CONCLUSIONS
Il est certains sujets qui portent en eux-mêmes leurs conclusions: ce sont ceux qui, exempts de toute intervention, de toute opinion personnelle de l'auteur qui les traite, ne comprennent que le simple énoncé des faits. Nous avons tenu—tout le long de ces pages—à conserver rigoureusement à notre étude ce caractère d'argumentation, pour ainsi dire impersonnelle, d'argumentation par les Faits et rien que par les Faits. Nous effaçant constamment devant eux, nous les avons laissé parler à notre place. En un sujet encore aussi obscur, aussi discuté et dont les conséquences peuvent être si graves, ce système d'exactitude positive s'imposait.
Mais les documents que nous avons voulu donner comme unique soutien à notre thèse ont-ils toutes les garanties qui forment «l'éloquence des Faits»? S'ils ne les possèdent, s'ils ne peuvent pas les posséder toutes (en une science encore si neuve), ils en présentent du moins de suffisantes et, à notre avis, de décisives: d'une part le nombre, de l'autre la qualité des témoignages.—Et c'est sur ce dernier argument qu'il convient surtout d'insister.
Le savant directeur de la Revue scientifique le dit lui-même: «Il n'est pas possible que tant d'hommes distingués d'Angleterre, d'Amérique, de France, d'Allemagne, d'Italie, se soient grossièrement et lourdement trompés. Toutes les objections qu'on leur a faites, ils les avaient pesées et discutées: on ne leur a rien appris, en leur opposant soit le hasard possible, soit la fraude, et ils y avaient songé bien avant qu'on le leur ait reproché; de sorte que j'ai peine à croire que tout leur travail ait été stérile et qu'ils aient expérimenté, médité, réfléchi sur de décevantes illusions[151]».
Si donc les Phénomènes occultes ont tant de peine à se faire admettre de l'Idée contemporaine, ce n'est point surtout parce que les témoignages qui les affirment sont en quantité ou de valeur insuffisantes. Au fond—est-il besoin de le dire?—ce qui prévient les esprits contre l'Occulte, ce qui le leur rend suspect et intolérable, c'est uniquement son inconcevabilité. La question se ramène donc, en dernière analyse, à celle-ci: La concevabilité est-elle—et dans quelle mesure—une preuve de réalité possible?
On sait quels vifs débats cette question a suscités dans la philosophie contemporaine; on connaît les réponses opposées que lui ont faites Stuart Mill et ses élèves d'un côté, Whewel et Herbert Spencer de l'autre. Tandis que les premiers soutiennent que notre incapacité de concevoir une chose n'implique pas forcément son impossibilité, Whewel et Spencer affirment que ce qui est inconcevable ne peut pas être réel ou vrai. Nous n'avons pas à entrer ici dans le détail de cette discussion philosophique, d'autant que l'on n'ignore pas notre opinion à cet égard; bornons-nous donc à citer les paroles suivantes de Stallo, qui la résument exactement:
«Généralement parlant, l'inconcevabilité d'un fait physique, par suite de son désaccord avec des notions préconçues, n'est pas une preuve de son impossibilité ou de sa non-existence. Le progrès intellectuel consiste presque toujours à rectifier ou renverser de vieilles idées, dont un grand nombre ont été considérées comme évidentes, pendant de longues périodes intellectuelles... On pourrait en accumuler des exemples indéfiniment. Jusqu'à la découverte de la décomposition de l'eau, de la véritable combustion et des affinités relatives du potassium et de l'hydrogène pour l'oxygène, il était impossible de concevoir une substance qui brûlât au contact de l'eau; un des attributs reconnus de l'eau—en d'autres termes, une partie du concept d'eau—était qu'elle est le contraire du feu. Ce concept préalablement était faux, et quand il fut détruit, l'inconcevabilité d'une substance telle que le potassium disparut[152].»
Donc, puisque, d'une part, l'observation positive,—nous pensons l'avoir suffisamment montré,—de l'autre, l'analyse philosophique, loin d'infirmer la proposition mise en tête de ces pages, semblent au contraire la légitimer, nous n'hésitons pas à la prendre pour conclusion de notre travail.
Et nous répétons avec M. Richet:
«Nous avons la ferme conviction qu'il y a, mêlées aux forces connues et décrites, des forces que nous ne connaissons pas; que l'explication mécanique, simple, vulgaire, ne suffit pas à expliquer tout ce qui se passe autour de nous; en un mot qu'IL Y A DES PHÉNOMÈNES PSYCHIQUES OCCULTES[153].»
On s'en souvient, nous avons jugé nécessaire—non par une sotte pusillanimité intellectuelle, mais parce que l'état actuel de la question l'exigeait—d'établir des degrés, des nuances dans l'admissibilité de ces divers Phénomènes; ces réserves ne sauraient pourtant infirmer en rien la conclusion ci-dessus, la seule à retenir, et qui peut se résumer en ces quelques mots vulgaires, mais significatifs: IL Y A SUREMENT QUELQUE CHOSE.
Maintenant, et pour dire un mot des causes possibles de tout cet Absurde, parviendrons-nous à mieux connaître la plus probable[154] d'entre elles, cette «Force psychique» à peine entrevue jusqu'ici? Réussirons-nous—comme nous fîmes pour le fluide électrique—à pénétrer les modes de sa production et de son activité, à la manier selon nos désirs, en un mot, à nous l'asservir?
«Un jour viendra, dit Humboldt, où les forces qui s'exercent paisiblement dans la nature élémentaire, comme dans les cellules délicates des tissus organiques, sans que nos sens aient encore pu les découvrir, reconnues enfin, mises à profit et portées à un haut degré d'activité, prendront place dans la série indéfinie des moyens à l'aide desquels, en nous rendant maîtres de chaque domaine particulier dans l'empire de la nature, nous nous élèverons à une connaissance plus intelligente et plus animée de l'empire du monde.»
La Force psychique est-elle au nombre de ces forces, et la prédiction d'Humboldt se réalisera-t-elle à son sujet? Il serait peu philosophique de le nier, téméraire de l'affirmer.
«Assurément, les effets qu'elle a produits jusqu'à présent sont relativement faibles; mais quand Galvani s'amusait à faire danser des grenouilles, prévoyait-il qu'un siècle après, cette force, à peine perceptible qu'il venait de découvrir, éclairerait Paris?[155]»
Quel que soit son sort dans l'avenir, maintenant que l'existence de ce nouveau mode de l'Energie est à peu près démontrée, en dehors de toute erreur, en dehors de toute fraude, il faut, sans plus hésiter, le soumettre aux ordinaires procédés d'investigation scientifique, car, Sir William Thomson l'a déclaré: «La Science est tenue, par l'éternelle loi de l'honneur, à regarder en face et sans crainte tout problème qui peut franchement se présenter à elle[156].»
Or—que l'on nous permette de revenir encore sur ce point—croire que parce que certains de ces problèmes affectent des données absolument contraires à celles qui nous sont familières, ils ne sauraient exister, c'est «se faire fort par une téméraire présumption de sçavoir jusques où va la possibilité[157]», c'est, du même coup, interdire toute investigation scientifique, en dehors des régions déjà connues, c'est arrêter net l'évolution progressive de la Science. Pareilles affirmations ne peuvent être le fait que d'un imprudent oubli des leçons infligées à l'esprit de l'homme par l'histoire des sciences...
Certes, nous ne nous dissimulons pas que ces études si nouvelles nous réservent peut-être bien des déceptions. Qu'importe, s'il nous reste une chance, une seule d'atteindre à des résultats dont on peut dire que les entrevoir seulement effare l'imagination!
Non pas, cependant, que, dans leur essence, les Phénomènes occultes soient plus «merveilleux» que n'importe lequel des faits qui se passent journellement sous nos yeux. Pour tout esprit tant soit peu philosophique, les mouvements d'un objet sans contact ne constituent pas un «incompréhensible» plus profond, un prodige plus étonnant que la germination d'une simple graine. L'absurde n'est-il pas, suivant le mot de Gœthe, «la véritable âme de notre monde?» Seulement, les Phénomènes de l'Occulte sont en dehors de notre expérience journalière, ils bouleversent notre routine mentale; de plus—et c'est ce qui achève de désorbiter l'esprit—ils nous révèlent l'existence probable de nouveaux, d'inespérés éléments dans la série des Forces, ils projettent de révélatrices et aveuglantes lueurs dans les ténèbres de ces mystérieux «Au-delà» que la pensée humaine a toujours soupçonnés et jamais pénétrés...
Donc, encore un coup, et c'est ici notre seconde conclusion—corollaire logique de la première,—il est temps d'entrer et d'entrer hardiment dans ces régions de l'Occulte, trop longtemps l'apanage de la Superstition et de la Fraude; il est temps de reconnaître ce nouveau et peut-être si fertile domaine, auquel M. Lodge assigne les limites suivantes:
«Limitrophe à la fois, dit-il, à la physique et à la psychologie, cette région intermédiaire entre l'énergie et la vie, entre l'esprit et la matière, est bornée au nord par la psychologie, au sud par la physique, à l'est par la physiologie, et à l'ouest par la pathologie et la médecine..... Jusqu'à présent, nous avons trop hésité à pénétrer dans ce nouveau domaine, mais bientôt nous l'envahirons.»
Et il continue par ces paroles, qui seront les dernières de notre étude:
«Ce que nous savons n'est rien auprès de ce qui nous reste à apprendre, dit-on souvent, quoique parfois sans conviction. Pour moi, c'est la vérité la plus littérale, et vouloir restreindre notre examen aux territoires déjà à demi-conquis, c'est tromper la foi des hommes qui ont lutté pour le droit de libre examen, c'est trahir les espérances les plus légitimes de la Science.»