IV. Théories émises pour expliquer les divers Phénomènes occultes
Nous avons déjà dit, à plusieurs reprises, que la partie théorique de notre étude serait brève et que nous aurions garde de nous lancer dans la discussion des théories diverses, émises pour l'interprétation des Phénomènes occultes. On connaît les raisons de prudence intellectuelle qui motivent cette réserve. Mais nous jugerions notre travail incomplet si nous n'y faisions figurer au moins un exposé de ces tentatives d'explication.
Voici donc, d'après MM. Croockes et Gibier, le résumé de ces théories[145]:
1re Théorie.—Les phénomènes sont tous le résultat de fraudes, d'habiles arrangements mécaniques ou de prestidigitation; les médiums sont des imposteurs et les assistants des imbéciles.
Il est évident que cette théorie ne peut expliquer qu'un très petit nombre de faits sérieusement observés.
2me Théorie.—Les personnes qui assistent à une séance sont victimes d'une espèce de folie ou d'illusion, et s'imaginent qu'il se produit des phénomènes qui n'existent réellement pas.
Les expériences faites avec le secours d'instruments enregistreurs réfutent aisément cette théorie.
3me Théorie.—Tout est produit par le diable ou ses suppôts. C'était la théorie de de Mirville, c'est celle de toutes les églises chrétiennes.—Théorie démoniaque.
4me Théorie.—Il existe une catégorie d'êtres, un monde immatériel, vivant à côté de nous et manifestant sa présence dans certaines conditions. Ce sont ces êtres qu'on a connus de tout temps sous le nom de génies, fées, sylvains, lutins, gnômes, farfadets, etc. A cette théorie se rattache celle des boudhistes de l'Inde et d'Europe (théosophes) qui mettent les phénomènes sur le compte d'esprits vitaux incomplets, d'êtres non finis appelés Elémentals.—Théorie «gnômique».
5me Théorie.—Toutes ces manifestations sont dues aux esprits ou âmes des morts, qui se mettent en rapport avec les vivants, en manifestant leurs qualités ou leurs défauts, leur supériorité ou, au contraire, leur infériorité, tout comme s'ils vivaient encore.—Théorie spirite.
6me Théorie.—Un fluide spécial se dégage de la personne du médium, se combine avec le fluide des personnes présentes, pour constituer un personnage nouveau, temporaire, indépendant dans une certaine mesure, et produisant les phénomènes connus.—Cette théorie pourrait s'appeler: Théorie de l'être collectif.
On pourrait la nommer aussi Théorie de la Force psychique.
Le professeur Lombroso vient de la reprendre à propos des expériences de Naples et d'en présenter une variante. Comme ces expériences ont fait grand bruit, nous allons citer les principaux passages de l'interprétation qu'a voulu en donner l'éminent anthropologiste.
«Aucun de ces faits, dit-il (qu'il faut pourtant admettre, parce qu'on ne peut nier des faits qu'on a vus), n'est de nature à faire supposer, pour les expliquer, un monde différent de celui admis par les neuro-pathologistes. Avant tout, il ne faut pas perdre de vue que Mme Eusapia est névropathe, qu'elle reçut dans son enfance un coup au pariétal gauche, ayant produit un trou assez profond pour qu'on puisse y enfoncer un doigt, qu'elle resta sujette ensuite à des accès d'épilepsie, de catalepsie, d'hystérie, qui se produisent surtout pendant les phénomènes médianimiques; qu'elle présente enfin une remarquable obtusité du tact. C'étaient des névropathes aussi, ces médiums admirables, tels que Home, Slade, etc... Eh bien! je ne vois rien d'inadmissible à ce que, chez les hystériques et les hypnotiques, l'excitation de certains centres, qui devient puissante par suite de la paralysie de tous les autres et provoque alors une transposition et une transmission des forces psychiques, puisse aussi amener une transformation en force lumineuse ou en force motrice. On comprend ainsi comment la force, que j'appellerai cordiale ou cérébrale, d'un médium, peut, par exemple, soulever une table, tirer la barbe de quelqu'un, le battre, le caresser, phénomènes assez fréquents dans ces cas.
»Pendant la transposition des sens due à l'hystérisme, quand, par exemple, le nez et le menton voient (et c'est un fait que j'ai vu de mes yeux), alors que pendant quelques instants tous les autres sens sont paralysés, le centre cortical de la vision, qui a son siège dans le cerveau, acquiert une telle énergie qu'il se substitue à l'œil.......
»Examinons maintenant ce qui arrive quand il y a transmission de pensée. Dans certaines conditions, très rares, le mouvement cérébral, que nous appelons pensée, se transmet à une distance petite ou grande. Or, de la même manière que cette force se transmet, elle peut aussi se transformer, et la force psychique devient force motrice: il y a, dans l'écorce cérébrale, des amas de substance nerveuse (centres moteurs) qui président précisément aux mouvements et qui, étant irrités, comme chez les épileptiques, provoquent des mouvements très violents dans les organes moteurs. On m'objectera que ces mouvements spiritiques n'ont pas comme intermédiaire le muscle, qui est le moyen le plus commun de transmission des mouvements; mais la pensée, non plus, dans les cas de transmission, ne se sert plus de ses voies ordinaires de communication, qui sont la main et le larynx. Dans ce cas, pourtant, le moyen de communication est celui qui sert à toutes les énergies et qu'on peut nommer, en se servant d'une hypothèse constamment admise, l'éther, par lequel se transmettent la lumière, l'électricité. Ne voyons-nous pas l'aimant faire mouvoir le fer, sans aucun intermédiaire visible? Dans les faits spirites, le mouvement prend une forme se rapprochant davantage de la volitive, parce qu'il part d'un moteur qui est en même temps un centre psychique: l'écorce cérébrale. La grande difficulté consiste à admettre que le cerveau est l'organe de la pensée et que la pensée est un mouvement; car, du reste, en physique, il n'y a pas de difficulté à admettre que les énergies se transforment et que telle énergie motrice devient lumineuse ou calorique.
»Après l'ouvrage de M. Janet sur l'automatisme inconscient, il n'y a plus à chercher à expliquer les cas des médiums écrivains.... Lorsque la table donne réponse exacte (par exemple, quand elle dit l'âge d'une personne que celle-ci est seule à connaître), lorsqu'elle cite un vers dans une langue inconnue au médium, ce qui étonne étrangement les profanes, cela arrive parce qu'un des assistants connaît cet âge, ce nom, ce vers et y fixe sa pensée vivement concentrée, à l'occasion de la séance, et qu'il transmet ensuite sa pensée au médium qui l'exprime par ses actes, et la reflète quelquefois chez un des assistants: justement parce que la pensée est un mouvement; non seulement elle se transmet, mais encore elle se reflète. J'ai observé des cas d'hypnotisme où la pensée, non seulement se transmettait, mais se reflétait en bondissant chez une troisième personne, qui n'était ni l'agent ni le sujet, et n'avait pas été hypnotisée. C'est ce qui arrive pour la lumière et l'onde sonore....
»L'objection faite par la plupart des gens est celle-ci:
»Pourquoi le médium, Mme Eusapia, par exemple, a-t-il un pouvoir qui manque aux autres?—De cette différence avec tout le monde surgit le soupçon d'une duperie, soupçon naturel, surtout chez les âmes vulgaires, et qui est l'explication plus simple, plus dans le goût de la multitude qui évite de réfléchir, d'étudier[146]. Mais ce soupçon disparaît dans l'esprit du psychologue, vieilli dans l'examen des hystériques et des simulateurs. Il s'agit, d'ailleurs, de faits très simples et assez vulgaires (tirer la barbe, soulever la table) à peu près toujours les mêmes, et qui se répètent avec une invariable monotonie, tandis qu'un simulateur saurait les changer, en inventer de plus amusants et plus merveilleux.
»En outre, les charlatans sont très nombreux, et les médiums très rares.... Si les faits spécifiques étaient toujours simulés, ils devraient être très nombreux et non des exceptions.—Je le répète, on doit chercher la cause des phénomènes dans les conditions pathologiques du médium même... Et la grande erreur de la majorité des observateurs est d'étudier le phénomène hypnotique et non pas le terrain où il naît. Or, le médium, Mme Eusapia, présente des anomalies cérébrales très graves, d'où vient sans doute l'interruption des fonctions de quelques centres cérébraux, tandis que s'accroît l'activité d'autres centres, notamment des centres moteurs. Voilà la cause des singuliers phénomènes médianimiques. Quelquefois, les phénomènes spéciaux aux hypnotisés et aux médiums arrivent, il est vrai, chez des individus normaux, mais au moment d'une profonde émotion, chez les mourants, par exemple, qui pensent à la personne chérie avec toute l'énergie de la période préagonique. La pensée se transmet alors, sous forme d'image, et nous avons le fantôme qu'on appelle aujourd'hui hallucination véridique ou télépathique[147].
»Et justement parce que le phénomène est pathologique et extraordinaire, on le rencontre seulement dans des circonstances graves et chez des individus qui ne présentent pas une grande intelligence, du moins à l'instant de l'accès médianimique. Il est probable que dans les temps très reculés, quand le langage était à l'état embryonnaire, la transmission de la pensée était beaucoup plus fréquente et que beaucoup plus fréquents aussi étaient les phénomènes médianimiques, qu'on appelait alors magie, prophétie[148]. Mais, avec le progrès, avec le perfectionnement de l'écriture et du langage, le moyen de la transmission directe de pensée fut destiné à disparaître complètement, étant devenu inutile et même nuisible(?) et peu commode, parce qu'il trahissait les secrets et communiquait les idées avec une exactitude insuffisante. Quand l'on eut enfin compris que ces formes nécropathiques n'avaient pas l'importance qu'on leur attribuait et qu'elles étaient pathologiques et non divines, on vit diminuer et disparaître les magies, les fantômes, soi-disant miracles, qui étaient presque tous des phénomènes réels, mais médianimiques. Chez les peuples civilisés on ne rencontra plus toutes ces manifestations qu'en des cas très rares, tandis qu'elles continuent sur une vaste échelle chez les peuples sauvages(?) et les individus névropathiques.
»Etudions, observons donc, comme dans la névrose, les convulsions, l'hypnotisme, le sujet plus que le phénomène, et nous trouverons l'explication de celui-ci plus complète et moins merveilleuse qu'elle ne semblait tout d'abord. Pour le moment, défions-nous de cette prétendue finesse d'esprit qui consiste à voir partout des simulateurs et à nous croire seuls les savants, tandis que précisément cette prétention pourrait nous plonger dans l'erreur.
Lombroso.»
Turin, 12 mars 1892.
Voilà qui est parfait. Mais s'il est prudent de se défier d'une finesse d'esprit trop aiguë, l'on doit, ce nous semble, agir de même envers certaines hypothèses très brillantes, très séduisantes sans doute, mais un peu périlleuses...
La théorie du savant italien explique suffisamment certains cas; mais, sans que nous ayons besoin de les préciser, elle reste insuffisante devant d'autres...
Comme le sujet qui nous occupe semble, de par son irritant mystère, posséder, plus que tout autre, le don de susciter des théories et des hypothèses, le lecteur nous permettra de citer, en terminant, pour le bien de sa discipline intellectuelle et de la nôtre propre, les passages suivants du livre admirable et naturellement peu connu de Stallo: la Matière et la Physique moderne. En des études où les faux pas de l'esprit peuvent être si fréquents, on ne saurait trop insister sur les véritables procédés logiques.
Quand un nouveau phénomène se présente à l'homme de science ou à l'observateur ordinaire, cette question se pose à l'esprit de l'un comme de l'autre: Qu'est-ce?—et cette question signifie simplement: De quel fait connu, familier, ce fait étrange en apparence, inconnu jusqu'ici, est-il une nouvelle forme?—de quel fait connu, familier, est-il un déguisement ou une explication? Ou, en tant que l'identité partielle ou totale de plusieurs phénomènes est la base de la classification (une classe étant un certain nombre d'objets ayant une ou plusieurs propriétés en commun), on peut dire aussi que toute explication, y compris l'explication par hypothèse, est, au fond, une classification. Telle étant la nature essentielle de l'explication scientifique, dont l'hypothèse est une forme à titre d'essai, il en résulte qu'aucune hypothèse ne peut être valide, si elle n'identifie tout ou partie du phénomène qu'elle est destinée à expliquer, avec un ou plusieurs autres phénomènes préalablement observés. La première règle, la règle fondamentale de tout raisonnement hypothétique dans la science, peut formellement se résoudre en deux propositions:—la première est que toute hypothèse valide doit être une identification de deux termes: le fait à expliquer et un fait par lequel on l'explique;—et la seconde, que ce dernier fait doit être connu par l'expérience.
D'après la première de ces propositions, toute hypothèse est frivole quand elle substitue une supposition à un fait. C'est ce qu'on appelle, dans le langage scolastique, expliquer obscurum per obscurius, ou bien—la supposition étant l'expression du fait lui-même sous une autre forme, le fait répété—expliquer idem per idem. La frivolité de ces hypothèses confine à une puérilité déplorable quand elles remplacent un fait simple par plusieurs suppositions arbitraires, parmi lesquelles est le fait lui-même... Pour remplir la première condition de sa validité, une hypothèse doit mettre le fait à expliquer en relation avec un ou plusieurs autres faits, en identifiant une partie ou la totalité du premier avec une partie ou la totalité du second. Dans ce sens, on a dit, avec raison, qu'une hypothèse valide réduit le nombre des éléments non compris d'un phénomène.
Quant à la seconde condition de validité des hypothèses:
Le phénomène explicatif (c'est-à-dire celui avec lequel est identifié le phénomène à expliquer) doit être une donnée de l'expérience, elle équivaut en substance à la partie de la première regula philoso-phandi de Newton, dans laquelle il insiste sur ce point que la cause choisie pour l'explication des choses de la nature doit être une vera causa, terme qu'il ne définit pas expressément dans les Principia, mais dont le sens peut être extrait du passage suivant de son Optique: «Dire que chaque espèce de choses est douée d'une qualité spécifique occulte, par laquelle elle agit et produit des effets manifestes, c'est ne rien dire. Mais exprimer deux ou trois principes généraux du mouvement, tirés des phénomènes, et ensuite montrer comment les propriétés et actions de toutes les choses matérielles découlent de ces principes manifestes, ce serait faire un grand pas en philosophie, quand même les œuvres de ces principes ne seraient pas encore découvertes[149]....»
Telles sont les règles d'intellect, qu'en Psychologie occulte, plus encore que partout ailleurs, on devrait avoir constamment présentes, lorsqu'on aborde l'interprétation des phénomènes[150].