DEUXIÈME PARTIE

I
LES CENDRES

Longtemps, il se trouva dans cette obscurité sans astre qui avait retardé la fuite. Puis une clarté filtra à l'Orient. Répandue avec douceur dans la mousse des nuages, elle descendit comme une nappe de perles. Naoh vit qu'un lac barrait la route du sud: son œil n'en pouvait apercevoir la fin. Le lac vibrait lentement: le nomade se demanda s'il faudrait le contourner vers l'Est, où l'on discernait une rangée de collines, ou vers l'Ouest, pâle et plat, entrecoupé d'arbres.

La lumière demeurait faible; une brise coulait délicatement de la terre sur les vagues; très haut, un souffle fort s'éleva, qui traquait et trouait les nues. La lune, à son dernier quartier, finit par se dessiner parmi les effilochures de vapeur. Bientôt, une grande citerne bleue reçut l'image arquée. Pour la prunelle perçante de Naoh, le site se dessina jusqu'aux frontières mêmes de l'horizon: vers le levant, le chef discernait des côtes et des lignes arborescentes, estompées à contre-lune, qui indiquaient la route du voyage; au Sud et vers l'Ouest, le lac s'étendait indéfiniment.

Il régnait un silence qui semblait se répandre des eaux jusqu'au croissant argentin; la brise devint si faible qu'elle tirait à peine, par intervalles, un soupir des végétaux.

Las d'immobilité, impatient de préciser sa vision, Naoh sortit de l'ombre du peuplier et rôda le long du rivage. Selon les dispositions du terrain et des végétaux, le site s'ouvrait largement ou se rétrécissait, les frontières orientales du lac apparaissaient plus précises; des traces nombreuses décelaient le passage des troupeaux et des fauves.

Soudain, avec un grand frisson, le nomade s'arrêta; ses yeux et ses narines se dilatèrent, son cœur battit d'anxiété et d'un ravissement étrange; les souvenirs se levèrent si énergiques qu'il croyait revoir le camp des Oulhamr, le foyer fumant et la figure flexible de Gammla. C'est que, au sein de l'herbe verte, un vide se creusait, avec des braises et des rameaux à demi consumés: le vent n'avait pas encore dispersé la poudre blanchâtre des cendres.

Naoh imagina la quiétude d'une halte, l'arôme des viandes rôties, la chaleur tendre et les bonds roux de la flamme; mais simultanément, il voyait l'ennemi.

Plein de crainte et de prudence, il s'agenouilla pour mieux considérer la trace des rôdeurs formidables. Bientôt il sut qu'il y avait au moins trois fois autant de guerriers que de doigts à ses deux mains, et ni femmes, ni vieillards, ni enfants. C'était une de ces expéditions de chasse et de découverte que les hordes envoyaient parfois à de grandes distances. L'état des os et des filandres concordait avec les indications fournies par l'herbe.

Il importait à Naoh de savoir d'où les chasseurs venaient et par où ils avaient passé. Il craignit qu'ils n'appartinssent à la race des Dévoreurs d'Hommes qui, depuis la jeunesse de Goûn, occupaient les territoires méridionaux, des deux côtés du Grand Fleuve. Dans cette race, la stature dépassait celle des Oulhamr et celles de toutes les races entrevues par les chefs et les vieillards. Ils étaient seuls à se nourrir de la chair de leurs semblables, sans pourtant la préférer à celle des élaphes, des sangliers, des daims, des chevreuils, des chevaux ou des hémiones. Leur nombre ne semblait pas considérable: on n'en connaissait que trois hordes, alors que Ouag, fils du Lynx, le plus grand rôdeur né parmi les Oulhamr, avait partout rencontré des hordes qui ne mangeaient pas la chair de l'homme.

Tandis que les souvenirs parcouraient Naoh, il ne cessait de poursuivre les traces empreintes sur le sol et parmi les végétaux. La tâche était facile, car les errants, confiants dans leur nombre, dédaignaient de dissimuler leur marche. Ils avaient côtoyé le lac vers l'Orient et cherchaient probablement à rejoindre les rives du Grand Fleuve.

Deux projets se présentèrent au nomade: atteindre l'expédition avant qu'elle n'eût rejoint ses terres de chasse et lui dérober le Feu par la ruse; ou bien, la devancer, parvenir avant elle près de la horde, privée de ses meilleurs guerriers, et guetter l'heure favorable.

Afin de ne pas prendre une mauvaise route, il fallait d'abord suivre la piste. Et l'imagination sauvage, à travers les eaux, les collines et les steppes, ne cessait de voir les rôdeurs qui emportaient avec eux la force souveraine des hommes. Le rêve de Naoh avait la précision des réalités; il était plein d'actes, plein d'énergies, plein de gestes efficaces. Longtemps le veilleur s'y abandonna, tandis que la brise mollissait, s'affaissait, s'évanouissait de feuille en feuille, de brin d'herbe en brin d'herbe.

II
L'AFFUT DEVANT LE FEU

Les Oulhamr, depuis trois jours, suivaient la piste des Dévoreurs d'Hommes. Ils longèrent d'abord le lac jusqu'au pied des collines; puis ils s'engagèrent dans un pays où les arbres alternaient avec les prairies. Leur tâche fut aisée, car les rôdeurs avançaient nonchalamment; ils allumaient de grands feux pour rôtir leurs proies ou s'abriter de la fraîcheur des nuits brumeuses.

Au rebours, Naoh usait continuellement de ruses pour tromper ceux qui pourraient les suivre. Il choisissait les sols durs, les herbes souples qui se redressent promptement, profitait du lit des ruisseaux, passait, à gué ou à la nage, tels tournants du lac, et parfois enchevêtrait les traces. Malgré cette prudence, il gagnait du terrain. A la fin du troisième jour, il fut si proche des Dévoreurs d'Hommes qu'il crut pouvoir les atteindre par une marche de nuit.

—Que Nam et Gaw apprêtent leurs armes et leur courage…, dit-il. Ce soir, ils reverront le Feu!

Les jeunes guerriers, selon qu'ils songeaient à la joie de voir bondir les flammes ou à la force des ennemis, respiraient plus fort ou demeuraient sans souffle.

—Reposons-nous d'abord! reprit le fils du Léopard. Nous nous approcherons des Dévoreurs d'Hommes pendant leur sommeil, et nous essaierons de tromper ceux qui veillent.

Nam et Gaw conçurent la proximité d'un péril plus grand que tous les autres: la légende des Dévoreurs d'Hommes était redoutable. Leur force, leur audace et leur férocité dépassaient celles des hordes connues. Quelquefois, les Oulhamr en avaient surpris et exterminé des troupes peu nombreuses; plus souvent, c'étaient des Oulhamr qui avaient péri sous leurs haches tranchantes et leurs massues de chêne.

D'après le vieux Goûn, ils descendaient de l'Ours gris; leurs bras étaient plus longs que ceux des autres hommes; leurs corps aussi velus que les corps d'Aghoo et de ses frères. Et parce qu'ils se repaissaient des cadavres de leurs ennemis, ils épouvantaient les hordes craintives.

Quand le fils du Léopard eut parlé, Nam et Gaw, tout tremblants, inclinèrent la tête, puis ils prirent du repos jusqu'au milieu de la nuit.


Ils se levèrent avant que le croissant eût blanchi le fond du ciel. Naoh ayant reconnu d'avance la piste, ils marchèrent d'abord dans les ténèbres. Au lever de la lune, ils reconnurent qu'ils avaient dévié, puis ils retrouvèrent la voie. Successivement, ils traversèrent une brousse, passèrent le long de terres marécageuses et franchirent une rivière.

Enfin, du sommet d'un mamelon, cachés parmi des herbes drues, et secoués d'une émotion terrible, ils aperçurent le Feu.

Nam et Gaw grelottaient; Naoh demeurait immobile, les jarrets rompus et le souffle rauque. Après tant de nuits passées dans le froid, la pluie, les ténèbres, tant de luttes,—la faim, la soif, l'Ours, la Tigresse et le Lion Géant,—il apparaissait enfin, le Signe éblouissant des Hommes.

C'était, sur une plaine coupée de térébinthes et de sycomores, non loin d'une mare, un brasier en demi-cercle dont les flammes s'alanguissaient autour des tisons. Cela jetait une lueur de crépuscule qui imbibait, trempait, vivifiait la structure des choses.

Des sauterelles rouges, des lucioles de rubis, d'escarboucle ou de topaze agonisaient dans la brise; des ailes écarlates craquaient en se dilatant; une fumerolle brusque montait en spirale et s'aplatissait dans le clair de lune; il y avait des flammes lovées comme des vipères, palpitantes comme des ondes, imprécises comme des nues.

Les hommes dormaient, couverts de peaux d'élaphes, de loups, de mouflons, dont le poil était appliqué sur le corps. Les haches, les massues et les javelots s'éparpillaient sur la savane; deux guerriers veillaient. L'un, assis sur la provision de bois sec, les épaules abritées d'une toison de bouc, tenait la main sur son épieu. Un rai de cuivre frappait son visage recouvert, jusqu'auprès des yeux, d'un poil semblable au poil des renards. Son cuir velu rappelait le cuir des mouflons, sa bouche avançait des suçoirs énormes sous un nez plat, aux narines circulaires; il laissait pendre des bras longs comme ceux de l'Homme des Arbres, tandis que ses jambes se repliaient, courtes, épaisses et arquées.

L'autre veilleur marchait furtivement autour du foyer. Il s'arrêtait par intervalles, il dressait l'oreille, ses narines interrogeaient l'air humide qui retombait sur la plaine à mesure que s'élevaient les vapeurs surchauffées. D'une stature égale à celle de Naoh, il portait un crâne énorme, aux oreilles de loup, pointues et rétractiles; les cheveux et la barbe poussaient en touffes, séparés par des îlots de peau safran; on voyait ses yeux phosphorer dans la pénombre, ou s'ensanglanter aux reflets de la flamme; il avait des pectoraux dressés en cônes, le ventre plat, la cuisse triangulaire, le tibia en tranchant de hache, et des pieds qui eussent été petits sans la longueur des orteils. Tout le corps, lourd et jointé comme le corps des buffles, décelait une force immense, mais moins d'aptitude à la course que le corps des Oulhamr.

Le veilleur avait interrompu sa marche. Il avançait sa tête vers la colline. Sans doute, quelque vague émanation l'inquiétait, où il ne reconnaissait ni l'odeur des bêtes ni celle des gens de sa horde, tandis que l'autre veilleur, doué d'une narine moins subtile, somnolait.

—Nous sommes trop près des Dévoreurs d'Hommes! remarqua doucement Gaw. Le vent leur porte notre trace.

Naoh secoua la tête, car il craignait bien plus l'odorat de l'ennemi que sa vue ou que son ouïe.

—Il faut tourner le vent! ajouta Nam.

—Le vent suit la route des Dévoreurs d'Hommes, répondit Naoh. Si nous le tournons, c'est eux qui marcheront derrière nous.

Il n'avait pas besoin d'expliquer sa pensée: Nam et Gaw connaissaient, aussi bien que les fauves, la nécessité de suivre et non de précéder la proie, à moins de dresser une embuscade.

Cependant, le veilleur adressa la parole à son compagnon, qui fit un signe négatif. Il parut qu'il allait s'asseoir à son tour, mais il se ravisa; il marcha dans la direction de la colline.

—Il faut reculer, dit Naoh.

Il chercha du regard un abri qui pût atténuer les émanations. Un épais buisson croissait près de la cime: les Oulhamr s'y tapirent et, comme la brise était légère, elle s'y rompait, elle emportait un effluve trop faible pour frapper l'odorat humain. Bientôt le veilleur s'arrêta dans sa marche; après quelques aspirations vigoureuses, il retourna au campement.

Les Oulhamr demeurèrent longtemps immobiles. Le fils du Léopard songeait à des stratagèmes, les yeux tournés vers la lueur assombrie du brasier. Mais il ne découvrait rien. Car si le moindre obstacle déçoit une vue perçante, si l'on peut marcher assez doucement sur la steppe pour tromper l'antilope ou l'hémione, l'émanation se répand au passage et se conserve sur la piste: seuls l'éloignement et le vent contraire la dérobent…

Le glapissement d'un chacal fit lever la tête au grand nomade. Il l'écouta d'abord en silence, puis il fit entendre un rire léger.

—Nous voici dans le pays des chacals, dit-il. Nam et Gaw essaieront d'en abattre un.

Les compagnons tournaient vers lui des visages étonnés. Il reprit:

—Naoh veillera dans ce buisson… Le chacal est aussi rusé que le loup: jamais l'homme ne pourrait l'approcher. Mais il a toujours faim. Nam et Gaw poseront un morceau de chair et attendront à peu de distance. Le chacal viendra; il s'approchera et il s'éloignera. Puis il s'approchera et s'éloignera encore. Puis il tournera autour de vous et de la chair. Si vous ne bougez pas, si votre tête et vos mains sont comme de la pierre, après longtemps il se jettera sur la chair. Il viendra et sera déjà reparti. Votre sagaie doit être plus agile que lui.

Nam et Gaw partirent à la recherche des chacals. Ils ne sont pas difficiles à suivre; leur voix les dénonce: ils savent qu'aucun animal ne les recherche pour en faire sa proie. Les deux Oulhamr les rencontrèrent près d'un massif de térébinthes. Il y en avait quatre, acharnés sur des ossements dont ils avaient rongé toute la fibre. Ils ne s'enfuirent pas devant les hommes; ils dardaient sur eux des prunelles vigilantes; ils glapirent doucement, prêts à détaler dès qu'ils jugeraient les survenants trop proches.

Nam et Gaw firent comme avait dit Naoh. Ils mirent sur le sol un quartier de biche, et, s'étant éloignés, ils demeurèrent aussi immobiles que le tronc des térébinthes. Les chacals rôdaient à pas menus sur l'herbe. Leur crainte faiblissait au fumet de la chair. Quoiqu'ils eussent souvent rencontré la bête verticale, aucun n'en avait éprouvé les ruses: toutefois, la jugeant plus forte qu'eux, ils ne la suivaient qu'à distance, et parce que leur intelligence était fine, parce qu'ils savaient que le péril ne cesse jamais à la lumière ni dans les ténèbres, ils agissaient avec méfiance. Donc, ils rôdèrent longtemps auprès des Oulhamr, ils firent beaucoup de circuits, ils s'embusquèrent dans les massifs de térébinthes et en ressortirent, ils contournèrent souvent les corps immobiles. Le croissant rougit à l'Orient avant que leur doute et leur patience eussent pris fin.

Pourtant, leurs approches étaient plus hardies; ils venaient jusqu'à vingt coudées de l'appât; ils s'arrêtaient longuement avec des murmures. Enfin, leur convoitise s'exaspéra; ils se décidèrent, précipités tous ensemble, pour ne laisser aucun avantage les uns aux autres. Ce fut aussi rapide que l'avait dit Naoh. Mais les harpons furent encore plus rapides; ils percèrent le flanc de deux chacals tandis que les autres emportaient la proie; puis les haches brisèrent ce qui demeurait de vie aux bêtes blessées.

Lorsque Nam et Gaw ramenèrent les dépouilles, Naoh se mit à dire:

—Maintenant, nous pourrons tromper les Dévoreurs d'Hommes. Car l'odeur des chacals est beaucoup plus puissante que la nôtre.


Le Feu s'était réveillé, nourri de branches et de rameaux. Il élevait sur la plaine ses flammes dévorantes et fumeuses; on apercevait plus distinctement les dormeurs étendus, les armes et les provisions; deux nouveaux veilleurs avaient succédé aux autres, tous deux assis, la tête basse et ne soupçonnant aucun péril.

—Ceux-là, fit Naoh, après les avoir considérés avec attention, sont plus faciles à surprendre… Nam et Gaw ont chassé les chacals; le fils du Léopard va chasser à son tour.

Il descendit du mamelon, emportant la peau d'un des chacals, et disparut dans les broussailles qui croissaient vers le couchant. D'abord, il s'éloigna des Dévoreurs d'Hommes, afin de ne pas se découvrir. Il traversa la broussaille, rampa parmi les hautes herbes, longea une mare ombragée de roseaux et d'oseraies, tourna parmi des tilleuls, et se trouva finalement à quatre cents coudées du Feu, dans un buisson.

Les veilleurs n'avaient pas bougé. A peine si l'un d'eux perçut l'odeur du chacal, qui ne pouvait lui inspirer aucune inquiétude. Et Naoh se remplit les yeux de tous les détails du campement. Il mesura d'abord le nombre et la structure des guerriers. Presque tous décelaient une musculature imposante: des bustes profonds, servis par des bras longs et des jambes courtes; l'Oulhamr songea qu'aucun ne le devancerait à la course. Ensuite, il examina la figure du sol. Un espace vide, où la terre était rase, le séparait, à droite, d'un petit tertre. Après, il y avait quelques arbustes, puis un banc d'herbes hautes qui tournait vers la gauche. Cette herbe s'allongeait en une sorte de promontoire jusqu'à cinq ou six coudées du Feu.

Naoh n'hésita pas longtemps. Comme les veilleurs lui tournaient presque le dos, il rampa vers le tertre. Il ne pouvait se hâter. A chaque mouvement des veilleurs, il s'arrêtait, il s'aplatissait comme un reptile. Il sentait sur lui, comme des mains subtiles, la double lueur du brasier et de la lune. Enfin il se trouva à l'abri et, se coulant derrière les arbustes, traversant la bande herbue, il parvint près du Feu.

Les guerriers endormis le cernaient presque: la plupart étaient à portée de sagaie. Si les veilleurs donnaient l'alarme, au moindre faux mouvement il serait pris. Cependant, il avait pour lui une chance: le vent soufflait dans sa direction, emportant à la fois et noyant dans la fumée son odeur et celle de la peau du chacal. De plus, les veilleurs semblaient presque assoupis; à peine si leurs têtes se relevaient par intervalles…

Naoh apparut dans la pleine lumière, fit un bond de léopard, tendit la main et saisit un tison. Déjà il retournait vers la bande d'herbe, lorsqu'un hurlement retentit, tandis qu'un des veilleurs accourait et que l'autre lançait sa sagaie. Presque simultanément, dix silhouettes se dressèrent.

Avant qu'aucun Dévoreur d'Hommes n'eût pris sa course, Naoh avait dépassé la ligne par où on pouvait lui couper la retraite. Poussant son cri de guerre, il filait en ligne droite vers le mamelon où l'attendaient Nam et Gaw.

Les Kzamms le suivaient, éparpillés, avec des grognements de sangliers. Malgré leurs jambes courtes, ils étaient agiles, mais non assez pour atteindre l'Oulhamr qui, brandissant la torche, bondissait devant eux comme un mégacéros. Il parvint au mamelon avec cinq cents coudées d'avance; il trouva Nam et Gaw debout.

—Fuyez devant! cria-t-il.

Leurs silhouettes sveltes dévalèrent, d'une course presque aussi vite que celle du chef. Naoh se réjouit d'avoir préféré ces hommes flexibles à des guerriers plus mûrs et plus robustes. Car, devançant les Kzamms, les jeunes hommes gagnaient deux coudées sur dix bonds. Le fils du Léopard les suivait sans effort, arrêté parfois pour examiner le tison. Son émotion se partageait entre l'inquiétude de la poursuite et le désir de ne pas perdre la proie étincelante pour laquelle il avait enduré tant de souffrances. La flamme s'était éteinte. Il ne restait qu'une lueur rouge qui gagnait à peine sur la partie humide du bois. Cependant, cette lueur était assez vive pour que Naoh espérât, à la première halte, la ranimer et la nourrir.

Lorsque la lune fut au tiers de sa course, les Oulhamr se trouvèrent devant un réseau de mares. Cette circonstance n'était pas défavorable; ils reconnaissaient une voie déjà parcourue, voie que leur avait découverte la présence des Kzamms, étroite, sinueuse, mais sûre, fondée sur du porphyre. Ils s'y engagèrent sans hésitation et firent halte.

A peine si deux hommes pouvaient avancer ensemble, surtout pour combattre: les Kzamms devraient courir de grands risques ou tourner la position; il serait facile aux Oulhamr de les devancer. Naoh, calculant ses chances avec son double instinct d'animal et d'homme, sut qu'il avait le temps de faire croître le Feu. La braise rouge s'était encore rétrécie: elle se fonçait, elle se ternissait.

Les nomades cherchèrent de l'herbe et du bois secs. Les roseaux flétris, les flouves jaunissantes, les branches de saule sans sève abondaient: toute cette végétation était humide. Ils essuyèrent quelques ramuscules aux bouts effilés, des feuilles et des brindilles très fines.

La braise décrue s'avivait à peine au souffle du chef. Plusieurs fois des pointes d'herbes s'animèrent d'une lueur légère qui grandissait un instant, s'arrêtait, vacillante, sur le bord de la brindille, décroissait et mourait, vaincue par la vapeur d'eau. Alors Naoh songea au poil des chacals. Il en arracha plusieurs touffes, il essaya d'y faire courir une flamme. Quelques aigrettes rougeoyèrent; la joie et la crainte oppressèrent les Oulhamr; chaque fois, malgré des précautions infinies, la mince palpitation s'arrêta et s'éteignit… Il n'y eut plus d'espoir! La cendre ne projetait qu'un éclat débile; une dernière particule écarlate décroissait, d'abord grande comme une guêpe, puis comme une mouche, puis comme ces insectes minuscules qui flottent à la surface des mares. Enfin, tout s'éteignit, une tristesse immense glaça l'âme des Oulhamr et la dénuda…

La faible lueur avait été la réalité magnifique du monde; elle allait croître, elle allait prendre la puissance et la durée; elle allait nourrir les brasiers de la halte, épouvanter le Lion Géant, le Tigre et l'Ours gris, combattre les ténèbres et créer dans les chairs une saveur délicieuse. Ils la ramèneraient resplendissante à la horde, et la horde reconnaîtrait leur force… Voici qu'à peine conquise elle était morte, et les Oulhamr, après les embûches de la terre, des eaux et des bêtes, allaient connaître les embûches des hommes.

III
SUR LES RIVES DU GRAND FLEUVE

Naoh fuyait devant les Kzamms. Il y avait huit jours que durait la poursuite; elle était ardente, continue, pleine de feintes. Les Dévoreurs d'Hommes, soit par souci de l'avenir,—les Oulhamr pouvant être les éclaireurs d'une horde,—soit par instinct destructeur et par haine des étrangers, déployaient une énergie furieuse. L'endurance des fugitifs ne le cédait pas à leur vitesse; ils auraient pu, chaque jour, gagner cinq à six mille coudées. Mais Naoh s'acharnait à la conquête du Feu. Chaque nuit, après avoir assuré à Nam et à Gaw l'avance utile, il rôdait autour du camp ennemi. Il dormait peu, mais il dormait profondément.

Comme les péripéties de cette poursuite exigeaient de nombreux détours, le fils du Léopard fut contraint d'obliquer considérablement vers l'orient, si bien que, le huitième jour, il aperçut le Grand Fleuve. C'était au sommet d'une colline conique, coulée de porphyre où les inondations, les pluies, les végétaux avaient rongé des bords, creusé des pertuis, arraché des blocs, mais qui, pendant des centaines de millénaires, résisteraient à la patience sournoise et aux coups brutaux des météores.

Le fleuve roulait dans sa force. A travers mille pays de pierres, d'herbes et d'arbres, il avait bu les sources, englouti les ruisseaux, dévoré les rivières. Les glaciers s'accumulaient pour lui dans les plis chagrins de la montagne, les sources filtraient aux cavernes, les torrents pourchassaient les granits, les grès ou les calcaires, les nuages dégorgeaient leurs éponges immenses et légères, les nappes se hâtaient sur leurs lits d'argile. Frais, écumeux et vite, lorsqu'il était dompté par les rives, il s'élargissait en lacs sur les terres plates, ou distillait des marécages; il fourchait autour des îles; il rugissait en cataractes et sanglotait en rapides. Plein de vie, il fécondait la vie intarissable. Des régions tièdes aux régions fraîches, des alluvions nourris de forces myriadaires aux sols pauvres, surgissaient les peuples lourds de l'arbre: les hordes de figuiers, d'oliviers, de pins, de térébinthes, d'yeuses, les tribus de sycomores, de platanes, de châtaigniers, d'érables, de hêtres et de chênes, les troupeaux de noyers, d'abiès, de frênes, de bouleaux, les files de peupliers blancs, de peupliers noirs, de peupliers grisaille, de peupliers argentés, de peupliers trembles et les clans d'aulnes, de saules blancs, de saules pourpres, de saules glauques et de saules pleureurs.

Dans sa profondeur s'agitait la multitude muette des mollusques, tapis dans leurs demeures de chaux et de nacre, des crustacés aux armures articulées, des poissons de course, qu'une flexion lance à travers l'eau pesante, aussi vite que la frégate sur les nues, des poissons flasques qui barbotent lentement dans la fange, des reptiles souples comme les roseaux ou opaques, rugueux et denses. Selon les saisons, les hasards de la tempête, des cataclysmes ou de la guerre, s'abattaient les masses triangulaires des grues, les troupes grasses des oies, les compagnies de canards verts, de sarcelles, de macreuses, de pluviers et de hérons, les peuplades d'hirondelles, de mouettes et de chevaliers; les outardes, les cigognes, les cygnes, les flandrins, les courlis, les râles, les martins-pêcheurs et la foule inépuisable des passereaux. Vautours, corbeaux et corneilles s'éjouissaient aux charognes abondantes; les aigles veillaient à la corne des nuages; les faucons planaient sur leurs ailes tranchantes; les éperviers ou les crécerelles filaient au-dessus des hautes cimes; les milans surgissaient, furtifs, imprévus et lâches, et le grand-duc, la chevêche, l'effraie trouaient les ténèbres sur leurs ailes de silence.

Cependant, on distinguait quelque hippopotame oscillant comme un tronc d'érable, des martres se glissant sournoisement parmi les oseraies, des rats d'eau à crâne de lapin, tandis qu'accouraient les bandes peureuses des élaphes, des daims, des chevreuils, des mégacéros, les troupes légères des saïgas, des égagres, des hémiones et des chevaux, les armées épaisses des mammouths, des urus, des aurochs. Un rhinocéros plongeait sa cuirasse opaque dans un havre; un sanglier malmenait les vieux saules; l'ours des cavernes, pacifique et formidable, roulait sa masse obscure; le lynx, la panthère, le léopard, l'ours gris, le tigre, le lion jaune et le lion noir s'embûchaient affamés ou happaient la proie chaude; leur puanteur dénonçait le renard, le chacal et l'hyène; les bandes de loups et de chiens déployaient contre les bêtes faibles, blessées ou recrues de fatigue, leur cautèle et leur patience. Partout pullulait une population menue de lièvres, de lapins, de mulots, de campagnols, de belettes et de loirs… de crapauds, de grenouilles, de lézards, de vipères et de couleuvres… de vers, de larves, de chenilles… de sauterelles, de fourmis, de carabes… de charançons, de libellules et de némocères… de bourdons et de guêpes, d'abeilles, de frelons et de mouches…, de vanesses, de sphinx, de piérides, de noctuelles, de grillons, de lampyres, de hannetons, de blattes…

Le fleuve emportait pêle-mêle les arbres pourris, les sables et les argiles fines, les carcasses, les feuilles, les tiges, les racines.

Et Naoh aima les flots formidables.

Il les regardait descendre, dans leur fièvre d'automne, en un intarissable exode. Ils se heurtaient aux îles et refluaient au rivage, chutes forcenées d'écumes, longues masses planes et presque lacustres, tourbillons de schiste ou de malachite, lames de nacre et remous de fumée, déferlages spumeux, longues rumeurs de jeunesse, d'énergie et d'exaltation.

Comme le Feu, l'eau semblait à l'Oulhamr un être innombrable; comme le Feu, elle décroît, augmente, surgit de l'invisible, se rue à travers l'espace, dévore les bêtes et les hommes; elle tombe du ciel et remplit la terre; inlassable, elle use les rocs, elle traîne les pierres, le sable et l'argile; aucune plante ni aucun animal ne peut vivre sans elle; elle siffle, elle clame, elle rugit; elle chante, rit et sanglote; elle passe où ne passerait pas le plus chétif insecte; on l'entend sous la terre; elle est toute petite dans la source; elle grandit dans le ruisseau; la rivière est plus forte que les mammouths, le fleuve aussi vaste que la forêt. L'eau dort dans le marécage, repose dans le lac et marche à grands pas dans le fleuve; elle se rue dans le torrent; elle fait des bonds de tigre ou de mouflon dans le rapide.


Ainsi sentait Naoh devant les flots inépuisables. Cependant, il fallait s'abriter. Des îles s'offraient: refuge contre les entreprises du fauve, peu efficaces contre les hommes, elles gêneraient les mouvements, rendraient presque impossible la conquête du Feu et exposeraient à toutes les embûches. Naoh préféra le rivage. Il s'établit sur un roc de schiste, qui dominait faiblement le site. Les flancs en étaient abrupts, la partie supérieure formait un plateau où pouvaient s'étendre dix hommes.

Les préparatifs du campement furent terminés au crépuscule. Il y avait, entre les Oulhamr et les poursuivants, assez de distance pour ne concevoir aucune crainte durant la moitié de la nuit.

Le temps était frais. Peu de nuages rampaient dans le couchant d'écarlate. Tout en dévorant leur repas de chair crue, de noix et de champignons, les guerriers observaient la terre noircissante. La clarté permettait encore de discerner les îles, sinon l'autre rive du fleuve. Des onagres passèrent; une troupe de chevaux descendit jusqu'aux berges; c'étaient des bêtes trapues, dont la tête paraissait très grosse, à cause de la crinière emmêlée. Leurs mouvements avaient un grand charme; leurs yeux, larges et fous, dardaient une lueur bleue; l'inquiétude rompait et précipitait leur élan; penchés sur l'eau, ils demeuraient tremblants, humant l'espace, pleins de méfiance. Ils burent vite et s'enfuirent. Et la nuit éploya son aile de cendre; elle couvrait déjà l'Orient, tandis qu'à l'Occident persistait une pourpre fine; un rugissement tonna sur l'étendue.

—Le lion! murmura Gaw.

—La rive est pleine de proies! répondit Naoh. Le lion est sage; il attaquera plutôt l'antilope ou le cerf que les hommes!

Le rugissement s'éloigna; des chacals glapirent et l'on vit sinuer leurs silhouettes légères. Les Oulhamr dormirent alternativement jusqu'à l'aube. Ensuite, ils se remirent à descendre la rive du Grand Fleuve. Des mammouths les arrêtèrent. Leur troupeau couvrait une largeur de mille coudées et une longueur triple; ils pâturaient, ils arrachaient les plantes tendres, ils déterraient les racines, et leur existence parut aux trois hommes, heureuse, sûre et magnifique. Quelquefois, se réjouissant dans leur force, ils se poursuivaient sur la terre molle ou s'entre-frappaient doucement de leurs trompes velues. Sous leurs pieds immenses, le Lion Géant ne serait qu'une argile; leurs défenses déracineraient les chênes, leurs têtes de granit les briseraient. Et considérant la souplesse de leurs trompes, Naoh ne put s'empêcher de dire:

—Le mammouth est le maître de tout ce qui vit sur la terre!

Il ne les craignait point: il savait qu'ils n'attaquent aucune bête, si elle ne les importune. Il dit encore:

—Aoûm, fils du Corbeau, avait fait alliance avec les mammouths.

—Pourquoi ne ferions-nous pas comme Aoûm? demanda Gaw.

—Aoûm comprenait les mammouths, objecta Naoh; nous ne les comprenons pas.

Pourtant, cette question l'avait frappé; il y rêvait, tout en tournant, à distance, autour du troupeau gigantesque. Et sa pensée se traduisant tout haut, il reprit:

—Les mammouths n'ont pas une parole comme les hommes. Ils se comprennent entre eux. Ils connaissent le cri des chefs; Goûn dit qu'ils prennent, au commandement, la place qu'on leur indique, et qu'ils tiennent conseil avant de partir pour une terre nouvelle… Si nous devinions leurs signes, nous ferions alliance avec eux.

Il vit un mammouth énorme qui les regardait passer. Solitaire, en contrebas de la rive, parmi de jeunes peupliers, il paissait les pousses tendres. Naoh n'en avait jamais rencontré d'aussi considérable. Sa stature s'élevait à douze coudées. Une crinière épaisse comme celle des lions croissait sur sa nuque; sa trompe velue semblait un être distinct, qui tenait de l'arbre et du serpent.

La vue des trois hommes parut l'intéresser, car on ne pouvait supposer qu'elle l'inquiétât. Et Naoh criait:

—Les mammouths sont forts! Le Grand Mammouth est plus fort que tous les autres: il écraserait le tigre et le lion comme des vers, il renverserait dix aurochs d'un choc de sa poitrine… Naoh, Nam et Gaw sont les amis du grand mammouth!

Le mammouth dressait ses oreilles membraneuses; il écouta les sons articulés par la bête verticale, secoua lentement sa trompe et barrit.

—Le mammouth a compris! s'écria Naoh avec joie. Il sait que les Oulhamr reconnaissent sa puissance.

Il cria encore:

—Si les fils du Léopard, du Saïga et du Peuplier retrouvent le Feu, ils cuiront la châtaigne et le gland pour en faire don au grand mammouth!

Comme il parlait, sa vue rencontra une mare, où poussaient des nénuphars orientaux. Naoh n'ignorait pas que le mammouth aimait leurs tiges souterraines. Il fit signe à ses compagnons; ils se mirent à arracher les longues plantes roussies. Quand ils en eurent un grand tas, ils les lavèrent avec soin et les portèrent vers la bête colossale. Arrivé à cinquante coudées, Naoh reprit la parole:

—Voici! Nous avons arraché ces plantes pour que tu puisses en faire ta pâture. Ainsi, tu sauras que les Oulhamr sont les amis du mammouth.

Et il se retira.

Curieux, le géant s'approcha des racines. Il les connaissait bien; elles étaient à son goût. Tandis qu'il mangeait, sans hâte, avec de longues pauses, il observait les trois hommes. Quelquefois, il redressait sa trompe pour flairer, puis il la balançait d'un air pacifique.

Alors Naoh se rapprocha par des mouvements insensibles: il se trouva devant ces pieds colosses, sous cette trompe qui déracinait les arbres, sous ces défenses aussi longues que le corps d'un urus; il était comme un mulot devant une panthère. D'un seul geste, la bête pouvait le réduire en miettes. Mais, tout vibrant de la foi qui crée, il tressaillit d'espérance et d'inspiration… La trompe le frôla, elle passa sur son corps, en le flairant; Naoh, sans souffle, toucha à son tour la trompe velue. Ensuite il arracha des herbes et de jeunes pousses, qu'il offrit en signe d'alliance: il savait qu'il faisait quelque chose de profond et d'extraordinaire, son cœur s'enflait d'enthousiasme.

IV
L'ALLIANCE ENTRE L'HOMME ET LE MAMMOUTH

Or Nam et Gaw avaient vu le mammouth venir auprès de leur chef: ils conçurent mieux la petitesse de l'homme; puis, quand la trompe énorme se posa sur Naoh, ils murmurèrent:

—Voilà! Naoh va être écrasé, Nam et Gaw seront seuls devant les Kzamms, les bêtes et les eaux.

Ensuite, ils virent la main de Naoh effleurer la bête; leur âme s'emplit de joie et d'orgueil.

—Naoh a fait alliance avec le mammouth! murmura Nam. Naoh est le plus puissant des hommes.

Cependant, le fils du Léopard criait:

—Que Nam et Gaw approchent à leur tour, de la manière que Naoh s'est approché… Ils arracheront de l'herbe et des pousses, et les offriront au mammouth.

Ils l'écoutaient, la poitrine chaude, pleins de foi; ils s'avancèrent avec la lenteur dont le chef avait donné l'exemple, arrachant à leur passage tantôt de l'herbe tendre, tantôt de jeunes racines.

Quand ils furent proches, ils tendirent leur récolte. Comme Naoh la tendait en même temps qu'eux, le mammouth vint la dévorer.

Ainsi se noua l'alliance des Oulhamr avec le mammouth.


La lune nouvelle avait grandi; elle approchait de la nuit où elle se lèverait aussi vaste que le soleil. Or, un soir des temps, les Kzamms et les Oulhamr campaient à vingt mille coudées les uns des autres. C'était encore le long du fleuve. Les Kzamms occupaient une bande sèche du territoire; ils se chauffaient devant le Feu rugissant et mangeaient de lourds quartiers de viande, car la chasse avait été abondante, tandis que les Oulhamr se partageaient en silence, dans l'ombre humide et froide, quelques racines et la chair d'un ramier.

A dix mille coudées de la rive, les mammouths dormaient parmi les sycomores. Ils supportaient, pendant le jour, la présence des nomades; la nuit, ils montraient une humeur plus ombrageuse, soit qu'ils connussent ses embûches, soit qu'ils fussent gênés dans leur repos par une autre présence que celle de leur race. Chaque soir les Oulhamr s'éloignaient donc, au-delà du terme où leur émanation pouvait être importune.

Or, cette fois, Naoh demanda à ses compagnons:

—Nam et Gaw sont-ils prêts à la fatigue? Leurs membres sont-ils souples et leur poitrine pleine de souffle?

Le fils du Peuplier répondit:

—Nam a dormi une partie du jour. Pourquoi ne serait-il pas prêt au combat?

Et Gaw dit à son tour:

—Le fils du Saïga peut parcourir, de toute sa vitesse, la distance qui le sépare des Kzamms.

—C'est bien! Naoh et ses jeunes hommes iront vers les Kzamms. Ils vont lutter toute la nuit pour conquérir le Feu.

Nam et Gaw se levèrent d'un bond et suivirent leur chef. Il ne fallait pas compter sur les ténèbres pour surprendre l'ennemi: une lune à peine écornée se levait à l'autre rive du Grand Fleuve. Elle apparaissait tantôt toute rouge au ras des îles, tantôt rompue par quelque file de hauts peupliers, à travers lesquels elle s'éparpillait en lunules; ailleurs, elle s'enfonçait dans les flots noirs, où son image vacillante parfois rappelait un étincelant nuage d'été, parfois rampait comme un python de cuivre, ou s'allongeait ainsi qu'un cygne; une nappe d'écailles et de micas s'élançait de son orbe et s'évasait obliquement d'une rive à l'autre.

Les Oulhamr accélérèrent d'abord leur marche, choisissant des terrains où les végétaux étaient courts. A mesure qu'ils approchaient du campement des Kzamms, leurs pas se ralentirent. Ils circulaient parallèlement les uns aux autres, séparés par des intervalles considérables, afin de surveiller la plus grande aire possible, et de ne pas être cernés. Brusquement, au détour d'une oseraie, les flammes resplendirent, lointaines encore: le clair de lune les rendait pâles.

Les Kzamms dormaient: trois guetteurs entretenaient le brasier et surveillaient la nuit. Les rôdeurs, tapis parmi les végétaux, épiaient le campement avec une convoitise rageuse. Ah! s'ils pouvaient seulement dérober une étincelle! Ils tenaient prêts des brindilles sèches, des rameaux finement découpés: le Feu ne mourrait plus entre leurs mains jusqu'à ce qu'ils l'eussent emprisonné dans la cage d'écorce, doublée intérieurement de pierres plates. Mais comment approcher de la flamme? Comment détourner l'attention des Kzamms, surexcitée depuis la nuit où le fils du Léopard avait paru devant leur foyer?…

Naoh dit:

—Voici. Pendant que Naoh remontera le long du Grand Fleuve, Nam et Gaw erreront dans la plaine, autour du camp des Dévoreurs d'Hommes. Tantôt ils se cacheront et tantôt ils se montreront. Quand les ennemis s'élanceront sur leur trace, ils prendront la fuite, mais non de toute leur vitesse, car il faut que les Kzamms espèrent les saisir et qu'ils les poursuivent longtemps. Nam et Gaw mettront leur courage à ne pas fuir trop vite… Ils entraîneront les Kzamms jusqu'auprès de la Pierre Rouge. Si Naoh n'y est pas, ils passeront entre les mammouths et le Grand Fleuve. Naoh retrouvera leur piste.

Les jeunes nomades frissonnèrent; il leur était dur d'être séparés de Naoh devant les Kzamms formidables. Dociles, ils se glissèrent à travers les végétaux, tandis que le fils du Léopard se dirigeait vers la rive. Du temps passa. Puis Nam se montra sous un catalpa et disparut; ensuite la silhouette de Gaw se dessina furtive sur les herbes… Les veilleurs donnèrent l'alarme; les Kzamms surgirent en désordre, avec de longs hurlements, et s'assemblèrent autour de leur chef. C'était un guerrier de stature médiocre, aussi trapu que l'ours des cavernes. Il leva deux fois sa massue, proféra des propos rauques et donna le signal.

Les Kzamms formèrent six groupes éparpillés en demi-cercle. Naoh, plein de doute et d'inquiétude, les regarda disparaître; puis il ne songea qu'à conquérir le Feu.

Quatre hommes le gardaient, choisis parmi les plus robustes. L'un surtout paraissait redoutable. Aussi trapu que le chef, et de taille plus haute, la seule dimension de sa massue annonçait sa force. Il se tenait en pleine lumière. Naoh discerna la mâchoire énorme, les yeux ombragés par des arcades velues, les jambes brèves, triangulaires et massives. Moins denses, les trois autres n'en montraient pas moins des torses épais et de longs bras aux muscles durcis.

La position de Naoh était favorable: la brise, légère mais persistante, soufflait vers lui, emportait son émanation loin des veilleurs; des chacals rôdaient sur la savane, émettant une odeur perçante; il avait, par surcroît, gardé une des peaux conquises. Ces circonstances lui permirent d'approcher à soixante coudées du Feu. Il s'arrêta longtemps. La lune dépassait les peupliers, lorsqu'il se dressa et poussa son cri de guerre.

Surpris par son apparition brusque, les Kzamms l'épiaient. Leur stupeur ne dura guère: hurlant tous ensemble, ils levèrent la hache de pierre, la massue ou la sagaie.

Naoh clama:

—Le fils du Léopard est venu, à travers les savanes, les forêts, les montagnes et les rivières, parce que sa tribu est sans Feu!… Si les Kzamms lui laissent prendre quelques tisons à leur foyer, il se retirera sans combattre!

Ils ne comprenaient pas mieux ces paroles d'une langue étrangère qu'ils n'eussent compris le hurlement des loups. Voyant qu'il était seul, ils ne songeaient qu'à le massacrer. Naoh recula, dans l'espoir qu'ils se disperseraient et qu'il pourrait les attirer loin du Feu; ils s'élancèrent en groupe.

Le plus grand, dès qu'il fut à portée, jeta une sagaie à pointe de silex. Il l'avait dardée avec force et adresse. L'arme, effleurant l'épaule de Naoh, retomba sur la terre humide. L'Oulhamr, qui préférait ménager ses propres armes, ramassa le trait et le lança à son tour. Avec un sifflement, l'arme décrivit une courbe; elle perça la gorge d'un Kzamm, qui chancela et s'étendit. Ses compagnons, poussant des clameurs de chiens, ripostèrent simultanément. Naoh n'eut que le temps de se jeter à terre pour éviter les pointes tranchantes, et les Dévoreurs d'Hommes, le croyant atteint, se précipitèrent pour l'achever. Déjà, il avait rebondi et ripostait. Un Kzamm, frappé au ventre, cessa la poursuite, tandis que les deux autres projetaient coup sur coup leurs sagaies: du sang jaillit à la hanche de Naoh, mais sentant que la blessure n'était point profonde, il se mit à tourner autour de ses adversaires, car il ne redoutait plus d'être enveloppé. Il s'éloignait, il revenait, si bien qu'il se trouva entre le Feu et ses ennemis.

—Naoh est plus rapide que les Kzamms! cria-t-il. Il prendra le Feu et les Kzamms auront perdu deux guerriers.

Il bondit encore; il vint tout près de la flamme. Et il étendait les mains pour saisir des tisons, lorsqu'il s'aperçut avec tremblement que tous étaient presque consumés. Il fit le tour du brasier, dans l'espérance de trouver une branche maniable: sa recherche fut vaine.

Et les Kzamms arrivaient!

Il voulut fuir, il se heurta à une souche et trébucha, si bien que ses antagonistes réussirent à lui barrer la route, en l'acculant contre le Feu. Quoique le brasier occupât une aire considérable et se trouvât surhaussé, il aurait pu le franchir. Un désespoir formidable emplissait sa poitrine; l'idée de retourner vaincu, dans la nuit, lui fut insupportable. Levant ensemble sa hache et sa massue, il accepta le combat.

V
POUR LE FEU

Les deux Kzamms n'avaient pas cessé d'approcher, encore que leurs pas se ralentissent. Le plus fort brandissait une dernière sagaie, qu'il jeta presque à bout portant. Naoh la détourna d'un revers de hache; l'arme fine se perdit dans les flammes. Au même instant, les trois massues tournoyèrent.

Celle de Naoh rencontra simultanément les deux autres et le heurt rompit l'élan des adversaires. Le moins fort des Kzamms avait chancelé. Naoh s'en aperçut, se rua sur lui et, d'un choc énorme, lui rompit la nuque. Mais lui-même fut atteint: un nœud de massue déchira rudement son épaule gauche; à peine s'il évita un coup en plein crâne. Haletant, il se rejeta en arrière, pour reprendre position, puis, l'arme haute, il attendit.

Quoiqu'il ne lui restât qu'un seul adversaire, ce fut le moment épouvantable. Car son bras gauche pouvait à peine lui servir, tandis que le Kzamm se dressait, doublement armé, dans la plénitude de sa force. C'était le guerrier de haute stature, au torse profond, cerclé de côtes plus pareilles à des côtes d'aurochs qu'à des côtes d'homme, avec des bras dont la longueur dépassait d'un tiers ceux de Naoh. Ses jambes incurvées, trop brèves pour la course, lui assuraient un puissant équilibre.

Avant l'attaque décisive, il examina sournoisement le grand Oulhamr. Jugeant que sa supériorité serait plus sûre s'il frappait à deux mains, il ne garda que sa massue. Puis il prit l'offensive.

Les armes, presque égales de poids, taillées dans le chêne dur, s'entrechoquèrent. Le coup du Kzamm fut plus fort que celui de Naoh, qui ne pouvait user de sa main gauche. Mais le fils du Léopard avait paré par un mouvement transversal. Quand le Kzamm renouvela l'attaque, il rencontra le vide; Naoh s'était dérobé. Ce fut lui qui prit l'offensive: à la troisième reprise, sa massue arriva comme un roc. Elle eût fendu la tête de l'adversaire, si les longs bras fibreux n'avaient su se relever à temps; de nouveau, les nœuds de chêne se rencontrèrent, et le Kzamm recula. Il riposta par un coup frénétique, qui arracha presque la massue de Naoh; et, avant que celui-ci eût repris position, les mains du Dévoreur d'Hommes se relevaient et se rabattaient. L'Oulhamr put amortir, il ne put arrêter le coup: atteint en plein crâne, il plia sur les jarrets, il vit tourbillonner la terre, les arbres et le feu. Dans cette seconde mortelle, l'instinct ne l'abandonna point, une énergie suprême s'éleva du fond de l'être, et, de biais, avant que l'adversaire ne se fût ressaisi, il lança sa massue. Des os craquèrent; le Kzamm croula: son cri se perdit dans la mort.

Alors, la joie de Naoh gronda comme un torrent; il considéra, avec un rire rauque, le brasier où soubresautaient des flammes. Sous les astres profonds, dans la rumeur du fleuve, au murmure léger de la brise, entrecoupé du glapissement des chacals et de la voix d'un lion perdu à l'autre rive, il avait peine à concevoir son triomphe.

Et il criait d'une voix haletante:

—Naoh est maître du Feu!

Il lui semblait être la vie souveraine du monde. Il tournait lentement autour de la bête rouge, il allongeait la main vers elle, il exposait sa poitrine à cette caresse depuis si longtemps perdue. Puis il murmurait encore, dans le ravissement et dans l'extase:

—Naoh est maître du Feu!

A la longue, la fièvre de son bonheur s'apaisa. Il commença de craindre le retour des Kzamms; il lui fallait emporter sa conquête. Déliant les pierres minces qu'il portait avec lui, depuis son départ du grand marécage, il se disposa à les réunir avec des brindilles, des écorces et des roseaux. Comme il furetait autour du camp, il eut une joie nouvelle: dans un repli du terrain, il venait d'apercevoir la cage où les Dévoreurs d'Hommes entretenaient le Feu.

C'était une sorte de nid en écorce, garni de pierres plates disposées avec un art grossier, patient et solide; une petite flamme y scintillait encore. Quoique Naoh sût fabriquer les cages à feu aussi bien qu'aucun homme de sa horde, il lui eût été difficile d'en faire une aussi parfaite. Il y fallait le loisir, un choix attentif des pierres, des remaniements nombreux. La cage des Kzamms était composée d'une triple couche de feuilles de schiste, maintenues extérieurement par une écorce de chêne vert; elle était reliée par des branchettes flexibles. Une fente maintenait un tirage léger.

Ces cages demandaient une vigilance incessante; il fallait défendre la flamme contre la pluie et les vents; prendre garde qu'elle ne décrût ni n'augmentât au-delà de certaines limites fixées par une expérience millénaire, et renouveler souvent l'écorce.

Naoh n'ignorait aucun des rites transmis par les ancêtres: il ranima légèrement le Feu, il imbiba la surface extérieure d'un peu d'eau puisée dans une flaque, il vérifia la fente et l'état du schiste. Avant de fuir, il s'empara des haches et des sagaies éparses, puis il jeta un dernier regard sur le camp et sur la plaine.

Deux des adversaires tournaient leurs faces roides vers les étoiles; les deux autres, malgré leurs souffrances, se tenaient immobiles, pour faire croire qu'ils étaient morts. La prudence et la loi des hommes voulaient qu'ils fussent achevés.

Naoh s'approcha de celui qui était blessé à la cuisse, et déjà il dardait sa sagaie: un étrange dégoût lui pénétra le cœur, toute haine se perdait dans la joie, et il ne put se résigner à éteindre de nouveaux souffles.

D'ailleurs, il était plus urgent d'écraser le foyer: il en éparpilla les tisons, à l'aide d'une des massues laissées par les vaincus, il les réduisit en fragments trop menus pour durer jusqu'au retour des guerriers, puis, entravant les blessés dans des roseaux et des branches, il cria:

—Les Kzamms n'ont pas voulu donner un tison au fils du Léopard et les Kzamms n'ont plus de Feu. Ils rôderont dans la nuit et dans le froid, jusqu'à ce qu'ils aient rejoint leur horde!… Ainsi les Oulhamr sont devenus plus forts que les Kzamms!

Naoh se retrouva seul au pied du tertre où Nam et Gaw devaient le rejoindre. Il ne s'en étonna point: les jeunes guerriers avaient dû faire de vastes détours devant leurs poursuivants…

Après avoir couvert sa plaie de feuilles de saule, il s'assit près de la flamme légère où étincelait son destin.

Le temps coula avec les eaux du Grand-Fleuve et avec les rayons de la lune montante. Lorsque l'astre toucha le zénith, Naoh dressa la tête. Dans les mille rumeurs éparses, il reconnaissait un rythme particulier, qui était celui de l'homme. C'était un pas rapide, mais moins compliqué que celui des bêtes à quatre pattes. Presque imperceptible d'abord, il se précisa, puis, un élan de la brise apportant quelque émanation subite, l'Oulhamr se dit:

—Voici le fils du Peuplier qui a dépisté les ennemis.

Car aucun indice de poursuite ne se décelait sur la plaine.

Bientôt une silhouette flexible se dessina entre deux sycomores; Naoh reconnut qu'il ne s'était pas trompé: c'était Nam qui s'avançait dans la nappe argentine du clair de lune. Il ne tarda pas à paraître au pied du tertre.

Et le chef demanda:

—Les Kzamms ont-ils perdu la trace de Nam?

—Nam les a entraînés très loin dans le nord, puis les a devancés et il a longtemps marché dans la rivière. Ensuite, il s'est arrêté; il n'a plus vu, ni entendu, ni flairé les Dévoreurs d'Hommes.

—C'est bien! répondit Naoh en lui passant la main sur la nuque. Nam a été agile et rusé. Mais qu'est devenu Gaw?

—Le fils du Saïga a été poursuivi par une autre troupe de Kzamms. Nam n'a pas rencontré sa trace.

—Nous attendrons Gaw! Et maintenant, que Nam regarde.

Naoh entraîna son compagnon. Au tournant du tertre, dans une échancrure, Nam vit étinceler une petite flamme palpitante et chaude.

—Voilà! fit simplement le chef. Naoh a conquis le Feu.

Le jeune homme poussa un grand cri; ses yeux s'élargirent de ravissement; il se prosterna devant le fils du Léopard et murmura:

—Naoh est aussi rusé que toute une horde d'hommes!… Il sera le grand chef des Oulhamr et aucun ennemi ne lui résistera.

Ils s'assirent devant ce faible feu et ce fut comme si le brasier des nuits les protégeait de sa véhémence, au bord des cavernes natales, sous les étoiles froides, devant les flammeroles du Grand Marécage. L'idée du long retour ne leur était plus pénible: quand ils auraient quitté les terres du Grand Fleuve, les Kzamms ne les poursuivraient point: ils traverseraient des contrées où les bêtes seules rôdent dans les solitudes.

Ils rêvèrent longtemps; l'avenir était sur eux et pour eux, l'espace rempli de promesses. Mais, quand la lune commença de croître sur le ciel occidental, l'inquiétude se tapit dans leurs poitrines.

—Où reste Gaw?… murmura le chef. N'a-t-il pas su dépister les Kzamms? A-t-il été arrêté par un marécage ou pris au piège?

La plaine était muette; les bêtes se taisaient; la brise même venait de s'alanguir sur le fleuve et de s'évanouir dans les trembles; on n'entendait que la rumeur assourdie des eaux. Fallait-il attendre jusqu'à l'aube ou se mettre à la recherche de l'absent? Il répugnait étrangement à Naoh de laisser le Feu à la garde de Nam. D'autre part, l'image du jeune guerrier pourchassé par les Dévoreurs d'Hommes le surexcitait. A cause du Feu, il pouvait l'abandonner à son sort, et même il le devait, mais il s'était pris pour ses compagnons d'une tendresse sauvage; ils participaient véritablement de sa personne; leurs dangers l'alarmaient autant que les siens, davantage même, car il les savait plus que lui exposés aux embûches, menacés par les éléments et les êtres.

—Naoh va chercher la trace de Gaw! dit-il enfin. Il laissera le fils du Peuplier veiller sur le Feu. Nam n'aura pas de repos, il mouillera l'écorce lorsqu'elle sera trop chaude: il ne s'éloignera jamais plus longtemps qu'il ne faut pour aller jusqu'au fleuve et en revenir.

—Nam veillera sur le Feu comme sur sa propre vie! répondit fortement le jeune nomade.

Il ajouta avec fierté:

—Nam sait entretenir la flamme! Sa mère le lui a enseigné lorsqu'il était aussi petit qu'un louveteau.

—C'est bien. Si Naoh n'est pas revenu quand le soleil sera à la hauteur des peupliers, Nam se réfugiera auprès des mammouths… et, si Naoh n'est pas revenu avant la fin du jour, Nam fuira seul vers le pays de chasse des Oulhamr.

Il s'éloigna; toute sa chair vibrait de détresse, et maintes fois il se retourna vers la silhouette déclinante de Nam, vers la petite cage du Feu, dont il se figurait voir encore la faible lumière, alors qu'elle était déjà confondue avec le clair de lune.

VI
LA RECHERCHE DE GAW

Pour retrouver la piste de Gaw, il lui fallait retourner d'abord vers le camp des Dévoreurs d'Hommes. Il marchait plus lentement. Son épaule brûlait sous les feuilles de saule qu'il y avait pressées; sa tête bourdonnait: il sentait une douleur à l'endroit où l'avait atteint la massue, et il éprouvait une grande mélancolie à voir que, après la conquête du Feu, sa tâche demeurait aussi rude et aussi incertaine. Il arriva ainsi au tournant de la même fresnaie d'où, avec ses jeunes hommes, il avait aperçu la halte des Kzamms. Alors, un brasier rouge y éteignait la lueur de la lune montante; maintenant, le camp était morne, les braises, dispersées par Naoh, s'étaient toutes éteintes, l'argenture nocturne se posait sur l'immobilité des hommes et des choses; on n'entendait que la plainte intermittente d'un blessé.

Naoh, ayant consulté chacun de ses sens, eut la certitude que les poursuivants n'étaient pas revenus. Il marcha vers le camp: les plaintes du blessé cessèrent; il sembla n'y avoir plus là que des cadavres. D'ailleurs, il ne s'attarda pas; il marcha dans la direction par où Gaw avait fui tout d'abord, et il retrouva la piste. D'abord facile à suivre, accompagnée qu'elle était par les traces nombreuses des Kzamms, et presque en ligne droite, elle s'infléchissait par la suite, tournait entre des mamelons, revenait sur elle-même, traversait des broussailles. Une mare la coupait brusquement: Naoh ne la ressaisit qu'au tournant de la rive, humide maintenant, comme si Gaw et les autres eussent été trempés dans l'eau.

Devant un bois de sycomores, les Kzamms avaient dû se diviser en plusieurs bandes. Naoh réussit toutefois à démêler la direction favorable et marcha pendant trois ou quatre mille coudées encore. Mais alors il dut s'arrêter. De gros nuages engloutissaient la lune, l'aube ne se décelait pas encore. Le fils du Léopard s'assit au pied d'un sycomore qui croissait depuis dix générations d'hommes. Les fauves avaient fini leur chasse, les animaux diurnes ne bougeaient pas encore, cachés dans la terre, les fourrés, les trous des arbres, ou parmi les ramures.

Naoh se reposa; quelques gouttes du temps éternel s'écoulèrent à travers la vie fugitive du bois. Puis une blancheur froide commença à se répandre de cime en cime. L'aube d'automne, appesantie et morte, effleurait les feuilles débiles et les nids ruineux, poussant devant elle une petite brise qui semblait le soupir des sycomores. Naoh, debout devant la lumière, encore pâle comme la cendre blanche d'un foyer, mangea un morceau de chair séchée, se pencha sur le sol, et se remit à suivre la piste. Elle le guida pendant des milliers de coudées. Sortie du bois, elle traversa une plaine de sable où l'herbe était rare et les arbrisseaux rabougris; elle tourna parmi des terres où les roseaux rouges pourrissaient au bord des mares; elle monta une colline et s'engagea parmi des mamelons; elle s'arrêta enfin au bord d'une rivière que Gaw, certainement, avait franchie. Naoh la franchit à son tour et, après de longues démarches, découvrit que deux pistes de Kzamms convergeaient: Gaw pouvait être cerné!

Alors, le chef pensa qu'il serait bon d'abandonner le fugitif à son sort, afin de ne pas risquer, contre une seule existence, sa vie, celle de Nam et celle du Feu. Mais la poursuite l'exaspérait, quelque fièvre battait entre ses tempes, une espérance s'obstinait malgré tout; il subissait aussi le simple entraînement de la chose commencée.

Outre les deux partis de Kzamms, dont Naoh venait de reconnaître la ruse, il fallait craindre celui qui avait poursuivi Nam et qui, après tant de tours et de détours, avait eu le temps de prendre une position avantageuse, si même il ne s'était divisé en groupes enveloppants. Confiant dans sa grande vitesse et dans sa ruse, le fils du Léopard suivit sans hésiter la piste même de Gaw, s'arrêtant à peine pour sonder l'étendue.

Le sol devint dur: le granit apparaissait sous un humus pauvre et de couleur bleuâtre; puis une colline escarpée se présenta, que Naoh se décida à gravir, car les traces étaient maintenant assez récentes pour que, de la cime, on pût espérer surprendre la silhouette de Gaw ou un parti de poursuivants. Le nomade se glissa parmi la broussaille, et parvint tout au haut de la colline. Il poussa une faible exclamation: Gaw venait d'apparaître sur une bande de terre rouge, terre de minium qui semblait arrosée du sang de troupeaux innombrables.

Derrière lui, à mille coudées, les hommes aux grands torses et aux jambes brèves avançaient en ordre éparpillé; vers le nord, une deuxième troupe débordait. Toutefois, malgré la durée de la poursuite, le fils du Saïga ne semblait pas épuisé; les Kzamms trahissaient une fatigue pour le moins égale à la sienne. Durant la longue nuit d'automne, Gaw n'avait pris le galop que pour se dérober aux embûches ou pour inquiéter les ennemis. Par malheur, les manœuvres des Kzamms l'avaient égaré; il se dirigeait à l'aventure, sans plus savoir s'il était au couchant ou au midi du roc où il devait rejoindre le chef.

Naoh put suivre les péripéties de la chasse. Gaw filait vers un bois de pins au nord-est. La première troupe le suivait en formant une ligne brisée qui coupait la retraite sur un front de mille coudées. La deuxième troupe, qui débordait au nord, commençait à s'infléchir, de manière à atteindre le bois en même temps que le fugitif: mais, tandis que celui-ci l'aborderait par le sud-ouest, eux devaient y accéder par le levant. Cette situation n'était point désespérée, ni même très défavorable, pourvu que le fugitif obliquât vers le nord-ouest, dès qu'il se trouverait à couvert. Véloce, il lui serait facile de prendre une avance convenable et si Naoh le joignait alors, ils pourraient prendre la direction du Grand Fleuve.

D'un coup d'œil le chef reconnut la voie favorable: c'était une étendue broussailleuse, où il serait caché et qui le mènerait à la hauteur du bois, au couchant. Déjà, il se disposait à descendre de la colline, lorsqu'une péripétie nouvelle, de beaucoup plus redoutable, le fit tressaillir: un troisième parti apparaissait, cette fois au nord-ouest; Gaw ne pouvait plus éviter l'étreinte des Kzamms qu'en fuyant à l'occident à grande vitesse. Il ne semblait pas avoir conscience du péril, il suivait une ligne droite.

Une fois encore, Naoh hésita entre la nécessité de sauvegarder le Feu, Nam et lui-même, et la tentation de secourir Gaw; une fois encore, il céda à la force mystérieuse qui pousse l'homme et les bêtes à poursuivre l'œuvre commencée. Le fils du Léopard, après un long regard sur le site, dont toutes les particularités se fixèrent sur sa rétine, descendit la colline.

Il s'engagea le long de la broussaille, dont il suivit la limite occidentale. Puis il fit un crochet à travers de hautes herbes bleues et rousses; et comme sa vitesse dépassait de beaucoup celle des Kzamms et de Gaw, qui ménageaient leur souffle, il arriva en vue du bois avant que le fugitif ne s'y fût engagé.

Maintenant, il lui fallait faire connaître sa présence. Il imita la bramée de l'élaphe, en la répétant trois fois: c'était un signal familier aux Oulhamr. Mais la distance était trop grande; Gaw aurait peut-être entendu en temps ordinaire: las, son attention tendue sur les poursuivants, le rappel lui échappa.

Alors, Naoh se décida à paraître: il jaillit des hautes herbes, surgit devant les ennemis et poussa son cri de guerre. Un long hurlement, répété par les partis de Kzamms qui survenaient à l'ouest et à l'est du bois, se répercuta dans l'espace. Gaw s'arrêta, tremblant sur ses jarrets, de joie et d'étonnement,—puis, donnant toute sa vitesse, il accourut vers le fils du Léopard. Déjà, celui-ci, sûr d'être suivi, fuyait selon la ligne praticable. Mais le troisième parti de Kzamms, averti, avait aussi changé de route et se précipitait pour couper la retraite, tandis que les premiers poursuivants se portaient à grande vitesse dans une direction presque parallèle à celle des fugitifs. Ces manœuvres réussirent: la route de l'ouest se trouva bloquée à la fois par des Kzamms et par une masse rocheuse, presque inaccessible, et il devenait impossible de s'infléchir vers le sud-ouest où des guerriers formaient un demi-cercle.

Comme Naoh menait directement Gaw vers le roc, les Kzamms, resserrant leur étreinte, poussèrent un cri de triomphe; plusieurs parvinrent à cinquante coudées des Oulhamr et lancèrent des sagaies. Mais Naoh, traversant un rideau de broussailles, entraînait son compagnon à travers un défilé entrevu du haut de la colline.

Les Kzamms hurlaient; quelques-uns se hissèrent à leur tour jusqu'au défilé; les autres tournèrent l'obstacle.


Cependant, Naoh et Gaw fuyaient de toute leur vitesse; ils eussent pris une avance considérable si le terrain n'avait été si rude, si inégal et si mouvant. Quand ils ressortirent à l'autre extrémité de la masse rocheuse, trois Kzamms débouchaient du nord et coupaient la retraite. Naoh eût pu biaiser en se rejetant au midi; mais il entendait le bruit croissant de la poursuite: il sut que de ce côté aussi sa course allait être arrêtée. Toute hésitation devenait mortelle.

Il s'élança droit sur les survenants, la massue d'une main et la hache de l'autre, tandis que Gaw saisissait son harpon. Craignant de laisser échapper les Oulhamr, les trois Kzamms s'étaient éparpillés. Naoh bondit sur celui qui était vers sa gauche. C'était un guerrier très jeune, leste et flexible, qui leva sa hache pour parer l'attaque. Un coup de massue lui arracha son arme; un second coup l'abattit.

Les deux autres Dévoreurs d'Hommes s'étaient précipités sur Gaw, comptant le terrasser assez vite pour réunir leurs forces contre Naoh. Le jeune Oulhamr avait dardé une sagaie et blessé, mais faiblement, un des agresseurs. Avant qu'il eût pu frapper de l'épieu, il était atteint à la poitrine. Un recul rapide, puis un bond transverse lui permirent de se mettre en garde. Tandis que l'un des Kzamms l'attaquait de face, avec vélocité, l'autre cherchait à le frapper par derrière: Gaw allait succomber, lorsque Naoh arriva. L'énorme massue s'abattit avec le bruit d'un arbre qui croule; un Kzamm craqua et s'affaissa; l'autre battit en retraite, vers un groupe de guerriers qui, débouchant au nord, s'avançait à grande allure.

Il était trop tard. Les Oulhamr échappaient à l'étreinte; ils fuyaient vers l'ouest, le long d'une ligne où aucun ennemi ne leur barrait le passage; à chaque bond, ils augmentaient leur avance.

Ils coururent longtemps, tantôt sur la terre sonore, tantôt sur la fange ou parmi les herbes sifflantes, tantôt dans la brousse ou dans les tourbières, tantôt gravissant les côtes et tantôt dévalant éperdument. Bien avant que le soleil fût au milieu du firmament, ils avaient six mille coudées d'avance. Souvent, ils espérèrent que l'ennemi cesserait la poursuite, mais lorsqu'ils atteignaient une cime, ils finissaient toujours par découvrir la meute acharnée des Dévoreurs d'Hommes.

Or, Gaw s'affaiblissait. Sa blessure n'avait pas cessé de répandre du sang. Quelquefois ce n'était qu'un filet insaisissable: malgré la galopade furieuse, la plaie semblait close; puis, après quelques efforts plus brusques ou quelques faux pas dans une fondrière, le liquide rouge se mettait à sourdre. De jeunes peupliers s'étaient rencontrés, Naoh avait construit un tampon de feuilles; mais la blessure continuait à saigner sous le bandage; peu à peu, la vitesse de Gaw devint égale, puis inférieure à celle des Kzamms. Chaque fois maintenant que les fugitifs se retournaient, l'avant-garde des Kzamms avait gagné du terrain. Et le fils du Léopard, avec une rage profonde, songeait que si Gaw ne reprenait pas quelque force, ils seraient rejoints avant d'avoir pu atteindre le troupeau des mammouths. Mais Gaw ne reprenait pas de force; une colline se présenta, qu'il gravit avec une peine excessive; au sommet, les jambes tremblantes, le visage couleur de cendre, le cœur exténué, il chancela. Et Naoh, tourné vers la troupe fauve, qui commençait à gravir la pente, vit combien la distance avait encore décru.

—Si Gaw ne peut plus courir, dit-il d'une voix creuse, les Dévoreurs d'Hommes nous auront rejoints avant que nous n'arrivions en vue du fleuve.

—Les yeux de Gaw sont obscurs, ses oreilles sifflent comme des grillons! balbutia le jeune guerrier. Que le fils du Léopard continue seul sa course, Gaw mourra pour le Feu et pour le chef.

—Gaw ne mourra pas encore!

Et, se tournant vers les Kzamms, Naoh poussa un furieux cri de guerre, puis, jetant Gaw sur son dos, il reprit sa course. D'abord, son grand courage et sa formidable musculature lui permirent de garder son avance. Sur le sol déclive, il bondissait, emporté par la pesanteur. Flexibles comme des branches de frêne, ses jarrets soutenaient cette chute incessante. Au bas de la colline, son souffle s'accéléra, ses pieds s'alourdirent. Sans sa blessure, qui brûlait sourdement, sans le coup de massue sur la tête, qui faisait encore bruire ses oreilles, il aurait pu, même avec Gaw sur l'épaule, devancer les Dévoreurs d'Hommes aux jambes trapues et lassés par une longue course. Mais il avait dépassé ses forces; nulle bête sur la steppe ou sous les futaies n'aurait pu mener une tâche aussi longue et aussi harassante… Maintenant, sans relâche, la distance décroissait, qui le séparait des Kzamms.

Il entendait leurs pas gratter la terre et y rebondir; il savait à chaque moment de combien ils se rapprochaient: ils furent à cinq cents coudées, puis à quatre cents, puis à deux cents. Alors, le fils du Léopard déposa Gaw sur la terre et, les yeux hagards, il eut une hésitation suprême.

—Gaw, fils du Saïga, dit-il enfin, Naoh ne peut plus t'emporter devant les Dévoreurs d'Hommes!

Gaw s'était redressé. Il dit:

—Naoh doit abandonner Gaw et sauver le Feu.

Tout engourdi, car, malgré les secousses, il avait dormi sur l'épaule du chef, il se secoua, il étendit les bras, et les Kzamms, parvenus à soixante coudées, levaient leurs sagaies pour commencer la lutte. Naoh, résolu à ne fuir qu'au dernier moment, leur fit face. Les premiers projectiles bourdonnèrent; lancés de trop loin, la plupart retombaient sans même parvenir jusqu'aux Oulhamr; un seul, effleurant Gaw à la jambe, lui fit une blessure aussi légère qu'une épine d'églantier. A la riposte, Naoh atteignit le plus proche des Dévoreurs d'Hommes; ensuite, il transperça le ventre d'un guerrier qui s'avançait à grands bonds. Ce double exploit jeta le trouble parmi les agresseurs d'avant-garde. Ils poussèrent une clameur épouvantable, mais s'arrêtèrent pour attendre du renfort.

Cette pause fut favorable aux Oulhamr. La piqûre semblait avoir réveillé Gaw. D'une main encore faible, il avait saisi un harpon et il le brandissait, attendant que les ennemis fussent à bonne portée. Naoh, voyant le geste, demanda:

—Gaw a donc repris de la force? Qu'il fuie!… Naoh retardera la poursuite…

Le jeune guerrier hésitait, mais le chef reprit d'un ton bref:

—Va!

Gaw se mit à fuir, d'un pas qui, d'abord lourd et hésitant, s'affermissait à mesure. Naoh reculait, lent et formidable, tenant à chaque main une sagaie, et les Kzamms hésitaient. Enfin, leur chef ordonna l'attaque. Les dards sifflèrent, les hommes bondirent. Naoh arrêta encore deux guerriers dans leur course et prit du champ.

Et la poursuite recommença sur la terre innombrable. Gaw, parfois retrouvait ses jarrets, parfois s'alanguissait, les muscles mous, le souffle rude. Naoh l'entraînait par la main. L'avantage n'en restait pas moins aux Kzamms. Ils suivaient d'un trot soutenu, sans même se hâter, confiants dans leur endurance. Or Naoh ne pouvait plus emporter son compagnon. La grande fatigue et la fièvre rendaient sa blessure pesante; son crâne s'emplissait de rumeur; et, par surcroît, il avait heurté son pied contre une roche.

—Il faut que Gaw meure! ne cessait de répéter le jeune guerrier. Naoh dira qu'il a bien combattu.

Sombre, le chef ne répondait point. Il écoutait le trot des ennemis. De nouveau, ils furent à deux cents coudées, puis à cent, tandis que les fugitifs gravissaient une pente. Alors le fils du Léopard, rassemblant ses énergies profondes, maintint la distance jusqu'au haut du mamelon. Et là, jetant un long regard sur l'occident, la poitrine palpitante à la fois de lassitude et d'espérance, il cria:

—Le Grand Fleuve… les mammouths!

L'eau vaste était là, miroitante parmi les peupliers, les aulnes, les frênes et les vernes; le troupeau était là aussi, à quatre mille coudées, paissant les racines et les jeunes arbres. Naoh se rua, entraînant Gaw dans un élan qui leur fit gagner plus de cent coudées. C'était le dernier soubresaut! Ils reperdirent cette faible avance, coudée par coudée. Les Kzamms poussaient leur cri de guerre…

Quand deux mille coudées séparèrent Naoh et Gaw de la cime du mamelon, les Kzamms étaient presque à portée. Ils gardaient leur pas égal et bref, d'autant plus sûrs d'atteindre les Oulhamr qu'ils les acculeraient au troupeau de mammouths. Ils savaient que ceux-ci, malgré leur indifférence pacifique, ne souffraient aucune présence; donc, ils refouleraient les fugitifs.

Toutefois les poursuivants ne négligeaient pas de se rapprocher; on entendait maintenant leur souffle, et il fallait encore parcourir mille coudées!… Alors Naoh poussa une longue plainte et l'on vit un homme émerger d'un bois de platanes; puis, une des énormes bêtes leva sa trompe avec un barrit strident. Elle s'élança, suivie de trois autres, droit vers le fils du Léopard. Les Kzamms, effarés et contents, s'arrêtèrent: il n'y avait plus qu'à attendre le recul des Oulhamr, à les cerner et à les anéantir.

Naoh, cependant, continua de courir pendant une centaine de coudées, puis, tournant vers les Kzamms son visage creux de fatigue et ses yeux étincelants de triomphe, il cria:

—Les Oulhamr ont fait alliance avec les mammouths. Naoh se rit des Dévoreurs d'Hommes.

Tandis qu'il parlait, les mammouths arrivèrent; à la stupeur infinie des Kzamms, le plus grand mit sa trompe sur l'épaule de l'Oulhamr. Et Naoh poursuivit:

—Naoh a pris le Feu. Il a abattu quatre guerriers dans le campement; il en a abattu quatre autres pendant la poursuite…

Les Kzamms répondirent par des hurlements de fureur, mais, comme les mammouths avançaient encore, ils reculèrent en hâte, car, pas plus que les Oulhamr, ils n'avaient encore conçu que l'homme pût combattre ces hordes colossales.

VII
LA VIE CHEZ LES MAMMOUTHS

Nam avait bien gardé le Feu. Il brûlait clair et pur dans sa cage lorsque Naoh le retrouva. Et quoique son harassement fût extrême, que la blessure mordît sa chair comme un loup, que sa tête bourdonnât de fièvre, le fils du Léopard eut un grand moment de bonheur. Dans sa large poitrine battait toute l'espérance humaine, plus belle de ce que, sans l'ignorer, il ne songeait pas à la mort. La jeunesse palpitait en lui et, pour sa courte prévoyance, c'était l'Éternité. Il vit le marécage au printemps, lorsque les roseaux dardent tous ensemble leurs flèches tendres, lorsque les peupliers, les aulnes et les saules revêtent leur fourrure verte et blanche, lorsque les sarcelles, les hérons, les ramiers, les mésanges s'interpellent, lorsque la pluie tombe si allègre que c'est comme si la vie même tombait sur la terre. Et devant les eaux, et sur les herbes et parmi les arbres, la face de la postérité était la face de Gammla; toute la joie des hommes était le corps flexible, les bras fins et le ventre rond de la fille de Faouhm.

Quand Naoh eut rêvé devant le Feu, il cueillit des racines et des plantes tendres, pour en faire hommage au chef des mammouths, car il concevait que l'alliance, pour être durable, devait chaque jour être renouvelée. Alors seulement, Nam prenant la garde, il alla choisir une retraite, au centre du grand troupeau, et s'y étendit:

—Si les mammouths quittent le pâturage, fit Nam, je réveillerai le fils du Léopard.

—Le pâturage est abondant, répondit Naoh: les mammouths y paîtront jusqu'au soir.

Il tomba dans un sommeil profond comme la mort.

Quand il s'éveilla, le soleil s'inclinait sur la savane. Des nuages couleur de schiste s'amoncelaient et, doucement, ils ensevelissaient le disque jaune, pareil à une vaste fleur de nénuphar. Naoh se sentit les membres brisés aux jointures; la fièvre courait au travers de son crâne et de son échine; mais le bourdonnement s'affaiblissait dans ses oreilles et la douleur de son épaule reculait.

Il se leva, regarda d'abord le Feu, puis demanda au veilleur:

—Les Kzamms sont-ils revenus?

—Ils ne se sont pas éloignés encore… ils attendent, sur le bord du fleuve, devant l'île aux hauts peupliers.

—C'est bien! répondit le fils du Léopard. Ils n'auront pas de Feu pendant les nuits humides; ils perdront courage et retourneront vers leur horde. Que Nam dorme à son tour.

Tandis que Nam s'étendait sur les feuilles et le lichen, Naoh examina Gaw, qui s'agitait dans un rêve. Le jeune homme était faible, la peau ardente; son souffle passait avec rudesse, mais le sang ne coulait plus de sa poitrine. Le chef, songeant qu'il ne rentrerait pas encore dans les racines de la terre profonde, se pencha sur le Feu, avec un grand désir de le voir croître dans un brasier de branches sèches.

Mais il repoussa ce désir vers les journées suivantes. Car il fallait d'abord obtenir que le chef des mammouths permît aux Oulhamr de passer la nuit dans son camp. Naoh le chercha du regard. Il l'aperçut, solitaire, selon son habitude, pour mieux veiller sur le troupeau et mieux scruter l'étendue. Il paissait des arbrisseaux dont la tête dépassait à peine le sol. Le fils du Léopard cueillit des racines de fougère comestible; il trouva aussi des fèves de marais; puis il se dirigea vers le grand mammouth. La bête, à son approche, cessa de ronger les arbrisseaux tendres; elle agita doucement sa trompe velue; même, elle fit quelques pas vers Naoh. En lui voyant les mains chargées de nourriture, elle montra du contentement, et elle commençait aussi à éprouver de la tendresse pour l'homme. Le nomade tendit la provende qu'il tenait contre sa poitrine et murmura:

—Chef des mammouths, les Kzamms n'ont pas encore quitté le fleuve. Les Oulhamr sont plus forts que les Kzamms, mais ils ne sont que trois, tandis qu'eux sont plus de trois fois deux mains. Ils nous tueront si nous nous éloignons des mammouths!

Le mammouth, rassasié par une journée de pâture, mangeait lentement les racines et les fèves. Quand il eut fini, il regarda le soleil couchant, puis il se coucha sur le sol, tandis que sa trompe s'enroulait à demi autour du torse de l'homme. Naoh en conclut que l'alliance était complète, qu'il pourrait attendre sa guérison et celle de Gaw dans le camp des mammouths, à l'abri des Kzamms, du Lion, du Tigre et de l'Ours gris. Peut-être même lui serait-il accordé d'allumer le Feu dévorant et de goûter la douceur des racines, des châtaignes et des viandes rôties.

Or le soleil s'ensanglanta dans le vaste occident, puis il alluma les nuages magnifiques. Ce fut un soir rouge comme la fleur de basilier, jaune comme une prairie de renoncules, lilas comme les veilleuses sur une rive d'automne, et ses feux fouillaient la profondeur du fleuve: ce fut un des beaux soirs de la terre mortelle. Il ne creusa pas des contrées incommensurables comme les crépuscules d'été; mais il y eut des lacs, des îles et des cavernes pétris de la lueur des magnolias, des glaïeuls et des églantines, dont l'éclat touchait l'âme sauvage de Naoh. Il se demanda qui donc allumait ces étendues innombrables, quels hommes et quelles bêtes vivaient derrière la montagne du Ciel.

Il y avait trois jours que Naoh, Gaw et Nam vivaient dans le camp des mammouths. Les Kzamms vindicatifs continuaient à rôder au bord du Grand Fleuve, dans l'espoir de capturer et de dévorer les hommes qui avaient déjoué leur ruse, défié leur force et pris leur Feu.

Naoh ne les redoutait pas, son alliance avec les mammouths était devenue parfaite. Chaque matin, sa force était plus sûre. Son crâne ne bourdonnait plus; la blessure de son épaule, peu profonde, se fermait avec rapidité, toute fièvre avait cessé. Gaw aussi guérissait. Souvent les trois Oulhamr, montés sur un tertre, défiaient les adversaires.

Naoh criait:

—Pourquoi rôdez-vous autour des mammouths et des Oulhamr? Vous êtes devant les mammouths comme des chacals devant le Grand Ours. Ni la massue ni la hache d'aucun Kzamm ne peuvent résister à la massue et à la hache de Naoh! Si vous ne partez pas vers vos terres de chasse, nous vous dresserons des pièges et nous vous tuerons.

Nam et Gaw poussaient leur cri de guerre en brandissant leurs sagaies; mais les Kzamms rôdaient dans la brousse, parmi les roseaux, sur la savane, ou sous les érables, les sycomores, les frênes et les peupliers. On apercevait brusquement un torse velu, une tête aux grands cheveux; ou bien des silhouettes confuses se glissaient dans les pénombres. Et quoiqu'ils fussent sans crainte, les Oulhamr détestaient cette présence mauvaise. Elle les empêchait de s'éloigner pour reconnaître le pays; elle menaçait l'avenir, car il faudrait bientôt quitter les mammouths pour retourner vers le Nord. Le fils du Léopard songeait aux moyens d'éloigner l'ennemi de sa piste.

Il continuait à rendre hommage au chef des mammouths. Trois fois par jour, il rassemblait pour lui des nourritures tendres, et il passait de grands moments, assis auprès de lui, à tenter de comprendre son langage et de lui faire entendre le sien. Le mammouth écoutait volontiers la parole humaine, il secouait la tête et semblait pensif; quelquefois une lueur singulière étincelait dans son œil brun ou bien il plissait la paupière comme s'il riait. Alors, Naoh songeait:

—Le grand mammouth comprend Naoh, mais Naoh ne le comprend pas encore.

Cependant, ils échangeaient des gestes dont le sens n'était pas douteux, et qui se rapportaient à la nourriture. Quand le nomade criait:

—Voici!

Le mammouth approchait tout de suite, même si Naoh était caché: car il savait qu'il y avait des racines, des tiges fraîches ou des fruits. Peu à peu, ils apprirent à s'appeler, même sans motif. Le mammouth poussait un barrit adouci; Naoh articulait une ou deux syllabes. Ils étaient contents d'être à côté l'un de l'autre. L'homme s'asseyait sur la terre; le mammouth rôdait autour de lui, et quelquefois, par jeu, il le soulevait dans sa trompe enroulée, délicatement.

Pour arriver à son but, Naoh avait ordonné à ses guerriers de rendre hommage à deux autres mammouths, qui étaient chefs après le colosse. Comme ils étaient maintenant familiers avec les nomades, ils avaient donné l'affection qui leur était demandée. Ensuite, Naoh avait appris aux jeunes hommes comment il fallait habituer les géants à leur voix, si bien que, le cinquième jour, les mammouths accouraient au cri de Nam et de Gaw.

Les Oulhamr eurent un grand bonheur. Un soir, avant la fin du crépuscule, Naoh ayant accumulé des branches et des herbes sèches, osa y mettre le Feu. L'air était frais, assez sec, la brise très lente. Et la Flamme avait crû, d'abord noire de fumée, puis pure, grondante et couleur d'aurore.

De toutes parts, les mammouths accoururent. On voyait leurs grosses têtes s'avancer et leurs yeux luire d'inquiétude. Les nerveux barrissaient. Car ils connaissaient le feu! Ils l'avaient rencontré sur la savane et dans la forêt, quand la foudre s'était abattue; il les avait poursuivis, avec des craquements épouvantables; son haleine leur cuisait la chair, ses dents perçaient leur peau invulnérable; les vieux se souvenaient de compagnons saisis par cette chose terrible et qui n'étaient plus revenus. Aussi considéraient-ils, avec crainte et menace, cette flamme autour de laquelle se tenaient les petites bêtes verticales.

Naoh, sentant leur déplaisir, se rendit auprès du grand mammouth et lui dit:

—Le Feu des Oulhamr ne peut pas fuir; il ne peut pas croître à travers les plantes; il ne peut pas se jeter sur les mammouths. Naoh l'a emprisonné dans un sol où il ne trouverait aucune nourriture.

Le colosse, emmené à dix pas de la flamme, la contemplait, et, plus curieux que ses semblables, pénétré aussi d'une confiance obscure en voyant ses faibles amis si tranquilles, il se rassura. Comme son agitation ou son calme réglaient, depuis de longues années, l'agitation et le calme du troupeau, tous, peu à peu, ne redoutèrent plus le feu immobile des Oulhamr comme ils redoutaient le feu formidable qui galope sur la steppe.

Ainsi, Naoh put nourrir la flamme et refouler les ténèbres. Ce soir-là, il goûta la viande, les racines, les champignons rôtis, et il s'en délecta.


Le sixième jour, la présence des Kzamms devint plus insupportable. Naoh avait maintenant repris toute sa force; l'inaction lui pesait; l'étendue l'appelait vers le Nord. Ayant vu plusieurs torses velus apparaître parmi des platanes, il fut saisi de colère, il s'exclama:

—Les Kzamms ne se nourriront pas de la chair de Naoh, de Gaw et de Nam!

Puis il fit venir ses compagnons et leur dit:

—Vous appellerez les mammouths avec lesquels vous avez fait alliance, et, moi, je me ferai suivre du grand chef. Ainsi, nous pourrons combattre les Dévoreurs d'Hommes.

Ayant caché le Feu en lieu sûr, les Oulhamr se mirent en route. A mesure qu'ils s'éloignaient du camp, ils offraient des aliments aux mammouths, et Naoh, par intervalles, parlait d'une voix douce. Cependant, à une certaine distance, les colosses hésitèrent. Le sentiment de leur responsabilité envers le troupeau s'accroissait à chaque enjambée. Ils s'arrêtaient, ils tournaient la tête vers l'Occident. Puis ils cessèrent d'avancer. Et lorsque Naoh fit entendre le cri d'appel, le chef des mammouths y riposta en appelant à son tour. Le fils du Léopard revint sur ses pas, il passa la main sur la trompe de son allié, disant:

—Les Kzamms sont cachés parmi les arbustes! Si les mammouths nous aidaient à les combattre, ils n'oseraient plus rôder autour du camp!

Le chef des mammouths demeurait impassible. Il ne cessait de considérer, à l'arrière, le troupeau lointain dont il menait les destinées. Naoh, sachant que les Kzamms étaient cachés à quelques portées de flèche, ne put se résoudre à abandonner l'attaque. Il se glissa, suivi de Nam et de Gaw, à travers les végétaux. Des javelots sifflèrent; plusieurs Kzamms se dressèrent sur la broussaille pour mieux viser l'ennemi; et Naoh poussa un long, un strident cri d'appel.

Alors, le chef des mammouths parut comprendre. Il lança dans l'espace le barrit formidable qui rassemblait le troupeau, il fonça, suivi des deux autres mâles, sur les Dévoreurs d'Hommes. Naoh, brandissant sa massue, Nam et Gaw, tenant la hache dans leur main gauche, un dard de la main droite, s'élançaient en clamant belliqueusement. Les Kzamms, épouvantés, se dispersèrent à travers la brousse; mais la fureur avait saisi les mammouths; ils chargeaient les fugitifs comme ils auraient chargé des rhinocéros, tandis que, de la rive du Grand Fleuve, on voyait le troupeau accourir par masses fauves. Tout craquait sur le passage des bêtes formidables; les animaux cachés, loups, chacals, chevreuils, cerfs, élaphes, chevaux, saïgas, sangliers, se levaient à travers l'horizon et fuyaient comme devant la crue d'un fleuve.

Le grand mammouth atteignit le premier un fugitif. Le Kzamm se jeta sur le sol en hurlant de terreur, mais la trompe musculeuse se replia pour le saisir; elle lança l'homme verticalement, à dix coudées de terre, et lorsqu'il retomba, une des vastes pattes l'écrasa comme un insecte. Ensuite, un autre Dévoreur d'Hommes expira sous les défenses du deuxième mâle, puis l'on vit un guerrier, tout jeune encore, se tordre, hurlant et sanglotant dans une étreinte mortelle.

Le troupeau arrivait. Son flux monta sur la broussaille; un mascaret de muscles engloutit la plaine; la terre palpita comme une poitrine; tous les Kzamms qui se trouvaient sur le passage, depuis le Grand Fleuve jusqu'aux tertres et jusqu'au bois de frênes, furent réduits en boue sanglante. Alors seulement la fureur des mammouths s'apaisa. Le chef, arrêté au pied d'un mamelon, donna le signal de la paix: tous s'arrêtèrent, les yeux encore étincelants, les flancs secoués de frissons.

Les Kzamms échappés au désastre fuyaient éperdument vers le midi. Il n'y avait plus à craindre leurs embûches: ils renonçaient pour toujours à traquer les Oulhamr et à les dévorer; ils portaient à leur horde l'étonnante nouvelle de l'alliance des hommes du nord et des mammouths, dont la légende allait se perpétuer à travers les générations innombrables.


Pendant dix jours, les mammouths descendirent vers les terres basses, en longeant la rive du fleuve. Leur vie était belle. Parfaitement adaptés à leurs pâturages, la force emplissait leurs flancs lourds; une nourriture abondante s'offrait à tous les détours du fleuve, dans les limons palustres, sur l'humus des plaines, parmi les vieilles futaies vénérables.

Aucune bête ne troublait leur voie. Souverains de l'étendue, maîtres de leurs exodes et de leurs repos, les ancêtres avaient assuré leur victoire, parfait leur instinct, assoupli leurs coutumes sociales, réglé leur marche, leur tactique, leur campement et leur hiérarchie, pourvu à la défense des faibles et à l'entente des puissants. La structure de leur cerveau était délicate, leurs sens pleins de subtilité: ils avaient une vision précise, et non la prunelle vague des chevaux ou des urus, l'odorat fin, le tact sûr, l'ouïe vive.

Énormes, mais flexibles, pesants, mais agiles, ils exploraient les eaux et la terre, palpaient les obstacles, flairaient, cueillaient, déracinaient, pétrissaient, avec cette trompe aux fines nervures qui s'enroulait comme un serpent, étreignait comme un ours, travaillait comme une main d'homme. Leurs défenses fouissaient le sol; d'un coup de leurs pieds circulaires, ils écrasaient le lion.

Rien ne limitait la victoire de leur race. Le temps leur appartenait comme l'étendue. Qui aurait pu troubler leur repos; qui les empêcherait de se perpétuer par des générations aussi nombreuses que celles dont ils étaient la descendance?

Ainsi rêvait Naoh, tandis qu'il accompagnait le peuple des colosses. Il écoutait avec bonheur la terre craquer à leur marche, il considérait orgueilleusement leurs longues files pacifiques, échelonnées devant le fleuve ou sous les ramures d'automne; toutes les bêtes s'écartaient à leur approche et les oiseaux, pour les voir, descendaient du ciel ou s'élevaient parmi les roseaux. Ce furent des jours si doux de sécurité et d'abondance que, sans le souvenir de Gammla, Naoh n'en aurait pas désiré la fin. Car, maintenant qu'il connaissait les mammouths, il les trouvait moins durs, moins incertains, plus équitables que les hommes. Leur chef n'était pas, tel Faouhm, redoutable à ses amis mêmes: il conduisait le troupeau sans menaces et sans perfidie. Il n'y avait pas un mammouth qui eût l'humeur féroce d'Aghoo et de ses frères…


Dès l'aube, lorsque le fleuve grisonnait devant l'Orient, les mammouths se levaient sur la terre humide. Le Feu craquait, gorgé de pin ou de sycomore, de peuplier ou de tilleul, et dans la profondeur sylvestre, sur la rive brumeuse, les bêtes savaient que la vie du monde avait reparu.

Elle s'élargissait dans les nuées, elle y inscrivait le symbole de tout ce qu'elle faisait jaillir du néant des ténèbres où, sans elle, les porphyres, les quartz, les gneiss, les micas, les minerais, les gemmes, les marbres, dormiraient incolores et glacials, de tout ce qu'elle créait de formes et de couleurs en brassant la mer tumultueuse et en la volatilisant dans l'espace, en s'unissant à l'eau pour tisser les plantes et pour pétrir la chair des bêtes.

Quand elle emplissait le ciel lourd d'automne, les mammouths barrissaient en levant leurs trompes et goûtaient cette jeunesse qui est dans le matin et qui fait oublier le soir. Ils se poursuivaient aux sinuosités des havres et jusqu'à la pointe des promontoires; ils s'assemblaient en groupes, émus du plaisir simple et profond de se sentir les mêmes structures, les mêmes instincts, les mêmes gestes. Puis, sans hâte et sans peine, ils déterraient les racines, arrachaient les tiges fraîches, paissaient l'herbe, croquaient les châtaignes et les glands, dégustaient le mousseron, le bolet, la morille, la chanterelle et la truffe. Ils aimaient descendre tous ensemble à l'abreuvoir. Alors, leur peuple paraissait plus nombreux, leur masse plus impressionnante.

Naoh gravissait quelque tertre ou escaladait une roche pour les voir rouler vers la rive.

Leurs dos se succédaient comme les vagues d'une crue, leurs pieds larges trouaient l'argile, leurs oreilles semblaient des chauves-souris géantes, toujours prêtes à s'envoler; ils agitaient leurs trompes ainsi que des troncs de cytises couverts d'une mousse boueuse, et les défenses, par centaines, allongeaient leurs épieux lisses, étincelants et courbes.

Le soir revenait. De nouveau, les nuages résumaient la splendeur des choses, la nuit carnivore s'abattait comme un brouillard violâtre et le Feu se mettait à croître. Les Oulhamr lui servaient une nourriture copieuse. Il dévorait goulûment le bois de pin et les herbes sèches, il haletait en rongeant le saule, son haleine devenait âcre en traversant les tiges et les feuilles humides. A mesure qu'il grandissait, son corps devenait plus clair, sa voix plus ronflante, il séchait la terre froide et repoussait les ténèbres jusqu'à mille coudées. Tandis qu'il ajoutait aux viandes, aux châtaignes et aux racines une saveur pénétrante, le grand mammouth venait le regarder. Il s'y accoutumait, il prenait plaisir à sa caresse et à son éclat, il fixait sur lui des yeux pensifs et considérait les gestes de Naoh, de Nam ou de Gaw, jetant des rameaux, des branches ou des gramens dans ses gueules écarlates. Peut-être entrevoyait-il, vaguement, que la race des mammouths serait plus forte encore si elle pouvait s'en servir.

Un soir, il vint plus près que de coutume, avançant la trompe et flairant les souffles qui s'élevaient de cette bête aux formes changeantes. Il s'arrêta, si immobile qu'il semblait un roc de schiste; puis, saisissant une grosse branche, il la tint un moment suspendue et la jeta au milieu des flammes. Elle fit jaillir un vol d'étincelles, craqua, siffla, fuma et s'enflamma. Alors, secouant la tête avec un air de contentement, il vint poser sa trompe sur l'épaule de Naoh, qui n'avait pas fait un geste. Saisi de stupeur et d'admiration, il crut que les mammouths savaient entretenir le Feu, comme les hommes, et il se demanda pourquoi ils passaient leurs nuits dans le froid et dans l'humidité.

Depuis ce soir, le grand mammouth se rapprocha encore des nomades. Il aidait à ramasser la provision de bois, il alimentait le feu avec sagacité et prudence, il rêvait dans la clarté cuivreuse, pourpre ou cramoisie, selon les phases de la flamme. Des notions neuves grossissaient dans son énorme crâne, qui établissaient un lien mental entre lui et les Oulhamr. Il comprenait plusieurs paroles et beaucoup de gestes; il savait lui-même se faire comprendre: en ce temps, les propos qu'échangeaient les hommes ne dépassaient pas des actions immédiates et très prochaines; la prévoyance des mammouths et leur connaissance des choses avaient atteint à leur apogée. Ainsi, leur chef réglait quelque temps à l'avance la mise en marche de la peuplade, lorsqu'on entrait dans des territoires suspects ou énigmatiques; il se faisait précéder d'éclaireurs; son expérience, guidée par une mémoire tenace, nourrie par la réflexion, avait de la variété et de l'envergure. Avec moins de précision que Naoh, il n'en avait pas moins certaines conceptions sur les eaux, les plantes et les bêtes: il entrevoyait la succession des périodes mornes et des périodes fertiles de l'année; il discernait grossièrement le cours du soleil et ne le confondait pas avec celui de la lune. S'il avait parlé la langue des hommes, il n'eût guère paru plus fruste qu'Aghoo et ses frères, il aurait même exprimé certaines choses que le vieux Goûn lui-même ne concevait point.

Car si les hommes, depuis des milliers de siècles, accroissaient et affinaient leur entendement par tout ce qu'avaient palpé et transformé leurs mains, les mammouths développaient, à l'aide de leur trompe ingénieuse, maintes notions qui demeuraient étrangères aux hommes. Mais, réduit à quelques intonations et à quelques signes, le langage des colosses ne pouvait traduire tout ce qu'ils savaient; les plus subtils restaient murés dans une solitude cérébrale; aucune réflexion multiple ne pouvait se combiner avec une autre, ou se répandre par ce fleuve de la tradition orale qui, chez les hommes, emportait, rassemblait, variait intarissablement l'expérience, l'invention et les images… Néanmoins, la distance n'était pas encore infranchissable. Si la tradition des mammouths se bornait à l'imitation d'actes et de gestes millénaires, à la transmission de ruses et de tactiques, à une éducation simple sur l'usage des objets ou les devoirs envers la communauté et les individus, ils avaient l'avantage d'un instinct social plus ancien que celui des hommes et d'une longévité qui favorisait l'expérience individuelle. Car l'homme n'était pas construit pour vivre autant de saisons qu'un mammouth, et il était beaucoup plus sujet à périr accidentellement: il ne pouvait pas compter sur une protection très efficace; la haine de ses semblables le menaçait non seulement au-dehors, mais au sein de la horde même. Aussi, existait-il moins d'hommes que de mammouths ayant reçu de la vie une leçon à la fois durable et nombreuse. Et Naoh percevait chez son colossal compagnon, dont une longue existence laissait intactes la vigueur, la souplesse et la mémoire, dont l'œil, l'ouïe et l'odorat gardaient leur jeunesse, une intelligence qu'il jugeait supérieure à celle du vieux Goûn, dont les souvenirs étaient vastes, mais dont les jointures devenaient raides, les mouvements lents et indécis, l'ouïe dure et la vue trouble…


Cependant, les mammouths continuaient à descendre le cours du Grand Fleuve et, déjà, leur route s'éloignait de celle qui devait ramener les Oulhamr vers la horde. Car le fleuve, qui d'abord suivait la route du Nord, s'infléchissait à l'Orient et allait bientôt remonter vers le Sud. Naoh s'inquiétait. A moins que le troupeau ne consentît à abandonner le voisinage des rives, il allait falloir le quitter. Et c'était une très douce habitude que de vivre parmi ces compagnons énormes et bénévoles. Après tant de sécurité, les solitudes semblaient plus féroces. Là-bas, sous l'automne pluvieuse, dans la forêt des fauves, sur l'immense prairie pourrissante, ce serait jour et nuit l'embûche et le guet, la brutalité de l'élément et la perfidie du félin.

Naoh, un matin, s'arrêta devant le chef des mammouths et lui dit:

—Le fils du Léopard a fait alliance avec la horde des mammouths. Son cœur est content avec eux. Il les suivrait pendant les saisons sans nombre. Mais il doit revoir Gammla au bord du Grand Marécage. Sa route est au nord et vers l'occident. Pourquoi les mammouths ne quitteraient-ils pas les bords du fleuve?

Il s'était appuyé contre une des défenses du mammouth; la bête, pressentant son trouble et la gravité de ses desseins, l'écoutait, immobile.

Puis elle balança lentement sa tête pesante, elle se remit en route pour guider le troupeau qui continuait à suivre la rive. Naoh pensa que c'était la réponse du colosse. Il se dit:

—Les mammouths ont besoin des eaux… Les Oulhamr aussi préféreraient aller avec le fleuve…

La nécessité était devant lui. Il poussa un long soupir et appela ses compagnons. Puis, ayant vu disparaître la fin du troupeau, il monta sur un tertre. Il contemplait, au loin, le chef qui l'avait accueilli et sauvé des Kzamms. Sa poitrine était grosse; la douleur et la crainte l'habitaient; et, dirigeant les yeux, au Nord Occident, sur la steppe et la brousse d'automne, il sentit sa faiblesse d'homme, son cœur s'éleva plein de tendresse vers les mammouths et vers leur force.