement des armes; elle fixait la lumière verte de ses yeux, déjà rouverts, sur la singulière silhouette verticale. Et quoiqu'elle se souvînt des coups terribles de la massue, elle ne redoutait plus d'autres coups, la nature des êtres étant de croire à la persistance de ce qu'ils voient se renouveler. Puisque, chaque fois, Naoh levait sa massue sans l'abattre, elle s'attendait qu'il ne l'abattrait point. Comme, d'autre part, elle avait connu que l'homme était redoutable, elle ne le considérait plus comme une proie, elle se familiarisait simplement avec sa présence, et la familiarité sans but, pour toutes les bêtes, est une sorte de sympathie. Naoh, à la fin, trouvait plaisir à laisser vivre la féline: sa victoire en était plus continue et plus sûre. Et, par là, lui aussi ressentait pour elle un confus attachement.

Le temps vint où, pendant l'absence du Lion Géant, Naoh ne se rendit plus seul à la rivière: Gaw s'y traînait après lui. Lorsqu'ils avaient bu, ils rapportaient à boire pour Nam dans une écorce creuse. Or, le cinquième soir, la tigresse avait rampé au bord de l'eau, à l'aide de son corps plutôt qu'avec ses pattes, et elle buvait péniblement, car la rive s'inclinait. Naoh et Gaw se mirent à rire.

Le fils du Léopard disait:

—Une hyène est maintenant plus forte que la tigresse… Les loups la tueraient!

Puis, ayant empli d'eau l'écorce creuse, il se plut, par bravade, à la poser devant la tigresse. Elle feula doucement, elle but. Cela divertit les nomades, si bien que Naoh recommença. Ensuite, il s'écria avec moquerie:

—La tigresse ne sait plus boire à la rivière!

Et son pouvoir lui plaisait.


C'est le huitième jour que Nam et Gaw se crurent assez forts pour franchir l'étendue et que Naoh prépara la fuite pour la nuit prochaine. Cette nuit descendit, humide et pesante: le crépuscule d'argile rouge traîna longtemps au fond du ciel; les herbes et les arbres ployaient sous la bruine; les feuilles tombaient avec un bruit d'ailes chétives et une rumeur d'insectes. De grandes lamentations s'élevaient de la profondeur des futaies et des brousses grelottantes, car les fauves étaient tristes et ceux qui n'avaient pas faim se terraient dans leur repaire.

Tout l'après-midi, le Lion-Tigre montra du malaise; il sortait de son sommeil avec un frémissement: l'image d'un abri solide, telle la caverne où il avait vécu avant le cataclysme, traversait sa mémoire. Il avait choisi un creux sur la savane, il l'avait en partie aménagé pour lui et la tigresse, mais il n'y vivait pas à l'aise. Naoh songeait que, sans doute, cette nuit, en même temps qu'il partirait en chasse, il rechercherait quelque gîte. Son absence serait longue. Les Oulhamr auraient le temps de franchir la rivière; la bruine favoriserait leur retraite: elle détrempait la terre, elle effaçait l'odeur des traces, que le Lion Géant ne suivait pas avec subtilité.

Peu après le crépuscule, le félin commença de roder. D'abord, il explora le voisinage, il s'assura qu'aucune proie n'était proche, puis, comme les autres soirs, il s'enfonça dans la forêt. Naoh attendit, incertain, car l'odeur trop humide des végétaux ne laissait pas facilement transparaître celle des fauves; le bruit des feuilles et des gouttes d'eau dispersait l'ouïe. A la fin, il donna le signal, prenant la tête de l'expédition, tandis que Nam et Gaw suivaient à droite et à gauche. Cette disposition permettait de mieux prévoir les approches et rendait les nomades plus circonspects. Il fallait d'abord franchir la rivière. Naoh, pendant ses sorties, avait découvert un endroit guéable jusque vers le milieu du courant. Ensuite, il fallait nager vers un roc, où le gué recommençait. Avant d'entreprendre la traversée, les guerriers brouillèrent leurs traces; ils tournèrent quelque temps auprès de la rivière, coupant et reprenant les lignes, s'arrêtant et piétinant de manière à renforcer l'empreinte de leur passage. Il fallait se garder aussi de prendre directement le gué: ils le gagnèrent à la nage.

Sur l'autre rive, ils recommencèrent d'entrecroiser leurs pas, décrivant de longs lacets et des courbes capricieuses, puis ils sortirent de ces méandres sur des amas d'herbes arrachées dans la savane. Ils posaient ces amas deux par deux, ils les retiraient à mesure: c'était un stratagème par quoi l'homme dépassait l'élaphe le plus subtil et le loup le plus sagace. Quand ils eurent franchi trois ou quatre cent coudées, ils crurent avoir assez fait pour décourager la poursuite et ils continuèrent le voyage en ligne droite.

Ils avancèrent quelque temps en silence puis Nam et Gaw s'interpellèrent, tandis que Naoh dressait l'oreille. Au loin, un rauquement avait retenti: il se répéta trois fois, suivi d'un long miaulement.

Nam dit:

—Voici le Lion Géant!

—Marchons plus vite! murmura Naoh.

Ils firent une centaine de pas, sans que rien troublât la paix des ténèbres; ensuite la voix tonna, plus proche.

—Le Lion Géant est au bord de la rivière!

Ils hâtèrent encore leur marche: maintenant les rugissements se suivaient, saccadés, stridents, pleins de colère et d'impatience. Les nomades connurent que la bête courait à travers leurs traces enchevêtrées: leur cœur frappait contre leur poitrine comme le bec du pic contre l'écorce des arbres; ils se sentirent nus et faibles devant la masse pesante de l'ombre. D'autre part, cette ombre les rassurait, elle les mettait à l'abri même du regard des nocturnes. Le Lion Géant ne pouvait les suivre qu'à la piste, et, s'il traversait la rivière, il se retrouverait aux prises avec la ruse des hommes, il ignorerait par où ils avaient passé.

Un rugissement formidable raya l'étendue; Nam et Gaw se rapprochèrent de Naoh:

—Le Grand Lion a passé l'eau! murmura Gaw.

—Marchez! répondit impérieusement le chef, tandis que lui-même s'arrêtait et se couchait pour mieux entendre les vibrations de la terre. Coup sur coup, d'autres clameurs éclatèrent.

Naoh, se relevant, cria:

—Le Grand Lion est encore sur l'autre rive!

La voix grondante décroissait; la bête avait abandonné la poursuite et se retirait vers le nord. Or il était improbable qu'un autre félin de haute stature empiétât sur le territoire; quant à l'ours gris, rare déjà dans le terroir où Naoh l'avait combattu, il devait être presque introuvable, si loin et si bas dans le sud. Et, à trois, ils ne redoutaient ni le léopard ni la grande panthère.

Ils marchèrent très longtemps. Quoique la bruine fût dissipée, les ténèbres demeuraient profondes. Une épaisse muraille de nuages couvrait les étoiles. On n'apercevait que ces phosphorescences légères qui s'échappent des plantes ou se posent sur les eaux; une bête soufflait dans le silence ou faisait entendre le frôlement de ses pattes; un grondement roulait sur les herbes mouillées; des fauves en chasse hurlaient, glapissaient, aboyaient.

Les Oulhamr s'arrêtaient pour saisir les bruits et les senteurs, qui sont comme la rôderie aérienne des bêtes. Enfin, Nam et Gaw commencèrent à se lasser. Nam sentait une faiblesse autour de ses os, les cicatrices de Gaw étaient plus chaudes: il fallait chercher un abri. Pourtant, ils franchirent encore quatre mille coudées: l'air redevint plus humide, le souffle de l'espace s'enfla. Ils devinèrent qu'une grande masse d'eau était prochaine. Bientôt, ils en eurent la certitude.

Tout semblait paisible. A peine si quelques bruits furtifs annonçaient la fuite d'une bestiole, si quelque forme apparaissait et disparaissait dans un bond rapide. Naoh finit par choisir comme abri un immense peuplier noir. L'arbre ne pouvait offrir aucune défense contre l'attaque des fauves, mais, dans les ténèbres, comment trouver un refuge sûr ou qui ne fut pas occupé? La mousse était mouillée et le temps frais. Peu importait aux Oulhamr; ils avaient une chair aussi résistante aux intempéries que des ours ou des sangliers. Nam et Gaw s'étendirent sur le sol et s'anéantirent tout de suite dans le sommeil; Naoh veillait. Il n'était pas las; il avait pris de longs repos sous les pierres basaltiques et, bien préparé aux marches, aux travaux et aux combats, il résolut de prolonger sa garde pour que Nam et Gaw fussent plus forts.