TROISIÈME PARTIE
I
LES NAINS ROUGES
Il y eut de grandes pluies. Naoh, Nam et Gaw s'embourbèrent dans des terres inondées, errèrent sous des ramures pourries, franchirent des cimes et se reposèrent à l'abri des branchages, aux creux des rochers, dans les fissures du sol. C'était le temps des champignons. Tous trois, sachant qu'ils sont perfides et peuvent tuer un homme aussi sûrement que le venin des serpents, ne mangeaient que ceux dont les vieillards leur avaient enseigné la forme et la nuance. Ils les discernaient aussi par l'odeur. Lorsque la chair manquait, ils allaient, selon les lieux et les altitudes, à la découverte des cèpes, des chanterelles, des morilles, des mousserons et des coulemelles. Ils les poursuivaient à l'ombre des futaies humides, parmi les chênes ruisselants, les ormes dévorés de mousses, les sycomores rouillés, sur les plantes visqueuses, dans la léthargie des combes, sous le surplomb des schistes, des gneiss et des porphyres.
Maintenant qu'ils avaient conquis le Feu, ils pouvaient les faire cuire, embrochés à des ramilles ou exposés sur des pierres et même sur l'argile. Ils faisaient aussi rôtir des glands et des racines, parfois des châtaignes, croquaient des faînes et des noyaux, tiraient des sèves douces aux érables.
Le Feu était leur joie et leur peine. Par les ouragans ou les pluies torrentielles, ils le défendaient avec ruse et acharnement. Quelquefois, lorsque l'eau coulait trop épaisse et trop opiniâtre, un abri devenait nécessaire; s'il n'était offert ni par les rocs, ni par les arbres, ni par le sol, il leur fallait le creuser ou le construire. Ainsi perdaient-ils beaucoup de jours. Ils en perdaient aussi à contourner les obstacles. Pour avoir voulu couper au plus droit, peut-être avaient-ils allongé leur voyage. Ils l'ignoraient, ils marchaient vers le pays des Oulhamr, au fil de l'instinct et en se rapportant au soleil qui donnait des indications grossières mais incessantes.
Ils parvinrent au bord d'une terre de sable, entrecoupée de granit et de basalte. Elle semblait barrer tout le Nord-Occident, chenue, misérable et menaçante. Parfois, elle produisait un peu d'herbe dure; quelques pins tiraient des dunes une vie pénible; les lichens mordaient la pierre et pendillaient en toisons pâles; un lièvre fiévreux, une antilope rabougrie filaient au flanc des collines ou dans les détroits des mamelons. La pluie devenait plus rare; des nuages maigres roulaient avec les grues, les oies et les bécasses.
Naoh hésitait à s'engager dans cette contrée lamentable. Le jour tournait à son déclin, une lueur terreuse glissait sur l'étendue, le vent courait sourd et lugubre.
Tous trois, la face tournée vers les sables et les rocs, sentirent le frisson du désert passer sur leurs nuques. Mais, comme ils avaient de la chair en abondance et que la flamme luisait claire dans les cages, ils marchèrent vers leur sort.
Cinq jours s'écoulèrent sans qu'ils vissent la fin des plaines et des dunes nues. Ils avaient faim; les bêtes fines et véloces échappaient à leurs pièges; ils avaient soif, car la pluie avait décru encore et le sable buvait l'eau; plus d'une fois, ils redoutèrent la mort du Feu. Le sixième jour, l'herbe poussa moins rare et moins coriace; les pins firent place aux sycomores, aux platanes et aux peupliers. Les mares se multiplièrent, puis la terre noircit, le ciel s'abaissa, plein de nuages opaques qui s'ouvraient interminablement. Les Oulhamr passèrent la nuit sous un tremble, après avoir allumé un monceau de bois spongieux et de feuilles, qui gémissait sous l'averse et poussait une haleine suffocante.
Naoh veilla d'abord, puis ce fut au tour de Nam. Le jeune Oulhamr marchait auprès du foyer, attentif à le ranimer à l'aide d'une branche pointue et à sécher des rameaux avant de les lui donner en nourriture. Une lueur pesante traînait à travers les vapeurs et la fumée; elle s'allongeait sur la glaise, glissait parmi les arbustes et rougissait péniblement les frondaisons. Autour d'elle rampaient les ténèbres. Elles emplissaient tout; dans le ruissellement des eaux, elles étaient comme un fluide bitumineux et formidable. Nam se penchait pour sécher ses mains et ses bras, puis il tendait l'oreille. Le péril était au fond du gouffre noir: il pouvait déchirer avec la griffe ou la mâchoire, écraser sous les pieds du troupeau, faire couler la mort froide par le serpent, rompre les os avec la hache ou percer la poitrine avec le harpon.
Le guerrier eut un grelottement brusque: ses sens et son instinct se tendirent; il connut que de la vie rôdait autour du feu, et il poussa doucement le chef.
Naoh se dressa d'un bloc; à son tour, il explora la nuit. Il sut que Nam ne s'était point trompé; des êtres passaient, dont les plantes humides et la fumée dénaturaient l'effluve; et pourtant, le fils du Léopard conjectura la présence des hommes. Il donna trois rudes coups d'épieu au plus chaud du bûcher: les flammes sautelèrent, mêlées d'écarlate et de soufre; des silhouettes, au loin, se tapirent:
Naoh éveilla le troisième compagnon:
—Les hommes sont venus! murmura-t-il.
Côte à côte, longtemps, ils cherchèrent à surprendre l'ombre. Rien ne reparut. Aucun bruit étranger ne troublait le clapotement de la pluie; aucune odeur évocatrice ne se décelait dans les sautes du vent. Où donc était le péril? Était-ce une horde ou quelques hommes qui hantaient la solitude? Quelle route suivre pour fuir ou pour combattre?
—Gardez le Feu! dit enfin le chef.
Ses compagnons virent son corps décroître, devenir pareil à une vapeur, puis l'inconnu l'absorba. Après un détour, il s'orienta vers les buissons où il avait vu se tapir les hommes. Le Feu le guidait. Quoiqu'il fût lui-même invisible, il pouvait distinguer une rougeur de crépuscule. Il s'arrêtait continuellement, la massue et la hache aux poings; parfois il mettait sa tête contre la terre; et il avait soin de s'avancer par des circuits et non en ligne droite. Grâce à la terre molle et à sa prudence, la plus fine oreille de loup n'aurait pu entendre son pas. Il s'arrêta avant d'avoir atteint les buissons. Du temps passa; il n'entendait et ne percevait que la chute des gouttelettes, le frisselis des végétaux, quelque fuite de bête.
Alors, il prit une route oblique, dépassa les buissons et revint sur ses pas: aucune trace ne se révélait.
Il ne s'en étonne point, tout son instinct le lui ayant annoncé, et il s'éloigne dans la direction d'un tertre qu'il a remarqué au crépuscule. Il l'atteint après quelques tâtonnements et le gravit: là-bas, dans un repli, une lueur monte à travers la buée; Naoh reconnaît un feu d'hommes. La distance est si grande et l'atmosphère si opaque, qu'il discerne à peine quelques silhouettes déformées. Mais il n'a aucun doute sur leur nature: le frisson qui l'a secoué au bord du lac, le ressaisit. Et le danger, cette fois, est pire, car les étrangers ont reconnu la présence des Oulhamr avant d'être découverts eux-mêmes.
Naoh retourna vers ses compagnons, très lentement d'abord, plus vite lorsque le Feu fut visible:
—Les hommes sont là! murmura-t-il.
Il tendait la main vers l'Est, sûr de son orientation:
—Il faut ranimer le feu dans les cages, ajouta-t-il après une pause.
Il confia cette opération à Nam et à Gaw, tandis que lui-même jetait des branchages autour du bûcher, de façon à faire une sorte de barrière; ceux qui approcheraient pourraient bien discerner la lueur des flammes, mais non s'il y avait des veilleurs. Quand les cages furent prêtes et les provisions réparties, Naoh ordonna le départ.
La pluie devenait plus fine; il n'y avait plus un souffle. Si les ennemis ne barraient pas la route, ou n'éventaient pas immédiatement la fuite, ils cerneraient le feu qui brûlait dans la solitude, et, le croyant défendu, n'attaqueraient qu'après avoir multiplié les ruses. Ainsi Naoh pourrait prendre une avance considérable.
Vers l'aube, la pluie cessa. Une lueur chagrine monta des abîmes, l'aurore rampa misérablement derrière les nuées. Depuis quelque temps, les Oulhamr montaient une pente douce; quand ils furent au plus haut, ils ne virent d'abord que la savane, la brousse et les forêts, couleur d'ardoise ou d'ocre, avec des îles bleues et des échancrures rousses.
—Les hommes ont perdu notre trace, murmura Nam.
Mais Naoh répondit:
—Les hommes sont à notre poursuite!
En effet, deux silhouettes surgirent à la fourche d'une rivière, vite suivies d'une trentaine d'autres. Malgré la distance, Naoh les jugea de stature étrangement courte; on ne pouvait encore clairement distinguer la nature de leurs armes. Ils ne voyaient pas les Oulhamr dissimulés parmi les arbres, ils s'arrêtaient, par intervalles, pour vérifier les traces. Leur nombre s'accrut: le fils du Léopard l'évalua à plus de cinquante. D'ailleurs, il ne semblait pas qu'ils eussent la même agilité que les fugitifs.
A moins de revenir en arrière, les Oulhamr devaient traverser des zones presque nues ou semées d'herbes courtes. Le mieux était de marcher sans détour et de compter sur la fatigue de l'ennemi. Comme la pente redescendait, les nomades firent beaucoup de chemin sans fatigue. Et quand, se retournant, ils virent les poursuivants qui gesticulaient sur la crête, l'avance avait crû.
Peu à peu, le pays se hérissait. Il y eut une plaine de craie, convulsive et boursouflée, puis des landes où abondaient des plantes dures, pleines de pièges, de mares ensevelies, qu'on n'apercevait pas d'abord et qu'il fallait contourner.
Quand on en a évité une, d'autres se présentent, en sorte que les nomades n'avancent guère. Ils en viennent à bout. Alors se présente une terre rouge qui produit quelques pins appauvris, très hauts et très chétifs; elle est enveloppée de tourbières. Enfin, ils revoient la savane, et Naoh s'en réjouit, lorsque paraît, vers la gauche, une troupe d'hommes dont il reconnaît la structure.
Étaient-ce les mêmes qu'au matin et, accoutumés au territoire, avaient-ils suivi une voie plus courte que les fugitifs? Ou bien était-ce une autre bande de la même race? Ils étaient assez proches pour qu'on pût voir avec précision la petitesse de leur taille: le front du plus grand aurait à peine touché la poitrine de Naoh. Ils avaient la tête en bloc, le visage triangulaire, la couleur de la peau comme l'ocre rouge et quoique grêles, par leurs mouvements et l'éclat des yeux, ils décelaient une race pleine de vie. A la vue des Oulhamr, ils poussèrent une clameur qui ressemblait au croassement des corbeaux, ils brandirent des épieux et des sagaies.
Le Fils du Léopard les considérait avec stupeur. Sans le poil des joues, qui poussait en petites touffes, sans l'air de vieillesse de quelques-uns, sans leurs armes, et malgré la largeur des poitrines, il les eût pris pour des enfants.
Il n'imagina pas tout de suite qu'ils osassent risquer le combat. Et lorsque les Oulhamr élevèrent leurs massues et leurs harpons, lorsque la voix de Naoh, qui dominait la leur d'autant que le tonnerre du lion domine la voix des corneilles, retentit sur la plaine, ils s'effacèrent. Mais ils devaient être d'humeur batailleuse; leurs cris reprirent tous ensemble, pleins de menace. Puis ils se dispersèrent en demi-cercle. Naoh sut qu'ils voulaient le cerner. Redoutant leur ruse plus que leur force, il donna le signal de la retraite. Les grands nomades, dans le premier élan, distancèrent sans peine des poursuivants moins rapides encore que les Dévoreurs d'Hommes; s'il ne se présentait pas d'obstacle, les fugitifs, malgré le fardeau des cages, ne devaient pas être atteints.
Mais Naoh se méfiait des pièges de l'homme et de la terre. Il ordonna à ses guerriers de continuer leur course, puis, déposant le Feu, il se mit à observer les ennemis. Dans leur ardeur, ils s'étaient dispersés. Trois ou quatre des plus agiles devançaient d'assez loin la troupe. Le fils du Léopard ne perdit pas de temps. Il avisa quelques pierres qu'il joignit à ses armes et courut de toute sa vitesse vers les Nains Rouges. Son mouvement les stupéfia; ils craignirent un stratagème; l'un d'eux, qui semblait le chef, poussa un cri aigu, ils s'arrêtèrent. Déjà, Naoh arrivait à portée de celui qu'il voulait atteindre; il cria:
—Naoh, fils du Léopard, ne veut pas de mal aux hommes. Il ne frappera pas s'ils cessent la poursuite!
Tous écoutaient, avec des faces immobiles. Voyant que l'Oulhamr n'avançait plus, ils reprirent leur marche enveloppante. Alors Naoh, faisant tournoyer une pierre:
—Le fils du Léopard frappera les Nains Rouges!
Trois ou quatre sagaies partirent devant la menace du geste: leur portée était très inférieure à celle que le nomade pouvait atteindre. Il lança la pierre; elle blessa celui qu'il visait et le fit tomber. Tout de suite, il lança une deuxième pierre, qui manqua le but, puis une troisième, qui sonna sur la poitrine d'un guerrier. Alors il fit un signe dérisoire en montrant une quatrième pierre, puis il darda une sagaie, d'un air terrible.
Or les Nains Rouges comprenaient mieux les signes que les Oulhamr et les Dévoreurs d'Hommes, car ils se servaient moins bien du langage articulé. Ils surent que la sagaie serait plus dangereuse que les pierres; les plus avancés se replièrent sur la masse; et le fils du Léopard se retira à pas lents. Ils le suivaient à distance: chaque fois que l'un ou l'autre devançait ses compagnons, Naoh poussait un grondement et brandissait son arme. Ainsi, ils connurent qu'il y avait plus de péril à s'éparpiller qu'à rester ensemble et Naoh, ayant atteint son but, reprit sa course.
Les Oulhamr s'enfuirent pendant la plus grande partie du jour. Quand ils s'arrêtèrent, depuis longtemps les Nains Rouges n'étaient plus en vue. Les nuages s'étaient rompus, le soleil coulait par une crevasse bleue, tout au fond des landes. La terre, d'abord pleine et dure, était redevenue mauvaise: elle cachait des fanges qui saisissaient les pieds et les attiraient vers l'abîme. De gros reptiles rampaient sur les promontoires; des serpents d'eau au corps glauque et roux luisaient parmi les fleuves; les grenouilles bondissaient avec un cri vaseux: des oiseaux disparaissaient furtifs, sur de longues pattes, ou tranchaient l'air d'un vol frémissant comme les feuilles du tremble.
Les guerriers mangèrent en hâte. Craignant les embûches de cette contrée, ils s'efforcèrent de découvrir une issue. Parfois ils croyaient y parvenir. Le sol se raffermissait, des hêtres, des sycomores, des fougères, succédaient aux saules, aux peupliers et aux herbes palustres. Bientôt l'eau fiévreuse recommençait, les pièges s'ouvraient sournoisement, il fallait perdre ses pas et ses efforts.
La nuit fut proche. Le soleil prit la couleur du sang frais; il s'affaissa sur le couchant noyé de tourbes, il s'embourba dans les mares.
Les Oulhamr savaient qu'il ne fallait compter que sur leur courage et leur vigilance; ils avancèrent encore tant qu'il y eut une lueur au fond du firmament, puis ils firent halte, ayant devant eux une lande et à l'arrière un sol chaotique, où ils entr'apercevaient alternativement des clartés vagues et des trous de ténèbres. Ils arrachèrent des branches, roulèrent quelques grosses pierres, et, liant le tout, à l'aide de lianes et d'osiers, ils se trouvèrent à l'abri d'une surprise. Mais ils se gardèrent d'allumer un brasier: ils donnaient seulement la nourriture aux petits feux, à demi cachés dans la terre; ils attendaient les choses obscures qui tantôt menacent et tantôt sauvent la vie des hommes.
II
L'ARÊTE GRANITIQUE
La nuit passa. Dans la lueur chancelante des étoiles, ni Nam, ni Gaw, ni le chef ne virent de silhouette humaine, ils n'entendirent et ne flairèrent que les vents humides, les bêtes de marécage, les rapaces aux ailes molles. Quand le matin se répandit comme une vapeur d'argent, la lande montra sa face morne, suivie d'une eau sans limites, entrecoupée d'îles boueuses.
S'ils s'éloignaient des rives, ils retrouveraient sans doute les Nains Rouges. Il fallait suivre les confins de la lande et du marécage, à la recherche d'une issue, et, comme rien n'indiquait la direction préférable, ils prirent celle qui semblait le moins se prêter aux embûches. D'abord, cette route se montra bonne. Le sol, assez résistant, à peine coupé de quelques flaques, produisait des plantes courtes, sauf au rivage même. Vers le milieu du jour, les buissons et les arbustes se multiplièrent; il fallut continuellement guetter l'horizon rétréci. Toutefois, Naoh ne croyait pas que les Nains Rouges fussent proches. S'ils n'avaient pas abandonné la poursuite, ils suivaient la trace des Oulhamr: leur retard devait être considérable.
La provision de chair était épuisée. Les nomades se rapprochèrent du rivage, où foisonnait la proie. Ils manquèrent une outarde qui se réfugia sur une île. Ensuite Gaw captura une petite brême à l'embouchure d'un ruisseau; Naoh perça de son harpon un râle d'eau, puis Nam pêcha plusieurs anguilles. Ils allumèrent un feu d'herbe sèche et de rameaux, joyeux de flairer l'odeur des chairs rôties. La vie fut bonne, la force remplit leur jeunesse; ils croyaient avoir lassé les Nains Rouges et ils achevaient de ronger les os du râle, lorsque des bêtes jaillirent des buissons. Naoh reconnut qu'elles fuyaient un ennemi considérable. Il se leva, il eut le temps de voir une forme furtive, dans un interstice des végétaux.
—Les Nains Rouges sont revenus! dit-il.
Le péril était plus redoutable que naguère. Car les Nains Rouges pouvaient suivre les Oulhamr à couvert, leur couper la route par des embuscades.
Une bande de territoire s'allongeait, presque nue et favorable à la fuite, entre le marécage et la brousse. Les Oulhamr se hâtèrent de charger les cages, les armes et ce qui leur restait de chair. Rien n'entrava leur départ. Si l'ennemi les suivait par les buissons, il devait perdre du terrain, étant ensemble moins leste et entravé par les végétaux. La lande aride s'élargit d'abord, puis elle commença à se rétrécir parmi des arbres, des arbustes ou des herbes hautes. Pourtant le sol demeurait solide, et Naoh était sûr d'avoir distancé les Nains Rouges: tant qu'aucun obstacle ne se présenterait, il garderait l'avantage.
Les obstacles vinrent. Le marécage avança des tentacules sur la plaine, des havres profonds, des mares, des canaux gorgés de plantes visqueuses. Les fugitifs voyaient leur route obstruée sans relâche: ils devaient tourner, biaiser et même revenir sur leurs pas. A la fin, ils se trouvèrent resserrés sur une bande granitique, que limitaient à droite l'eau immense, à gauche des terrains inondés par les crues d'automne. L'ossature granitique s'abaissa et disparut; les Oulhamr se trouvaient cernés sur trois faces: il leur fallait ou rebrousser chemin, ou attendre les coups du hasard.
Ce fut un moment formidable. Si les Nains Rouges étaient à l'entrée de la bande, toute retraite devenait impossible. Et Naoh, le front bas devant le monde hostile, regretta amèrement d'avoir quitté les mammouths. Son énergie fléchit, il connut le découragement et la détresse. Puis l'action revint, avec son urgence et sa rudesse; le regret passa comme un battement de cœur; il n'y eut que l'heure présente. Elle exigeait la tension de tout l'être et l'éveil continu des sens.
Les Nomades essayèrent rapidement les issues. Au loin, une masse rousse s'élevait, qui pouvait être une île, qui pouvait aussi être la reprise de l'arête. Gaw et Naoh cherchèrent un gué; ils ne trouvèrent que l'eau profonde ou la trahison des fanges et des vases.
Alors, la dernière chance était dans le retour. Ils le décidèrent brusquement et l'exécutèrent en hâte. Ils parcoururent deux mille coudées et se retrouvèrent hors du marécage, devant une végétation touffue, à peine entrecoupée d'îlots et d'herbe rase; Nam, qui précédait, s'arrêta net et dit:
—Les Nains Rouges sont là.
Naoh n'en doutait point. Pour mieux s'en assurer il ramassa des pierres et les lança rapidement dans le fourré que Nam désignait: une fuite légère mais certaine décela les ennemis.
La retraite devenait impossible: il fallait se préparer au combat. Or l'endroit où se trouvaient les Oulhamr ne leur offrait point d'avantage et permettrait aux Nains Rouges de les envelopper. Mieux valait s'établir sur une partie de l'arête. Avec la lueur du feu, ils y seraient à l'abri des surprises.
Naoh, Nam et Gaw poussèrent leur cri de guerre. Et, tandis qu'ils brandissaient leurs armes, Naoh clamait:
—Les Nains Rouges ont tort de poursuivre les Oulhamr, qui sont forts comme l'ours et agiles comme le saïga. Si les Nains Rouges les attaquent, ils mourront en grand nombre! Naoh seul en abattra dix… Nam et Gaw en tueront aussi. Les Nains Rouges veulent-ils faire mourir quinze de leurs guerriers pour détruire trois Oulhamr?
De toutes parts, des voix s'élevèrent dans les buissons et parmi les hautes herbes. Le fils du Léopard comprit que les Nains Rouges voulaient la guerre et la mort. Il ne s'en étonnait pas: de tout temps, les Oulhamr n'avaient-ils pas tué les hommes étrangers qu'ils surprenaient près de la horde? Le vieux Goûn disait: «Il vaut mieux laisser la vie au loup et au léopard qu'à l'homme; car l'homme que tu n'as pas tué aujourd'hui, il viendra plus tard avec d'autres hommes pour te mettre à mort.» Naoh ne reviendrait pas mettre à mort les Nains Rouges, s'ils lui laissaient la route libre, mais il comprenait bien qu'ils devaient le craindre.
D'ailleurs, il savait aussi que les hommes de deux hordes se haïssent naturellement plus que le rhinocéros ne hait le mammouth. Sa grande poitrine s'emplissait de colère; il provoqua les ennemis, il s'avança vers les buissons en grondant. De minces sagaies sifflèrent, dont aucune ne vint jusqu'à lui. Et il poussa un rire farouche:
—Les bras des Nains Rouges sont faibles!… Ce sont des bras d'enfants!… A chaque coup, Naoh en abattra un de sa massue ou de sa hache…
Une tête s'aperçut parmi des vignes sauvages. Elle se confondait avec la teinte des feuilles rougies par l'automne. Mais Naoh avait vu briller les yeux. Une fois encore, il voulut montrer sa force sans employer la sagaie: la pierre qu'il lança fit frémir le feuillage, un cri aigu s'éleva.
—Voilà! C'est la force de Naoh… Avec la sagaie aiguë, il aurait terrassé le Nain Rouge.
Alors seulement, il battit en retraite au milieu des glapissements de l'ennemi. Il préféra aller jusqu'au bout de l'arête: il y avait place pour plusieurs hommes et les Nains Rouges devraient attaquer sur une ligne étroite. Du côté de l'eau, à cause des plantes perfides, aucun radeau ne pourrait se faire jour, aucun homme n'oserait se risquer à la nage.
On ne pouvait davantage atteindre un îlot escarpé, qui se dressait à soixante coudées de la levée granitique.
Ayant accumulé des roseaux flétris pour le feu du soir, les Oulhamr n'eurent plus qu'à attendre. De toutes leurs attentes, ce fut la plus terrible. Lorsqu'ils guettaient l'Ours Gris, ils espéraient, par quelques coups bien portés, anéantir la bête. Lorsqu'ils étaient emprisonnés parmi les pierres basaltiques, ils n'ignoraient pas que le Lion-Tigre devait s'éloigner pour chercher la proie. Jamais ils n'avaient été cernés par les Dévoreurs d'Hommes…
A présent, la horde qui les assiège a la ruse et le nombre, il est impossible de l'anéantir. Les jours suivront les jours sans qu'elle cesse de veiller devant le marécage, et, si elle ose faire une attaque, comment trois hommes lui résisteraient-ils?
Ainsi, Naoh se trouve pris par la force de ses semblables; et pourtant, ces semblables sont parmi les plus faibles: aucun d'entre eux ne saurait étrangler un loup; jamais leurs sagaies légères ne pénétreraient jusqu'au cœur du lion comme les flèches des Oulhamr; leurs épieux demeureraient impuissants devant l'aurochs, mais ils peuvent atteindre le cœur d'un homme…
Le Fils du Léopard hait la puissance de sa race. Il la sent plus implacable, plus venimeuse, plus destructive que la puissance des félins, des serpents et des loups. Et, se souvenant de la bonté des mammouths, sa poitrine se soulève, un soupir caverneux la déchire, il tourne vers eux cette adoration qui germe au fond de son âme et qui, aussi forte que l'adoration du Feu, est plus tendre et plus douce…
Cependant, le Soleil et l'Eau mêlent leurs vies brillantes. L'Eau est immense, on ne voit pas sa fin, et le Soleil n'est qu'un feu grand comme la feuille du nymphéa. Mais la lumière du Soleil est plus grande que l'Eau même: elle s'étale sur le marécage, elle remplit tout le ciel qui lui-même domine l'étendue de la terre. Dans sa fièvre, Naoh, sans cesser de songer aux Nains Rouges, au combat, aux embuscades et à la délivrance, s'étonne de la lumière si vaste venue d'un feu si petit. Un poids terrible enveloppe ses épaules; son cœur saute comme une panthère, il l'entend battre contre ses os…
Quelquefois, le Nomade se dresse et lève sa massue; la guerre le remplit tout entier, ses bras s'impatientent de ne pas frapper ceux qui insultent à sa force. Mais la prudence et la ruse reviennent, sans lesquelles aucun homme ne persisterait une saison: sa mort serait trop belle pour l'ennemi s'il allait la chercher lui-même; il faut qu'il fatigue les Nains Rouges, qu'il les effraye, qu'il en tue beaucoup. D'ailleurs, il ne veut pas mourir, il veut revoir Gammla. Et, quoiqu'il ne sache pas comment il décevra la horde, sa vie forte garde l'espoir, ne sent pas qu'elle puisse disparaître; elle s'étend aussi loin que les eaux et que la lumière.
D'abord les Nains Rouges n'avaient point paru, par crainte d'une embûche ou parce qu'ils attendaient une imprudence des Oulhamr. Ils se montrèrent vers le déclin du jour. On les voyait jaillir de leurs retraites et s'avancer jusqu'à l'entrée de l'arête granitique, avec un singulier mélange de glissements et de sauts, puis, arrêtés, ils considéraient le marécage. L'un ou l'autre poussait un cri, mais les chefs gardaient le silence, attentifs. Au crépuscule, les corps rouges grouillèrent; on eût dit, dans la lueur cendreuse, d'étranges chacals dressés sur leurs pattes de derrière. La nuit vint. Le feu des Oulhamr étendit sur les eaux une clarté sanglante. Derrière les buissons, les feux des assiégeants cuivraient les ténèbres. Des silhouettes de veilleurs se profilaient et disparaissaient. Malgré des simulacres d'attaque, les agresseurs se tinrent hors de portée.
Le jour suivant fut d'une longueur insupportable. Maintenant les Nains Rouges circulaient sans cesse, tantôt par petits groupes, tantôt en masse. Leurs mâchoires élargies exprimaient une opiniâtreté invincible. On sentait qu'ils poursuivraient sans relâche la mort des étrangers; c'était un instinct développé en eux depuis des centaines de générations, et sans lequel ils eussent succombé devant des races d'hommes plus fortes mais moins solidaires.
Durant la seconde nuit, ils n'esquissèrent aucune attaque: ils gardaient un silence profond et ne se montraient point. Leurs feux mêmes, soit qu'ils ne les eussent pas allumés, soit qu'ils les eussent transportés au loin, demeuraient invisibles. Vers l'aube il y eut une rumeur brusque, et l'on eût dit que des buissons s'avançaient ainsi que des êtres. Quand le jour pointa, Naoh vit qu'un amas de branchages obstruait l'abord de la chaussée granitique: les Nains Rouges poussèrent des clameurs guerrières. Et le nomade comprit qu'ils allaient avancer cet abri. Ainsi pourraient-ils lancer leurs sagaies sans se découvrir, ou jaillir brusquement, en grand nombre, pour une attaque décisive.
La situation des Oulhamr s'aggravait par elle-même. Leur provision épuisée, ils avaient eu recours aux poissons du marécage. Le lieu n'était pas favorable. Ils capturaient difficilement quelque anguille ou quelque brême; et malgré qu'ils y joignissent des batraciens, leurs grands corps et leur jeunesse souffraient de pénurie. Nam et Gaw, à peine adultes et faits pour croître encore, s'épuisaient. Le troisième soir, assis devant le feu, Naoh fut pris d'une immense inquiétude. Il avait fortifié l'abri, mais il savait que, dans peu de jours, si la proie demeurait aussi rare, ses compagnons seraient plus faibles que des Nains Rouges, et lui-même ne lancerait-il pas moins bien la sagaie? Sa massue s'abattrait-elle aussi meurtrière?
L'instinct lui conseillait de fuir à la faveur des ténèbres. Mais il fallait surprendre les Nains Rouges et forcer le passage: c'était probablement impossible…
Il jeta un regard vers l'Ouest. Le croissant avait pris de l'éclat et ses cornes s'émoussaient; il descendait à côté d'une grande étoile bleue qui tremblotait dans l'air humide. Les batraciens s'appelaient de leurs voix vieilles et tristes, une chauve-souris vacillait parmi des noctuelles, un grand-duc passa sur ses ailes pâles, on voyait luire brusquement les écailles d'un reptile. C'était un de ces soirs familiers à la Horde, quand elle campait près des eaux, sous un ciel clair. Les images anciennes remplirent la tête de Naoh, avec un bourdonnement. Une scène se détacha parmi les autres, qui l'amollissait comme un enfant. La Horde campait auprès de ses feux; le vieux Goûn laissait couler ses souvenirs qui enseignaient les hommes; une odeur de chair rôtie flottait avec la brise, et l'on apercevait, derrière une jungle de roseaux, la longue lueur du marécage dans le clair de lune.
Trois filles se levèrent parmi les femmes. Elles rôdaient autour des feux; elles dépensaient l'ardeur de leur vie qu'un jour de lassitude n'avait pu assoupir; elles passèrent devant Naoh, avec leur rire étrange et la folie de leur jeunesse. Le vent se leva brusquement, une chevelure frappa le jeune Oulhamr au visage, la chevelure de Gammla, et dans l'instinct sourd, ce fut un choc. Si loin de la tribu, parmi les embûches des hommes et la rudesse du monde, cette image était la chose profonde de la vie. Elle courbait Naoh vers la rive, elle faisait jaillir de sa poitrine un souffle rauque… Elle s'effaça. Il secoua la tête, il recommença de songer à son sauvetage. Une fièvre le prit, il se dressa et tourna le Feu; il marcha dans la direction des Nains Rouges.
Ses dents grincèrent: l'abri de branches s'était encore rapproché; peut-être, la nuit suivante, l'ennemi pourrait-il commencer l'attaque.
Soudain, un cri aigu perça l'étendue, une forme émergea de l'eau, d'abord confuse; puis Naoh reconnut un homme. Il se traînait; du sang coulait d'une de ses cuisses. Il était d'étrange stature, presque sans épaules, la tête très étroite. Il sembla d'abord que les Nains Rouges ne l'eussent pas aperçu, puis une clameur s'éleva, les sagaies et les pieux sifflèrent. Alors, des impressions tremblèrent dans Naoh et le soulevèrent. Il oublia que cet homme devait être un ennemi; il ne sentit que le déchaînement de sa fureur contre les Nains Rouges et il courut vers le blessé comme il aurait couru vers Nam et Gaw. Une sagaie le frappa à l'épaule sans l'arrêter. Il poussa son cri de guerre, il se précipita sur le blessé, l'enleva d'un seul geste et battit en retraite. Une pierre lui choqua le crâne, une seconde sagaie lui écorcha l'omoplate… Déjà il était hors de portée… et, ce soir-là, les Nains Rouges n'osèrent pas encore risquer la grande lutte.
III
LA NUIT SUR LE MARÉCAGE
Quand le Fils du Léopard eut tourné le Feu, il déposa l'homme sur les herbes sèches et le considéra avec surprise et méfiance. C'était un être extraordinairement différent des Oulhamr, des Kzamms et des Nains Rouges. Le crâne, excessivement long et très mince, produisait un poil chétif, très espacé; les yeux, plus hauts que larges, obscurs, ternes, tristes, semblaient sans regard; les joues se creusaient sur de faibles mâchoires dont l'inférieure se dérobait ainsi que la mâchoire des rats; mais ce qui surprenait surtout le chef, c'était ce corps cylindrique, où l'on ne discernait guère d'épaules, en sorte que les bras semblaient jaillir comme des pattes de crocodile. La peau se montrait sèche et rude, comme couverte d'écailles, et faisait de grands replis. Le Fils du Léopard songeait à la fois au serpent et au lézard.
Depuis que Naoh l'avait déposé sur les herbes sèches, l'homme ne bougeait pas. Parfois ses paupières se soulevaient lentement, son œil obscur se dirigeait sur les Nomades. Il respirait avec bruit, d'une manière rauque, qui était peut-être plaintive. Il inspirait à Nam et à Gaw une vive répugnance; ils l'eussent volontiers jeté à l'eau. Naoh s'intéressait à lui, parce qu'il l'avait sauvé des ennemis, et, beaucoup plus curieux que ses compagnons, il se demandait d'où l'autre venait, comment il se trouvait dans le marécage, comment il avait reçu sa blessure, si c'était un homme ou un mélange de l'homme et des bêtes qui rampent. Il essaya de lui parler par gestes, de lui persuader qu'il ne le tuerait point. Puis il lui montra l'abri des Nains Rouges, en faisant signe que c'était d'eux que viendrait la mort.
L'homme, tournant son visage vers le chef, poussa un cri sourd et très guttural. Naoh crut qu'il avait compris.
Le croissant touchait au bout du firmament, la grande étoile bleue avait disparu. L'homme, à demi redressé, appliquait des herbes sur sa blessure; on voyait parfois une faible scintillation dans son œil opaque.
Lorsque la lune sombra, les étoiles allongèrent leurs scintillations sur les ondes et l'on entendit travailler les Nains Rouges. Ils travaillèrent toute la nuit, les uns chargés de branchages, les autres avançant le retranchement. Plusieurs fois, Naoh se leva pour combattre. Mais il percevait le nombre des ennemis, leur vigilance et leurs embûches; il comprenait que chaque mouvement des Oulhamr serait dénoncé; et il se résigna, comptant sur les hasards de la lutte.
Une nouvelle nuit passa. Au matin, les Nains Rouges lancèrent quelques sagaies qui vinrent s'abattre près du retranchement. Ils crièrent leur joie et leur triomphe.
C'était le dernier jour. Au soir, les Nains achèveraient d'avancer leurs abris; l'attaque se produirait avant le coucher de la lune… Et les Oulhamr scrutaient l'eau verdâtre avec colère et détresse, tandis que la faim rongeait leurs ventres.
Dans la lueur du matin, le blessé semblait plus étrange. Ses yeux étaient pareils à du jade, son long corps cylindrique se tordait aussi facilement qu'un ver, sa main sèche et molle se recourbait bizarrement en arrière…
Soudain, il saisit un harpon et le darda sur une feuille de nénuphar; l'eau bouillonna, on aperçut une forme cuivrée et l'homme, retirant vivement l'arme, amena une carpe colossale. Nam et Gaw poussèrent un cri de joie: la bête suffirait au repas de plusieurs hommes. Ils ne regrettèrent plus que le chef eût sauvé la vie de cette créature inquiétante.
Ils le regrettèrent moins encore quand il eut capturé d'autres poissons, car il avait un instinct de pêche extraordinaire. L'énergie renaquit dans les poitrines: voyant qu'une fois de plus l'action du chef avait été bienfaisante, Nam et Gaw s'exaltèrent. Parce que la chaleur courait dans leur chair, ils ne crurent plus qu'ils allaient mourir: Naoh saurait tendre un piège aux Nains Rouges, les faire périr en grand nombre et les épouvanter.
Le Fils du Léopard ne partageait pas cette espérance. Il ne découvrait aucun moyen d'échapper à la férocité des Nains Rouges. Plus il réfléchissait, mieux se révélait l'inutilité des ruses. A force de les repasser dans son imagination, elles s'usaient en quelque sorte. Il finissait par ne plus compter que sur la rudesse de son bras et sur cette chance en laquelle les hommes et les animaux que de grands périls n'ont pu atteindre mettent leur confiance.
Le soleil était presque au bas du firmament, lorsque l'ouest s'emplit d'une nuée tremblotante, qui se disjoignait continuellement, et où les Oulhamr reconnurent une étrange migration d'oiseaux. Avec un bruit de vent et d'onde, les bandes rauques des corbeaux précédaient les grues aux pattes flottantes, les canards dardant leurs têtes versicolores, les oies aux outres pesantes, les étourneaux lancés comme des cailloux noirs. Pêle-mêle, affluaient des grives, des pies, des mésanges, des sansonnets, des outardes, des hérons, des engoulevents, des pluviers et des bécasses.
Sans doute là-bas, derrière l'horizon, quelque rude catastrophe les avait épouvantés et chassés vers des terres nouvelles.
Au crépuscule, les bêtes velues suivirent. Les élaphes galopaient éperdument, avec les chevaux vertigineux, les mégacéros ronflants, les saïgas aux pattes fines; des hordes de loups et de chiens passaient en cyclone; un grand lion jaune et sa lionne faisaient des bonds de quinze coudées devant un clan de chacals. Beaucoup firent halte auprès du marécage et s'abreuvèrent.
Alors, la guerre éternelle, suspendue par la panique, se ralluma: un léopard bondit sur la croupe d'un cheval et se mit à lui ronger la gorge; des loups fondirent sur une horde de saïgas; un aigle emportait un héron dans les nuées; le lion, avec un long rugissement, épiait les proies fugitives. On vit surgir une bête basse sur pattes, presque aussi massive que le mammouth et dont la peau formait une écorce profonde et ridée comme celle des vieux chênes. Peut-être le lion ne la connaissait-il pas, car il poussa un second rugissement, avec la menace de sa tête formidable, de ses crocs de granit et de sa crinière hérissée. Le rhinocéros, agacé par ce bruit de foudre, leva un mufle cornu et fonça furieusement sur le félin. Ce ne fut pas même une lutte. Le haut corps roux culbuta, roula sur lui-même, tandis que la masse rugueuse continuait sa course aveugle, ayant vaincu sans presque s'en apercevoir. Une plainte caverneuse, de douleur et de rage, jaillissait des flancs du lion. La stupeur d'avoir senti sa force aussi vaine que celle d'un chacal appesantissait son crâne obscur.
Naoh avait fiévreusement espéré que l'invasion des bêtes chasserait les Nains Rouges. Son attente fut déçue. L'exode ne fit qu'effleurer l'aire où campaient les assiégeants et, lorsque la nuit refoula les cendres du crépuscule, des feux s'allumèrent sur la plaine, des rires féroces s'entendirent. Puis le site redevint silencieux. A peine si quelque courlis inquiet battait des ailes, si des étourneaux bruissaient dans les oseraies ou si la nage d'un saurien agitait les nymphéas. Pourtant, des créatures singulières parurent au ras de l'eau et se dirigèrent vers l'îlot voisin de l'arête granitique. On distinguait leur passage aux remous des eaux et à l'émergence de têtes rondes, couvertes d'algues… Il y en avait cinq ou six; Naoh et l'Homme-sans-Épaules les observaient avec méfiance. Enfin, elles abordèrent dans l'îlot, se mirent sur une saillie rocheuse, puis leurs voix s'élevèrent, sarcastiques et farouches; Naoh, avec stupeur, reconnut des hommes; s'il en avait douté, les clameurs qui répondirent au long de la rive auraient dissipé son incertitude… Il sentait avec rage que les Nains Rouges, profitant de l'immigration des bêtes, venaient de vaincre sa vigilance… Mais comment s'étaient-ils frayé un passage?
Il y rêvait, farouche, lorsqu'il vit l'Homme-sans-Épaules tracer de la main, avec persistance, une direction qui partait de la rive et aboutissait à l'îlot. Puis il montrait l'arête granitique. Le Fils du Léopard devina qu'il devait y avoir une deuxième arête qui atteignait presque la surface du marécage. Maintenant, l'ennemi était là, sur son flanc, plein de pièges… et il fallait s'étendre derrière les saillies pour éviter ses pierres et ses sagaies!
Le silence a ressaisi le marécage; Naoh continue à veiller sous les constellations tremblotantes.
Le buisson des Nains Rouges s'avance lentement: avant la moitié de la nuit, il touchera presque le feu des nomades et l'attaque se produira. Elle sera difficile. Les Nains Rouges devront franchir les flammes qui occupent toute la largeur de l'arête et se prolongent pendant plusieurs coudées.
Comme Naoh, tout son instinct tendu, pense à ces choses, une pierre partie de l'îlot roule sur le bûcher. Le Feu siffle, une petite vapeur s'élève, et voilà qu'un deuxième projectile passe et retombe. Le cœur figé, Naoh comprend la tactique de l'ennemi. A l'aide de cailloux, enveloppés d'herbe humide, il va tenter d'éteindre le Feu ou de l'amortir suffisamment, afin de faciliter le passage aux assaillants… Que faire? Pour qu'on pût atteindre ceux qui occupent l'îlot, non seulement il faudrait qu'ils se découvrissent, mais les Oulhamr eux-mêmes devraient s'exposer à leurs coups.
Tandis que le Fils du Léopard et ses compagnons s'agitaient furieusement, les pierres se succédaient, une vapeur continue fusait parmi les flammes, le buisson des Nains Rouges s'avançait sans relâche: les nomades et l'Homme-sans-Épaules frémissaient de la fièvre des bêtes traquées.
Bientôt toute une partie du feu commença de s'éteindre.
—Nam et Gaw sont-ils prêts? demanda le chef.
Et sans attendre leur réponse, il poussa son cri de guerre. C'était une clameur de rage et de détresse, où les jeunes hommes ne retrouvaient pas la rude confiance du chef. Résignés, ils attendaient le signal suprême. Mais une hésitation parut saisir Naoh. Ses yeux palpitèrent, puis un rire strident jaillit de sa poitrine et l'espoir dilata son visage; il mugit:
—Voilà quatre jours que le bois des Nains Rouges sèche au soleil!
Se jetant sur le sol, il rampa vers le bûcher, saisit un tison et le lança de toutes ses forces contre le buisson. Déjà l'Homme-sans-Épaules, Nam et Gaw l'avaient rejoint, et tous quatre jetaient éperdûment des brandons.
Surpris de cette manœuvre singulière, l'ennemi avait, au hasard, dardé quelques sagaies. Quand enfin il comprit, les feuilles sèches et les ramilles brûlaient par centaines; une flamme énorme grondait autour du buisson et commençait à le pénétrer; pour la seconde fois, Naoh poussait un cri de guerre, un cri de carnage et d'espérance, qui gonflait le cœur de ses compagnons:
—Les Oulhamr ont vaincu les Dévoreurs d'Hommes! Comment n'abattraient-ils pas les petits chacals rouges?
Le feu continuait à dévorer le buisson, une longue lueur écarlate s'étendait sur le marécage, attirait les poissons, les sauriens et les insectes; les oiseaux élevaient parmi les roseaux un grand claquement d'ailes et les loups mêlaient leurs hurlées aux ricanements des hyènes.
Tout à coup, l'Homme-sans-Épaules se dressa avec un mugissement. Ses yeux plans phosphoraient, son bras tendu montrait l'Occident.
Et Naoh, se tournant, aperçut, sur les collines lointaines, un feu semblable à la lune naissante.
IV
LE COMBAT PARMI LES SAULES
Au matin, les Nains Rouges se montrèrent fréquemment. La haine faisait claquer leurs épaisses mâchoires et briller leurs yeux triangulaires. Ils montraient de loin leurs sagaies et leurs épieux, ils faisaient mine de percer des ennemis, de les abattre, de leur rompre le crâne et de leur ouvrir le ventre. Et, ayant rassemblé un nouveau buisson, qu'ils arrosaient d'eau par intervalles, déjà ils le poussaient vers l'arête granitique.
Le soleil était presque au haut du firmament, lorsque l'Homme-sans-Épaules poussa une clameur aiguë. Il se leva, il agita les deux bras. Un cri semblable fendit l'espace et parut bondir sur le marécage. Alors, sur la rive, à grande distance, les nomades aperçurent un homme exactement pareil à celui qu'ils avaient recueilli. Il se dressait à la corne d'un champ de roseaux, il brandissait une arme inconnue. Les Nains Rouges aussi l'avaient aperçu: tout de suite un détachement se mit à sa poursuite… Déjà l'homme avait disparu derrière les roseaux. Naoh, secoué d'impressions retentissantes, confuses et impétueuses, continuait à scruter l'étendue. Pendant quelque temps, on vit courir les Nains Rouges sur la plaine; puis l'immobilité et le silence retombèrent. A la longue, deux des poursuivants reparurent, bientôt un autre groupe de Nains Rouges se mit en route. Naoh pressentit une aventure considérable. Le blessé la pressentait aussi, et moins obscurément. Malgré la plaie de sa cuisse, il était debout; ses yeux opaques s'éclairaient de lueurs dansantes, il poussait par intervalles une rauque exclamation de bête lacustre.
Mystérieux, les événements se multiplièrent. Quatre fois encore, des Nains Rouges longèrent le marécage, et disparurent. Enfin, parmi des saules et des palétuviers, on vit surgir une trentaine d'hommes et de femmes, aux têtes longues, aux torses ronds et singulièrement étroits, pendant que, de trois côtés, se décelaient des Nains Rouges. Un combat avait commencé.
Cernés, les Hommes-sans-Épaules lançaient des sagaies, non pas directement, mais à l'aide d'un objet que les Oulhamr n'avaient jamais vu et dont ils n'avaient aucune idée. C'était une baguette épaisse, de bois ou de corne, terminée par un crochet; et ce propulseur donnait aux sagaies une portée beaucoup plus grande que lorsqu'on les jetait à la main.
Dans ce premier moment, les Nains Rouges eurent le dessous: plusieurs gisaient sur le sol. Mais des secours arrivaient sans cesse. Les visages triangulaires surgissaient de toutes parts, même de l'abri opposé à Naoh et ses compagnons. Une fureur frénétique les agitait. Ils couraient droit à la mêlée, avec de longs hurlements; toute la prudence qu'ils avaient montrée devant les Oulhamr avait disparu, peut-être parce que les Hommes-sans-Épaules leur étaient connus et qu'ils ne craignaient pas le corps à corps, peut-être aussi parce qu'une haine ancienne les surexcitait.
Naoh laissa se dégarnir les retranchements de l'ennemi. Sa résolution était prise depuis le commencement du combat. Il n'avait pas eu à y songer. Le tréfonds de son être le poussait et la rancune, le dégoût d'une longue inaction, l'impression surtout que le triomphe des Nains Rouges serait sa propre perte.
Il n'eut qu'une seule hésitation: fallait-il abandonner le Feu? Les cages entraveraient le combat; elles seraient sans doute rompues. D'ailleurs, après la victoire, les feux ne manqueraient point, et la mort suivrait la défaite.
Quand il crut le moment favorable, Naoh donna des ordres brusques et, à toute vitesse, hurlant le cri de guerre, les Oulhamr jaillirent de leur refuge. Quelques sagaies les effleurèrent; déjà ils franchissaient l'abri des antagonistes. Ce fut rapide et farouche. Il y avait là une douzaine de combattants, serrés les uns contre les autres, dardant leurs épieux. Naoh lança sa sagaie et son harpon, puis bondit en faisant tournoyer la massue. Trois Nains Rouges succombaient à l'instant où Nam et Gaw entraient dans la mêlée. Mais les épieux se détendaient avec vitesse: chacun des Oulhamr reçut une blessure, légère pourtant, car les coups étaient faiblement portés, et de trop loin. Les trois massues ripostèrent ensemble; et, voyant tomber de nouveaux guerriers, voyant aussi surgir l'homme sauvé par Naoh, les Nains valides s'enfuirent. Naoh en abattit deux encore, les autres réussirent à se glisser parmi les roseaux. Il ne s'attarda pas à les découvrir, impatient de joindre les Hommes-sans-Épaules.
Parmi les saules, le corps à corps avait commencé. Seuls quelques guerriers armés du propulseur avaient pu se réfugier dans une mare, d'où ils inquiétaient les Nains Rouges. Mais ceux-ci avaient l'avantage du nombre et de l'acharnement. Leur victoire semblait certaine: on ne pouvait la leur arracher que par une intervention foudroyante. Nam et Gaw le concevaient aussi bien que le chef et bondissaient à toute vitesse. Quand ils furent proches, douze Nains Rouges, dix Hommes et Femmes-sans-Épaules gisaient sur le sol.
La voix de Naoh s'éleva comme celle d'un lion, il tomba d'un bloc au milieu des adversaires. Toute sa chair n'était que fureur. L'énorme massue roula sur les crânes, sur les vertèbres et dans le creux des poitrines. Quoiqu'ils eussent redouté la force du colosse, les Nains Rouges ne l'avaient pas imaginée si formidable. Avant qu'ils se fussent ressaisis, Nam et Gaw se ruaient au combat, pendant que les Hommes-sans-Épaules, dégagés, lançaient des sagaies.
Le désordre régna. Une panique arracha quelques Nains Rouges du champ de guerre, mais, sur les cris du chef, tous se rallièrent en une seule masse, hérissée d'épieux. Et il y eut une sorte de trêve.
Un instinct, contraire à celui des Nains, éparpillait les Hommes-sans-Épaules. Comme ils maniaient préférablement l'arme de jet, ils trouvaient avantage à se dérober. Ils rôdaient à distance, d'une allure lente et triste.
De nouveau, les sagaies sifflèrent; ceux qui n'avaient plus de munitions ramassaient des pierres minces et les adaptaient à leurs propulseurs. Naoh, approuvant leur tactique, lança lui-même ses sagaies et son harpon, qu'il avait ramenés de sa première attaque, et, à son tour, se servit de pierres. Les Nains Rouges conçurent que leur défaite était certaine s'ils ne revenaient au corps à corps. Ils précipitèrent la charge. Elle rencontra le vide. Les Hommes-sans-Épaules avaient reflué sur les flancs, tandis que Naoh, Nam et Gaw, plus lestes, atteignaient des retardataires ou des blessés et les assommaient.
Si les alliés avaient été aussi véloces que les Oulhamr, le contact fût demeuré impossible, mais leurs longues enjambées étaient incertaines et lentes. Dès que les Nains Rouges se décidèrent à les poursuivre individuellement, l'avantage se déplaça. Le souffle du désastre passa: de toutes parts, les épieux s'enfonçaient aux entrailles des Hommes-sans-Épaules. Alors, Naoh jeta un long regard sur la mêlée. Il vit celui dont la voix guidait les Nains Rouges, un homme trapu, au poil semé de neige, aux dents énormes. Il fallait l'atteindre; quinze poitrines l'enveloppaient… Un courage plus fort que la mort souleva la grande stature du Nomade. Avec un grondement d'aurochs, il prit sa course. Tout croulait sous la massue. Mais, près du vieux chef, les épieux se hérissèrent; ils fermaient la route, ils frappaient aux flancs du colosse. Il réussit à les abattre. D'autres Nains accoururent. Alors, appelant ses compagnons, d'un effort suprême, il renversa la barrière de torses et d'armes, il écrasa comme une noix la tête épaisse du chef…
Au même instant, Nam et Gaw bondissaient à son aide…
Ce fut la panique. Les Nains Rouges connurent qu'une énergie néfaste était sur eux, et, de même qu'ils eussent combattu jusqu'au dernier à la voix du chef, ils se sentirent abandonnés quand cette voix se fut tue. Pêle-mêle, ils fuyaient, sans un regard en arrière, vers les terres natales, vers leurs lacs et leurs rivières, vers les Hordes d'où ils tiraient leur courage et où ils allaient le ressaisir.
V
LES HOMMES QUI MEURENT
Trente hommes et dix femmes gisaient sur la terre. La plupart n'étaient pas morts. Le sang coulait à grandes ondes; des membres étaient rompus et des crânes crevassés; des ventres montraient leurs entrailles. Quelques blessés s'éteindraient avant la nuit; d'autres pouvaient vivre plusieurs journées, beaucoup étaient guérissables. Mais les Nains Rouges devaient subir la loi des hommes. Naoh lui-même, qui avait souvent enfreint cette loi, la reconnut nécessaire avec ces ennemis impitoyables.
Il laissa ses compagnons et les Hommes-sans-Épaules percer les cœurs, fendre ou détacher les têtes. Le massacre fut prompt: Nam et Gaw se hâtaient, les autres agissaient selon des méthodes millénaires et presque sans férocité.
Puis il y eut une pause de torpeur et de silence. Les Hommes-sans-Épaules pansaient leurs blessés. Ils le faisaient d'une manière plus minutieuse et plus sûre que les Oulhamr. Naoh avait l'impression qu'ils connaissaient plus de choses que ceux de sa tribu, mais que leur vie était chétive. Leurs gestes étaient flexibles et tardifs; ils se mettaient deux et même trois pour soulever un blessé; parfois, pris d'une torpeur étrange, ils demeuraient les yeux fixes, les bras suspendus comme des branches mortes.
Peut-être les femmes se montraient-elles moins lentes. Elles semblaient aussi plus adroites et déployaient plus de ressources. Même, après quelque temps, Naoh s'aperçut que l'une d'entre elles commandait à la tribu. Cependant, elles avaient les mêmes yeux obscurs, le même visage triste que leurs mâles, et leur chevelure était pauvre, plantée par touffes, avec des îlots de peau squameuse. Le fils du Léopard songea aux chevelures abondantes des femmes de sa race, à l'herbe magnifique qui étincelait sur la tête de Gammla… Quelques-unes vinrent, avec deux hommes, considérer les blessures des Oulhamr. Une douceur tranquille émanait de leurs mouvements. Elles nettoyaient le sang avec des feuilles aromatiques, elles couvraient les plaies d'herbes écrasées que maintenaient des liens de jonc.
Ce pansement fut le signe définitif de l'alliance. Naoh songea que les Hommes-sans-Épaules étaient bien moins rudes que ses frères, que les Dévoreurs d'Hommes et que les Nains Rouges. Et son instinct ne le trompait pas plus qu'il ne le trompait sur leur faiblesse.
Leurs ancêtres avaient taillé la pierre et le bois avant les autres hommes. Pendant des millénaires, les Wah occupèrent des plaines et des forêts nombreuses. Ils furent les plus forts. Leurs armes faisaient des blessures profondes, ils connaissaient les secrets du feu, et dans le choc avec les faibles hordes errantes ou les familles solitaires, ils prenaient facilement l'avantage. Alors, leur structure était puissante, leurs muscles rudes et infatigables; ils se servaient d'un langage moins imparfait que celui de leurs semblables. Et leurs générations s'accroissaient incomparablement sur la face du monde. Puis, sans qu'ils eussent subi d'autres cataclysmes que les autres hommes, leur croissance s'arrêta. Ils ne s'en étaient pas plus aperçus qu'ils n'avaient dû s'apercevoir de leur déchéance.
Les milieux qui avaient favorisé leur développement le contrarièrent. Leurs corps devinrent plus étroits et plus lents; leur langage cessa de s'enrichir, puis il s'appauvrit; leurs ruses se firent plus grossières et moins nombreuses; ils ne maniaient ni avec la même vigueur ni avec la même adresse leurs armes moins bien construites. Mais le signe le plus sûr de leur décadence fut le ralentissement continu de leur pensée et de leurs gestes. Vite las, ils mangeaient peu et dormaient beaucoup: en hiver, il leur arrivait de s'engourdir comme les ours.
De génération en génération décroissait leur faculté de se reproduire. Les femmes concevaient péniblement un ou deux enfants, dont la croissance était difficile. Un grand nombre d'entre elles demeuraient stériles. Toutefois elles manifestaient une vitalité supérieure à celle des mâles, plus d'endurance aussi, et leurs muscles avaient subi une moindre atteinte. Peu à peu, leurs actes devinrent identiques à ceux des guerriers: elles chassaient, pêchaient, taillaient les armes et les outils, combattaient pour la famille ou la horde. En somme, la différence des sexes s'abolissait presque.
Et la race entière se trouva rejetée lentement vers le Sud-Ouest par des concurrents plus rudes, plus actifs, plus prolifiques.
Les Nains Rouges en avaient anéanti des hordes nombreuses; les Dévoreurs d'Hommes les avaient massacrés sans lassitude. Ils rôdaient comme dans un rêve, avec les vestiges d'une industrie plus fine que celle des rivaux, avec les restes d'une intelligence moins sommaire. Ils s'étaient adaptés aux terres où les fleuves débordent, où s'accumulent les tourbières et les marécages, parmi les grands lacs et aussi dans quelques pays souterrains.
Dans les vastes cavernes creusées par les eaux, reliées par des pertuis sinueux, ils retrouvaient admirablement leur route et savaient se creuser des issues. Quoiqu'ils n'eussent aucune idée précise sur leur décadence, ils se connaissaient lents, faibles, vite recrus de fatigue, et rusaient pour éviter la lutte. Ils se terraient avec une habileté qui eût déconcerté le flair des chiens et des loups, à plus forte raison le flair grossier des hommes. Aucune bête n'effaçait mieux ses traces.
Ces êtres timides, sur un seul point, montraient de l'imprudence et de la témérité: ils risquaient tout pour délivrer un des leurs pris, cerné ou tombé au piège. Cette solidarité, comparable à celle des pécaris, et qui jadis avait immensément accru leur puissance, les conduisait parfois à de sinistres aventures. C'est elle qui les avait entraînés au secours de l'homme recueilli par Naoh. Comme les Nains veillaient, comme il avait fallu parcourir des terres arides, les Wah s'étaient laissé découvrir et même surprendre. Sans l'intervention de Naoh, ils eussent succombé dans la lutte; de même, leur présence avait sauvé les trois Oulhamr.
Cependant, le Fils du Léopard, après le pansement, retourna vers l'arête granitique pour reprendre les cages. Il les retrouva intactes; leurs petits foyers rougeoyaient encore. En les revoyant, la victoire lui parut plus complète et plus douce. Ce n'est pas qu'il craignît l'absence du Feu; les Hommes-sans-Épaules lui en donneraient sûrement. Mais une superstition obscure le guidait; il tenait à ces petites flammes de la conquête; l'avenir aurait paru menaçant si elles étaient toutes trois mortes. Il les ramena glorieusement auprès des Wah.
Ils l'observaient avec curiosité et une femme, qui conduisait la horde, hocha la tête. Le grand Nomade montra, par des gestes, que les siens avaient vu mourir le feu et qu'il avait su le reconquérir. Personne ne paraissant le comprendre, Naoh se demanda s'ils n'étaient pas de ces races misérables qui ne savent pas se chauffer pendant les jours froids, éloigner la nuit ni cuire les aliments. Le vieux Goûn disait qu'il existait de telles hordes, inférieures aux loups, qui dépassent l'homme par la finesse de l'ouïe et la perfection du flair. Naoh, pris de pitié, allait leur montrer comment on fait croître la flamme, lorsqu'il aperçut, parmi des saules, une femme qui frappait l'une contre l'autre deux pierres. Des étincelles jaillissaient, presque continues, puis un petit point rouge dansa le long d'une herbe très fine et très sèche; d'autres brins flambèrent, que la femme entretenait doucement de son souffle: le Feu se mit à dévorer des feuilles et des ramilles.
Le Fils du Léopard demeurait immobile. Et il songea, pris d'un grand saisissement:
«Les Hommes-sans-Épaules cachent le feu dans des pierres!»
S'approchant de la femme, il cherchait à l'examiner. Elle eut un geste instinctif de méfiance. Puis, se souvenant que cet homme les avait sauvés, elle lui tendit les pierres. Il les examina avidement et n'y pouvant découvrir aucune fissure, sa surprise fut plus grande. Alors, il les tâta: elles étaient froides. Il se demandait avec inquiétude:
«Comment le feu est-il entré dans ces pierres… et comment ne les a-t-il pas chauffées?»
Il rendit les pierres avec cette crainte et cette méfiance que les choses mystérieuses inspirent aux hommes.
VI
PAR LE PAYS DES EAUX
Les Wah et les Oulhamr traversaient le Pays des Eaux. Elles se répandaient en nappes croupissantes, pleines d'algues, de nymphéas, de nénuphars, de sagittaires, de lysimaques, de lentilles, de joncs et de roseaux; elles formaient de troublantes et terribles tourbières; elles se suivaient en lacs, en rivières, en réseaux entrecoupés par la pierre, le sable ou l'argile; elles jaillissaient du sol ou se plaignaient sur la pente des collines, et quelquefois, bues par les fissures, elles se perdaient au fond de contrées souterraines. Les Wah savaient maintenant que Naoh voulait suivre une route entre le Nord et l'Occident. Ils lui abrégeaient le voyage, ils voulaient le guider jusqu'à ce qu'il fût au bout des terres humides. Leurs ressources semblaient innombrables. Tantôt ils découvraient des passages qu'aucune autre espèce d'hommes n'aurait soupçonnés; tantôt ils construisaient des radeaux, jetaient un tronc d'arbre en travers du gouffre, reliaient deux rives à l'aide de lianes. Ils nageaient avec habileté, quoique lentement, pourvu qu'il n'y eût pas certaines herbes dont ils avaient une crainte superstitieuse.
Leurs actes semblaient pleins d'incertitude; souvent ils agissaient comme des créatures qui luttent contre le sommeil ou qui sortent d'un rêve; et cependant ils ne se trompaient presque jamais.
Il y avait abondance de vivres. Les Wah connaissaient beaucoup de racines comestibles; surtout, ils excellaient à surprendre les poissons. Ils savaient les atteindre avec le harpon, les saisir à la main, les enchevêtrer d'herbes souples, les attirer la nuit avec des torches, orienter leurs bancs vers des criques. Par les soirs, quand le feu resplendissait sur un promontoire, dans une île ou sur un rivage, ils goûtaient un bonheur doux et taciturne. Ils aimaient s'asseoir en groupe, serrés les uns contre les autres, comme si leurs individualités affaiblies se retrempaient dans le sentiment de la race, tandis que les Oulhamr s'espaçaient, surtout Naoh qui, pendant de longs intervalles, se plaisait à la solitude. Souvent les Wah faisaient entendre une mélopée très monotone, qu'ils répétaient à l'infini, et qui célébrait des actes anciens, dont aucun n'avait le souvenir; elle devait se rapporter à des générations mortes depuis longtemps. Rien de tout cela n'intéressait le Fils du Léopard. Il en concevait du malaise et presque de la répugnance. Mais il observait, avec une curiosité véhémente, leurs gestes de chasse, de pêche, d'orientation, de travail, particulièrement la manière dont ils se servaient du propulseur et dont ils tiraient le feu des pierres.
Il s'initia vite au jeu du propulseur. Comme il inspirait aux alliés une sympathie croissante, ils ne lui cachèrent aucun secret. Il put manier leurs armes et leurs outils, apprendre comment ils les réparaient et, des propulseurs s'étant perdus, il en vit construire d'autres. D'ailleurs, la femme-guide lui en donna un, dont il se servit avec autant d'adresse et beaucoup plus de force que les Hommes-sans-Épaules.
Il s'attarda davantage à concevoir le mystère du feu. C'est qu'il continuait à le craindre. Il regardait de loin jaillir les étincelles; les questions qu'il se posait demeuraient obscures et pleines de contradictions. Cependant, à chaque fois, il se rassurait davantage. Puis le langage articulé et celui des gestes vinrent à son aide. Car il commençait à mieux comprendre les Wah: il avait appris le sens de dix ou douze mots et celui d'une trentaine de signes particuliers à la race. Il soupçonna d'abord que les Wah n'enfermaient pas le feu dans les pierres, mais qu'il y était naturellement renfermé. Il jaillissait avec le choc et se jetait sur les brins d'herbe séchés: comme il était alors très faible, il ne saisissait pas tout de suite sa proie. Naoh se rassura plus encore quand il vit tirer les étincelles de cailloux qui gisaient sur la terre. Dès qu'il fut certain que le secret se rapportait aux choses plus encore qu'au pouvoir des Wah, ses dernières méfiances se dissipèrent. Il apprit aussi qu'il fallait deux pierres de sorte différente: la pierre de silex et la marcassite. Et, ayant lui-même fait bondir les petites flammes, il essaya d'allumer un foyer. La force et la vitesse de ses mains aidèrent à son inexpérience: il produisait beaucoup de feu. Mais pendant bien des haltes, il ne put réussir à faire brûler la plus faible feuille de gramen.
Un jour la horde s'arrêta avant le crépuscule. C'était à la pointe d'un lac aux eaux vertes, sur une terre sableuse, par un temps extraordinairement sec. On voyait dans le firmament un vol de grues; des sarcelles fuyaient parmi les roseaux; au loin rugissait un lion. Les Wah allumèrent deux grands feux; Naoh, s'étant procuré des brindilles très minces et presque carbonisées, frappait ses pierres l'une contre l'autre. Il travaillait avec une passion violente. Puis des doutes le prirent; il se dit que les Wah cachaient encore un secret. Près de s'arrêter, il donna quelques coups si terribles qu'une des pierres éclata. Sa poitrine s'enfla, ses bras se raidirent: une lueur persistait sur une des brindilles. Alors, soufflant avec prudence, il fit grandir la flamme: elle dévora sa faible proie, elle saisit les autres herbes…
Et Naoh, immobile, tout haletant, les yeux terribles, connut une joie plus forte encore que lorsqu'il avait vaincu la tigresse, pris le feu aux Kzamms, fait alliance avec le grand Mammouth et abattu le chef des Nains Rouges. Car il sentait qu'il venait de conquérir sur les choses une puissance que n'avait possédée aucun de ses ancêtres et que personne ne pourrait plus tuer le feu chez les hommes de sa race.
VII
LES HOMMES-AU-POIL-BLEU
Les vallées s'abaissèrent encore; on traversa des pays où l'automne était presque aussi tiède que l'été. Puis il parut une forêt redoutable et profonde. Une muraille de lianes, d'épines, d'arbustes la fermait, où les Wah creusèrent un passage à l'aide de leurs poignards de silex et d'agate. La femme-guide fit connaître à Naoh que les Wah n'accompagneraient plus les Oulhamr lorsque reparaîtrait l'air libre, car, au-delà, ils ignoraient la terre. Ils savaient seulement qu'il y avait une plaine, puis une montagne coupée en deux par un large défilé. La femme-chef croyait que ni la plaine ni la montagne ne contenaient des hommes; mais la forêt en nourrissait quelques hordes. Elle les dépeignit puissants par la poitrine et par les bras, elle fit comprendre qu'ils n'allumaient pas de feu, ne se servaient pas du langage articulé, ne pratiquaient pas la guerre ni la chasse. Ils étaient terribles lorsqu'on les attaquait, qu'on leur barrait le passage ou qu'ils démêlaient un acte hostile.
Après un matin d'efforts, la forêt devint moins farouche. Les griffes et les dents des plantes décrurent; des routes tracées par les bêtes s'ouvrirent parmi les arbres millénaires; la pénombre verte s'éclaircit; mais la multitude des oiseaux continuait à remplir le pays d'arbres, on percevait la présence des fauves, des reptiles, des insectes et une palpitation intarissable, une lutte immense, patiente, sournoise, où la chair des plantes et des bêtes ne cessait de succomber et de croître…
Un jour, la femme-chef montra les sous-bois d'un air énigmatique. Parmi les feuilles d'un figuier, un corps bleuâtre venait d'apparaître et Naoh reconnut un homme. Se souvenant des Nains Rouges, il trembla de haine et d'anxiété. Le corps disparut. Il se fit un grand silence. Les Wah, avertis, arrêtèrent leur marche et se rapprochèrent davantage les uns des autres.
Alors, le plus vieil homme de la horde parla.
Il dit la force des Hommes-au-Poil-Bleu et leur colère effroyable; il assura que par-dessus toutes choses, il ne fallait pas prendre la même route qu'eux ni passer au travers de leur campement; il ajouta qu'ils détestaient les clameurs et les gestes:
—Les pères de nos pères, conclut-il, ont vécu sans guerre dans leur voisinage. Ils leur cédaient le chemin dans la forêt. Et les Hommes-au-Poil-Bleu, à leur tour, se détournaient des Wah dans la plaine et sur les eaux.
La femme-chef acquiesça à ce discours et leva son bâton de commandement. La horde, prenant une direction nouvelle, se coula par une futaie de sycomores et finit par déboucher dans une grande clairière: c'était l'œuvre de la foudre, on apercevait encore des cendres de branches et de troncs d'arbres. Les Wah et les Oulhamr y pénétraient à peine, que Naoh discerna de nouveau, vers la droite, un corps bleuâtre pareil à celui qu'il avait aperçu parmi les feuilles du figuier. Successivement, deux autres formes se détachèrent dans la pénombre glauque. Des branches bruirent; il surgit une créature souple et puissante. Personne n'aurait pu dire si elle était survenue à quatre pattes comme les bêtes velues et les reptiles, ou à deux pattes comme les oiseaux et les hommes. Elle semblait accroupie, les membres postérieurs à moitié allongés contre le sol, les membres avant en retrait, posés sur une grosse racine. La face était énorme, avec des mâchoires d'hyène, des yeux ronds, rapides et pleins de feu, le crâne long et bas, le torse profond comme celui d'un lion mais plus large: chacun des quatre membres se terminait par une main. Le poil, sombre, aux reflets fauves et bleus, couvrait tout le corps. C'est à la poitrine et aux épaules que Naoh reconnut un homme, car les quatre mains en faisaient une créature singulière, et la tête rappelait le buffle, l'ours et le chien. Après avoir tourné de toutes parts un regard méfiant et colère, l'Homme-au-Poil-Bleu se dressa sur ses jambes. Il poussa un grondement caverneux.
Alors, pêle-mêle, des êtres semblables jaillirent du couvert. Il y avait trois mâles, une douzaine de femelles, quelques petits qui se cachaient à demi parmi les racines et les herbes. Un des mâles était colossal: avec ses bras rugueux comme des platanes, sa poitrine deux fois vaste comme celle de Naoh, il pouvait renverser un aurochs et étouffer un tigre. Il ne portait aucune arme, et, parmi ses compagnons, deux ou trois tenaient des branches encore feuillues dont ils grattaient la terre.
Le géant s'avança vers les Wah et les Oulhamr, tandis que les autres grondaient tous ensemble. Il se frappait la poitrine, on voyait la masse blanche de ses dents reluire entre les lourdes lèvres frémissantes.
Les Wah, sur un signe de la femme-chef, battaient en retraite. Ils le faisaient sans hâte. Obéissant à une tradition ancienne, ils s'abstenaient de tout geste comme de toute parole. Naoh les imita, confiant dans leur expérience. Mais Nam et Gaw, qui précédaient la horde, demeurèrent un instant indécis. Quand ils voulurent imiter le chef, la route était coupée: les Hommes-au-Poil-Bleu s'étaient éparpillés dans la clairière. Alors, Gaw se jeta dans le sous-bois, tandis que Nam essayait de franchir une zone libre. Il glissait, si léger et si furtif qu'il faillit réussir. Mais, d'un bond, une femelle se dressa devant lui; il obliqua. Deux mâles accoururent. Comme il les évitait encore, il trébucha.
Des bras énormes saisirent Nam. Il se trouva dans les mains du géant.
Il n'avait pas eu le temps de lever ses armes; une pression irrésistible paralysait ses épaules, il se sentait aussi faible qu'un saïga sous le poids du tigre. Alors, connaissant la distance qui le séparait de Naoh, il demeura engourdi, les muscles immobiles, les prunelles violettes: sa jeunesse défaillait devant la certitude de mourir.
Naoh ne put souffrir de voir tuer son compagnon; il s'avançait, tenant une sagaie et sa massue, lorsque la femme-chef l'arrêta:
—Ne frappe pas! dit-elle.
Elle lui fit comprendre qu'au premier coup Nam périrait. Tout frémissant entre l'élan qui le poussait à combattre et la peur de faire broyer le Fils du Peuplier, il poussa un soupir rauque et regarda. L'Homme-au-Poil-Bleu avait soulevé le nomade: il grinçait des dents, il le balançait, prêt à l'écraser contre un tronc d'arbre… Soudain, son geste s'arrêta. Il regarda le corps inerte, puis le visage. Ne percevant aucune résistance, ses mâchoires farouches se détendirent, une vague douceur passa dans ses yeux fauves; il déposa Nam sur le sol.
Si le jeune homme avait fait un mouvement de défense ou même d'effroi, la main terrible l'aurait ressaisi. Il en eut l'instinct, il demeura immobile…
La horde entière, mâles, femelles et petits, était venue. Tous reconnaissaient confusément en Nam une structure analogue à la leur. Pour des Nains Rouges ou des Oulhamr, ç'aurait été un motif plus fort de tuerie. Mais leur âme était très obscure; ils ne connaissaient pas la guerre; ils ne mangeaient pas de chair et vivaient sans traditions. L'instinct les irritait contre les fauves qui emportent les jeunes ou dévorent les blessés, parfois une rivalité exaspérait les mâles, mais ils ne tuaient pas les bêtes qui se nourrissent d'herbe.
Devant le Nomade, ils demeuraient pleins d'incertitude: son immobilité les apaisait et la douceur brusque du grand mâle. Car il était celui à qui les autres mâles ne résistaient plus depuis bien des saisons, qui les menait à travers la forêt, choisissant les routes ou les haltes, faisant reculer les lions.
Pour n'avoir pas encore mordu ou frappé, tous devenaient moins capables de le faire. Bientôt, l'image du combat s'effaçant dans leurs cerveaux, la vie de Nam fut sauve. Elle ne serait plus menacée que si lui-même faisait le geste d'attaquer ou de se défendre. Il aurait pu maintenant les suivre, sans qu'ils s'en inquiétassent, peut-être vivre à côté d'eux.
Comme il avait senti le souffle de la destruction, ainsi sentit-il que le péril venait de disparaître. Il se redressa sur son séant, avec lenteur, et attendit. Pendant un moment, ils ne cessèrent de l'observer, avec une défiance lointaine. Puis une femelle, tentée par une pousse tendre, ne songea plus qu'à la dévorer; un mâle se mit à déterrer des racines; peu à peu tous obéirent au besoin profond de la nourriture: comme ils tiraient toute leur force des plantes et que leur choix était plus restreint que celui des élaphes ou des aurochs, la tâche était longue, minutieuse, continue…
Le jeune Nomade fut libre. Il rejoignit Naoh qui s'était avancé dans la clairière et tous deux regardaient les Hommes-au-Poil-Bleu disparaître et reparaître. Nam, encore palpitant de l'aventure, aurait voulu les voir mourir. Mais Naoh ne haïssait pas ces hommes étranges; il admirait leur force comparable à celle des ours, et songeait que, s'ils le voulaient, ils anéantiraient les Wah, les Nains Rouges, les Dévoreurs d'Hommes et les Oulhamr.
VIII
L'OURS GÉANT EST DANS LE DÉFILÉ
Depuis longtemps, Naoh avait quitté les Wah et traversé la forêt des Hommes-au-Poil-Bleu. Par l'échancrure des montagnes, il avait gagné les plateaux. L'automne y était plus frais, les nuages roulaient interminables, le vent hurlait des journées entières, l'herbe et les feuilles fermentaient sur la terre misérable et le froid massacrait les insectes sans nombre, sous les écorces, parmi les tiges branlantes, les racines flétries, les fruits pourris, dans les fentes de la pierre et les fissures de l'argile. Lorsque la nue se déchirait, les étoiles semblaient glacer les ténèbres. La nuit, les loups hurlaient presque sans relâche, les chiens poussaient des clameurs insupportables; on entendait le cri d'agonie d'un élaphe, d'un saïga ou d'un cheval, le miaulement du tigre ou le rugissement du lion, et les Oulhamr apercevaient des profils flexibles ou des yeux de phosphore, brusquement apparus sur le cercle d'ombre qui enveloppait le Feu.
La vie se faisait plus terrible. Avec l'hiver proche, la chair des plantes devenait rare. Les herbivores la cherchaient désespérément au ras du sol, fouillaient jusqu'à la racine, arrachaient les pousses et les écorces; les mangeurs de fruits rôdaient parmi les ramures; les rongeurs consolidaient leurs terriers; les carnivores guettaient infatigablement dans les viandis, s'embusquaient aux abreuvoirs, exploraient la pénombre des fourrés et se dissimulaient au creux des rocs.
Hors les bêtes qui hibernent ou celles qui accumulent des provisions dans leur retraite, les êtres travaillaient très durement, avec des besoins accrus et des ressources diminuées.
Naoh, Nam et Gaw souffrirent à peine de la faim. Le voyage et l'aventure avaient parfait leur instinct, leur adresse et leur sagacité. Ils devinaient de plus loin la proie ou l'ennemi; ils pressentaient le vent, la pluie et l'inondation. Chacun de leurs gestes s'adaptait adroitement au but et économisait l'énergie. D'un regard, ils discernaient la ligne de retraite favorable, le gîte sûr, le bon terrain de combat. Ils s'orientaient avec une certitude presque égale à celle des oiseaux migrateurs. Malgré les montagnes, les lacs, les eaux stagnantes, les forêts, les crues qui changent la figure des sites, ils s'étaient chaque jour rapprochés du pays des Oulhamr. Maintenant, avant une demi-lune, ils espéraient rejoindre la horde.
Un jour, ils atteignirent un pays de hautes collines. Sous un ciel bas et jaune, les nues remplissaient l'espace et s'affalaient les unes sur les autres, couleur d'ocre, d'argile ou de feuilles flétries, avec des abîmes blancs, qui décelaient leur immensité. Elles semblaient couver la terre.
Naoh, entre tant de routes, avait choisi un long défilé, qu'il reconnaissait pour l'avoir parcouru à l'âge de Gaw, avec un parti de chasseurs. Tantôt creusé entre des calcaires, tantôt s'ouvrant en ravin, il finissait en un corridor à la pente rapide, où il fallait souvent gravir des pierres éboulées.
Les nomades le parcoururent sans aventure, jusqu'aux deux tiers de sa longueur. Vers le milieu du jour, ils s'assirent pour manger. C'était dans un demi-cirque, carrefour de crevasses et de cavernes. On entendait le grondement d'un torrent souterrain et sa chute dans un gouffre; deux trous d'ombre s'ouvraient dans le roc, où apparaissait la trace de cataclysmes plus anciens que toutes les générations de la bête.
Quand Naoh eut pris sa nourriture, il se dirigea vers l'une des cavernes et la considéra longuement. Il se rappela que Faouhm avait montré à ses guerriers une issue par où l'on trouvait un chemin plus rapide vers la plaine. Mais la pente, semée de pierres trébuchantes, convenait mal à une troupe nombreuse: elle devait être plus praticable à trois hommes légers; Naoh eut envie de la prendre.
Il alla jusqu'au fond de la caverne, reconnut la fissure et s'y engagea, jusqu'à ce qu'une faible lueur lui annonçât une sortie prochaine. Au retour, il rencontra Nam qui lui dit:
—L'ours géant est dans le défilé!
Un appel guttural l'interrompit. Naoh, se jetant à l'entrée de la caverne, vit Gaw, dissimulé parmi les blocs, dans l'attitude du guerrier qui guette. Et le chef eut un grand frémissement.
Aux issues du cirque apparaissent deux bêtes monstrueuses. Un poil extraordinairement épais, couleur de chêne, les défend contre l'hiver proche, la dureté des rocs et les aiguillons des plantes. L'une d'elles a la masse de l'aurochs, avec des pattes plus courtes, plus musculeuses et plus flexibles, le front renflé, comme une pierre mangée de lichen: sa vaste gueule peut happer la tête d'un homme et l'écraser d'un craquement des mâchoires. C'est le mâle. La femelle a le front plat, la gueule plus courte, l'allure oblique. Et par leurs gestes, par leurs poitrines, ils montrent quelque analogie avec les Hommes-au-Poil-Bleu.
—Oui, murmure Naoh, ce sont les ours géants.
Ils ne craignent aucune créature. Mais ils ne sont redoutables que dans leur fureur ou poussés par une faim excessive, car ils recherchent peu la chair. Ceux-ci grondent. Le mâle soulève ses mâchoires et balance la tête d'une façon violente.
—Il est blessé, remarque Nam.
Du sang coulait entre les poils. Les nomades craignirent que la blessure n'eût été faite par une arme humaine. Alors, l'ours chercherait à se venger. Dès qu'il aurait commencé l'attaque, il ne l'abandonnerait plus: nul vivant n'était plus opiniâtre. Avec son épais pelage et sa peau dure, il défiait la sagaie, la hache et la massue. Il pouvait éventrer un homme d'un seul coup de sa patte, l'étouffer d'une étreinte, le broyer à coups de mâchoire.
—Comment sont-ils venus? demanda Naoh
—Entre ces arbres, répondit Gaw, qui montra quelques sapins poussés dans la roche dure… Le mâle est descendu par la droite et la femelle à gauche.
Hasard ou vague tactique, ils avaient réussi à barrer les issues du défilé. Et l'attaque semblait imminente. On le percevait à la voix plus rude du mâle, à l'attitude ramassée et sournoise de la femelle. S'ils hésitaient encore, c'est que leur tête était lente et que leur instinct voulait la certitude: ils flairaient, avec de longs souffles caverneux, pour mieux mesurer la distance des ennemis dissimulés parmi les blocs.
Naoh donna ses ordres brusquement. Quand les ours prirent leur élan, déjà les Oulhamr étaient au fond de la caverne. Le fils du Léopard se fit précéder par les jeunes hommes; tous trois se hâtèrent autant que le permettaient le sol hérissé et les détours du passage.
En trouvant la caverne vide, les ours géants perdirent du temps à démêler la piste, parmi les traces antérieures des Oulhamr. Pleins de méfiance, ils s'arrêtaient par intervalles. Car s'ils ne redoutaient la force d'aucun être, ils avaient une grande prudence naturelle et la crainte confuse de l'inconnu. Ils savaient l'incertitude des rocs, de la caverne et des abîmes; leurs tenaces mémoires gardaient l'image des blocs qui se fendent et s'écroulent, du sol qui se crevasse, du gouffre au fond des ténèbres, de l'avalanche, des eaux qui crèvent la paroi dure. Dans leur vie déjà longue, ni le mammouth, ni le lion, ni le tigre ne les avaient menacés. Mais les énergies obscures se dressaient souvent devant eux: ils portaient les marques aiguës de la pierre, ils avaient presque disparu sous des neiges, ils s'étaient vus emportés par les débâcles du printemps et captifs sous la terre éboulée.
Or, le matin de ce jour, pour la première fois, des vivants les avaient attaqués. C'était du haut d'une roche droite, que seuls les lézards et les insectes pouvaient gravir. Trois êtres verticaux se tenaient sur la crête. A la vue des ours géants, ils poussèrent une clameur et lancèrent des sagaies. L'une d'elles blessa le mâle. Alors, bouleversé par la douleur et désorienté par la rage, il perdit la clarté de l'instinct et tenta d'atteindre directement la cime. Il y renonça vite et, suivi par sa compagne, il chercha le détour accessible.
En route, il arracha la sagaie, il la flaira: des souvenirs montèrent. Il n'avait pas souvent rencontré des hommes: leur aspect ne l'étonnait pas plus que celui des loups ou des hyènes. Comme ils s'écartaient de sa route, qu'il n'avait connu ni leurs ruses ni leurs pièges, il ne s'en inquiétait point. L'aventure en était plus imprévue et plus troublante. Elle dérangeait l'ordre obscur des choses, elle faisait apparaître une menace insolite. Et l'ours des cavernes rôdait à travers les couloirs, tâtait les pentes, aspirait attentivement les senteurs éparses. A la longue, il se fatigua. Sans la blessure, il n'aurait gardé que cette mémoire vague qui dort au fond des chairs et ne se réveille qu'attisée par des circonstances comparables. Mais les sursauts de la douleur faisaient revenir, par intervalles, l'image de trois hommes, debout sur la crête, et de la sagaie aiguë. Alors, il grondait en se léchant… Puis la souffrance même cessa d'être un rappel. L'ours géant ne songeait plus qu'à la pénible recherche de sa nourriture, lorsqu'il flaira de nouveau l'odeur d'homme. La colère remplit sa poitrine. Il avertit sa femelle, qui avait suivi une autre voie, car ils ne pouvaient subsister, surtout en temps froid, sur des surfaces trop voisines. Et après s'être assurés de la position des ennemis et de la distance, ils avaient précipité l'attaque.
Dans la fissure ténébreuse, Naoh n'eut d'abord l'impression d'aucune autre présence que celle de ses compagnons. Puis, le pas lourd des brutes commença de se faire entendre, des souffles puissants haletèrent: les ours gagnaient sur les hommes. Ils avaient l'avantage de l'équilibre, des quatre membres accrochés au sol obscur, de la narine frôlant la piste… A chaque instant, un des nomades butait contre une pierre, trébuchait dans un creux, heurtait une saillie de la muraille, car il fallait porter les armes, les provisions, et ces cages à feu que Naoh ne pouvait abandonner. Comme les flammes rampaient toutes menues au fond des cavités, elles n'éclairaient point la route: leur faible lueur rougeâtre se perdait vers le haut et indiquait à peine les inflexions de la muraille. En revanche, elle signalait confusément les silhouettes fugitives…
—Vite! Vite! cria le chef.
Nam et Gaw ne pouvaient prendre une course franche. Et les bêtes géantes approchaient. A chaque pas, on percevait mieux leur souffle. Comme leur fureur s'accroissait à mesure qu'elles sentaient l'ennemi plus proche, tantôt l'une, tantôt l'autre poussait un grondement. Leurs vastes voix se répercutaient sur les pierres. Naoh en concevait mieux l'énormité des structures, la formidable étreinte, le broiement irrésistible des mâchoires…
Bientôt les ours ne furent plus qu'à quelques pas. Le sol vibrait sous Naoh, un poids immense allait s'abattre sur ses vertèbres…
Il fit face à la mort; inclinant brusquement la cage, il dirigea la maigre lueur sur une masse oscillante. L'ours s'arrêta net. Toute surprise éveillait sa prudence. Il considéra la petite flamme, il vibra sur ses pattes, avec un appel sourd à sa femelle. Puis, sa fureur l'emportant, il se jeta sur l'homme… Naoh avait reculé et, de toutes ses forces, il lança la cage. L'ours, atteint à la narine, une paupière brûlée, poussa un rugissement douloureux, et, tandis qu'il se tâtait, le nomade gagnait du terrain.
Une clarté grise filtrait dans les galeries. Les Oulhamr apercevaient maintenant le sol: ils ne trébuchaient plus, ils filaient à grande allure… Mais la poursuite reprenait, les fauves aussi redoublaient de vitesse et, tandis que la lumière s'accroissait, le Fils du Léopard songea que, à l'air libre, le danger deviendrait pire.
De nouveau, l'ours géant fut proche. La cuisson de la paupière avivait sa rage, toute prudence l'avait quitté; la tête gonflée de sang, rien ne pouvait plus arrêter son élan. Naoh le devinait au souffle plus caverneux, à des grondements brefs et rauques.
Il allait se retourner pour combattre, lorsque Nam poussa un cri d'appel. Le chef vit une haute saillie qui rétrécissait le couloir. Nam l'avait déjà dépassée, Gaw la contournait. La gueule de l'ours rauquait à trois pas, lorsque Naoh, à son tour, se glissa par l'hiatus en effaçant les épaules. Emportée par son élan, la bête se buta, et seul le mufle immense passa par l'ouverture. Il béait, il montrait les meules et les scies des dents, il poussait une grande clameur sinistre. Mais Naoh n'avait plus de crainte, il était soudain à une distance infranchissable: la pierre, plus puissante que cent mammouths, plus durable que la vie de mille générations, arrêtait l'ours aussi sûrement que la mort.
Le nomade ricana:
—Naoh est maintenant plus fort que le grand ours. Car il a une massue, une hache et des sagaies. Il peut frapper l'ours, et l'ours ne peut lui rendre aucun de ses coups.
Il avait levé sa massue. Déjà, l'ours reconnaissait les pièges du roc, contre lesquels il luttait depuis son enfance. Il retira sa tête avant que l'homme eût frappé, il s'effaça derrière la saillie. Sa colère demeurait, elle soulevait ses côtes et battait à grands coups ses tempes, elle le poussait à des actes impétueux. Pourtant, il ne lui céda pas. Car il était conduit par un instinct sagace, qui n'oubliait pas les circonstances. Depuis le matin, à deux reprises, il avait reconnu que l'homme savait faire souffrir par des coups étranges. Il commençait à accepter le sort, il se faisait en lui un travail chagrin qui, plus tard, devait lui faire ranger l'être vertical parmi les choses dangereuses: il le haïrait avec ténacité, il s'acharnerait à le détruire, mais il ne déploierait pas seulement contre lui la force et la prudence, il le guetterait, il se mettrait à l'affût et recourrait aux surprises.
L'ourse grondait, moins instruite par l'événement, car aucune blessure n'avait accru sa sagesse. Comme le cri du mâle l'invitait à la prudence, elle cessa d'avancer, supposant quelque piège de la pierre; car elle n'imaginait pas qu'un péril pût naître des créatures débiles cachées au tournant de la paroi.
IX
LE ROC
Pendant quelque temps, Naoh désire frapper les fauves. La rancune remue dans son cœur. Et, l'œil fouillant la pénombre, il tient prête une sagaie aiguë. Puis, comme l'ours géant demeure invisible et la femelle éloignée, il s'apaise, il songe que le jour avance et qu'il faut atteindre la plaine. Alors, avec ennui, il marche vers la lumière. Elle s'accroît à chaque pas. Le couloir s'élargit et les nomades poussent un cri devant les grands nuages d'automne qui se roulent au fond du firmament, la côte roide, hérissée, pleine d'obstacles, et la terre sans bornes.
Car toute la contrée leur est familière. Ils ont parcouru depuis leur enfance ces bois, ces savanes, ces collines, franchi ces mares, campé au bord de cette rivière ou sous le surplomb des rocs. Encore deux journées de marche, ils atteindront le Grand Marécage que les Oulhamr rejoignaient après leurs rôderies de guerre et de chasse, et où l'obscure légende mettait leurs origines.
Nam rit comme un petit enfant, Gaw tend les bras avec un saisissement de joie, et Naoh, immobile, sent revivre une telle abondance de choses qu'il est comme plusieurs êtres.
—Nous allons revoir la horde!
Déjà tous trois en percevaient la présence. Elle était mêlée aux ramures d'automne, elle se reflétait sur les eaux et transformait les nuages. Chaque aspect du site était étrangement différent des sites qui se trouvaient là-bas, à l'arrière, dans l'immense Orient-Méridional. Ils ne se souvenaient plus que des jours heureux. Nam et Gaw, qui avaient si souvent subi la rudesse des aînés, les poings de Faouhm au geste farouche, sentaient une sécurité sans bornes. Ils regardaient avec orgueil les petites flammes qu'ils avaient, parmi tant de luttes, de fatigues et de souffrances, gardées vivantes. Naoh regretta d'avoir dû sacrifier sa cage: une superstition vague traînait au fond de son cerveau. N'apportait-il pas, cependant, les pierres qui contiennent le feu, avec le secret de l'en faire jaillir? N'importe! Il aurait aimé, comme ses compagnons, garder un peu de cette vie étincelante qu'il avait conquise sur les Kzamms…
La descente fut rude. L'automne avait multiplié les éboulis et les fissures. Ils s'aidèrent de la hache et du harpon. Quand ils touchèrent à la plaine, le dernier obstacle était franchi; ils n'avaient plus qu'à suivre des voies simples et bien connues. Pleins de leur espérance, ils fixaient des sens moins attentifs sur les événements innombrables qui enveloppent et guettent les vivants.
Ils marchèrent jusqu'au crépuscule: Naoh cherchait une courbe de la rivière où il voulait établir le campement. Le jour mourut lourdement au fond des nuages. Une lueur rouge traîna, sinistre et morose, accompagnée du hurlement des loups et de la plainte longue des chiens: ils filaient par bandes furtives, guettaient à l'orée des buissons et des bois. Leur nombre étonnait les nomades. Sans doute quelque exode des herbivores les avait chassés des terres prochaines et rassemblés sur ce sol riche en proies. Ils avaient dû l'épuiser. Leurs clameurs annonçaient la pénurie, leurs allures une activité fiévreuse. Naoh, sachant qu'il faut les craindre lorsqu'ils sont en grand nombre, hâtait la course. A la longue, deux hordes s'étaient formées. Vers la droite, c'étaient les chiens; vers la gauche, les loups. Comme ils suivaient la même piste, ils s'arrêtaient quelquefois pour se menacer. Les loups étaient plus grands, avec des nuques renflées et musculeuses, les chiens avaient pour eux le nombre. A mesure que les ténèbres mangeaient le crépuscule, les yeux jetaient plus de clarté: Nam, Gaw et Naoh apercevaient une multitude de petits feux verts qui se déplaçaient comme des lucioles. Souvent, les nomades ripostaient aux hurlées par un long cri de guerre, et l'on voyait refluer toutes ces phosphorescences.
D'abord, les bêtes se tinrent à plusieurs portées de harpon; avec la croissance des ténèbres, elles se rapprochèrent; on entendait plus distinctement le bruit mou de leurs pattes. Les chiens parurent les plus hardis. Quelques-uns avaient devancé les hommes. Ils s'arrêtaient brusquement, ils bondissaient avec un cri aigu ou bien rampaient d'une manière sournoise. Mais les loups, inquiets de se voir devancés, arrivaient tous ensemble, avec leurs voix déchirantes. Il faillit y avoir bataille. Les chiens, serrés les uns contre les autres, conscients de la puissance du nombre, exaltés par le sentiment de leur avance, tenaient soudain tête. Une impatience furieuse tordait les entrailles des loups. Et, dans la dernière cendre crépusculaire, les deux hordes oscillaient, vagues de chairs palpitantes et long déferlement de clameurs.
Il n'y eut pas de mêlée. Quelques individus moins grégaires ayant continué la chasse, leur exemple prévalut. Parallèles, la file des chiens et celle des loups se menaçaient dans le soir de famine. L'opiniâtre poursuite, à la longue, inquiétait les hommes. Devant l'occident presque noir, parmi tant de corps sournois, ils sentaient la mort.
Un groupe de chiens devança Gaw, qui marchait vers la gauche, et l'un d'eux, qui avait la taille d'un loup, s'arrêta, montra ses dents étincelantes et bondit. Le jeune homme, nerveusement, lança son harpon. Celui-ci s'enfonça dans le flanc de la bête, qui se mit à tournoyer, avec un long hurlement; Gaw l'acheva d'un coup de massue.
Au cri d'agonie, les chiens affluèrent: une solidarité plus forte que celle des loups les unissait, et lorsqu'un d'entre eux était en danger, il leur arrivait de braver les grands carnivores. Naoh craignit l'attaque de toute la bande. Il rappela Nam et Gaw, afin d'intimider les bêtes. Serrés l'un à l'autre, les nomades faisaient masse; les chiens, étonnés, déferlèrent autour. Qu'un seul osât se précipiter, tous le suivraient et les os des hommes blanchiraient dans la plaine…
Brusquement, Naoh darda une sagaie: un chien s'abattit, la poitrine trouée. Le chef, l'ayant saisi par les pattes arrière, le jeta dans un groupe de loups qui rabattait à droite. Le blessé y disparut, et l'odeur du sang, la proie facile exaspérant leur faim, les fauves se mirent à dévorer cette chair vivante. Alors, les chiens oublièrent les hommes et tous se ruèrent sur les loups.
Tandis que la mêlée s'engageait, les nomades avaient pris le galop. Une buée annonçait la rivière prochaine et Naoh, par intervalles, discernait un miroitement. Deux ou trois fois, il s'arrêta pour s'orienter. A la fin, montrant une masse grisâtre qui dominait la rive, il dit:
—Naoh, Nam et Gaw se riront des chiens et des loups.
C'était un grand rocher qui formait presque un cube et s'élevait à cinq fois la hauteur d'un homme. Il n'était accessible que d'un seul côté. Naoh le gravit rapidement, car il le connaissait depuis des saisons nombreuses. Quand Nam et Gaw l'eurent suivi, ils se trouvèrent sur une surface plate, plantée de broussailles et même d'un sapin, où trente hommes pouvaient camper à l'aise.
Là-bas, vers la plaine cendreuse, les loups et les chiens combattaient éperdument. Des rumeurs féroces, de longues plaintes vrillaient l'air humide; les nomades goûtaient la sécurité.
Le bois gémit, le feu darda ses langues rouges et ses fumées fauves, une large lueur s'épandit sur les eaux. Du roc solitaire se détachaient deux segments de rive nue; les roseaux, les saules et les peupliers ne poussaient qu'à distance; en sorte qu'on distinguait toutes choses à vingt portées de harpon…
Cependant, des bêtes fuient la clarté et se cachent, ou accourent, fascinées. Deux chouettes s'élèvent sur un tremble, avec un cri funèbre, une nuée d'oreillardes tourbillonne, un vol éperdu d'étourneaux file à l'autre rive, des canards troublés abandonnent le couvert et se hâtent vers l'ombre, de longs poissons surgissent de l'abîme, vapeurs argentées, flèches de nacre, hélices cuivreuses. Et la lueur rousse montre encore un sanglier trapu, qui s'arrête et qui grogne, un grand élaphe, l'échine tremblotante, ses ramures rejetées en arrière, la tête sournoise d'un lynx, aux oreilles triangulaires, aux yeux cuivrés et féroces, apparue entre deux branches de frêne.
Les hommes connaissent leur force. Ils mangent en silence la chair rôtie, joyeux de vivre dans la chaleur du feu. La horde est proche! Avant le deuxième soir, ils reconnaîtront les eaux du grand marécage. Nam et Gaw seront accueillis comme des guerriers: les Oulhamr connaîtront leur courage, leur ruse, leur longue patience, et les redouteront. Naoh aura Gammla en partage et commandera après Faouhm… Leur sang bout d'espérance, et, si leur pensée est courte, l'instinct est prodigieux, plein d'images profondes et précises. Ils ont la jeunesse d'un monde qui ne reviendra plus. Tout est vaste, tout est neuf… Eux-mêmes ne sentent jamais la fin de leur être, la mort est une fable effrayante plutôt qu'une réalité. Ils la craignent brusquement, dans les moments terribles; puis elle s'éloigne, elle s'efface, elle se perd au fond de leurs énergies. Si les fatalités sont formidables, si elles s'abattent sans répit avec la bête, la faim, le froid, les maux étranges, les cataclysmes, à peine ont-elles passé, ils ne les redoutent plus. Pourvu qu'ils aient l'abri et la nourriture, la vie est fraîche comme la rivière…
Un rugissement fend les ténèbres. Le sanglier prend du champ, l'élaphe bondit, convulsif, ses bois plus penchés sur la nuque, et cent structures ont palpité. D'abord, c'est, près de la tremblaie, une forme nébuleuse; puis une silhouette oscillante, dont la puissance se décèle dans chaque geste; une fois encore, Naoh aura vu le Lion Géant. Tout a fui. La solitude est sans bornes. La bête colossale s'avance avec inquiétude. Elle connaît la vitesse, la vigilance, le flair aigu, la prudence, les ressources innombrables de ceux qu'elle doit atteindre. Cette terre, où sa race a presque disparu, est moins tiède et plus pauvre; elle y vit d'un effort épuisant. Toujours, la faim ronge son ventre. A peine si elle s'accouple encore; les terroirs où la proie suffit à un couple sont devenus plus rares, même là-bas, vers le soleil, ou dans les vallées chaudes. Et le survivant qui rôde dans le pays du grand marécage ne laissera point de descendance.
Malgré la hauteur et l'escarpement du roc, Naoh sent ses entrailles tordues. Il s'assure que le feu défend l'étroit accès, il saisit la massue et le harpon; Nam et Gaw aussi sont prêts à combattre; tous trois, tapis contre le roc, sont invisibles.
Le Lion-Tigre s'est arrêté; ramassé sur ses pattes musculeuses, il considère cette haute clarté qui trouble les ténèbres comme un crépuscule. Il ne la confond pas avec la lueur du jour et moins encore avec cette lumière froide qui le gêne à l'embuscade. Confusément, il revoit des flammes dévorant la savane, un arbre brûlé par la foudre, ou même les feux de l'homme, qu'il a parfois frôlés, il y a longtemps, dans les territoires d'où l'ont successivement exilé la famine, la crue des eaux ou leur retraite qui rend l'existence impossible. Il hésite, il gronde, sa queue fouette furieusement, puis il s'avance et flaire les effluves. Ils sont faibles, car ils s'élèvent puis s'éparpillent avant de redescendre; la petite brise les porte vers la rivière. Il sent à peine la fumée, moins encore la chair rôtie, pas du tout l'odeur des hommes; il ne voit rien que ces lueurs bondissantes, dont les éclairs rouges et jaunes croissent, décroissent, se déploient en cônes, coulent en nappes, se mêlent dans l'ombre soudaine des fumées. La mémoire d'aucune proie ne s'y associe ni d'aucun geste de combat; et la brute, saisie d'une crainte chagrine, ouvre sa gueule immense, caverne de mort d'où rauque le rugissement… Naoh voit s'éloigner le Lion Géant vers les ténèbres où il pourra dresser son piège…
—Aucune bête ne peut nous combattre! s'exclame le chef avec un rire de défi.
Depuis un moment, Nam a tressailli. Le dos tourné au feu, il suit du regard, à l'autre rive, un reflet qui rebondit sur les eaux, s'infiltre parmi les saules et les sycomores. Et il murmure, la main tendue:
—Fils du Léopard, des hommes sont venus!
Un poids descend sur la poitrine du chef, et tous trois unissent leurs sens. Mais les rives sont désertes, ils n'entendent que le clapotement des eaux; ils ne distinguent que des bêtes, des herbes et des arbres.
—Nam s'est trompé? interrogea Naoh.
Le jeune homme répond, sûr de sa vision:
—Nam ne s'est pas trompé… Il a aperçu les corps des hommes, parmi les branches des saules… Ils étaient deux.
Le chef ne doute plus; son cœur se convulse entre l'angoisse et l'espérance. Il dit tout bas:
—C'est ici le pays des Oulhamr. Ceux que tu as vus sont des chasseurs ou des éclaireurs envoyés par Faouhm.
Il s'est levé, il développe sa grande stature. Car il ne servirait à rien de se cacher: amis ou ennemis savent trop la signification du Feu. Sa voix clame:
—Je suis Naoh, Fils du Léopard, qui a conquis le Feu pour les Oulhamr. Que les envoyés de Faouhm se montrent!
La solitude demeure impénétrable. La brise même s'est assoupie et la rumeur des fauves; seuls le ronflement des flammes et la voix fraîche de la rivière semblent s'accroître.
—Que les envoyés de Faouhm se montrent! répète le chef. S'ils regardent, ils reconnaîtront Naoh, Nam et Gaw! Ils savent qu'ils seront les bienvenus.
Tous trois, debout devant le feu rouge, montrent des silhouettes aussi visibles qu'en plein jour et poussent le cri d'appel des Oulhamr.
L'attente. Elle mord le cœur des compagnons; elle est grosse de toutes les choses terribles. Et Naoh gronde:
—Ce sont des ennemis!
Nam et Gaw le savent bien, et toute joie les quitte. Le péril est plus dur, qui les frappe dans cette nuit où le retour semblait si proche. Il est plus équivoque aussi, puisqu'il vient des hommes. Sur ce sol voisin du grand marécage, ils ne pressentaient d'autre approche que celle de leur horde. Est-ce que les vainqueurs de Faouhm l'ont attaqué encore? Les Oulhamr ont-ils disparu du monde?
Naoh voit Gammla conquise ou morte. Il grince des mâchoires et sa massue menace l'autre rive. Puis, accablé, il s'accroupit devant le bûcher, il songe, il guette…
Le ciel s'est ouvert à l'Orient, la lune à son dernier quartier apparaît au fond de la savane. Elle est rouge et fumeuse, énorme; sa lueur est faible encore, mais elle fouille les profondeurs du site: la fuite que médite le chef deviendra presque impossible si les hommes cachés sont en nombre et s'ils ont dressé des embuscades.
Tandis qu'il y pense, un grand frémissement le secoue. A l'aval, il vient d'apercevoir une silhouette trapue. Si rapidement qu'elle ait disparu dans les roseaux, la certitude le pénètre comme la pointe d'un harpon. Ceux qui se cachent sont bien des Oulhamr: mais Naoh préférerait les Dévoreurs d'Hommes ou les Nains Rouges. Car il vient de reconnaître Aghoo-le-Velu.
X
AGHOO-LE-VELU
Il revécut, en quelques battements de cœur, la scène où Aghoo et ses frères s'étaient dressés devant Faouhm et avaient promis de conquérir le Feu. La menace flamboyait dans leurs yeux circulaires, la force et la férocité accompagnaient leurs gestes. La horde les écoutait avec tremblement. Chacun des trois aurait tenu tête au grand Faouhm. Avec leurs torses aussi velus que celui de l'Ours Gris, leurs mains énormes, leurs bras durs comme des branches de chêne, avec leur ruse, leur adresse, leur courage, leur union indestructible, leur habitude de combattre ensemble, ils valaient dix guerriers. Et, songeant à tous ceux qu'ils avaient tués ou dont ils avaient rompu les membres, une haine sans bornes contractait Naoh.
Comment les abattre? Lui, le fils du Léopard, se croyait l'égal d'Aghoo: après tant de victoires, sa confiance en soi s'était parfaite; mais Nam et Gaw seraient pris comme des léopards devant des lions!
La surprise et tant d'impressions bondissant dans sa tête n'avaient pas retardé la résolution de Naoh. Elle fut aussi rapide que le bond du cerf surpris au gîte.
—Nam partira d'abord, commanda-t-il, puis Gaw. Ils emporteront les sagaies et les harpons, je jetterai leurs massues quand ils seront au bas du roc. Je porterai seul le Feu.
Car il ne put se résigner, malgré les pierres mystérieuses des Wah, à abandonner la flamme conquise.
Nam et Gaw comprirent qu'il fallait gagner de vitesse Aghoo et ses frères, non seulement cette nuit, mais jusqu'à ce qu'on eût rejoint la horde. En hâte, ils saisirent leurs armes de trait, et déjà Nam descendait l'escarpement, Gaw le suivant à deux hauteurs d'homme. Leur tâche fut plus rude que pour la montée, à cause des lueurs fausses, des ombres brusques et parce qu'il fallait tâter dans le vide, découvrir des anfractuosités invisibles, se coller étroitement contre la paroi.
Quand Nam se trouva près d'arriver, un cri d'effraie jaillit de la rive, une bramée lui succéda, puis le mugissement du héron-butor. Naoh, penché au bord de la plate-forme, vit jaillir Aghoo d'entre les joncs. Il arrivait en foudre. Un instant plus tard, ses frères surgissaient, l'un au sud et l'autre au levant.
Nam venait de bondir sur la plaine.
Alors, Naoh sentit son cœur plein de trouble. Il ne savait s'il fallait jeter la massue à Nam ou le rappeler. Le jeune homme était plus agile que les fils de l'Aurochs, mais, comme ils convergeaient vers le roc, il passerait à portée de la sagaie ou du harpon… L'hésitation du chef fut brève, il cria:
—Je ne jetterai pas la massue à Nam… elle alourdirait sa course! Qu'il fuie… qu'il aille avertir les Oulhamr que nous les attendons ici, avec le Feu.
Nam obéit, tout tremblant, car il se connaissait faible devant les frères formidables, à qui sa courte pause avait fait gagner du terrain. Après quelques bonds, il trébucha et dut reprendre son élan. Et Naoh, voyant le péril s'accroître, rappela son compagnon.
Déjà les Velus étaient proches. Le plus agile lança la sagaie. Elle perça le bras du jeune homme au moment où il commençait l'escalade; l'autre, poussant un cri de mort, fondit sur Nam pour le broyer. Naoh veillait. D'un bras terrible, il lança une pierre: elle traça un arc dans la pénombre, elle fit craquer le fémur de l'assaillant, qui s'abattit. Avant que le fils du Léopard eût choisi un deuxième projectile, le blessé, avec des rauquements de rage, disparut derrière un buisson.
Puis il y eut un grand silence. Aghoo s'était dirigé vers son frère, il examinait sa blessure. Gaw aidait Nam à regagner la plate-forme; Naoh, debout dans la double clarté du brasier et de la lune, levant à deux mains un quartier de porphyre, se tenait prêt à lapider les agresseurs. Sa voix se fit entendre la première:
—Les fils de l'Aurochs ne sont-ils pas de la même horde que Naoh, Nam et Gaw? Pourquoi nous attaquent-ils comme des ennemis?
Aghoo-le-Velu se dressa à son tour. Ayant poussé son cri de guerre, il répondit:
—Aghoo vous traitera comme des amis si vous voulez lui donner sa part du Feu, et comme des élaphes si vous la lui refusez.
Un ricanement formidable ouvrait ses mâchoires; sa poitrine était si large qu'on aurait pu y coucher une panthère.
Le fils du Léopard s'écria:
—Naoh a conquis le Feu sur les Dévoreurs d'Hommes. Il partagera le Feu quand il aura rejoint la horde!
—Nous voulons le Feu maintenant… Aghoo aura Gammla et Naoh recevra une double part de chasse et de butin.
La fureur fit trembler le fils du Léopard.
—Pourquoi Aghoo aurait-il Gammla? Il n'a pas su conquérir le Feu! Les hordes se sont moquées de lui…
—Aghoo est plus fort que Naoh. Il ouvrira vos ventres avec le harpon et brisera vos os avec la massue.
—Naoh a tué l'Ours Gris et la Tigresse. Il a abattu dix Dévoreurs d'Hommes et vingt Nains Rouges. C'est Naoh qui tuera Aghoo!
—Que Naoh descende dans la plaine!
—Si Aghoo était venu seul, Naoh serait allé le combattre.
Le rire d'Aghoo éclata, vaste comme un rugissement:
—Aucun de vous ne reverra le Grand Marécage!
Tous deux se turent. Naoh comparait, avec un frisson, les torses minces de Nam et de Gaw aux structures effrayantes des fils de l'Aurochs. Pourtant, ne remportait-il pas le premier avantage? Car, si Nam était blessé, un des trois frères était incapable de poursuivre un ennemi.
Le sang coulait du bras de Nam. Le chef y appliqua les cendres du foyer et le recouvrit d'herbes. Puis, tandis que ses yeux veillaient, il se demanda comment il allait combattre. Il ne fallait pas espérer surprendre la vigilance d'Aghoo et de ses frères. Leurs sens étaient parfaits, leurs corps infatigables. Ils avaient la force, la ruse, l'adresse et l'agilité; un peu moins rapides que Nam ou Gaw, ils les dépassaient par le souffle. Seul, le fils du Léopard, plus vite dans le premier élan, leur était égal par l'endurance.
La situation se peignait par fragments dans la tête du chef, et, rattachant ces fragments, l'instinct leur donnait une cohérence. Naoh voyait ainsi les péripéties de la fuite et du combat; il était déjà tout action tandis qu'il demeurait encore accroupi dans la lueur cuivreuse. Il se leva enfin; un sourire de ruse passa sur ses paupières; son pied grattait la terre comme le sabot d'un taureau. D'abord, il fallait éteindre le foyer, afin que, même vainqueurs, les fils de l'Aurochs n'eussent ni Gammla ni la rançon. Naoh jeta dans la rivière les plus gros brandons; aidé par ses compagnons, il tua le Feu avec de la terre et des pierres. Il ne garda en vie que la faible flamme d'une des cages. Ensuite, il organisa de nouveau la descente. Cette fois, Gaw devait ouvrir la marche. A deux hauteurs d'homme, il s'arrêterait sur une saillie assez large pour s'y tenir en équilibre et lancer des sagaies.
Le jeune Oulhamr obéit rapidement.
Quand il parvint au but assigné, il poussa un cri léger pour avertir le chef.
Les fils de l'Aurochs s'étaient mis en bataille. Aghoo faisait face au roc, le harpon au poing; le blessé, debout contre un arbuste, tenait prêtes ses armes, et le troisième frère, Roukh-aux-Bras-Rouges, moins éloigné que les autres, allait et venait circulairement. Debout sur une avancée de la plate-forme, Naoh tantôt se penchait vers la plaine et tantôt brandissait une sagaie. Il saisit le moment où Roukh était le plus proche, pour lancer l'arme. Elle franchit un espace qui étonna le fils de l'Aurochs, mais il s'en fallait de cinq longueurs d'homme qu'elle ne l'atteignît. Une pierre que Naoh lança ensuite retomba à une distance moindre. Roukh poussa un cri de sarcasme:
—Le fils du Léopard est aveugle et stupide.
Plein de mépris, il éleva son bras droit qu'armait la massue. D'un geste furtif, Naoh saisit une arme préparée: c'était un de ces propulseurs dont il avait appris l'usage dans la horde des Wah. Il lui imprima une rotation rapide. Roukh, assuré que c'était un geste de menace, se remit en marche avec un ricanement. Comme il ne regardait plus le roc de face, la lueur était incertaine et il ne vit pas venir le trait. Quand il l'aperçut, il était trop tard: sa main se trouva percée à l'endroit où le pouce se joint aux autres doigts. Avec un cri de rage, il lâcha sa massue…
Alors, une grande stupeur saisit Aghoo et ses frères. La portée qu'avait atteinte Naoh dépassait de loin leur prévision. Et sentant leur force décrue devant une ruse mystérieuse, tous trois reculèrent: Roukh n'avait pu ressaisir sa massue que de la main gauche.
Cependant, Naoh profitait de leur surprise pour aider Nam à descendre; les six hommes se trouvèrent dans la plaine, attentifs et pleins de haine. Tout de suite, le fils du Léopard obliqua vers la droite, par où le passage était plus large et plus sûr. Là, Aghoo barrait la route. Ses yeux circulaires épiaient chaque geste de Naoh. Il s'entendait merveilleusement à éviter la sagaie et le harpon. Et il s'avançait dans l'espoir que les adversaires épuiseraient sur lui, vainement, leurs projectiles, tandis que Roukh arrivait au galop. Mais Naoh recula, fit un crochet brusque et menaça le troisième frère, qui attendait, appuyé sur un harpon. Ce mouvement força Roukh et Aghoo à évoluer vers l'ouest; l'étendue s'ouvrit, plus large; Nam, Gaw et Naoh se précipitèrent; ils pouvaient maintenant fuir sans crainte d'être cernés.
—Les fils de l'Aurochs n'auront pas le Feu!… cria le chef d'une voix retentissante. Et Naoh prendra Gammla.
Tous trois fuyaient sur la plaine libre, et peut-être auraient-ils pu atteindre la tribu sans combattre. Mais Naoh comprenait qu'il fallait cette nuit même risquer la mort contre la mort. Deux des Velus étaient blessés. Se dérober à la lutte, c'était leur donner la guérison, et le péril renaîtrait plus terrible.
Dans cette première phase de la poursuite, Nam même, malgré sa blessure, eut l'avantage. Les trois compagnons gagnèrent plus de mille pas. Ensuite, Naoh arrêta la course, remit le Feu à Gaw et dit:
—Vous courrez sans vous arrêter vers le couchant… jusqu'à ce que je vous rejoigne.
Ils obéirent, gardant leur vitesse, tandis que le chef suivait plus lentement. Bientôt il se retourna, il fit face aux Velus, les menaçant du propulseur. Quand il les jugea assez proches, il obliqua vers le nord, dépassa leur droite et prit son galop vers la rivière… Aghoo comprit. Il poussa une clameur de lion et se rejeta avec Roukh au secours du blessé. Dans son désespoir, il atteignit une vitesse égale à celle de Naoh. Mais cette vitesse dépassait sa structure. Le fils du Léopard, mieux construit pour l'élan, reprit l'avantage. Il arriva près du roc avec trois cents pas d'avance et se trouva face à face avec le troisième frère.
Celui-ci l'attendait, formidable. Il lança une sagaie. Mal d'aplomb, il manqua le but, et déjà Naoh fondait sur lui. La force et l'adresse du Velu étaient telles que, malgré sa jambe engourdie, il eût broyé Nam ou Gaw. Pour combattre le grand Naoh, il exagéra son élan: le coup de sa massue fut si terrible qu'il eût fallu ses deux pieds pour en supporter l'ébranlement, et, tandis qu'il trébuchait, l'arme de son adversaire s'abattit sur sa nuque et le terrassa. Un deuxième coup fit craquer les vertèbres.
Aghoo n'était plus qu'à cent pas; Roukh, affaibli par le sang qui coulait de sa main, et moins leste, avait cent pas de retard. Tous deux arrivaient au but comme des rhinocéros, entraînés par un si profond instinct de race qu'ils en oubliaient la ruse.
Un pied sur le vaincu, le fils du Léopard attendait, la massue prête. Aghoo fut à trois pas; il bondit pour l'attaque… Naoh s'était dérobé. Il courait sur Roukh avec une vélocité d'élaphe. En un geste suprême, de sa massue abattue à deux poings, il écarta l'arme que Roukh, maladroitement, levait de sa main gauche, et, d'un choc sur le crâne, il étendit le deuxième antagoniste…
Puis, se dérobant encore devant Aghoo, il cria:
—Où sont tes frères, fils de l'Aurochs? Ne les ai-je pas abattus comme j'ai abattu l'Ours Gris, la Tigresse et les Dévoreurs d'Hommes? Et me voici, aussi libre que le vent! Mes pieds sont plus légers que les tiens, mon souffle est aussi durable que celui du mégacéros!
Quand il eut repris l'avance, il s'arrêta, il regarda venir Aghoo. Et il dit:
—Naoh ne veut plus fuir. Il prendra cette nuit même ta vie ou donnera la sienne…
Il visait le fils de l'Aurochs. Mais l'autre avait retrouvé la ruse: il ralentit sa course, attentif. La sagaie perça l'étendue. Aghoo s'était baissé, l'arme siffla plus haut que son crâne.
—C'est Naoh qui va mourir! hurla-t-il.
Il ne se hâtait plus; il savait que l'adversaire restait maître d'accepter ou de refuser la lutte. Sa marche était furtive et redoutable. Chacun de ses mouvements décelait la bête de combat; il apportait la mort avec le harpon ou la massue. Malgré l'écrasement des siens, il ne redoutait pas le grand guerrier flexible, aux bras agiles, aux rudes épaules. Car il était plus fort que ses frères et il ignorait la défaite. Aucun homme, aucune bête n'avait résisté à sa massue.
Quand il fut à portée, il darda le harpon. Il le fit parce qu'il fallait le faire: mais il ne s'étonna pas en voyant Naoh éviter la pointe de corne. Et lui-même évita le harpon de l'adversaire.
Il n'y eut plus que les massues. Elles se levèrent ensemble; toutes deux étaient en bois de chêne. Celle d'Aghoo avait trois nœuds; elle s'était à la longue polie et luisait au clair de lune. Celle de Naoh était plus ronde, moins ancienne et plus pâle.
Aghoo porta le premier coup. Il ne le porta pas de toute sa vigueur; ce n'est pas ainsi qu'il espérait surprendre le fils du Léopard. Aussi Naoh s'effaça sans peine et frappa de biais. La massue de l'autre vint à sa rencontre; les bois s'entrechoquèrent avec un long craquement. Alors Aghoo bondit vers la droite et revint sur le flanc du grand guerrier: il frappa le coup immense qui avait brisé des crânes d'hommes et des crânes de fauves. Il rencontra le vide, tandis que la massue de Naoh rabattait la sienne. Le choc fut si fort que Faouhm même eût chancelé: les pieds d'Aghoo tenaient à la terre comme des racines. Il put se rejeter en arrière.
Ainsi se retrouvèrent-ils face à face, sans blessure, comme s'ils n'avaient pas combattu. Mais, en eux, tout avait lutté! Chacun connaissait mieux la créature formidable qu'était l'autre, chacun savait que, s'il faiblissait le temps de faire un geste, il entrerait dans la mort, une mort plus honteuse que celle donnée par le tigre, l'ours ou le lion; car ils combattaient obscurément pour faire triompher, à travers les temps innombrables, une race qui naîtrait de Gammla.
Aghoo reprit le combat avec un hurlement rauque; sa force entière passa dans son bras: il abattit sa massue sans feinte, résolu à broyer toute résistance. Naoh, reculant, opposa son arme. S'il détourna le coup, il ne put empêcher un nœud de faire à son épaule une large éraflure. Le sang jaillit, il rougit le bras du guerrier; Aghoo, sûr de détruire cette fois encore une vie qu'il avait condamnée, releva sa massue; elle retomba épouvantable.
Le rival ne l'avait point attendue et l'élan fit pencher le fils de l'Aurochs. Poussant un cri sinistre, Naoh riposta: le crâne d'Aghoo retentit ainsi qu'un bloc de chêne, le corps velu chancela; un autre coup l'abattit sur la terre.
—Tu n'auras pas Gammla! gronda le vainqueur. Tu ne reverras ni la horde, ni le marécage, et plus jamais tu ne réchaufferas ton corps auprès du Feu!
Aghoo se redressa. Son crâne dur était rouge, son bras droit pendait comme une branche rompue, ses jambes n'avaient plus de force. Mais l'instinct opiniâtre phosphorait dans ses yeux et il avait repris la massue de la main gauche. Il la brandit une dernière fois. Avant qu'elle eût frappé, Naoh la faisait tomber à dix pas.
Et Aghoo attendit la mort. Elle était en lui déjà; il ne comprenait pas autrement la défaite; il se souvint avec orgueil de tout ce qu'il avait tué parmi les créatures, avant de succomber lui-même.
—Aghoo a écrasé la tête et le cœur de ses ennemis! murmura-t-il. Il n'a jamais laissé vivre ceux qui lui ont disputé le butin ou la proie. Tous les Oulhamr tremblaient devant lui.
C'était le cri de sa conscience obscure et, s'il avait pu se réjouir dans la défaite, il se serait réjoui. Du moins sentait-il la vertu de n'avoir jamais fait grâce, d'avoir toujours anéanti le piège qu'est la rancune du vaincu. Ainsi ses jours lui semblaient sans reproche… Lorsque le premier coup de mort retentit sur son crâne, il ne poussa pas une plainte; il n'en poussa que lorsque la pensée eut disparu, qu'il ne resta qu'une chair chaude dont la massue de Naoh éteignait les derniers tressaillements.
Ensuite, le vainqueur alla achever les deux autres frères.
Et il sembla que la puissance des fils de l'Aurochs fût entrée en lui. Il se tourna vers la rivière, il écouta gronder son cœur; les temps étaient à lui! Il n'en voyait plus la fin.
XI
DANS LA NUIT DES AGES
Chaque jour, au déclin, les Oulhamr attendaient avec angoisse le départ du soleil. Quand les étoiles seules demeuraient au firmament ou que la lune s'ensevelissait dans les nuages, ils se sentaient étrangement débiles et misérables. Tassés dans l'ombre d'une caverne ou sous le surplomb d'un roc, devant le froid et les ténèbres, ils songeaient au Feu qui les nourrissait de sa chaleur et chassait les bêtes redoutables. Les veilleurs ne cessaient de tenir leurs armes prêtes; l'attention et la crainte harassaient leurs têtes et leurs membres: ils savaient qu'ils pouvaient être saisis à l'improviste, avant d'avoir frappé. L'ours avait dévoré un guerrier et deux femmes; les loups et les léopards s'étaient enfuis avec des enfants; beaucoup d'hommes portaient les cicatrices de combats nocturnes.
L'hiver venait. Le vent du nord lançait ses sagaies; sous les ciels purs, le gel mordait avec des dents aiguës. Et une nuit, Faouhm, le chef, dans une lutte contre le lion, perdit l'usage du bras droit. Ainsi, il devint trop faible pour imposer son commandement: le désordre grandit dans la horde. Hoûm ne voulut plus obéir. Moûh prétendit être le premier parmi les Oulhamr. Tous deux eurent des partisans, tandis qu'un petit nombre restait fidèle à Faouhm. Pourtant, il n'y eut pas de lutte armée. Car tous étaient las: le vieux Goûn les entretenait de leur faiblesse et du péril qu'il y avait à s'entre-tuer. Ils le comprenaient: à l'heure des ténèbres, ils regrettaient amèrement les guerriers disparus. Après tant de lunes, ils désespéraient de revoir Naoh, Gaw et Nam ou les fils de l'Aurochs. Plusieurs fois, on délégua des éclaireurs: ils revinrent sans avoir découvert aucune piste. Alors, la méfiance appesantit les têtes: les six guerriers étaient tombés sous la griffe des fauves, sous les haches des hommes ou avaient péri par la faim. Les Oulhamr ne reverraient pas vivre le Feu secourable!
Malgré des souffrances plus vives que celles des mâles, les femmes seules gardaient une obscure confiance. La résistance patiente, qui sauve les races, subsistait en elles. Gammla était parmi les plus énergiques. Ni le froid ni la famine n'avaient entamé sa jeunesse. L'hiver accroissait sa chevelure; elle roulait autour des épaules comme la crinière des lions. La nièce de Faouhm avait un sens profond des végétaux. Sur la prairie ou dans la brousse, sous la futaie ou parmi les roseaux, elle savait discerner la racine, le fruit, le champignon mangeables. Sans elle, le grand Faouhm aurait péri pendant la semaine où sa blessure le tint couché au fond d'une caverne, épuisé par la perte du sang. Le Feu ne lui semblait pas aussi indispensable qu'aux autres. Elle le désirait pourtant avec passion et, au début des nuits, elle se demandait si c'était Aghoo ou Naoh qui le rapporterait. Elle était prête à se soumettre, le respect du plus fort étant dans les profondeurs de sa chair; elle ne concevait même pas qu'elle pût refuser d'être la femme du vainqueur, mais elle savait qu'avec Aghoo la vie serait plus dure.
Or, un soir approcha qui s'annonçait redoutable. Le vent avait chassé les nuages. Il passait sur les herbes flétries et sur les arbres noirs, avec un long hurlement. Un soleil rouge, aussi large que la colline dressée au couchant, éclairait encore le site. Et, dans le crépuscule qui allait se perdre au fond des temps innombrables, la Horde s'assemblait avec un grand frisson. Elle était faible, elle était morne. Quand reviendraient les jours où la flamme grondait en mangeant les bûches! Alors une odeur de chair rôtie montait dans le crépuscule, une joie chaude entrait dans les torses, les loups rôdaient lamentables, l'ours, le lion et le léopard s'éloignaient de cette vie étincelante.
Le soleil sombra; sur l'occident nu, la lumière mourut sans éclat. Et les bêtes qui vivent de l'ombre commençaient à rôder sur la terre.
Le vieux Goûn, dont la misère avait accru l'âge de plusieurs années, poussa un gémissement sinistre:
—Goûn a vu ses fils, et les fils de ses fils. Jamais le Feu n'avait été absent parmi les Oulhamr. Voilà qu'il n'y a plus de Feu… et Goûn mourra sans l'avoir revu.
Le creux du roc où s'abritait la tribu était presque une caverne. Par un temps doux, c'eût été un bon abri; mais la bise flagellait les poitrines.
Goûn dit encore:
—Les loups et les chiens deviendront chaque soir plus hardis.
Il montrait les silhouettes furtives qui se multipliaient avec la chute des ténèbres. Les hurlements se faisaient plus longs et plus menaçants; la nuit versait continuellement ses bêtes faméliques. Seules les dernières lueurs crépusculaires les tenaient encore éloignées. Les veilleurs, inquiets, marchaient dans l'air dur, sous les étoiles froides…
Brusquement, l'un d'eux s'arrêta et tendit la tête. Deux autres l'imitèrent.
Puis le premier déclara:
—Il y a des hommes dans la plaine!
Un tremblement passa sur la Horde. Il y en avait chez qui dominait la crainte; l'espérance enflait la poitrine des autres. Faouhm, se souvenant qu'il était encore chef, se leva de la fissure où il reposait.
—Que tous les guerriers apprêtent leurs armes! commanda-t-il.
Dans cette heure équivoque, les Oulhamr obéirent en silence. Le chef ajouta:
—Que Hoûm prenne trois jeunes hommes et qu'il aille épier ceux qui viennent.
Hoûm hésita, mécontent de recevoir les ordres d'un homme qui avait perdu la force de son bras. Mais le vieux Goûn intervint:
—Hoûm a les yeux du léopard, l'oreille du loup et le flair du chien. Il saura si ceux qui approchent sont des ennemis ou des Oulhamr.
Alors, Hoûm et trois jeunes hommes se mirent en route. A mesure qu'ils avançaient, les fauves s'assemblèrent sur leurs traces. Ils devinrent invisibles. Longtemps la horde attendit, misérable. Enfin, une longue clameur fendit les ténèbres.
Faouhm, bondissant sur la plaine, clama:
—Ceux qui viennent sont des Oulhamr!
Une émotion terrible perça les cœurs, les petits enfants même se levaient; Goûn parla sa pensée et celle des autres:
—Est-ce Aghoo et ses frères… ou Naoh, Nam et Gaw?
De nouveaux cris roulèrent sous les étoiles.
—C'est le fils du Léopard! murmura Faouhm, avec une joie sourde.
Car il redoutait la férocité d'Aghoo.
Mais la plupart ne songeaient qu'au Feu. Si Naoh le ramenait, ils étaient prêts à se courber devant lui; s'il ne le ramenait pas, la haine et le mépris s'élèveraient contre sa faiblesse.
Cependant, une troupe de loups se rabattait vers la horde. Le crépuscule était mort. La dernière traînée écarlate venait de s'éteindre, les étoiles étincelaient dans un firmament de glace: ah! voir croître la chaude bête rouge, la sentir palpiter sur les poitrines et les membres!
Enfin, Naoh fut en vue. Il arrivait tout noir sur la plaine grise et Faouhm hurlait:
—Le Feu!… Naoh apporte le Feu!
Ce fut un vaste saisissement. Plusieurs s'arrêtèrent, comme frappés d'un coup de hache. D'autres bondirent avec un rauquement frénétique—et le Feu était là.
Le fils du Léopard le tendait dans sa cage de pierre. C'était une petite lueur rouge, une vie humble et qu'un enfant aurait écrasée d'un coup de silex. Mais tous savaient la force immense qui allait jaillir de cette faiblesse. Haletants, muets, avec la peur de le voir s'évanouir, ils emplissaient leurs prunelles de son image…
Puis, ce fut une rumeur si haute que les loups et les chiens s'épouvantèrent. Toute la horde se pressait autour de Naoh, avec des gestes d'humilité, d'adoration et de joie convulsive.
—Ne tuez pas le Feu! cria le vieux Goûn, lorsque la clameur s'apaisa.
Tous s'écartèrent. Naoh, Faouhm, Gammla, Nam, Gaw, le vieux Goûn formèrent un noyau dans la foule et marchèrent vers le rocher. La Horde accumulait les herbes sèches, les rameaux, les branches. Quand le bûcher fut prêt, le fils du Léopard en approcha la lueur frêle. Elle s'empara d'abord de quelques brindilles; avec un sifflement, elle se mit à mordre aux rameaux, puis, grondante, elle commença de dévorer les branches, tandis que, au bord des ténèbres refoulées, les loups et les chiens reculaient, saisis d'une crainte mystérieuse.
Alors, Naoh, parlant au grand Faouhm, demanda:
—Le fils du Léopard n'a-t-il pas rempli sa promesse? Et le chef des Oulhamr remplira-t-il la sienne?
Il désignait Gammla debout dans la clarté écarlate. Elle secoua sa grande chevelure. Palpitante d'orgueil, elle n'avait plus de crainte. Elle était dans cette admiration dont toute la Horde enveloppait Naoh.
—Gammla sera ta femme comme il a été promis, répondit presque humblement Faouhm.
—Et Naoh commandera la Horde! déclara hardiment le vieux Goûn.
Il disait ainsi, non pour mépriser le grand Faouhm, mais pour détruire des rivalités qu'il jugeait dangereuses. Dans ce moment où le Feu venait de renaître, personne n'oserait le contredire.
Une approbation exaltée fit houler les mains et les visages. Mais Naoh ne voyait que Gammla: la grande chevelure, la vie des yeux frais, parlaient le langage de la race; une indulgence profonde s'élevait dans son cœur pour l'homme qui allait la lui remettre. Pourtant, il comprenait qu'un chef au bras débile ne pouvait commander seul aux Oulhamr. Et il s'écria:
—Naoh et Faouhm dirigeront la Horde!
Dans leur surprise, tous se turent, tandis que, pour la première fois, Faouhm au cœur féroce se sentait envahir d'une confuse tendresse pour un homme non issu de ses sœurs.
Cependant, le vieux Goûn, de beaucoup le plus curieux des Oulhamr, souhaitait connaître les aventures des trois guerriers. Elles tressaillaient dans le cerveau de Naoh, aussi neuves que s'il les avait vécues la veille. En ce temps, les mots étaient rares, leurs liens faibles, leur force d'évocation courte, brusque et intense. Le grand nomade parla de l'Ours Gris, du Lion Géant et de la Tigresse, des Dévoreurs d'Hommes, des Mammouths, des Nains Rouges, des Hommes-sans-Épaules, des Hommes-au-Poil-Bleu et de l'Ours des cavernes. Pourtant, il omit, par défiance et par ruse, de dévoiler le secret des pierres à feu, que lui avaient enseigné les Wah.
Le rugissement des flammes approuvait le récit; Nam et Gaw, par des gestes rudes, soulignaient chaque épisode. Comme c'était le discours du vainqueur, il pénétrait au plus profond, il faisait haleter les poitrines.
Et Goûn clama:
—Il n'y a pas eu de guerrier comparable à Naoh parmi nos pères… et il n'y en aura point parmi nos enfants, ni les enfants de nos enfants!
Enfin, Naoh prononça le nom d'Aghoo; les torses frissonnèrent comme des arbres dans la tempête. Car tous craignaient le fils de l'Aurochs.
—Quand le fils du Léopard a-t-il revu Aghoo? interrompit Faouhm avec un regard de méfiance vers les ténèbres.
—Une nuit et une nuit se sont passées, répondit le guerrier. Les fils de l'Aurochs ont traversé la rivière. Ils ont paru devant le roc où se tenaient Naoh, Nam et Gaw… Naoh les a combattus!
Alors, ce fut un silence où s'éteignaient même les souffles. On n'entendait que le feu, la bise et le cri lointain d'un fauve.
—Et Naoh les a terrassés! déclara orgueilleusement le nomade.
Les hommes et les femmes s'entre-regardèrent. L'enthousiasme et le doute se heurtaient au fond des cœurs. Moûh exprima l'obscur sentiment des êtres en demandant:
—Naoh les a-t-il tués tous les trois?
Le fils du Léopard ne répondit point. Il plongea la main dans un repli de la fourrure d'ours qui l'enveloppait et il jeta sur le sol trois mains sanglantes.
—Voici les mains d'Aghoo et de ses frères!
Goûn, Moûh et Faouhm les examinèrent. Elles ne pouvaient être méconnues. Énormes et trapues, les doigts couverts d'un poil de fauve, elles évoquaient invinciblement les structures formidables des Velus. Tous se souvenaient d'avoir tremblé devant elles. La rivalité s'éteignit au cœur des forts; les faibles confondirent leur vie avec celle de Naoh; les femmes sentirent la durée de la race. Et Goûn-aux-os-secs proclama:
—Les Oulhamr ne craindront plus d'ennemis!
Faouhm, saisissant Gammla par la chevelure, la prosterna brutalement devant le vainqueur.
Et il dit:
—Voilà. Elle sera ta femme… Ma protection n'est plus sur elle. Elle se courbera devant son maître; elle ira chercher la proie que tu auras abattue et la portera sur son épaule. Si elle est désobéissante, tu pourras la mettre à mort.
Naoh, ayant abaissé sa main sur Gammla, la releva sans rudesse, et les temps sans nombre s'étendaient devant eux.
FIN