Des prisonniers.

Avant que j'entre dans ce détail, observez un peu les guichetiers qui sont à l'entrée de ces horribles lieux. Les poëtes de l'antiquité n'ont mis qu'un Cerbère à la porte de leurs enfers; il y en a ici bien davantage, comme vous voyez. Ces guichetiers sont des hommes qui ont perdu tout sentiment humain. Le plus méchant de mes confrères pourrait à peine en remplacer un. Mais je m'aperçois, ajouta-t-il, que vous considérez avec horreur ces chambres, où il n'y a pour tous meubles que des grabats: ces cachots affreux vous paraissent autant de tombeaux. Vous êtes justement étonné de la misère que vous y remarquez, et vous déplorez le sort des malheureux que la justice y retient: cependant ils ne sont pas tous également à plaindre; c'est ce que nous allons examiner.

«Premièrement, il y a dans cette grande chambre à droite quatre hommes couchés dans ces deux mauvais lits; l'un est un cabaretier, accusé d'avoir empoisonné un étranger, qui creva l'autre jour dans sa taverne. On prétend que la qualité du vin a fait mourir le défunt; l'hôte soutient que c'est la quantité, et il sera cru en justice, car l'étranger était Allemand.—Eh! qui a raison du cabaretier ou de ses accusateurs? dit don Cléofas.—La chose est problématique, répondit le diable. Il est bien vrai que le vin était frelaté; mais, ma foi, le seigneur allemand en a tant bu, que les juges peuvent en conscience remettre en liberté le cabaretier.

«Le second prisonnier est un assassin de profession, un de ces scélérats qu'on appelle valientes, et qui, pour quatre ou cinq pistoles, prêtent obligeamment leur ministère à tous ceux qui veulent faire cette dépense pour se débarrasser de quelqu'un secrètement. Le troisième, un maître à danser qui s'habille comme un petit-maître, et qui a fait faire un mauvais pas à une de ses écolières. Et le quatrième, un galant qui a été surpris, la semaine passée, par la ronda, dans le temps qu'il montait, par un balcon, à l'appartement d'une femme qu'il connaît, et dont le mari est absent. Il ne tient qu'à lui de se tirer d'affaire, en déclarant son commerce amoureux; mais il aime mieux passer pour un voleur, et s'exposer à perdre la vie, que de commettre l'honneur de sa dame.

—Voilà un amant bien discret, dit l'écolier; il faut avouer que notre nation l'emporte sur les autres en fait de galanterie. Je vais parier qu'un Français, par exemple, ne serait pas capable, comme nous, de se laisser pendre par discrétion.—Non, je vous assure, dit le diable; il monterait plutôt exprès à un balcon pour déshonorer une femme qui aurait des bontés pour lui.

«Dans un cabinet auprès de ces quatre hommes, poursuivit-il, est une fameuse sorcière, qui a la réputation de savoir faire des choses impossibles. Par le pouvoir de son art, de vieilles douairières trouvent, dit-on, des jeunes gens qui les aiment but à but; les maris deviennent fidèles à leurs femmes, et les coquettes véritablement amoureuses des riches cavaliers qui s'attachent à elles. Mais il n'y a rien de plus faux que tout cela. Elle ne possède point d'autre secret que celui de persuader qu'elle en a, et de vivre commodément de cette opinion. Le Saint-Office réclame cette créature-là, qui pourra bien être brûlée au premier Acte de foi.

«Au-dessous du cabinet, il y a un cachot noir, qui sert de gîte à un jeune cabaretier.—Encore un hôte de taverne! s'écria Léandro; ces sortes de gens-là veulent-ils donc empoisonner tout le monde?—Celui-ci, reprit Asmodée, n'est pas dans le même cas. On arrêta ce misérable avant-hier, et l'Inquisition le réclame aussi. Je vais, en peu de mots, vous dire le sujet de sa détention.

«Un vieux soldat, parvenu par son courage, ou plutôt par sa patience, à l'emploi de sergent dans sa compagnie, vint faire des recrues à Madrid. Il alla demander un logement dans un cabaret. On lui dit qu'il y avait à la vérité des chambres vides, mais qu'on ne pouvait lui en donner aucune, parce qu'il revenait toutes les nuits dans la maison un esprit qui maltraitait fort les étrangers, quand ils avaient la témérité d'y vouloir coucher. Cette nouvelle ne rebuta point le sergent. «Que l'on me mette, dit-il, dans la chambre qu'on voudra: donnez-moi de la lumière, du vin, une pipe et du tabac, et soyez sans inquiétude sur le reste: les esprits ont de la considération pour les gens de guerre qui ont blanchi sous le harnais.»

«On mena le sergent dans une chambre, puisqu'il paraissait si résolu, et on lui porta tout ce qu'il avait demandé. Il se mit à boire et à fumer. Il était déjà plus de minuit, que l'esprit n'avait point encore troublé le profond silence qui régnait dans la maison: on eût dit qu'effectivement il respectait ce nouvel hôte; mais entre une heure et deux le grivois entendit tout à coup un bruit horrible, comme de ferrailles, et vit bientôt entrer dans sa chambre un fantôme épouvantable, vêtu de drap noir, et tout entortillé de chaînes de fer. Notre fumeur ne fut pas autrement ému de cette apparition: il tira son épée, s'avança vers l'esprit, et lui en déchargea du plat sur la tête un assez rude coup.

«Le fantôme, peu accoutumé à trouver des hôtes si hardis, fit un cri, et, remarquant que le soldat se préparait à recommencer, il se prosterna très-humblement devant lui, en disant: «De grâce, seigneur sergent, ne m'en donnez pas davantage: ayez pitié d'un pauvre diable qui se jette à vos pieds pour implorer votre clémence; je vous en conjure par saint Jacques, qui était comme vous un grand spadassin.—Si tu veux conserver ta vie, répondit le soldat, il faut que tu me dises qui tu es, et que tu me parles sans déguisement, ou bien je vais te fendre en deux, comme les chevaliers du temps passé fendaient les géants qu'ils rencontraient.» A ces mots, l'esprit, voyant à qui il avait affaire, prit le parti d'avouer tout.

«Je suis, dit-il au sergent, le maître garçon de ce cabaret: je m'appelle Guillaume; j'aime Juanilla, qui est la fille unique du logis, et je ne lui déplais pas; mais comme son père et sa mère ont en vue une alliance plus relevée que la mienne, pour les obliger à me choisir pour gendre, nous sommes convenus, la petite fille et moi, que je ferais toutes les nuits le personnage que je fais; je m'enveloppe le corps d'un long manteau noir, et je me pends au cou une chaîne de tourne-broche, avec laquelle je cours toute la maison, depuis la cave jusqu'au grenier, en faisant tout le bruit que vous avez entendu. Quand je suis à la porte de la chambre du maître et de la maîtresse, je m'arrête et m'écrie: N'espérez pas que je vous laisse en repos que vous n'ayez marié Juanilla avec votre maître garçon.

«Après avoir prononcé ces paroles d'une voix que j'affecte grosse et cassée, je continue mon carillon, et j'entre ensuite par une fenêtre dans un cabinet où Juanilla couche seule, et je lui rends compte de ce que j'ai fait. Seigneur sergent, continua Guillaume, vous jugez bien que je vous dis la vérité: je sais qu'après cet aveu vous pouvez me perdre, en apprenant à mon maître ce qui se passe; mais si vous voulez me servir, au lieu de me rendre ce mauvais office, je vous jure que ma reconnaissance....—Eh! quel service peux-tu attendre de moi? interrompit le soldat.—Vous n'avez, reprit jeune homme, qu'à dire que vous avez vu l'esprit, et qu'il vous a fait si grand peur....—Comment, ventrebleu, grand peur! interrompit encore le grivois; vous voulez que le sergent Annibal Antonio Quebrantador aille dire qu'il a eu peur! J'aimerais mieux que cent mille diables m'eussent....—Cela n'est pas absolument nécessaire, interrompit à son tour Guillaume; et après tout, il m'importe peu de quelle façon vous parliez, pourvu que vous secondiez mon dessein: lorsque j'aurai épousé Juanilla, et que je serai établi, je promets de vous régaler tous les jours pour rien, vous et tous vos amis.—Vous êtes séduisant, monsieur Guillaume, s'écria le grivois; vous me proposez d'appuyer une fourberie; l'affaire ne laisse pas d'être sérieuse; mais vous vous y prenez d'une manière qui m'étourdit sur les conséquences. Allez, continuez de faire du bruit et d'en rendre compte à Juanilla: je me charge du reste.»

«En effet, dès le lendemain matin, le sergent dit à l'hôte et à l'hôtesse: «J'ai vu l'esprit, je l'ai entretenu; il est très-raisonnable. «Je suis, m'a-t-il dit, le bisaïeul du maître de ce cabaret. J'avais une fille que je promis au père du grand-père de son garçon: néanmoins, au mépris de ma foi, je la mariai à un autre, et je mourus peu de temps après: je souffre depuis ce temps-là; je porte la peine de mon parjure, et je ne serai point en repos que quelqu'un de ma race n'ait épousé une personne de la famille de Guillaume: c'est pourquoi je reviens toutes les nuits dans cette maison: cependant j'ai beau dire que l'on marie ensemble Juanilla et le maître garçon, le fils de mon petit-fils fait la sourde oreille, aussi bien que sa femme; mais dites-leur, s'il vous plaît, seigneur sergent, que s'ils ne font au plus tôt ce que je désire, j'en viendrai avec eux aux voies de fait. Je les tourmenterai l'un et l'autre d'une étrange façon.»

«L'hôte est un homme assez simple: il fut ébranlé de ce discours, et l'hôtesse, encore plus faible que son mari, croyant déjà voir le revenant à ses trousses, consentit à ce mariage, qui se fit le jour suivant. Guillaume, peu de temps après, s'établit dans un autre quartier de la ville: le sergent Quebrantador ne manqua pas de le visiter fréquemment, et le nouveau cabaretier, par reconnaissance, lui donna d'abord du vin à discrétion, ce qui plaisait si fort au grivois qu'il menait tous ses amis à ce cabaret; il y faisait même ses enrôlements, et y enivrait la recrue.

«Mais enfin l'hôte se lassa d'abreuver tant de gosiers altérés. Il dit sur cela sa pensée au soldat, qui, sans songer qu'effectivement il passait la convention, fut assez injuste pour traiter Guillaume de petit ingrat. Celui-ci répondit, l'autre répliqua, et la conversation finit par quelques coups de plat d'épée que le cabaretier reçut. Plusieurs passants voulurent prendre le parti du bourgeois; Quebrantador en blessa trois ou quatre, et n'en serait pas demeuré là si tout à coup il n'eut été assailli par une foule d'archers, qui l'arrêtèrent comme un perturbateur du repos public. Ils le conduisirent en prison, où il a déclaré tout ce que je viens de vous dire; et sur sa déposition, la justice s'est aussi emparée de Guillaume. Le beau-père demande que le mariage soit cassé; et le Saint-Office, informé que Guillaume a de bons effets, veut connaître de cette affaire.

—Vive Dieu, dit don Cléofas, la sainte Inquisition est bien alerte! Sitôt qu'elle voit le moindre jour à tirer quelque profit!...—Doucement, interrompit le boiteux; gardez-vous bien de vous lâcher contre ce tribunal: il a des espions partout; on lui rapporte jusqu'à des choses qui n'ont jamais été dites; je n'ose en parler moi-même qu'en tremblant.

«Au-dessus de l'infortuné Guillaume, dans la première chambre à gauche, il y a deux hommes dignes de votre pitié: l'un est un jeune valet de chambre que la femme de son maître traitait en particulier comme un amant. Un jour le mari les surprit tous deux. La femme aussitôt se met à crier au secours, et dit que le valet de chambre lui a fait violence. On arrêta ce pauvre malheureux, qui, selon toutes les apparences, sera sacrifié à la réputation de sa maîtresse.

«Le compagnon du valet de chambre, encore moins coupable que lui, est sur le point de perdre aussi la vie: il est écuyer d'une duchesse à qui l'on a volé un gros diamant: on l'accuse de l'avoir pris; il aura demain la question, où il sera tourmenté jusqu'à ce qu'il confesse avoir fait le vol; et toutefois la personne qui en est l'auteur est une femme de chambre favorite, qu'on n'oserait soupçonner.

—Ah! seigneur Asmodée, dit Léandro, rendez, je vous prie, service à cet écuyer: son innocence m'intéresse pour lui; dérobez-le par votre pouvoir aux injustes et cruels supplices qui le menacent: il mérite que...—Vous n'y pensez pas, seigneur écolier, interrompit le diable: pouvez-vous demander que je m'oppose à une action inique, et que j'empêche un innocent de périr? c'est prier un procureur de ne pas ruiner une veuve ou un orphelin.

«Oh! s'il vous plaît, ajouta-t-il, n'exigez pas de moi que je fasse quelque chose qui soit contraire à mes intérêts, à moins que vous n'en tiriez un avantage considérable. D'ailleurs, quand je voudrais délivrer ce prisonnier, le pourrais-je?—Comment donc, répliqua Zambullo, est-ce que vous n'avez pas la puissance d'enlever un homme de la prison?—Non certainement, répartit le boiteux. Si vous aviez lu l'Enchiridion ou Albert le Grand, vous sauriez que je ne puis, non plus que mes confrères, mettre un prisonnier en liberté. Moi-même, si j'avais le malheur d'être entre les griffes de la justice, je ne pourrais m'en tirer qu'en finançant.

«Dans la chambre prochaine, du même côté, loge un chirurgien convaincu d'avoir, par jalousie, fait à sa femme une saignée comme celle de Sénèque: il a eu aujourd'hui la question, et, après avoir confessé le crime dont on l'accusait, il a déclaré que depuis dix ans il s'est servi d'un moyen assez nouveau pour se faire des pratiques. Il blessait la nuit les passants avec une bayonnette, et se sauvait chez lui par une petite porte de derrière; cependant le blessé poussait des cris qui attiraient les voisins à son secours: le chirurgien y accourait lui-même comme les autres; et trouvant un homme noyé dans son sang, il le faisait porter dans sa boutique, où il le pansait de la même main dont il l'avait frappé.

«Quoique ce chirurgien cruel ait fait cette déclaration et qu'il mérite mille morts, il ne laisse pas de se flatter qu'on lui fera grâce; et c'est ce qui pourra fort bien arriver, parce qu'il est parent de madame la remueuse de l'Infant; outre cela, je vous dirai qu'il a chez lui une eau merveilleuse, que lui seul sait composer, une eau qui a la vertu de blanchir la peau, et de faire d'un visage décrépit une face enfantine; et cette eau incomparable sert de fontaine de jouvence à trois dames du palais, qui se sont jointes ensemble pour le sauver. Il compte si fort sur leur crédit, ou, si vous voulez, sur son eau, qu'il s'est endormi tranquillement, dans l'espérance qu'à son réveil il recevra l'agréable nouvelle de son élargissement.

—J'aperçois sur un grabat dans la même chambre, dit l'écolier, un autre homme qui dort, ce me semble, aussi d'un sommeil paisible: il faut que son affaire ne soit pas bien mauvaise.—Elle est fort délicate, répondit le démon. Ce cavalier est un gentilhomme biscaïen qui s'est enrichi d'un coup d'escopète, et voici comment: Il y a quinze jours que, chassant dans une forêt avec son frère aîné, qui jouissait d'un revenu considérable, il le tua, par malheur, en tirant sur des perdreaux.—L'heureux quiproquo pour un cadet! s'écria don Cléofas en riant.—Oui, reprit Asmodée; mais les collatéraux, qui voudraient bien s'approprier la succession du défunt, poursuivent en justice son meurtrier, qu'ils accusent d'avoir fait le coup pour devenir unique héritier de sa famille. Il s'est de lui-même constitué prisonnier, et il paraît si affligé de la mort de son frère, qu'on ne saurait s'imaginer qu'il ait eu intention de lui ôter la vie.—Et n'a-t-il effectivement rien à se reprocher là-dessus que son peu d'adresse? répliqua Léandro.—Non, répartit le boiteux; il n'a pas eu une mauvaise volonté; mais lorsqu'un fils aîné possède tout le bien d'une maison, je ne lui conseille pas de chasser avec son cadet.

«Examinez bien ces deux adolescents, qui, dans un petit réduit auprès du gentilhomme de Biscaïe, s'entretiennent aussi gaiement que s'ils étaient en liberté. Ce sont deux véritables picaros. Il y en a principalement un qui pourra donner quelque jour au public un détail de ses espiégleries; c'est un nouveau Guzmann d'Alfarache; c'est celui qui a un pourpoint de velours brun et un plumet à son chapeau.

«Il n'y a pas trois mois qu'il était dans cette ville page du comte d'Onate, et il serait encore au service de ce seigneur sans une fourberie qui est la cause de sa prison, et que je veux vous conter.

«Ce garçon, nommé Domingo, reçut un jour, chez le comte, cent coups de fouet, que l'écuyer de salle, autrement le gouverneur des pages, lui fit rudement appliquer, pour certain tour d'habileté qui le méritait. Il eut longtemps sur le cœur cette petite correction-là, et il résolut de s'en venger. Il avait remarqué plus d'une fois que le seigneur don Côme, c'est le nom de l'écuyer, se lavait les mains avec de l'eau de fleur d'orange, et se frottait le corps avec des pâtes d'œillets et de jasmin; qu'il avait plus de soin de sa personne qu'une vieille coquette, et qu'enfin c'était un de ces fats qui s'imaginent qu'une femme ne saurait les voir sans les aimer. Cette remarque lui fournit une idée de vengeance, qu'il communiqua à une jeune soubrette de son voisinage, de laquelle il avait besoin pour l'exécution de son projet, et dont il était tellement ami, qu'il ne pouvait le devenir davantage.

«Cette suivante, appelée Floretta, pour avoir la liberté de lui parler plus aisément, le faisait passer pour son cousin dans la maison de dona Luziana sa maîtresse, dont le père était alors absent. Le malin Domingo, après avoir instruit sa fausse parente de ce qu'elle avait à faire, entra un matin dans la chambre de don Côme, où il trouva cet écuyer qui essayait un habit neuf, se regardait avec complaisance dans un miroir, et paraissait charmé de sa figure. Le page fit semblant d'admirer ce Narcisse, et lui dit avec un feint transport: «En vérité, seigneur don Côme, vous avez la mine d'un prince. Je vois tous les jours des grands superbement vêtus; cependant, malgré leurs riches habits, ils n'ont pas votre prestance. Je ne sais, ajouta-t-il, si, étant votre serviteur autant que je le suis, je vous considère avec des yeux trop prévenus en votre faveur: mais, franchement, je ne vois point à la cour de cavalier que vous n'effaciez.»

«L'écuyer sourit à ce discours, qui flattait agréablement sa vanité, et répondit en faisant l'aimable: «Tu me flattes, mon ami, ou bien il faut en effet que tu m'aimes, et que ton amitié me prête des grâces que la nature m'a refusées.—Je ne le crois pas, répliqua le flatteur; car il n'y a personne qui ne parle de vous aussi avantageusement que moi. Je voudrais que vous eussiez entendu ce que me disait encore hier une de mes cousines, qui sert une fille de qualité.»

«Don Côme ne manqua pas de demander ce que cette cousine avait dit. «Comment! reprit le page; elle s'étendit sur la richesse de votre taille, sur l'agrément qu'on voit répandu dans toute votre personne; et ce qu'il y a de meilleur, c'est qu'elle me dit confidemment que dona Luziana, sa maîtresse, prenait plaisir à vous regarder au travers de sa jalousie, toutes les fois que vous passiez devant sa maison.

«—Qui peut être cette dame, dit l'écuyer, et où demeure-t-elle?—Quoi! répondit Domingo, vous ne savez pas que c'est la fille unique du mestre de camp don Fernando, notre voisin?—Ah! je suis à présent au fait, reprit don Côme. Je me souviens d'avoir ouï vanter le bien et la beauté de cette Luziana; c'est un excellent parti. Mais serait-il possible que je me fusse attiré son attention?—N'en doutez pas, répartit le page; ma cousine me l'a dit: quoique soubrette, ce n'est point une menteuse, et je vous réponds d'elle comme de moi-même.—Cela étant, dit l'écuyer, il me prend envie d'avoir une conversation particulière avec ta parente, de la mettre dans mes intérêts par quelques petits présents, suivant l'usage; et si elle me conseille de rendre des soins à sa maîtresse, je tenterai la fortune. Pourquoi non? Je conviens qu'il y a de la distance de mon rang à celui de don Fernando; mais je suis gentilhomme une fois, et je possède cinq cents bons ducats de rente. Il se fait tous les jours des mariages plus extravagants que celui-là.»

«Le page fortifia son gouverneur dans sa résolution, et lui ménagea une entrevue avec la cousine, qui, trouvant l'écuyer disposé à tout croire, l'assura que sa maîtresse avait du goût pour lui. «Elle m'a souvent interrogée sur votre chapitre, lui dit-elle, et ce que je lui ai répondu là-dessus ne doit pas vous avoir nui. Enfin, seigneur écuyer, vous pouvez vous flatter justement que dona Luziana vous aime en secret. Faites-lui hardiment connaître vos légitimes intentions: montrez-lui que vous êtes le cavalier de Madrid le plus galant, comme vous en êtes le plus beau et le mieux fait: donnez-lui surtout des sérénades, rien ne lui sera plus agréable; de mon côté, je lui ferai bien valoir vos galanteries, et j'espère que mes bons offices ne vous seront pas inutiles.» Don Côme, transporté de joie de voir la soubrette entrer si chaudement dans ses intérêts, l'accabla d'embrassades, et lui mettant au doigt une bague de peu de valeur qu'il avait apportée exprès pour lui en faire présent: «Ma chère Floretta, lui dit-il, je ne vous donne ce diamant que pour faire connaissance avec vous: j'ai dessein de reconnaître par une plus solide récompense les services que vous me rendrez.»

«On ne saurait être plus satisfait qu'il le fut de son entretien avec la suivante. Aussi, non-seulement il remercia Domingo de le lui avoir procuré, il le gratifia d'une paire de bas de soie et de quelques chemises garnies de dentelles, lui promettant d'ailleurs de ne laisser échapper aucune occasion de lui être utile. Ensuite, le consultant sur ce qu'il avait à faire: «Mon ami, lui dit-il, quel est ton sentiment? me conseilles-tu de débuter par une lettre passionnée et sublime à dona Luziana?—C'est mon avis, répondit le page: faites-lui une déclaration d'amour en haut style; j'ai un pressentiment qu'elle ne le recevra point mal.—Je le crois de même, reprit l'écuyer; je vais à tout hasard commencer par là.» Aussitôt il se mit à écrire, et après avoir déchiré pour le moins vingt brouillons, il parvint à faire un billet doux auquel il s'arrêta. Il en fit la lecture à Domingo, qui, l'ayant écouté avec des gestes d'admiration, se chargea de le porter sur-le-champ à sa cousine. Il était conçu dans ces termes fleuris et recherchés:

Il y a longtemps, charmante Luziana, que, sur la foi de la renommée qui publie partout vos perfections, je me suis laissé enflammer d'un ardent amour pour vous. Néanmoins, malgré les feux dont je suis la proie, je n'ai osé hasarder aucun acte de galanterie, mais comme il m'est revenu que vous daignez arrêter vos regards sur moi quand je passe devant la jalousie qui dérobe aux yeux des hommes votre beauté céleste, et même que, par une influence de votre astre très-heureuse pour moi, vous inclinez à me vouloir du bien, je prends la liberté de vous demander la permission de me consacrer à votre service. Si je suis assez fortuné pour l'obtenir, je renonce à toutes les dames passées, présentes et à venir.

Don Come de la Higuera.

«Le page et la suivante ne manquèrent pas de s'égayer aux dépens du seigneur don Côme, et de se divertir de sa lettre. Ils n'en demeurèrent pas là: ils composèrent à frais communs un billet tendre, que la femme de chambre écrivit de sa main, et que Domingo rendit le jour suivant à l'écuyer, comme une réponse de dona Luziana. Il contenait ces paroles:

J'ignore qui peut vous avoir si bien instruit de mes sentiments secrets. C'est une trahison que quelqu'un m'a faite; mais je la lui pardonne, puisqu'elle est cause que vous m'apprenez que vous m'aimez. De tous les hommes que je vois passer dans ma rue, vous êtes celui que je prends le plus de plaisir à regarder, et je veux bien que vous soyez mon amant. Peut-être ne devrais-je pas le vouloir, et encore moins vous le dire. Si c'est une faute que je fais, votre mérite me rend excusable.

Dona Luziana.

«Quoique cette réponse fût un peu trop vive pour la fille d'un mestre de camp, car les auteurs n'y avaient pas regardé de si près, le présomptueux don Côme ne s'en défia point; il s'estimait assez pour s'imaginer qu'une dame pouvait oublier pour lui les bienséances. «Ah! Domingo, s'écria-t-il d'un air triomphant, après avoir lu à haute voix la lettre supposée, tu vois, mon ami, si la voisine en tient: je serai bientôt gendre de don Fernand, ou je ne suis pas don Côme de la Higuera.

«—Il n'en faut pas douter, dit le bourreau de confident; vous avez fait sur sa fille une furieuse impression. Mais à propos, ajouta-t-il, je me souviens que ma parente m'a bien recommandé de vous dire que dès demain, tout au plus tard, il était nécessaire que vous donnassiez une sérénade à sa maîtresse, pour achever de la rendre folle de votre seigneurie.—Je le veux bien, dit l'écuyer. Tu peux assurer ta cousine que je suivrai son conseil, et que demain, sans faute, elle entendra dans sa rue, au milieu de la nuit, un des plus galants concerts qu'on ait jamais entendus à Madrid.» En effet, il alla trouver un habile musicien, et après lui avoir communiqué son projet, il le chargea du soin de l'exécution.

«Tandis qu'il était occupé de sa sérénade, Floretta, que le page avait prévenue, voyant sa maîtresse en bonne humeur, lui dit: «Madame, je vous apprête un agréable divertissement.» Luziana lui demanda ce que c'était. «Oh! vraiment, reprit la soubrette en riant comme une folle, il y a bien des affaires. Un original, nommé don Côme, gouverneur des pages du comte d'Onate, s'est avisé de vous choisir pour la dame souveraine de ses pensées, et doit demain au soir, afin que vous n'en ignoriez, vous régaler d'un admirable concert de voix et d'instruments.» Dona Luziana, qui naturellement était fort gaie, et qui d'ailleurs croyait les galanteries de l'écuyer sans conséquence pour elle, bien loin de prendre son sérieux, se fit par avance un plaisir d'entendre sa sérénade. Ainsi cette dame, sans le savoir, aidait à confirmer don Côme dans une erreur dont elle se serait fort offensée, si elle l'eût connue.

«Enfin, la nuit du jour suivant, il parut devant le balcon de Luziana deux carrosses, d'où sortirent le galant écuyer et son confident, accompagnés de six hommes, tant chanteurs que joueurs d'instruments, qui commencèrent leur concert. Il dura fort longtemps. Ils jouèrent un grand nombre d'airs nouveaux, et chantèrent plusieurs couplets de chansons, qui roulaient tous sur le pouvoir que l'amour a d'unir des amants d'une inégale condition; et à chaque couplet, dont la fille du mestre de camp se faisait l'application, elle riait de tout son cœur.

«Lorsque la sérénade fut finie, don Côme renvoya les musiciens chez eux, dans les mêmes carrosses qui les avaient amenés, et demeura dans la rue avec Domingo, jusqu'à ce que les curieux que la musique avait attirés se furent retirés. Après quoi il s'approcha du balcon, d'où bientôt la suivante, avec la permission de sa maîtresse, lui dit par une petite fenêtre de la jalousie: «Est-ce vous, seigneur don Côme?—Qui me fait cette question? répondit-il d'une voix doucereuse.—C'est, répliqua la soubrette, dona Luziana qui souhaite de savoir si le concert que nous venons d'entendre est un effet de votre galanterie?—Ce n'est, répartit l'écuyer, qu'un échantillon des fêtes que mon amour prépare à cette merveille de nos jours, si elle veut bien les recevoir d'un amant sacrifié sur l'autel de sa beauté.»

«A cette expression figurée, la dame n'eut pas peu d'envie de rire; elle se retint toutefois, et, se mettant à la petite fenêtre, elle dit à l'écuyer, le plus sérieusement qu'il lui fut possible: «Seigneur don Côme, il paraît bien que vous n'êtes pas un galant novice: c'est de vous que les cavaliers amoureux doivent apprendre à servir leurs maîtresses. Je suis très-contente de votre sérénade, et je vous en tiendrai compte: mais, ajouta-t-elle, retirez-vous: on peut nous écouter; une autre fois nous aurons un plus long entretien.» En achevant ces mots elle ferma la fenêtre, laissant l'écuyer dans la rue, fort satisfait de la faveur qu'elle venait de lui faire, et le page bien étonné de la voir jouer un rôle dans cette comédie.

«Cette petite fête, en y comprenant les carrosses et la prodigieuse quantité de vin bu par les musiciens, coûta cent ducats à don Côme; et deux jours après son confident l'engagea dans une nouvelle dépense; voici de quelle manière: ayant appris que Floretta devait, la nuit de la Saint-Jean, nuit si célébrée dans cette ville, aller avec d'autres filles de son espèce à la fiesta del sotillo[9], entreprit de leur donner un déjeuner magnifique aux dépens de l'écuyer.

[9] Sorte de danse particulière aux Espagnols.

«Seigneur don Côme, lui dit-il la veille de la Saint-Jean, vous savez quelle fête c'est demain. Je vous avertis que dona Luziana se propose d'être à la pointe du jour sur les bords du Mançanarez pour voir le sotillo; je crois qu'il n'est pas besoin d'en dire davantage au coriphée des cavaliers galants: vous n'êtes pas homme à négliger une si belle occasion; je suis persuadé que votre dame et sa compagnie seront demain bien régalées.—C'est de quoi je puis te répondre, lui dit son gouverneur; je te rends grâce de l'avis: tu verras si je sais prendre la balle au bond.» Effectivement, le lendemain de grand matin, quatre valets de l'hôtel, conduits par Domingo, et chargés de toutes sortes de viandes froides, accommodées de différentes façons, avec une infinité de petits pains et de bouteilles de vins délicieux, arrivèrent sur le rivage du Mançanarez, où Floretta et ses compagnes dansaient comme des nymphes au lever de l'aurore.

«Elles n'eurent pas peu de joie quand le page vint interrompre leurs danses légères pour leur offrir un solide déjeuner de la part du seigneur don Côme. Elles s'assirent aussitôt sur l'herbe, et commencèrent à faire honneur au festin, en riant sans modération de la dupe qui le donnait; car la charitable cousine de Domingo n'avait pas manqué de les mettre au fait.

«Comme elles étaient toutes en train de se réjouir, on vit paraître l'écuyer, monté sur une haquenée des écuries du comte, et richement vêtu. Il vint joindre son confident et saluer la compagnie, qui, s'étant levée pour le recevoir plus poliment, le remercia de sa générosité. Il cherchait des yeux parmi les filles dona Luziana, pour lui adresser la parole, et lui débiter un beau compliment qu'il avait composé en chemin; mais Floretta, le tirant à part, lui dit qu'une indisposition avait empêché sa maîtresse de se trouver à la fête. Don Côme se montra très-sensible à cette nouvelle, et demanda quel mal avait sa chère Luziana. «Elle est fort enrhumée, répondit la soubrette, et cela pour avoir passé sans voile sur son balcon presque toute la nuit de votre sérénade à me parler de vous.» L'écuyer, consolé d'un accident qui venait d'une si belle cause, pria la suivante de lui continuer ses bons offices auprès de sa maîtresse, et regagna son hôtel, en s'applaudissant de plus en plus de sa bonne fortune.

«Dans ce temps-là, don Côme reçut une lettre de change, et toucha mille écus d'or qu'on lui envoyait d'Andalousie, pour sa part de la succession d'un de ses oncles mort à Séville. Il compta cette somme, et la mit dans un coffre en présence de Domingo, qui fut fort attentif à cette action, et si violemment tenté de s'approprier ces beaux écus d'or, qu'il résolut de les emporter en Portugal. Il fit confidence de sa tentation à Floretta, et lui proposa même d'être du voyage. Quoique la proposition méritât bien d'être pesée, la soubrette, aussi friponne que le page, l'accepta sans balancer. Enfin une nuit, tandis que l'écuyer, enfermé dans un cabinet, s'occupait à composer une lettre emphatique pour sa maîtresse, Domingo trouva moyen d'ouvrir le coffre où étaient les écus d'or: il les prit, gagna promptement la rue avec sa proie, et s'étant rendu sous le balcon de Luziana, il se mit à contrefaire un chat qui miaule. La suivante, à ce signal, dont ils étaient convenus tous deux, ne le fit pas longtemps attendre; et, prête à le suivre partout, elle sortit avec lui de Madrid.

«Ils comptaient bien qu'ils auraient le temps d'arriver en Portugal avant qu'on pût les atteindre, si on les poursuivait; mais, par malheur pour eux, don Côme, dès la nuit même, s'étant aperçu du larcin et de la fuite de son confident, eut aussitôt recours à la justice, qui dispersa de toutes parts ses limiers pour découvrir le voleur. On l'attrapa près de Zebreros avec sa nymphe. On les ramena l'un et l'autre; la soubrette a été renfermée aux Repenties, et Domingo dans cette prison.

—Apparemment, dit don Cléofas, que l'écuyer n'a pas perdu ses écus d'or; ils lui auront sans doute été rendus.—Oh! que non, répondit le diable: ce sont les pièces qui prouvent le vol; la justice ne s'en dessaisira point; et don Côme, dont l'histoire s'est répandue dans la ville, demeure volé, et raillé de tout le monde.

«Domingo et cet autre prisonnier qui joue avec lui, continua le boiteux, ont pour voisin un jeune Castillan qui a été arrêté pour avoir, en présence de bons témoins, donné un soufflet à son père.—O ciel! s'écria Léandro, que m'apprenez-vous? Quelque mauvais que soit un fils, peut-il lever la main sur son père?—Oh qu'oui, dit le démon; cela n'est pas sans exemple, et je veux vous en citer un assez remarquable. Sous le règne de don Pèdre I, surnommé le Juste et le Cruel, huitième roi de Portugal, un garçon de vingt ans fut mis entre les mains de la justice pour le même fait. Don Pèdre, surpris comme vous de la nouveauté du cas, voulut interroger la mère du coupable, et il s'y prit si adroitement, qu'il lui fit avouer qu'elle avait eu cet enfant d'une discrète Révérence. Si les juges du castillan interrogeaient aussi sa mère avec la même adresse, ils pourraient en arracher un pareil aveu.

«Descendons de l'œil dans un grand cachot au-dessous de ces trois prisonniers que je viens de vous montrer, et considérons ce qui s'y passe. Y voyez-vous ces trois malheureux? Ce sont des voleurs de grands chemins. Les voilà qui vont se sauver; on leur a fait tenir une lime sourde dans un pain, et ils ont déjà limé un gros barreau d'une fenêtre, par où ils peuvent se couler dans une cour qui les conduira dans la rue. Il y a plus de dix mois qu'ils sont en prison, et il y en a plus de huit qu'ils devraient avoir reçu la récompense publique qui est due à leurs exploits; mais, grâce à la lenteur de la justice, ils vont encore massacrer des voyageurs.

«Suivez-moi dans cette salle basse où vous apercevez vingt ou trente hommes couchés sur la paille: ce sont des filous, des gens de toutes sortes de mauvais commerces. En remarquez-vous cinq ou six qui houspillent une espèce de manœuvre qui a été emprisonné aujourd'hui pour avoir blessé un archer d'un coup de pierre?—Pourquoi ces prisonniers battent-ils ce manœuvre? dit Zambullo.—C'est, répondit Asmodée, parce qu'il n'a pas encore payé sa bienvenue. Mais, ajouta-t-il, laissons là tous ces misérables: éloignons-nous même de cet horrible lieu; allons ailleurs arrêter nos regards sur des objets plus réjouissants.»


CHAPITRE VIII