Asmodée montre à don Cléofas plusieurs personnes et lui révèle les actions qu'elles ont faites dans la journée.
Ils laissèrent là les prisonniers, et s'envolèrent dans un autre quartier. Ils firent une pause sur un grand hôtel, où le démon dit à l'écolier: «Il me prend envie de vous apprendre ce qu'ont fait aujourd'hui toutes ces personnes qui demeurent aux environs de cet hôtel; cela pourra vous divertir.—Je n'en doute pas, répondit Léandro. Commencez, je vous prie, par ce capitaine qui se botte: il faut qu'il ait quelque affaire de conséquence qui l'appelle loin d'ici.—C'est, répartit le boiteux, un capitaine prêt à sortir de Madrid. Ses chevaux l'attendent dans la rue; il va partir pour la Catalogne, où son régiment est commandé.
«Comme il n'avait point d'argent, il s'adressa hier à un usurier: «Seigneur Sanguisuela, lui dit-il, ne pourriez-vous pas me prêter mille ducats?—Seigneur capitaine, répondit l'usurier d'un air doux et benin, je ne les ai pas; mais je me fais fort de trouver un homme qui vous les prêtera, c'est-à-dire qui vous en donnera quatre cents comptant; vous ferez votre billet de mille, et sur lesdits quatre cents que vous recevrez, j'en toucherai, s'il vous plaît, soixante pour le droit de courtage. L'argent est si rare aujourd'hui!...—Quelle usure, interrompit brusquement l'officier! demander six cent soixante ducats pour trois cent quarante! quelle friponnerie! il faudrait pendre des hommes si durs.
«—Point d'emportement, Seigneur capitaine, reprit d'un grand sang-froid l'usurier: voyez ailleurs. De quoi vous plaignez-vous? est-ce que je vous force à recevoir les trois cent quarante ducats? il vous est libre de les prendre ou de les refuser.» Le capitaine, n'ayant rien à répliquer à ce discours, se retira; mais, après avoir fait réflexion qu'il fallait partir, que le temps pressait, et qu'enfin il ne pouvait se passer d'argent, il est retourné ce matin chez l'usurier, qu'il a rencontré à sa porte en manteau noir, en rabat et en cheveux courts, avec un gros chapelet garni de médailles. «Je reviens à vous, seigneur Sanguisuela, lui a-t-il dit; j'accepte vos trois cent quarante ducats; la nécessité où je suis d'avoir de l'argent m'oblige à les prendre.—Je vais à la messe, a répondu gravement l'usurier; à mon retour, venez, je vous compterai la somme.—Hé, non, non, répliqua le capitaine; rentrez chez vous, de grâce; cela sera fait dans un moment: expédiez-moi tout à l'heure; je suis fort pressé.
«—Je ne le puis, répart Sanguisuela; j'ai coutume d'entendre la messe tous les jours avant que je commence aucune affaire; c'est une règle que je me suis faite, et que je veux observer religieusement toute ma vie.»
«Quelque impatience qu'eût l'officier de toucher son argent, il lui a fallu céder à la règle du pieux Sanguisuela: il s'est armé de patience, et même, comme s'il eût craint que les ducats ne lui échappassent, il a suivi l'usurier à l'église. Il a entendu la messe avec lui; après cela, il se préparait à sortir; mais Sanguisuela, s'approchant de son oreille, lui a dit: «Un des plus habiles prédicateurs de Madrid va prêcher; je ne veux pas perdre son sermon.»
Le capitaine, à qui le temps de la messe n'avait déjà que trop duré, a été au désespoir de ce nouveau retardement: il est pourtant encore demeuré dans l'église. Le prédicateur paraît, et prêche contre l'usure. L'officier en est ravi, et, observant le visage de l'usurier, dit en lui-même: «Si ce juif pouvait se laisser toucher! S'il me donnait seulement six cents ducats, je partirais content de lui.» Enfin le sermon finit; l'usurier sort. Le capitaine le joint, et lui dit: « Hé bien, que pensez-vous de ce prédicateur? Ne trouvez-vous pas qu'il a prêche avec beaucoup de force? Pour moi, j'en suis tout ému.—J'en porte même jugement que vous, répond l'usurier; il a parfaitement traité sa matière; c'est un savant homme; il a fort bien fait son métier: allons-nous-en faire le nôtre.»
—Hé! qui sont ces deux femmes qui sont couchées ensemble, et qui font de si grands éclats de rire? s'écria don Cléofas; elles me paraissent bien gaillardes.—Ce sont, répondit le diable, deux sœurs qui ont fait enterrer leur père ce matin. C'était un homme bourru, et qui avait tant d'aversion pour le mariage, ou plutôt tant de répugnance à établir ses filles, qu'il n'a jamais voulu les marier, quelques partis avantageux qui se soient présentés pour elles. Le caractère du défunt était tout à l'heure le sujet de leur entretien. «Il est mort enfin, disait l'aînée; il est mort, ce père dénaturé, qui se faisait un plaisir barbare de nous voir filles; il ne s'opposera plus à nos vœux.
«—Pour moi, ma sœur, a dit la cadette, j'aime le solide; je veux un homme riche, fût-il d'ailleurs une bête, et le gros don Blanco sera mon fait.—Doucement, ma sœur, a répliqué l'aînée; nous aurons pour époux ceux qui nous sont destinés; car nos mariages sont écrits dans le ciel.—Tant pis, vraiment! a réparti la cadette; j'ai bien peur que mon père n'en déchire la feuille.» L'aînée n'a pu s'empêcher de rire de cette saillie, et elles en rient encore toutes deux.
«Dans la maison qui suit celle des deux sœurs, est logée en chambre garnie une aventurière aragonaise. Je la vois qui se mire dans une glace, au lieu de se coucher: elle félicite ses charmes sur une conquête importante qu'ils ont faite aujourd'hui: elle étudie des mines, et elle en a découvert une nouvelle qui fera demain un grand effet sur son amant. Elle ne peut trop s'appliquer à le ménager; c'est un sujet qui promet beaucoup: aussi a-t-elle dit tantôt à un de ses créanciers qui lui est venu demander de l'argent: «Attendez, mon ami, revenez dans quelques jours; je suis en terme d'accommodement avec un des principaux personnages de la douane.»
—Il n'est pas besoin, dit Léandro, que je vous demande ce qu'a fait certain cavalier qui se présente à ma vue; il faut qu'il ait passé la journée entière à écrire des lettres. Quelle quantité j'en vois sur sa table!—Ce qu'il y a de plaisant, répondit le démon, c'est que toutes ces lettres ne contiennent que la même chose. Ce cavalier écrit à tous ses amis absents: il leur mande une aventure qui lui est arrivée cet après-midi; il aime une veuve de trente ans, belle et prude: il lui rend des soins qu'elle ne dédaigne pas; il propose de l'épouser; elle accepte la proposition. Pendant qu'on fait les préparatifs des noces, il a la liberté de l'aller voir chez elle: il y a été cette après-dînée; et comme par hasard il ne s'est trouvé personne pour l'annoncer, il est entré dans l'appartement de la dame, qu'il a surprise dans un galant déshabillé, ou, pour mieux dire, presque nue sur un lit de repos. Elle dormait d'un profond sommeil. Il s'approche doucement d'elle pour profiter de l'occasion; il lui dérobe un baiser; elle se réveille et s'écrie en soupirant tendrement: «Encore! ah! je t'en prie, Ambroise, laisse-moi en repos!» Le cavalier, en galant homme, a pris son parti sur-le-champ: il a renoncé à la veuve; il est sorti de l'appartement; il a rencontré Ambroise à la porte: «Ambroise, lui a-t-il dit, n'entrez pas; votre maîtresse vous prie de la laisser en repos.»
«A deux maisons au-delà de ce cavalier, je découvre dans un petit corps-de-logis un original de mari qui s'endort tranquillement aux reproches que sa femme lui fait d'avoir passé la journée entière hors de chez lui. Elle serait encore plus irritée si elle savait à quoi il s'est amusé.—Il aura sans doute été occupé de quelque aventure galante, dit Zambullo.—Vous y êtes, reprit Asmodée; je vais vous la détailler.
«L'homme dont il s'agit est un bourgeois nommé Patrice; c'est un de ces maris libertins qui vivent sans souci, comme s'ils n'avaient ni femmes ni enfants: il a pourtant une jeune épouse aimable et vertueuse, deux filles et un fils, tous trois encore dans leur enfance. Il est sorti ce matin de sa maison, sans s'informer s'il y avait du pain pour sa famille, qui en manque quelquefois. Il a passé par la grande place, où les apprêts du combat des taureaux qui s'est fait aujourd'hui l'ont arrêté. Les échafauds étaient déjà dressés tout autour, et déjà les personnes les plus curieuses commençaient à s'y placer.
«Pendant qu'il les considérait les uns et les autres, il aperçoit une dame bien faite et proprement vêtue, qui laissait voir en descendant d'un échafaud une belle jambe bien tournée, couverte d'un bas de soie couleur de rose, avec une jarretière d'argent: il n'en a pas fallu davantage pour mettre notre faible bourgeois hors de lui-même. Il s'est avancé vers la dame, qu'accompagnait une autre qui faisait assez connaître par son air qu'elles étaient toutes deux des aventurières: «Mesdames, leur a-t-il dit, si je puis vous être bon à quelque chose, vous n'avez qu'à parler, vous me trouverez disposé à vous servir.—Seigneur cavalier, a répondu la nymphe au bas couleur de rose, votre offre n'est pas à rejeter: nous avions déjà pris nos places; mais nous venons de les quitter pour aller déjeuner: nous avons eu l'imprudence de sortir ce matin de chez nous sans prendre notre chocolat; puisque vous êtes assez galant pour nous offrir vos services, conduisez-nous, s'il vous plaît, à quelque endroit où nous puissions manger un morceau; mais que ce soit dans un lieu retiré: vous savez que les filles ne peuvent avoir trop de soin de leur réputation.»
«A ces mots, Patrice, devenant plus honnête et plus poli que la nécessité, mène ces princesses à une taverne de faubourg, où il demande à déjeuner. «Que voulez-vous? lui dit l'hôte. J'ai de reste d'un grand festin qui s'est donné hier chez moi des poulets de grain, des perdreaux de Léon, des pigeonneaux de la Castille vieille, et plus de la moitié d'un jambon d'Estramadure.—En voilà plus qu'il ne nous en faut, dit le conducteur des vestales. Mesdames, vous n'avez qu'à choisir: que souhaitez-vous?—Ce qu'il vous plaira, répondent-elles; nous n'avons point d'autre goût que le vôtre.» Là-dessus le bourgeois commande qu'on serve deux perdreaux et deux poulets froids, et qu'on lui donne une chambre particulière, attendu qu'il est avec des dames très-délicates sur les bienséances.
«On le fait entrer lui et sa compagnie dans un cabinet écarté, où un moment après on leur apporte le plat ordonné, avec du pain et du vin. Nos Lucrèces, comme dames de haut appétit, se jettent avidement sur les viandes, tandis que le benêt qui devait payer l'écot s'amuse à contempler sa Luisita: c'est le nom de la beauté dont il était épris; il admire ses blanches mains, où brillait une grosse bague qu'elle a gagnée en la courant; il lui prodigue les noms d'étoile et de soleil, et ne saurait manger, tant il est aise d'avoir fait une si bonne rencontre. Il demande à sa déesse si elle est mariée: elle répond que non, mais qu'elle est sous la conduite d'un frère: si elle eût ajouté «du côté d'Adam», elle aurait dit la vérité.
«Cependant les deux harpies, non-seulement dévoraient chacune un poulet, elles buvaient encore à proportion qu'elles mangeaient. Bientôt le vin manque: le galant en va chercher lui-même pour en avoir plus promptement. Il n'est pas hors du cabinet, que Jacinte, la compagne de Luisita, met la griffe sur les deux perdreaux qui restaient dans le plat, et les serre dans une grande poche de toile qu'elle a sous sa robe. Notre Adonis revient avec du vin frais, et, remarquant qu'il n'y a plus de viande, il demande à sa Vénus si elle ne veut rien davantage? «Qu'on nous donne, dit-elle, de ces pigeonneaux dont l'hôte nous a parlé, pourvu qu'ils soient excellents; autrement un morceau de jambon d'Estramadure suffira.» Elle n'a pas prononcé ces paroles, que voilà Patrice qui retourne à la provision, et fait apporter trois pigeonneaux avec une forte tranche de jambon. Nos oiseaux de proie recommencent à becqueter; et tandis que le bourgeois est obligé de disparaître une troisième fois pour aller demander du pain, ils envoient deux pigeonneaux tenir compagnie aux prisonniers de la poche.
«Après le repas, qui a fini par les fruits que la saison peut fournir, l'amoureux Patrice a pressé Luisita de lui donner les marques qu'il attendait de sa reconnaissance; la dame a refusé de contenter ses désirs; mais elle l'a flatté de quelque espérance, en lui disant qu'il y avait du temps pour tout, et que ce n'était pas dans un cabaret qu'elle voulait reconnaître le plaisir qu'il lui avait fait: puis, entendant sonner une heure après midi, elle a pris un air inquiet, et dit à sa compagne: «Ah! ma chère Jacinte, que nous sommes malheureuses! nous ne trouverons plus de places pour voir les taureaux.
«—Pardonnez-moi, a répondu Jacinte; ce cavalier n'a qu'à nous remener où il nous a si poliment abordées, et ne vous mettez pas en peine du reste.»
«Avant que de sortir de la taverne, il a fallu compter avec l'hôte, qui a fait monter la dépense à cinquante réales. Le bourgeois a mis la main à la bourse; mais, n'y trouvant que trente réales, il a été obligé de laisser en gage pour le reste son rosaire chargé de médailles d'argent; ensuite il a reconduit les aventurières où il les avait prises, et les a placées commodément sur un échafaud dont le maître, qui est de sa connaissance, lui a fait crédit.
«Elles ne sont pas plus tôt assises, qu'elles demandent des rafraîchissements: «Je meurs de soif, s'écrie l'une; le jambon m'a furieusement altérée.—Et moi de même, dit l'autre; je boirais bien de la limonade.» Patrice, qui n'entend que trop ce que cela veut dire, les quitte pour aller leur chercher des liqueurs; mais il s'arrête en chemin, et se dit à lui même: «Où vas-tu, insensé? ne semble-t-il pas que tu aies cent pistoles dans ta bourse ou dans ta maison? tu n'as pas seulement un maravedi. Que ferai-je? ajouta-t-il; retourner vers la dame sans lui porter ce qu'elle désire, il n'y a pas d'apparence: d'un autre côté, faut-il que j'abandonne une entreprise si avancée? je ne puis m'y résoudre.»
«Dans cet embarras, il aperçoit parmi les spectateurs un de ses amis, qui lui avait souvent fait des offres de services, que par fierté il n'avait jamais voulu accepter. Il perd toute honte en cette occasion. Il le joint avec empressement et lui emprunte une double pistole, avec quoi reprenant courage, il vole chez un limonadier, d'où il fait porter à ses princesses tant d'eaux glacées, tant de biscuits et de confitures sèches, que le doublon suffit à peine à cette nouvelle dépense.
«Enfin la fête finit avec le jour, et notre homme va conduire sa dame chez elle, dans l'espérance d'en tirer un bon parti. Mais lorsqu'ils sont devant une maison où elle dit qu'elle demeure, il en sort une espèce de servante qui vient au-devant de Luisita, et lui dit avec agitation: «Hé! d'où venez-vous à l'heure qu'il est? il y a deux heures que le seigneur don Gaspard Héridor, votre frère, vous attend en jurant comme un possédé.» Alors la sœur, feignant d'être effrayée, se tourne vers le galant, et lui dit tout bas en lui serrant la main: «Mon frère est un homme d'une violence épouvantable; mais sa colère ne dure pas; tenez-vous dans la rue et ne vous impatientez point: nous allons l'apaiser; et comme il va tous les soirs souper en ville, d'abord qu'il sera sorti, Jacinte viendra vous en avertir, et vous introduira dans la maison.»
«Le bourgeois, que cette promesse console, baise avec transport la main de Luisita, qui lui fait quelques caresses pour le laisser sur la bonne bouche; puis elle entre dans la maison avec Jacinte et la servante. Patrice, demeuré dans la rue, prend patience: il s'assied sur une borne à deux pas de la porte, et passe un temps considérable, sans s'imaginer qu'on puisse avoir dessein de se jouer de lui: il s'étonne seulement de ne pas voir sortir don Gaspard, et craint que ce maudit frère n'aille pas souper en ville.
«Cependant il entend sonner dix, onze heures, minuit: alors il commence à perdre une partie de sa confiance, et à douter de la bonne foi de sa dame. Il s'approche de la porte, il entre et suit à tâtons une allée obscure, au milieu de laquelle il rencontre un escalier: il n'ose monter; mais il écoute attentivement, et son oreille est frappée du concert discordant que peuvent faire ensemble un chien qui aboie, un chat qui miaule, et un enfant qui crie. Il juge enfin qu'on l'a trompé; et ce qui achève de l'en persuader, c'est qu'ayant voulu pousser jusqu'au fond de l'allée, il s'est trouvé dans une autre rue que celle où il a si longtemps fait le pied de grue.
«Il regrette alors son argent, et retourne au logis en maudissant les bas couleur de rose. Il frappe à sa porte: sa femme, le chapelet à la main et les larmes aux yeux, lui vient ouvrir, et lui dit d'un air touchant: «Ah! Patrice, pouvez-vous abandonner ainsi votre maison, et vous soucier si peu de votre épouse et de vos enfants? Qu'avez-vous fait depuis six heures du matin que vous êtes sorti?» Le mari, ne sachant que répondre à ce discours, et d'ailleurs tout honteux d'avoir été la dupe de deux friponnes, s'est déshabillé et mis au lit sans dire un mot. Sa femme, qui est en train de moraliser, lui fait un sermon qui l'endort dans ce moment.
«Jetez la vue, poursuivit Asmodée, sur cette grande maison qui est à côté de celle du cavalier qui écrit à ses amis la rupture de son mariage avec la maîtresse d'Ambroise: n'y remarquez-vous pas une jeune dame couchée dans un lit de satin cramoisi, relevé d'une broderie d'or?—Pardonnez-moi, répondit don Cléofas, j'aperçois une personne endormie, et je vois, ce me semble, un livre sur son chevet.—Justement, reprit le boiteux. Cette dame est une jeune comtesse fort spirituelle, et d'une humeur très-enjouée: elle avait depuis six jours une insomnie qui la fatiguait extrêmement: elle s'est avisée aujourd'hui de faire venir un médecin des plus graves de sa faculté. Il arrive: elle le consulte: il ordonne un remède marqué, dit-il, dans Hippocrate. La dame se met à plaisanter sur son ordonnance. Le médecin, animal hargneux, ne s'est nullement prêté à ses plaisanteries, et lui a dit, avec la gravité doctorale: «Madame, Hippocrate n'est point un homme à devoir être tourné en ridicule.—Ah! seigneur docteur, a répondu la comtesse d'un air sérieux, je n'ai garde de me moquer d'un auteur si célèbre et si docte; j'en fais un si grand cas, que je suis persuadée qu'en l'ouvrant seulement je me guérirai de mon insomnie: j'en ai dans ma bibliothèque une traduction nouvelle du savant Azero; c'est la meilleure: qu'on me l'apporte.» En effet, admirez le charme de cette lecture: dès la troisième page la dame s'est endormie profondément.
«Il y a dans les écuries de ce même hôtel un pauvre soldat manchot, que les palefreniers, par charité, laissent la nuit coucher sur la paille. Pendant le jour il demande l'aumône, et il a eu tantôt une plaisante conversation avec un autre gueux, qui demeure auprès du Buen-Retiro, sur le passage de la cour. Celui-ci fait fort bien ses affaires: il est à son aise, et il a une fille à marier, qui passe chez les mendiants pour une riche héritière. Le soldat, abordant ce père aux maravedis, lui a dit: «Segnor Mendigo, j'ai perdu mon bras droit: je ne puis plus servir le roi, et je me vois réduit, pour subsister, à faire comme vous des civilités aux passants: je sais bien que de tous les métiers, c'est celui qui nourrit le mieux son homme, et que tout ce qui lui manque, c'est d'être un et peu plus honorable.—S'il était honorable, a répondu l'autre, il ne vaudrait plus rien, car tout le monde s'en mêlerait.
«Vous avez raison, a repris le manchot: oh ça, je suis donc un de vos confrères, et je voudrais m'allier avec vous. Donnez-moi votre fille.—Vous n'y pensez pas, mon ami, a répliqué le richard: il lui faut un meilleur parti. Vous n'êtes point assez estropié pour être mon gendre: j'en veux un qui soit dans un état à faire pitié aux usuriers.—Eh! ne suis-je pas, dit le soldat, dans une assez déplorable situation?—Fi donc, a réparti l'autre brusquement! Vous n'êtes qu'un manchot, et vous osez prétendre à ma fille? Savez-vous bien que je l'ai refusée à un cul-de-jatte?»
«J'aurais tort, continua le diable, de passer la maison qui joint l'hôtel de la comtesse, et où demeure un vieux peintre ivrogne, et un poëte caustique. Le peintre est sorti de chez lui ce matin à sept heures, dans le dessein d'aller chercher un confesseur pour sa femme, malade à l'extrémité; mais il a rencontré un de ses amis qui l'a entraîné au cabaret, et il n'est revenu au logis qu'à dix heures du soir. Le poëte, qui a la réputation d'avoir eu quelquefois de tristes salaires pour ses vers mordants, disait tantôt d'un air fanfaron, dans un café, en parlant d'un homme qui n'y était pas: «C'est un faquin à qui je veux donner cent coups de bâton.—Vous pouvez, a dit un railleur, les lui donner facilement, car vous êtes bien en fonds.»
«Je ne dois pas oublier une scène qui s'est passée aujourd'hui chez un banquier de cette rue, nouvellement établi dans cette ville: il n'y a pas trois mois qu'il est revenu du Pérou avec de grandes richesses. Son père est un honnête çapareto[10] de Viejo de Mediana, gros village de la Castille vieille, auprès des montagnes de Sierra d'Avila, où il vit très-content de son état, avec une femme de son âge, c'est-à-dire de soixante ans.
[10] Savetier.
«Il y avait un temps considérable que leur fils était sorti de chez eux, pour aller aux Indes chercher une meilleure fortune que celle qu'ils lui pouvaient faire. Plus de vingt années s'étaient écoulées depuis qu'ils ne l'avaient vu: ils parlaient souvent de lui: ils priaient le ciel tous les jours de ne le point abandonner, et ils ne manquaient pas tous les dimanches de le faire recommander au prône par le curé, qui était de leurs amis. Le banquier, de son côté, ne les mettait point en oubli. D'abord qu'il eût fixé son rétablissement, il résolut de s'informer par lui-même de la situation où ils pouvaient être. Pour cet effet, après avoir dit à ses domestiques de n'être pas en peine de lui, il partit, il y a quinze jours, à cheval, sans que personne l'accompagnât, et il se rendit au lieu de sa naissance.
«Il était environ dix heures du soir, et le bon savetier dormait auprès de son épouse, lorsqu'ils se réveillèrent en sursaut, au bruit que fit le banquier en frappant à la porte de leur petite maison. Ils demandèrent qui frappait. «Ouvrez, ouvrez, leur dit-il; c'est votre fils Francillo.—A d'autres, répondit le bonhomme: passez votre chemin, voleurs: il n'y a rien à faire ici pour vous: Francillo est présentement aux Indes, s'il n'est pas mort.—Votre fils n'est plus aux Indes, répliqua le banquier: il est revenu du Pérou: c'est lui qui vous parle: ne lui refusez pas l'entrée de votre maison.—Levons-nous, Jacques, dit alors la femme, je crois effectivement que c'est Francillo; il me semble le reconnaître à sa voix.»
«Ils se levèrent aussitôt tous deux: le père alluma une chandelle, et la mère, après s'être habillée à la hâte, alla ouvrir la porte: elle envisage Francillo, et, ne pouvant le méconnaître, elle se jette à son cou et le serre étroitement entre ses bras. Maître Jacques, agité des mêmes mouvements que sa femme, embrasse à son tour son fils; et ces trois personnes, charmées de se voir réunies après une si longue absence, ne peuvent se rassasier du plaisir de s'en donner des marques.
«Après des transports si doux, le banquier débrida son cheval, et le mit dans une étable, où gîtait une vache, mère nourrice de la maison: ensuite il rendit compte à ses parents de son voyage et des biens qu'il avait apportés du Pérou. Le détail fut un peu long, et aurait pu ennuyer des auditeurs désintéressés; mais un fils qui s'épanche en racontant ses aventures ne saurait lasser l'attention d'un père et d'une mère: il n'y a pas pour eux de circonstance indifférente; ils l'écoutaient avec avidité, et les moindres choses qu'il disait faisaient sur eux une vive impression de douleur ou de joie.
«Dès qu'il eut achevé sa relation, il leur dit qu'il venait leur offrir une partie de ses biens, et il pria son père de ne plus travailler. «Non, mon fils, lui dit maître Jacques; j'aime mon métier; je ne le quitterai point.—Quoi donc, répliqua le banquier, n'est-il pas temps que vous vous reposiez? Je ne vous propose point de venir demeurer à Madrid avec moi: je sais bien que le séjour de la ville n'aurait pas de charmes pour vous: je ne prétends pas troubler votre vie tranquille; mais, du moins, épargnez-vous un travail pénible, et vivez ici commodément, puisque vous le pouvez.»
«La mère appuya le sentiment du fils, et maître Jacques se rendit. «Hé bien, Francillo, dit-il, pour te satisfaire, je ne travaillerai plus pour tous les habitants du village; je raccommoderai seulement mes souliers et ceux de monsieur le curé, notre bon ami.» Après cette convention, le banquier avala deux œufs frais qu'on lui fit cuire, puis se coucha près de son père, et s'endormit avec un plaisir que les enfants d'un excellent naturel sont seuls capables de s'imaginer.
«Le lendemain matin, Francillo leur laissa une bourse de trois cents pistoles, et revint à Madrid. Mais il a été bien étonné ce matin de voir tout à coup paraître chez lui maître Jacques. «Quel sujet vous amène ici, mon père, lui a-t-il dit?—Mon fils, a répondu le vieillard, je te rapporte ta bourse: reprends ton argent; je veux vivre de mon métier: je meurs d'ennui depuis que je ne travaille plus.—Hé bien, mon père, a répliqué Francillo, retournez au village: continuez d'exercer votre profession; mais que ce soit seulement pour vous désennuyer. Remportez votre bourse et n'épargnez pas la mienne.—Eh! que veux-tu que je fasse de tant d'argent, a repris maître Jacques?—Soulagez-en les pauvres, a réparti le banquier: faites-en l'usage que votre curé vous conseillera.» Le savetier, content de cette réponse, s'en est retourné à Médiana.»
Don Cléofas n'écouta pas sans plaisir l'histoire de Francillo, et il allait donner toutes les louanges dues au bon cœur de ce banquier, si, dans ce moment même, des cris perçants n'eussent attiré son attention. «Seigneur Asmodée, s'écria-t-il, quel bruit éclatant se fait entendre?—Ces cris qui frappent les airs, répondit le diable, partent d'une maison où il y a des fous enfermés: ils s'égosillent à force de crier et de chanter.—Nous ne sommes pas bien éloignés de cette maison: allons voir ces fous tout à l'heure, répliqua Léandro.—J'y consens, répartit le démon: je vais vous donner ce divertissement, et vous apprendre pourquoi ils ont perdu la raison.» Il n'eut pas achevé ces paroles, qu'il emporta l'écolier sur la casa de los locos.