DIVISION DU SUJET
Nous avons déjà dit que les expériences de Psychologie occulte, que nous avions instituées soit seul, soit avec le concours de quelques chercheurs, ne nous avaient malheureusement pas donné des résultats assez positifs, assez probants, pour que nous les puissions présenter ici.
Aussi nous voyons-nous contraint d'emprunter aux divers expérimentateurs qui se sont occupés de ces phénomènes les observations et les expériences qui nous paraîtront devoir satisfaire à la plus rigoureuse critique.
Nous avons nommé tout à l'heure les Annales des Sciences Psychiques. Comme cette publication est la seule vraiment scientifique qui paraisse sur le sujet qui nous occupe, comme elle contient, méthodiquement classées et rigoureusement analysées, un nombre considérable d'observations, comme enfin nous ne saurions mieux faire que de mettre notre travail sous la haute protection de deux personnalités aussi sérieuses que celles de MM. Richet et Dariex, nous nous permettrons de faire, à cette Revue, les plus larges emprunts.
Nous puiserons aussi dans les savants ouvrages de MM. Croockes, Gibier, Lepelletier, de Rochas, etc.
Dans la lettre-préface que M. Richet a mise en tête du premier numéro des Annales, nous trouvons une bonne classification des divers Phénomènes occultes.
Nous ne saurions mieux faire que de l'adopter; nous allons diviser donc notre étude en cinq groupes de faits distincts:
«1o Les faits de Télépathie; c'est-à-dire ceux dans lesquels un phénomène a été ressenti par A, alors que B éprouvait le même phénomène (ou un phénomène analogue) sans que A ait pu en être averti. Les hallucinations véridiques rentrent dans le groupe des phénomènes télépathiques;
»2o Les faits de Lucidité; c'est-à-dire la connaissance par un individu A d'un phénomène quelconque, non percevable et connaissable par les sens normaux, en dehors de toute transmission mentale, consciente ou inconsciente.—Par exemple, une somnambule A voit un incendie qui se passe à 25 kilom. de là, alors que, parmi les assistants, personne ne connaît l'incendie;
»3o Les faits de Pressentiment; c'est-à-dire la prédication d'un événement plus ou moins improbable qui se réalisera dans quelque temps et qu'aucun des faits actuels ne permet de prévoir;
»4o Mouvements d'objets matériels, non explicables par la mécanique normale, tels que: déplacement des objets sans contact, soulèvement de tables, etc.;
»5o Fantômes et apparitions se manifestant objectivement, c'est-à-dire de telle manière que l'on ne puisse les expliquer par la simple hallucination du percipient. Dans ce groupe rentrent les photographies de fantômes, les hallucinations collectives, etc.
»Les trois premiers groupes, Télépathie, Lucidité, Pressentiment, ne sont au fond qu'un seul et même phénomène, c'est-à-dire une perception de faits, inaccessibles à nos sens normaux par des procédés psychiques, qui nous sont encore absolument mystérieux.»
Ces phénomènes «révèlent une faculté profondément inconnue encore de l'âme humaine: celle de voir et de connaître des événements lointains, dans le temps comme dans l'espace, sous une forme plus ou moins hallucinatoire[53].»
Le quatrième et le cinquième groupe comprennent, comme on l'a vu, les Phénomènes physiques occultes. M. Richet déclare qu'il n'y croit pas, «tout en étant prêt, ajoute-t-il, à se laisser convaincre, si on lui apporte quelque bonne preuve.»
Or, dans les derniers numéros parus des Annales, M. Dariex rapporte des faits à lui personnels qui ne laissent qu'une bien petite place au doute.
De notre côté, nous citerons d'autres faits de ce genre, empruntés aux différents auteurs, et l'on nous permettra de dire que s'il s'agissait des phénomènes moins étranges, moins contraires à nos habitudes mentales, on n'aurait aucune difficulté à en admettre dès maintenant la réalité absolue.
PREMIÈRE PARTIE
Ire CLASSE.—PHÉNOMÈNES PSYCHIQUES
OCCULTES
PREMIER GENRE
Télépathie
Qu'entend-on par Télépathie?
Si nous nous reportons aux paroles de M. Richet, c'est la transmission à distance, et sans aucun intermédiaire appréciable, d'une impression ressentie par un organisme A à un autre organisme B, sans que cet organisme B soit en rien averti.
De tous les phénomènes psychiques occultes, ce sont ceux de la Télépathie qui ont été jusqu'ici étudiés avec le plus de soin; ils ont donné lieu à de nombreux et sérieux travaux.
Les premières études scientifiques sur ce sujet furent entreprises par la Society for psychical Researches de Londres, qui fit sur les hallucinations télépathiques une enquête dans le monde entier. Les résultats en ont été consignés dans deux gros volumes par MM. Gurney, Myers et Podmore. Ce sont les Phantasms of the Living dont M. Marillier a donné une traduction abrégée[54].
Les faits de télépathie ont ensuite été étudiés par MM. Ochorowicz, Richet, Héricourt, Beaunis, Janet, etc.
Le premier degré, et pour ainsi dire la base expérimentale de la télépathie, c'est la Suggestion mentale, la transmission de la pensée—à des distances variables et sans aucun intermédiaire—d'une personne à une autre, toutes deux à l'état de veille.
Or, cette suggestion mentale est-elle scientifiquement démontrée?
Non, la preuve rigoureusement scientifique de la transmission de la pensée n'a pas encore été faite. Mais cette transmission est infiniment probable et, pour quelques-uns même, elle est certaine.
Dans l'étude très soignée et d'une critique magistrale qu'il en a faite, le docteur Ochorowicz conclut que, si elle n'est pas aussi fréquente qu'une expérimentation superficielle pourrait le faire croire, la suggestion mentale existe cependant et peut même s'effectuer à des distances considérables[55].
Telle est aussi l'opinion de M. Pierre Janet[56] et du docteur Gibert qui, en 1885-86, ont institué au Havre une série d'expériences fort importantes. Sans en faire le récit, disons que ces messieurs, après avoir pris les précautions les plus minutieuses pour se garantir de toute cause d'erreur, surtout de la suggestion involontaire et de l'auto-suggestion, parvinrent à endormir de loin (à une distance de 500 mètres), par un ordre mental, une femme, Madame B..., sujette à des accès de somnambulisme naturel. Le fait se renouvela si souvent, que la supposition d'une coïncidence fortuite dut être complètement écartée. Du reste, ces expériences furent reprises, sur le même sujet, par MM. Ochorowicz, Marillier, Richet, etc., et donnèrent des résultats identiques[57].
Disons encore que, sur une série de 2,997 expériences de transmission de pensée, M. Richet obtint 789 succès, alors que le chiffre fourni par le calcul des probabilités était de 732[58].
Mais on ne tarda pas à découvrir que ce n'est pas seulement la pensée qui est transmissible; ce seraient aussi, toujours d'après MM. Janet et Gibert et les travaux de la Society for psychical Researches, les sentiments et les sensations qui pourraient se communiquer sans aucun intermédiaire apparent. Ce fait avait été déjà signalé et revendiqué par les magnétiseurs, notamment par Lafontaine[59]; mais il était loin d'avoir reçu une confirmation sérieuse. Or, voici ce que raconte à ce sujet M. Janet:
Madame B... semble éprouver la plupart des sensations ressenties par la personne qui l'a endormie. Elle croyait boire quand cette personne buvait. Elle reconnaissait toujours exactement la substance que je mettais dans ma bouche et distinguait parfaitement si je goûtais du sel, du poivre ou du sucre... Le phénomène se passe encore, même si je me trouve dans une autre chambre... Si même, dans une autre chambre, on me pince fortement le bras ou la jambe, elle pousse des cris et s'indigne qu'on la pince ainsi au bras ou au mollet.
Enfin, mon frère qui assistait à ces expériences et qui avait sur elle une singulière influence, car elle le confondait avec moi, essaya quelque chose de plus curieux. En se tenant dans une autre chambre, il se brûla fortement le bras, pendant que Madame B... était dans la phase de somnambulisme léthargique où elle ressent les suggestions mentales. Madame B... poussa des cris terribles, et j'eus de la peine à la maintenir. Elle tenait son bras droit au-dessus du poignet et se plaignait d'y souffrir beaucoup. Or je ne savais pas moi-même où mon frère avait voulu se brûler...
Quand Madame B... fut réveillée, je vis avec étonnement qu'elle serrait encore son poignet droit et se plaignait d'y souffrir beaucoup, sans savoir pourquoi. Le lendemain, elle soignait encore son bras avec des compresses d'eau froide.
Il faut, ce nous semble, rapprocher de ces faits certains cas où l'on voit des somnambules «éprouver les douleurs, les souffrances physiques ou morales d'une personne avec qui on les met en relation, en leur faisant, par exemple, toucher de ses cheveux et en déduire un jugement sur son état[60]». De tout temps on a parlé de faits semblables, et les ouvrages des premiers magnétiseurs sont pleins de récits où des somnambules voient l'intérieur du corps de certains malades, décrivent les lésions morbides et indiquent même les remèdes, etc.[61].
On attribuait, autrefois, cette sorte de divination à la lucidité, à la seconde vue, à la faculté de voir dans l'intérieur de l'organisme.
D'après les travaux contemporains, il est probable que l'on se trouve plutôt en présence d'une transmission des sensations.
L'une des premières observations de ce genre, faite par des expérimentateurs dignes de foi, est consignée dans le rapport que Husson, assisté de Bourdois de la Motte, Guéneau de Mussy, etc., présenta à l'Académie de médecine de Paris, en juin 1831, et dans lequel il concluait à l'existence du magnétisme animal. Comme on le sait, ce rapport n'influa en rien sur les opinions de l'Académie, qui n'osa même pas l'imprimer.
Or, on y lit ceci:
Nous n'avons rencontré qu'une seule somnambule qui ait indiqué les symptômes de la maladie de trois personnes avec lesquelles on l'avait mise en rapport. Nous avions, cependant, fait des recherches sur un assez grand nombre.
..... La commission trouva parmi ses membres quelqu'un qui voulut bien se soumettre à l'exploration de la somnambule: ce fut M. Marc... Mlle Céline appliqua la main sur le front et la région du cœur, et au bout de trois minutes, elle dit que le sang se portait à la tête; qu'actuellement M. Marc avait mal dans le côté gauche de cette cavité; qu'il avait souvent de l'oppression, surtout après avoir mangé; qu'il toussait fréquemment, que la partie inférieure de la poitrine était gorgée de sang, que quelque chose gênait le passage des aliments, que cette partie (et elle désignait la région de l'appendice xyphoïde) était rétrécie; que, pour guérir M. Marc, il fallait qu'on le saignât largement, etc., etc., etc...
M. Marc nous dit, en effet, qu'il avait de l'oppression lorsqu'il marchait en sortant de table; que souvent il avait de la toux et qu'avant l'expérience il avait mal dans le côté gauche de la tête, mais qu'il ne ressentait aucune gène dans le passage des aliments.
Nous avons été frappés de cette analogie entre ce qu'éprouve M. Marc et ce qu'annonce la somnambule; nous l'avons soigneusement annoté et nous avons attendu une autre occasion pour constater de nouveau cette singulière faculté.
D'autres auteurs relatent des faits analogues: nous les laisserons de côté pour nous en tenir à ceux qu'a observés M. Richet dans ses récentes expériences avec une Somnambule habituée aux consultations[62]. M. Paulhan les cite dans son article de la Revue des Deux-Mondes, et c'est d'après lui que nous les rapportons:
«Je suis avec Héléna, dit M. Richet, chez Mme de M..., qui l'interroge sur divers malades. Il va de soi que je recommande à Mme de M... de ne rien dire dans le cours de cet interrogatoire, et elle se conforme rigoureusement à ma recommandation, de sorte que c'est moi seul qui parle à Héléna et j'ignore absolument quels sont les malades dont il est question.—Pour le premier malade, Héléna dit: «J'ai mal aux nerfs. Je suis très agitée. Je ne peux me soutenir. J'ai mal à la tête et dans le derrière de la tête, mais moins qu'à la poitrine, les jambes faibles. Je suis presque sans connaissance.» Le diagnostic est relativement exact: il s'agissait d'une femme atteinte d'une grande irritation bronchique chronique. Elle tousse depuis plusieurs années; en outre, elle a un peu d'hystérie et un état de spleen et de tristesse presque insurmontable, avec une grande irritation nerveuse. La consultation continue. Pour le second malade, Héléna dit: «Fièvre, mal dans les reins, j'ai chaud et je souffre dans les reins.» En disant les reins, elle montre uniquement le foie. «Le diagnostic est exact. Il s'agissait de M. B..., qui souffre, depuis deux ans, d'une affection hépatique rebelle, avec un teint bilieux et des douleurs vives dans la région hépatique.» Enfin, pour un troisième malade, Héléna dit: «J'ai mal à la tête, je ne puis définir ma sensation. Je suis à bout de forces, sur le point de m'évanouir, minée par la fièvre. Ce n'est pas un mal violent, c'est un mal languissant, un malaise indescriptible; j'ai mal partout et mal nulle part.» Ici encore, d'après M. Richet, le diagnostic est exact. Il s'agit de M. C..., jeune homme qui, après un séjour de quelques mois dans les pays chauds, a un état fébrile vague, sans localisation précise, une fatigue permanente et un affaiblissement général des forces[63]».
Cette observation présente ceci de particulier que la somnambule ne se trouve pas en présence des malades: l'intermédiaire probable serait donc Mme B...
Sans nous lancer dans aucune tentative de théorie, disons que le cas précédent se rapproche de ceux où des somnambules ont deviné et décrit les symptômes morbides d'un sujet par le seul contact d'un objet ayant appartenu à ce sujet.
Dans un ordre de faits connexes, le docteur Babinski a opéré, à la Salpétrière, à l'aide d'un aimant, le transfert d'anesthésies, de paralysies, d'une coxalgie, d'une hystérique à une autre, placée à peu de distance.
A la Charité, le docteur Luys, qui avait déjà découvert l'action des médicaments à distance, a obtenu des résultats fort singuliers: après avoir posé quelques instants un aimant en fer à cheval sur la tête d'un malade ordinaire, il le pose sur la tête d'un sujet légèrement endormi, placé dans une pièce voisine, et communique à celui-ci les symptômes morbides—quels qu'ils soient—du premier[64].
De l'ensemble de ces faits et d'une foule d'autres, sur lesquels les dimensions de ce travail ne nous permettent pas d'insister, il résulte que, si la preuve dernière, absolue, irréfutable, l'experimentum crucis des alchimistes reste encore à faire au sujet de la possibilité des relations occultes d'un être à un autre, on se trouve, du moins, en présence de phénomènes qui semblent «nécessiter la projection d'un élément sensible hors du corps, soit de l'individu qui fait percevoir, soit de celui qui perçoit.»
Cette proposition recevrait une éclatante confirmation si, comme tout le fait espérer, la découverte que vient de faire M. de Rochas, de l'extériorisation de la sensibilité, était reconnue scientifiquement exacte[65].
De la télépathie expérimentale, «de celle où l'expérimentateur et le sujet prennent part, consciemment et volontairement, à l'expérience, passons à la télépathie spontanée; ici, l'agent n'exerce aucune action consciente ni volontaire, et la personne qui éprouve l'impression ne s'attend pas d'avance à l'éprouver[66]».
Cette transition entre les deux genres de phénomènes est loin d'être rigoureusement légitimée par les faits. Dans la transmission de pensées, de sentiments, de sensations, etc., l'impression ressentie à distance par le sujet a été voulue, imaginée fortement par l'agent. Dans les hallucinations véridiques, dont nous allons parler et qui constituent la télépathie spontanée, l'objet qui apparaît n'est pas celui sur lequel s'était concentrée la pensée de l'agent.
Ainsi, A meurt loin de B et son image apparaît à B; il est fort peu probable que A, au moment de mourir, ait pensé fortement à sa propre image et en même temps à B.
Néanmoins, il existe quelques expériences dans lesquelles l'agent a voulu apparaître au sujet, et, bien que «l'aspect extérieur d'une personne tienne relativement peu de place dans l'idée qu'elle se fait d'elle-même», ces expériences de dédoublement volontaire et de projection du double peuvent, à la rigueur, servir d'intermédiaire entre les faits de télépathie expérimentale et ceux de télépathie spontanée.
Voici une de ces expériences, empruntée à la traduction du Phantasms of the Living:
IV (13). Le sujet de l'expérience est notre ami, le Rev. W. Stainton Moses; il croit posséder un récit contemporain de l'événement, mais il n'a pu encore le retrouver au milieu de ses papiers. Nous connaissons un peu l'agent. Son récit a été écrit en février 1879, et on n'y a fait, en 1883, que quelques changements de mots, après l'avoir soumis à M. Moses, qui l'a déclaré exact.
Un soir, au commencement de l'année dernière, je résolus d'essayer d'apparaître à Z..., qui se trouvait à quelques milles de distance. Je ne l'avais pas informé d'avance de l'expérience que j'allais tenter, et je me couchai un peu avant minuit, en concentrant ma pensée sur Z. Je ne connaissais pas du tout sa chambre ni sa maison. Je m'endormis bientôt et je me réveillai le lendemain matin, sans avoir eu conscience que rien se fût passé.
Lorsque je vis Z.. quelques jours après, je lui demandai: «N'est-il rien arrivé chez vous, samedi soir?»—«Certes oui, me répondit-il, il est arrivé quelque chose. J'étais assis avec M... près du feu, nous fumions en causant. Vers minuit et demi il se leva pour s'en aller et je le reconduisis moi-même. Lorsque je retournai près du feu, à ma place, pour finir ma pipe, je vous vis assis dans le fauteuil qu'il venait de quitter. Je fixai mes regards sur vous et je pris un journal pour m'assurer que je ne rêvais point; mais lorsque je le posai, je vous vis encore à la même place. Pendant que je vous regardais, sans parler, vous vous êtes évanoui. Je vous voyais, dans mon imagination, couché dans votre lit, comme d'ordinaire à cette heure, mais cependant vous m'apparaissiez vêtu des vêtements que vous portiez tous les jours». «C'est donc que mon expérience semble avoir réussi, lui dis-je. La prochaine fois que je viendrai, demandez-moi ce que je veux; j'avais dans l'esprit certaines questions que je voulais vous poser, mais j'attendais probablement une invitation à parler.»—Quelques semaines plus tard, je renouvelai l'expérience, avec le même succès. Je n'informai pas, cette fois-là non plus, Z..., de ma tentative. Non seulement il me questionna sur un sujet qui était à ce moment une occasion de chaudes discussions entre nous, mais il me retint quelque temps par la puissance de sa volonté, après que j'eus exprimé le désir de m'en aller. Lorsque le fait me fut communiqué, il me sembla expliquer le mal de tête violent et un peu étrange que j'avais ressenti le lendemain de mon expérience. Je remarquai, du moins, alors, qu'il n'y avait pas de raison apparente à ce mal de tête inaccoutumé. Comme la première fois, je ne gardai pas de souvenir de ce qui s'était passé la nuit précédente, ou du moins de ce qui semblait s'être passé.
Citons encore en ce cas de télépathie expérimentale, remarquable en ceci que deux personnes ont éprouvé l'hallucination:
Le récit a été copié sur un manuscrit de M. S. H. B.; il l'avait lui-même transcrit d'un journal qui a été perdu depuis.
V (14). Un certain dimanche du mois de novembre 1881, vers le soir, je venais de lire un livre où l'on parlait de la grande puissance que la volonté peut exercer et je résolus, avec toute la force de mon être, d'apparaître dans la chambre à coucher du devant, au second étage d'une maison située, 22, Hogarth Road, Kewington. Dans cette chambre couchaient deux personnes de ma connaissance: Mlle L. S. V... et Mlle C. E. V..., âgées de vingt-cinq et de onze ans. Je demeurais en ce moment, 23, Kildare Gardens, à une distance de trois milles à peu près de Hogarth Road, et je n'avais pas parlé de l'expérience que j'allais tenter à aucune de ces deux personnes, par la simple raison que l'idée de cette expérience me vint ce dimanche soir en allant me coucher. Je voulais apparaître à une heure du matin, très décidé à manifester ma présence.
Le jeudi suivant, j'allai voir ces dames et, au cours de notre conversation (et sans que j'eusse fait aucune allusion à ce que j'avais tenté), l'aînée me raconta l'incident suivant:
«Le dimanche précédent, dans la nuit, elle m'avait aperçu debout, près de son lit et en avait été très effrayée, et lorsque l'apparition s'avança vers elle, elle cria et éveilla sa petite sœur, qui me vit aussi».
«Je lui demandai si elle était bien éveillée à ce moment; elle m'affirma très nettement qu'elle l'était. Lorsque je lui demandai à quelle heure cela s'était passé, elle me répondit que c'était vers une heure du matin».
Sur ma demande, cette dame écrivit un récit de l'événement et le signa.
C'était la première fois que je tentais une expérience de ce genre, et son plein et entier succès me frappa beaucoup.
Ce n'est pas seulement ma volonté que j'avais fortement tendue; j'avais fait aussi un effort d'une nature spéciale qu'il m'est impossible de décrire. J'avais conscience d'une influence mystérieuse qui circulait dans mon corps et j'avais l'impression distincte d'exercer une force que je n'avais pas encore connue jusqu'ici, mais que je peux à présent mettre en action à certains moments, lorsque je le veux.
S. H. B.
Voici maintenant comment Mlle Verity raconte l'événement:
Le 18 janvier 1893.
Il y a à peu près un an qu'à notre maison de Hogarth Road, Kewington, je vis distinctement M. B... dans ma chambre, vers une heure du matin. J'étais tout à fait réveillée et fort effrayée; mes cris réveillèrent ma sœur, qui vit aussi l'apparition.
Trois jours après, lorsque je vis M. B..., je lui racontai ce qui était arrivé. Je ne me remis qu'au bout de quelque temps du coup que j'avais reçu, et j'en garde un souvenir si vif qu'il ne peut s'effacer de ma mémoire.
L. S. Verity.
En réponse à nos questions, Mlle Verity ajoute:
Je n'avais jamais eu aucune hallucination.
Mlle E. C. Verity dit:
Je me rappelle l'événement que raconte ma sœur, son récit est tout à fait exact. J'ai vu l'apparition qu'elle voyait au même moment et dans les mêmes circonstances.
E. C. Verity.
Mlle A. S. Verity dit:
Je me rappelle très nettement qu'un soir ma sœur aînée me réveilla en m'appelant d'une chambre voisine. J'allai près du lit où elle couchait avec ma sœur cadette, et elles me racontèrent toutes les deux qu'elles avaient vu S. H. B... debout dans la pièce. C'était vers une heure; S. H. B... était en tenue de soirée, me dirent-elles.
A. S. Verity.
M. B.... ne se rappelle plus comment il était habillé cette nuit-là.
Mlle E. C. Verity dormait quand sa sœur aperçut l'apparition, elle fut réveillée par l'exclamation de sa sœur: «Voilà S...» Elle avait donc entendu le nom avant de voir l'apparition et son hallucination pourrait être attribuée à une suggestion. Mais il faut remarquer qu'elle n'avait jamais eu d'autre hallucination et qu'on ne pouvait, par conséquent, la considérer comme prédisposée à éprouver des impressions de ce genre. Les deux sœurs sont également sûres que l'apparition était en habit de soirée, elles s'accordent aussi sur l'endroit où elle se tenait. Le gaz était baissé et l'on voyait plus nettement l'apparition que l'on n'eût pu voir une figure réelle.
Nous avons examiné contradictoirement les témoins avec le plus grand soin. Il est certain que les demoiselles V... ont parlé tout à fait spontanément de l'événement de M. B... Tout d'abord, elles n'avaient pas voulu en parler, mais quand elles le virent, la bizarrerie de l'affaire les poussa à le faire.
Mlle Verity est un témoin très exact et très consciencieux; elle n'aime nullement le merveilleux, et elle craint et déteste surtout cette forme particulière du merveilleux.
Sans plus nous arrêter sur ces cas intermédiaires, dont on trouvera d'autres exemples dans la traduction de M. Marillier, nous allons aborder tout de suite ceux des phénomènes de télépathie spontanée qui offrent le caractère le plus étrange et l'intérêt le plus profond, puisqu'on a pu dire d'eux que les étudier, c'était étudier le lendemain de la mort.
C'est sur ces Hallucinations véridiques qu'a surtout porté l'enquête de la Society for psychical Researches, enquête que poursuivent la Société de Psychologie physiologique et les Annales de M. Dariex[67].
Tout le monde a plus ou moins entendu parler de ces apparitions, de ces fantômes qui se manifestent, de ces voix qui se font entendre à une personne, au moment même ou, sans qu'elle s'en doute le moins du monde, un être qui lui est cher meurt loin d'elle ou court quelque danger.
Jusqu'ici on croyait ces cas assez rares, et quand l'apparition et l'événement avaient concordé d'indéniable façon, on attribuait cela à une hallucination coïncidant fortuitement avec le fait réel.
Mais les récents travaux dont nous avons parlé ont révélé que ces hallucinations véridiques sont bien moins rares qu'on ne pensait.
Certes, tous les documents que l'on a réunis (plus de huit cents) sont de valeur très inégale, et l'on comprend qu'il ne puisse en être autrement en des matières aussi délicates. Tantôt le narrateur n'exerce pas sur le témoignage de ses sens une critique suffisamment rigoureuse, l'imagination déforme le souvenir: on soutient avoir vu ce qu'on désire avoir vu; tantôt l'hallucination n'a pas coïncidé, autant qu'on veut bien le dire, avec l'événement.
Le malheur, en ces questions, est—on ne saurait trop le répéter—que l'ignorance à peu près absolue où nous sommes de la plupart des conditions des phénomènes empêche de les reproduire à volonté. Et même—comme dit M. Héricourt—«quand nous les connaissons, ces conditions, nous voyons que ce sont précisément celles qui échappent le plus à l'expérimentation. Deux éléments se retrouvent, en effet, dans presque toutes les observations: d'une part, une sympathie étroite entre les personnes mises en communication, d'autre part, un événement de nature à faire vibrer à l'excès cette sympathie préalable. Or, c'est précisément ce second élément qui, naturellement, échappe aux expérimentateurs. On n'installe pas un drame comme on fait une démonstration de physiologie[68].»
C'est ainsi que l'on ne peut démontrer, par l'expérimentation, la valeur des documents.
«Le jour, et il ne peut être lointain, dit M. Richet, où l'on aura fourni une preuve expérimentale de la télépathie, la télépathie ne sera plus discutée et elle sera admise comme un phénomène naturel, aussi évident que la rotation de la terre autour de son axe ou que la contagion de la tuberculose[69]».
Pour l'instant, nous en sommes réduits à soumettre: 1o chacun des cas qu'on nous signale à la plus rigoureuse des analyses; 2o le total de ces cas au calcul des probabilités, et, lorsque cette analyse et les mathématiques nous ont révélé, d'un côté la bonne foi et la sagacité de l'observateur, de l'autre l'impossibilité d'invoquer constamment une coïncidence fortuite, nous devons, sous peine de refuser toute valeur au témoignage humain, admettre sinon la réalité absolue, du moins la probabilité très grande des faits de télépathie.
Voici les résultats que le calcul des probabilités a fournis à M. Dariex[70]:
1o L'hypothèse de la réalité d'une action télépathique visuelle serait quatre millions cent quatorze mille cinq cent quarante-cinq fois plus probable que celle de la coïncidence fortuite. 2o L'hypothèse de la réalité d'une action télépathique auditive serait un million quatre cent quatre vingt-treize mille cent quatre-vingt-dix fois plus probable que celle de la coïncidence fortuite.
Evidemment, il ne faut pas exagérer la valeur de ces chiffres, car rappelons-nous que les données du problème sont singulièrement multiples et délicates.
Comme le dit sagement M. Paulhan, dans la substantielle étude qu'il a consacrée aux hallucinations télépathiques: «Les mathématiques sont une science très belle et relativement très sûre; mais il faut se méfier un peu des applications qu'on en veut faire[71].»
Quoi qu'il en soit, ces chiffres ont leur intérêt, ne fût-ce que pour indiquer «que l'action du hasard seul est tout à fait invraisemblable.»
Les hallucinations véridiques sont de plusieurs sortes, suivant qu'elles impressionnent, séparément ou à la fois, les divers sens: la vue, l'ouïe et même le toucher; suivant que le sujet qui les perçoit est dans un sommeil plus ou moins profond ou en état de veille; suivant qu'elles sont plus ou moins nettes, plus ou moins complètes, etc.
Dans toute hallucination véridique, on distingue deux facteurs: l'agent dont l'image ou la voix se manifeste à distance, et le sujet qui perçoit ces manifestations.
Au moment du phénomène, l'agent, on le sait, se trouve presque toujours en danger de mort, si même il ne meurt pas. Ce sont là les cas les plus fréquents. Mais il en existe d'autres où, lors de la production du phénomène, l'état de l'agent n'offre rien d'anormal. Il ne sait pas que le sujet a perçu son image. Comment se rendre compte alors que ce dernier n'a pas eu une simple hallucination subjective? par certaines coïncidences: «Ainsi, une personne peut éprouver une hallucination qui représente un de ses amis, dans un costume avec lequel elle ne l'a jamais vu et ne se l'est jamais imaginé; et il arrive qu'il portait réellement ce costume, au moment où il lui est apparu... Il est clair que l'on pourrait difficilement considérer comme accidentelles une série de coïncidences de cette espèce. Ce type d'hallucinations pourrait servir à résoudre la question de savoir si c'est de l'état mental de l'agent ou de celui du sujet que dépendent les impressions télépathiques, ou bien si ce n'est pas plutôt (comme il est probable) de tous les deux à la fois[72]».
C'est cette nécessité de la coïncidence d'un état mental spécial, chez le sujet et chez l'agent, qui expliquerait la faible proportion des phénomènes télépathiques, par rapport au nombre des morts.
Or, si l'on ignore, à peu près absolument, quelle est la nature de cet état chez l'agent, on n'est guère plus renseigné sur ce qui concerne le sujet.
Tout ce que nous savons, c'est que l'on peut éprouver des hallucinations véridiques à tout âge, même dans l'enfance, et dans un état de santé parfaite; que le tempérament ni le sexe ne semblent influer en rien sur leur production; qu'il est rare que le même sujet en ait plusieurs dans sa vie; qu'enfin, au moment où elles se manifestent, on ressent presque toujours une sorte de souffle froid sur le visage, en même temps qu'une émotion fort vive; on a le sentiment qu'un événement triste vient d'arriver: la mort d'un ami ou d'un parent[73].
Quant aux apparitions elles-mêmes, elles sont le plus souvent rapides, se manifestent dans le moment même de la crise ou de la mort de l'agent, ou dans ceux qui suivent; elles sont, en général, lumineuses, ne sont formées que d'une seule figure humaine, partielle ou totale, et ne laissent aucune trace physique de leur passage, ce qui les distingue des autres apparitions, des matérialisations, dont nous aurons à parler plus loin.
On le voit, les hallucinations de nature télépathique ont beaucoup de points de ressemblance avec les hallucinations ordinaires[74].
Ce qui les en différencie réellement (outre, bien entendu, leur coïncidence avec un fait réel), c'est, «d'une part, le fait que les hallucinations visuelles télépathiques sont beaucoup plus fréquentes que les hallucinations auditives (le contraire a lieu dans les hallucinations ordinaires)[75]; c'est, d'autre part, la proportion considérable d'apparitions non reconnues parmi les hallucinations subjectives, apparitions que l'on ne rencontre que rarement dans les cas de télépathie[76].»
Laissant de côté les cas qui se produisent pendant le sommeil (rêves véridiques)[77] ou dans un état intermédiaire au sommeil et à la veille, nous allons nous occuper de celles de ces hallucinations véridiques que le sujet perçoit dans un état de veille parfaite et qui lui donnent l'illusion absolue de la réalité.
Nous les diviserons en visuelles, auditives et tactiles.
Dans un second groupe, nous étudierons les hallucinations réciproques, celles, beaucoup plus rares, où deux personnes s'apparaissent l'une à l'autre en même temps.
Et enfin les hallucinations collectives qui affectent plusieurs sujets à la fois.
A.—Hallucinations télépathiques visuelles
Comme nous l'avons dit, ce sont les plus nombreuses, contrairement à ce qui arrive pour les hallucinations ordinaires. Elles présentent tous les degrés de netteté possibles, depuis celui où le sujet hésite sur le degré d'extériorité qu'il convient d'attribuer à la vision, jusqu'à l'illusion de la réalité la plus complète, jusqu'à l'objectivation absolue.
Voici un cas où l'illusion semble avoir été complète. Nous l'empruntons, comme tous ceux qui suivront, à l'excellente traduction que M. Marillier a publiée du Phantasm of the Living[78]:
LXXI (28). N. J. S., bien qu'on parle de lui à la troisième personne dans ce récit, en est le véritable auteur; nous le connaissons personnellement. Il occupe une position qui fait souhaiter que son nom ne soit pas publié; mais nous sommes autorisés à le faire connaître aux personnes qui voudraient examiner le cas de plus près. Ce récit nous est parvenu peu de semaines après l'événement.
N. J. S. et F. L. étaient employés dans le même bureau; ils avaient noué des relations intimes qui continuèrent pendant environ huit ans. Ils s'estimaient l'un l'autre beaucoup. Le lundi 19 mars 1883, lorsque F. L. vint au bureau, il se plaignit d'avoir souffert d'une indigestion. Il alla consulter un pharmacien, qui lui dit qu'il avait le foie un peu malade et qui lui donna un médicament. Le jeudi, il semblait ne pas aller beaucoup mieux. Samedi, il ne vint pas et N. J. S. a appris que F. L. s'était fait examiner par un médecin qui lui avait conseillé de se reposer deux ou trois jours, mais qui ne pensait pas qu'il eût rien de sérieux.
Le samedi 24 mars, vers le soir, N. J. S., qui avait mal à la tête, était assis dans sa chambre. Il dit à sa femme qu'il avait trop chaud, ce qui ne lui était pas arrivé depuis des mois. Après avoir fait cette remarque, il se renversa en arrière sur la chaise longue et, à la minute suivante, il vit son ami F. L. qui se tenait devant lui, habillé comme d'habitude. N. J. S. remarqua les détails de sa toilette: il avait un chapeau entouré d'un ruban noir, son pardessus était déboutonné, il avait une canne à la main. Il fixa son regard sur N. J. S., puis s'en alla. N. J. S. se cita à lui-même les paroles de Job: «Et un esprit passa devant moi et le poil de ma chair se hérissa.» A ce moment, un froid glacial le traversa et ses cheveux se dressèrent. Puis, il se tourna vers sa femme en lui demandant l'heure qu'il était: «9 heures moins 12 minutes», répondit-elle. Sur quoi, il lui dit: «Je vous demandais l'heure, parce que F. L. est mort. Je viens de le voir.» Elle tâcha de lui persuader que c'était une imagination, mais il lui assura positivement qu'aucun argument ne pourrait changer son opinion.
Le lendemain dimanche, vers 3 heures de l'après-midi, A. L., frère de F. L., vint chez N. J. S., qui lui ouvrit la porte. A. L. dit: «Je suppose que vous savez ce que je viens de vous dire?» N. J. S. répliqua: «Oui, votre frère est mort.» A. L. dit: «Je pensais que vous le saviez.» «Pourquoi?» répliqua N. J. S. A. L. répondit: «Parce que vous aviez une grande sympathie l'un pour l'autre.» Plus tard, N. J. S. s'assura que A. L. était venu voir son frère le samedi soir, et qu'en le quittant, il avait vu à l'horloge de l'escalier qu'il était 9 heures moins 25 minutes. La sœur de F. L., qui vint le voir à 9 heures, le trouva mort; il était mort de la rupture d'un anévrisme.
C'est un simple exposé des faits, et la seule théorie que N. J. S. a sur le sujet est la suivante: Au moment suprême de sa mort, F. L. a éprouvé le vif désir de communiquer avec lui; par la force de sa volonté, il a donc imprimé sa propre image dans le sens de N. J. S.
En réponse à nos demandes, M. S. nous dit:
11 mars 1883.
Ma femme était assise à une table, au milieu de la chambre, au-dessus d'un lustre à gaz. Elle lisait ou elle travaillait à quelque ouvrage de couture. J'étais assis sur une chaise longue, placée contre le mur, dans l'ombre. Ma femme ne regardait pas dans la même direction que moi. Je m'appliquai à parler tranquillement pour ne pas l'alarmer; elle ne remarqua rien de particulier en moi.
Je n'ai jamais eu d'apparitions avant cette époque; je n'y croyais pas, parce que je ne voyais pas de raisons d'y croire.
M. A. L... me raconta que, tandis qu'il était en route pour m'annoncer la mort de son frère, il cherchait quelle serait la meilleure manière de m'apprendre la nouvelle. Mais, tout d'un coup, et sans autre raison que la connaissance de grande affection que nous avions l'un pour l'autre, l'idée lui vint que je pourrais le savoir.
Il n'y avait pas d'exemple de transmission de pensée entre nous. Il y a encore beaucoup de petits détails qu'il est impossible de donner en écrivant. Je suis donc tout à fait disposé à causer avec vous de tout cela et à répondre à toutes les questions, lorsque vous viendrez à la ville.
Il y a surtout un fait dont l'étrangeté me frappe, c'est la certitude profonde que j'ai qu'avant la mort de mon ami rien ne pouvait m'amener à cette idée. Je semblais cependant accepter tout ce qui se passait sans ressentir de surprise et comme si c'était chose toute naturelle.
N. J. S.
Mme S... nous envoie la confirmation suivante:
18 septembre 1883.
Le 29 septembre dernier, au soir, j'étais assise à une table et je lisais, mon mari était assis sur une chaise longue placée contre le mur de la chambre; il me demanda l'heure, et, sur ma réponse qu'il était 9 heures moins douze minutes, il me dit: «La raison pour laquelle je vous demande cela, c'est que S... est mort. Je viens de le voir.» Je lui répondis: «Quelle absurdité! Vous ne savez même pas s'il est malade; j'affirme que vous le verrez tout à fait bien portant lorsque vous irez en ville mardi prochain.» Cependant mon mari persista à déclarer qu'il avait vu S... et qu'il était sûr de sa mort; je remarquai alors qu'il avait l'air très inquiet et qu'il était fort pâle.»
Maria S...
Nous trouvons dans la nécrologie du Times que la mort de M. F. L. eut lieu le 24 mars 1883.
Dans une communication postérieure, M. S... dit:
23 février 1885.
Comme vous me l'avez demandé, j'ai prié M. A. L.. de vous écrire ce qu'il sait relativement au moment de la mort de son frère.
Depuis ce temps, j'ai souvent réfléchi sur cet incident: je ne suis pas à même de satisfaire mon propre esprit quant au pourquoi de l'apparition, mais j'affirme encore l'exactitude de chaque détail, je n'ai rien à ajouter ni à retrancher.
Le frère de M. L... confirme le fait de la manière suivante:
Banque d'Angleterre, 24 février 1885.
M. S.... m'a informé du désir que vous aviez de voir confirmer par écrit ce qu'il vous a raconté de la mort subite de mon frère Frédéric; je le prie en conséquence de vous communiquer les détails suivants: Mon frère n'était pas venu à son bureau le 24 mars 1883; j'allai, vers 8 heures du soir, le voir et je le trouvai assis dans sa chambre à coucher. Lorsque je le quittai, il se trouvait en apparence beaucoup mieux et je descendis vers 8 heures 40 à la salle à manger, où je restai avec ma sœur, à peu près une demi-heure. Aussitôt que je fus parti, elle monta à la chambre de mon frère, qu'elle trouva étendu sur le lit: il était mort. Le moment exact de sa mort ne sera par conséquent jamais connu. Lorsque je me rendis, le lendemain, chez M. S... pour lui apporter la nouvelle, l'idée me vint—je connaissais la forte sympathie qui existait entre eux—qu'il pourrait bien avoir eu un pressentiment de cette mort. Lorsqu'il vint à ma rencontre près de la porte, son regard me prouva qu'il savait tout; je lui dis donc: «Vous savez pourquoi je viens?» Il me raconta alors que, dans la soirée précédente, il avait vu mon frère Frédéric dans une vision, un peu avant 9 heures. Je dois vous dire que je ne crois pas aux visions et que je n'ai pas toujours vu les pressentiments se vérifier, mais je suis parfaitement convaincu de la véracité du récit de M. S... On me demande de le confirmer: je le fais volontiers, quoique je sache que je fortifie ainsi une doctrine dont je ne suis pas le disciple.
A. T. L.
Voici un second cas, encore plus typique. On remarquera la longue durée de l'apparition, et aussi cette expression qui se retrouve dans quelques autres observations: Je marchai à travers l'apparition.
Capitaine G. F. Russell Calt, Cartltierrie, Coatbridge, N. B.
Je passais mes vacances à la maison, je demeurais avec mon père et ma mère, non pas ici, mais dans une autre vieille résidence de famille, dans le Mid-Lothian, construite par un ancêtre au temps de Marie, reine d'Ecosse, et appelée Inveresk House. Ma chambre à coucher était une vieille pièce curieuse, longue et étroite, avec une fenêtre à un bout et une porte à l'autre. Mon lit était à gauche de la fenêtre et regardait la porte. J'avais un frère qui m'était bien cher (mon frère aîné), Oliver; il était lieutenant dans le 7e Royal Fusiliers. Il avait à peu près 19 ans et il se trouvait à cette époque, depuis quelques mois, devant Sébastopol. J'entretenais une correspondance suivie avec lui.
Un jour, il m'écrivit dans un moment d'abattement, étant indisposé; je lui répondis de reprendre courage, mais que, si quelque chose lui arrivait, il devait me le faire savoir en m'apparaissant dans ma chambre où, petits garçons encore, nous nous étions si souvent assis, le soir, fumant et bavardant en cachette. Mon frère reçut cette lettre (comme je l'appris plus tard) lorsqu'il sortait pour aller recevoir la sainte cène; le clergyman qui la lui a donnée me l'a raconté. Après avoir communié, il alla aux retranchements, d'où il ne revint pas; quelques heures plus tard, commença l'assaut du Redan. Lorsque le capitaine de sa compagnie fut tombé, mon frère prit sa place, et il conduisit bravement ses hommes. Bien qu'il eût déjà reçu plusieurs blessures, il faisait franchir les remparts à ses soldats, lorsqu'il fut frappé d'une balle à la tempe droite. Il tomba parmi les monceaux d'autres; il fut trouvé dans une sorte de posture agenouillée (il était soutenu par d'autres cadavres), 36 heures plus tard. Sa mort eut lieu, ou plutôt il tomba, peut-être sans mourir immédiatement, le 8 septembre 1855.
»Cette même nuit, je me réveillai tout d'un coup. Je voyais en face de la fenêtre de ma chambre, près de mon lit, mon frère à genoux, entouré, à ce qu'il me semblait, d'un léger brouillard phosphorescent. Je tâchai de parler, mais je ne pus y réussir. J'enfonçai ma tête dans les couvertures; je n'étais pas du tout effrayé (nous avons tous été élevés à ne pas croire aux esprits et aux apparitions), mais je voulais simplement rassembler mes idées, parce que je n'avais pas pensé à lui, ni rêvé de lui, et que j'avais oublié ce que je lui avais écrit une quinzaine avant cette nuit-là. Je me dis que ce ne pouvait être qu'une illusion, un reflet de la lune sur une serviette ou sur quelque autre objet hors de sa place. Mais lorsque je levai les yeux, il était encore là, fixant sur moi un regard plein d'affection, de supplication et de tristesse. Je m'efforçai encore une fois de parler, mais ma langue était comme liée; je ne pus prononcer un son. Je sautai du lit, je regardai par la fenêtre et je m'aperçus qu'il n'y avait pas de clair de lune: la nuit était noire et il pleuvait serré, à en juger d'après le bruit qu'on entendait contre les carreaux; je me retournai, et je vis encore le pauvre Oliver: je fermai les yeux, marchai à travers l'apparition et arrivai à la porte de la chambre. En tournant le bouton, avant de sortir, je regardai encore une fois en arrière. L'apparition tourna lentement la tête vers moi et me jeta encore un regard plein d'angoisse et d'amour. Pour la première fois, je remarquai alors à la tempe droite une blessure d'où coulait un filet rouge. Le visage avait un teint pâle comme de la cire, mais transparent; transparente était aussi la marque rouge. Mais il est presque impossible de décrire l'apparence de la vision. Je sais seulement que je ne l'oublierai jamais. Je quittai la chambre et j'allai dans celle d'un ami, où je m'installai sur le sofa pour le reste de la nuit; je lui dis pourquoi. Je parlai aussi de l'apparition à d'autres personnes de la maison; mais, lorsque j'en parlai à mon père, celui-ci m'ordonna de ne pas répéter un tel non-sens, et surtout de n'en rien dire à ma mère.
Le lundi suivant, il reçut une note de Sir Alexandre Milne annonçant que le Redan avait été pris d'assaut, mais sans donner des détails. Je dis à mon ami de me le faire savoir, s'il voyait avant moi le nom de mon frère parmi les tués et les blessés. Environ une quinzaine plus tard, il entra dans la chambre à coucher que j'occupais dans la maison de sa mère, à Athole Crescent, Edinburgh.
Je lui dis, l'air très grave: «Je suppose que vous venez pour me communiquer la triste nouvelle que j'attends.» Il répondit: «Oui.» Le colonel du régiment et un officier ou deux, qui avaient vu le cadavre, confirmaient le fait que l'apparence du corps s'accordait très bien avec ma description. La blessure mortelle était exactement là où je l'avais vue. Mais personne ne put dire s'il était vraiment mort tout de suite. Son apparition, dans ce cas, devait avoir eu lieu quelques heures après sa mort, car je l'avais vue quelques minutes après 2 heures du matin. Quelques mois plus tard, on renvoya à Inveresk un petit livre de prières et la lettre que je lui avais écrite. Les deux objets avaient été trouvés dans la poche intérieure de la tunique qu'il portait au moment de sa mort; je les ai encore.
Le récit de la London Gazette Extraordinary, du 22 septembre 1855, prouve que l'assaut du Redan commença dans l'après-midi du 8 septembre et qu'il dura au moins une heure et demie. Le rapport de Bunell nous apprend «que les morts, les moribonds et les non blessés étaient empilés pêle-mêle.» L'heure exacte de la mort du lieutenant Oliver Calt n'est pas connue.
Le capitaine Calt dit dans une autre communication:
Mon père reçut la lettre de l'amiral Milne juste au moment où nous partions en voiture pour visiter des ruines situées à une distance de quelques milles. Mon père conduisait, j'étais assis à côté de lui, et il fit l'observation: «J'ai bien fait de vous dire de ne pas parler à votre mère de l'apparition de votre frère Oliver. J'espère que vous défendrez à toutes les personnes auxquelles vous en avez parlé de mentionner cet incident, parce que, à présent, depuis cette nouvelle, votre mère serait doublement tourmentée.»
Le capitaine Calt nous a nommé plusieurs personnes qui pourraient confirmer son récit. Sa sœur, Mme Halpe, de Fermey, nous a envoyé la lettre suivante:
Le 12 septembre 1882.
Dans la matinée du 8 septembre 1855, mon père, M. Calt, nous a raconté, à moi, au capitaine Ferguson, du 42e régiment, qui est mort depuis, au major Dorwick, de la Rifle Brigade (qui vit encore), et à d'autres, qu'il s'était réveillé pendant la nuit et qu'il avait vu, lui avait-il semblé, mon frère aîné, le lieutenant Oliver Calt, des Royal Fusiliers (alors en Crimée), qui se tenait debout entre le lit et la porte. Il avait vu que Oliver avait été blessé de plusieurs balles; je me souviens qu'il nous a parlé d'une blessure à la tempe. Mon frère s'était levé; il s'était précipité, les yeux fermés, vers la porte et, en se retournant, il avait vu l'apparition, qui se tenait entre lui et le lit. Mon père lui ordonna de ne plus parler de cela pour ne pas effrayer ma mère; mais, bientôt après, arrive la nouvelle de la chute du Redan et de la mort de mon frère.
Deux années plus tard, mon mari, le colonel Hape, invita mon frère à diner. Mon mari n'était alors encore que lieutenant aux Royal Fusiliers, et mon frère, enseigne aux Royal Welsh Fusiliers. Ils parlèrent à diner de mon frère aîné. Mon mari indiquait quel était l'aspect de son cadavre, quand on l'avait trouvé, lorsque mon frère décrivit, ce qu'il avait vu. A l'étonnement de toutes les personnes présentes, la description des blessures correspondait aux faits.
Mon mari était l'ami le plus intime de mon frère aîné; il était parmi ceux qui virent le cadavre immédiatement après qu'on l'eut retrouvé.
On remarquera que cette confirmation diffère du récit précédent en deux points qui, cependant, n'affectent pas grandement sa valeur. La date de l'apparition était, en réalité, le 9 septembre et non le 8, mais il est très naturel que la vision a été associée à la date mémorable, c'est-à-dire le 8 septembre, et la figure était à genoux et non pas debout.
Citons maintenant un exemple d'hallucination véridique, où l'agent est dans un état parfaitement normal.
XCIV (256) Mlle Hopkinson, 37, Wolcem place, WC, Londres.
26 février 1886.
«Dans le cours de ma vie, j'ai été accusée quatre fois d'apparaître aux gens. Je ne puis donner aucune explication de ces visites supposées.»
Nous avons demandé à Mlle Hopkinson des détails et la confirmation des faits qu'elle avançait: elle nous a répondu:
«Vous seriez tout à fait excusable de ne pas croire un mot de mes récits; je ne peux, en effet, vous donner aucun témoignage extérieur pour les confirmer. La jeune femme qui a vu la première apparition est morte peu de temps après; ses parents, eux aussi, sont morts. Lors de la seconde apparition, j'ai donné à entendre au monsieur à qui j'étais apparue qu'il s'était trompé; je ne puis rien lui demander maintenant. Dans le troisième cas, bien que la dame qui m'a vue m'ait encore raconté les faits, il y a un ou deux jours, elle se refuse absolument à m'en écrire le récit ou à me permettre de me servir de son nom. Elle pense, en effet, et c'est une idée assez répandue, qu'il est contraire à la religion de s'occuper de ces sortes de choses. Le quatrième cas diffère des autres à certains égards, mais la jeune femme dont il s'agit, dans cette circonstance, mourut peu de temps après; je dois dire que, dans tous ces cas, ma pensée était fort occupée des personnes qui crurent me voir. Voici des détails plus circonstanciés:
Premier cas.—C'était, il y a bien des années déjà: une jeune fille qui couchait dans une chambre contiguë à la mienne, déclara que, pendant la nuit, j'étais allée la voir; elle était réveillée et je lui avais rendu, disait-elle, quelques légers services. Elle maintint ses affirmations avec tant d'énergie que, malgré toutes mes dénégations, ceux qui l'entouraient ne me crurent pas. J'étais absolument certaine de ne pas avoir quitté ma chambre, je n'aurais pu le faire sans qu'on s'en fût aperçu. Je n'aurais pas confiance en ma mémoire pour d'autres détails; après un si long laps de temps, je pourrais me tromper.
Deuxième cas.—Il y a sept ans, j'étais allée dans la cité (endroit que j'évite toujours), ayant à m'occuper d'une petite affaire qui concernait un de mes parents. Je tenais beaucoup à ce qu'il ne sût rien de ma démarche. Mes pensées étaient donc concentrées sur lui. Je fus tirée de ma rêverie par l'horloge de Bow Church qui sonnait 3 heures. Le soir, je vis mon parent, et la première chose qu'il me dit fut: «L..., où êtes-vous allée aujourd'hui? Je vous ai vu venir chez moi, vous avez passé devant mon bureau, et je ne sais ce que vous êtes devenue.» Je lui répondis: «A quel moment avez-vous été assez ridicule pour penser que j'aurais pu aller vous voir»?—«Au moment où la pendule sonnait 3 heures», répliqua-t-il.
Je changeai de sujet, et depuis je ne suis pas revenue là-dessus. Ce monsieur me connaissait fort bien et savait comment je m'habillais d'ordinaire. Il va de soi que je n'allais pas le voir, si ce n'est pour affaires et lorsqu'il me donnait rendez-vous.
Troisième cas.—C'était il y a environ 6 ans: j'habitais une maison de province à 100 milles de Londres. On était fort occupé dans la maison et d'esprit fort positif. Il y avait aussi beaucoup de jeunes gens très gais. Un matin, je descendis pour déjeuner, comme pressée par une sensation que je ne pouvais ni comprendre ni secouer. L'après-midi, cette sensation fut remplacée par l'idée obsédante d'une de mes parentes de Londres. Je lui écrivis pour lui demander ce qu'elle faisait, mais sa lettre se croisa avec la mienne; elle m'adressait la même question. Quand je la vis, elle m'a dit ce qu'elle m'a encore répété la semaine dernière: elle était assise et travaillait tranquillement, lorsque la porte s'ouvrit et j'entrai, ayant mon air habituel. Bien qu'elle me sût fort loin, elle conclut, en me voyant, que j'étais revenue. Elle ne s'aperçut du contraire que lorsque je me fus retournée et que je fus sortie de la chambre.
Quatrième cas.—Il y a quatre ans, une jeune fille m'affirma que je m'étais tenue au pied de son lit (elle était souffrante à ce moment-là) et que je lui avais dit distinctement de se lever, de s'habiller, que je la croyais suffisamment bien pour le faire; elle obéit. Je lui dis qu'elle s'était tout à fait trompée et que je n'avais rien fait de pareil. Elle pensa évidemment que je niais le fait pour un motif quelconque. A ce moment-là, j'étais à une distance de 20 minutes de marche de la chambre de cette jeune fille. Elle était sûre de ce qu'elle affirmait et je n'aurais pas voulu discuter la question avec elle.
Sa maladie n'était pas une maladie mentale.»
Louisa Hopkinson.
Il semblerait que des cas semblables dussent aider à découvrir le mécanisme de la production des hallucinations télépathiques; en réalité, on le voit, il n'en est rien. Bien mieux, des faits de ce genre semblent obscurcir encore la genèse du phénomène.
Le livre anglais contient plus de cent observations d'hallucinations visuelles analogues à celles que nous venons de citer.
B.—Hallucinations télépathiques auditives
Les hallucinations véridiques auditives sont moins nombreuses que les visuelles.
Comme ces dernières, elles présentent divers degrés d'intensité et de netteté.
Du côté du sujet, tantôt ce n'est qu'un son inarticulé, un simple bruit qu'il perçoit, tantôt (et c'est le cas le plus fréquent) c'est une voix humaine qui est reconnue ou non. Cette voix pousse un simple cri, ou bien prononce des paroles.
Du côté de l'agent, dans les cas qui n'ont pas été suivis de mort, et où la vérification est possible, il arrive que les cris ou les mots n'ont été qu'à demi-émis, et même simplement imaginés.
Ces diverses classes d'hallucinations auditives indiquées, voici quelques observations empruntées toujours au livre de MM. Gurney, Myers et Podmore.
Dans la suivante, il s'agit d'un cri terrible d'agonie poussé par l'agent et entendu par le sujet qui ne reconnaît pas la voix.
CIX (34). Ce récit est dû à un homme fort honorable que nous désignerons par les initiales de A. Z... Il nous a donné les noms véritables de toutes les personnes dont il est question dans son récit, mais il désire qu'ils ne soient pas publiés, en raison du caractère douloureux des faits qui y sont rapportés.
Mai 1885.
«En 1876, je demeurais dans une petite paroisse agricole de l'est de l'Angleterre.
J'avais pour voisin un jeune homme S. B... qui possédait, depuis peu, une des grandes fermes du pays. Pendant qu'on arrangeait sa maison, il logeait, avec son domestique, à l'autre bout du village. Son logement était fort éloigné de ma maison; il en était distant d'un demi-mille au moins, et il en était séparé par beaucoup de maisons et de jardins, par une plantation et des bâtiments de ferme. Il aimait les exercices du corps et la vie en plein air, et passait une bonne partie de son temps à chasser. Ce n'était pas pour moi un ami personnel, mais une simple relation; je ne m'intéressais à lui que comme à l'un des grands propriétaires du pays. Par politesse, je l'ai invité à venir me voir, mais autant que je m'en souviens, je ne suis jamais allé chez lui.
Une après-midi du mois de mars 1876, comme je quittais la gare, avec ma femme, pour rentrer chez moi, S. B... nous aborda. Il nous accompagna jusqu'à la porte d'entrée; il resta encore quelques instants à causer avec nous, mais il n'y eut rien de particulier dans cette conversation. Il faut noter que la distance entre cette porte et les fenêtres des salles à manger est, par le chemin, à 60 yards; mais les fenêtres de ces pièces donnent au nord-est sur le chemin à voitures.
Après que S. B... eut pris congé de nous, ma femme me dit: «Evidemment, le jeune B... désirait que nous lui disions d'entrer, mais j'ai pensé que vous ne vous souciez pas de vous laisser déranger par lui.» Une demi-heure plus tard environ, je le rencontrai de nouveau, et, comme je voulais jeter un coup d'œil sur un travail que l'on faisait tout au bout du domaine, je lui demandai de faire la route avec moi. Sa conversation n'eut rien de particulier, ce jour-là; toutefois, il semblait être un peu ennuyé par le mauvais temps et le bas prix des produits agricoles. Je me rappelle qu'il me demanda des cordages en fil de fer, pour faire un treillage dans sa ferme, et que je lui promis de lui en donner. Au retour de notre promenade et à l'entrée du village, je m'arrêtai au chemin de traverse pour lui dire bonsoir; le chemin qui conduisait chez lui tombait à angle droit sur le mien. Et à ma grande surprise, je l'entendis dire: «Venez fumer un cigare chez moi, ce soir.» Je lui répondis: «Ce n'est guère possible, je suis engagé ce soir.» «Venez donc!» me dit-il. «Non, lui répliquai-je, je viendrai un autre soir.» Sur ce mot, nous nous séparâmes.
Nous étions peut-être à 40 yards l'un de l'autre, lorsqu'il se retourna vers moi et me cria: «Alors, puisque vous ne viendrez pas, bonsoir.» Ce fut la dernière fois que je le vis vivant.
Je passai la soirée à écrire dans ma salle à manger. Je puis dire que, pendant quelques heures, il est fort probable que la pensée du jeune homme B... ne me vînt pas à l'esprit. La nuit était brillante et claire, et la lune était pleine ou peu s'en fallait; il ne faisait pas de vent. Depuis que j'étais rentré, il avait un peu neigé, tout juste assez pour blanchir la terre.
A 10 heures moins 5 environ, je me levai et je quittai la chambre; je pris une lampe sur la table du vestibule et je la mis sur un guéridon placé dans l'embrasure de la fenêtre de la salle à déjeuner. Les rideaux des fenêtres n'étaient pas fermés. Je venais de prendre dans la bibliothèque un volume de l'ouvrage de Macgillivray sur les Oiseaux d'Angleterre, pour y chercher un renseignement. J'étais en train de lire le passage, le livre approché tout près de la lampe et mon épaule appuyée contre le volet; j'étais dans une position où je pouvais entendre le moindre bruit du dehors. Tout à coup, j'entendis distinctement qu'on avait ouvert la grande porte de devant et qu'on l'avait refermée en la faisant claquer. Puis, j'entendis des pas précipités qui s'avançaient sur le chemin. Les pas étaient d'abord fort distincts et très sonores; mais, quand ils arrivèrent en face de la fenêtre, la pelouse qui était au-dessous de la fenêtre en amortit le son, et, au même moment, j'eus la conscience que quelque chose se tenait tout près de moi, en dehors, séparé seulement de moi par la mince jalousie et le carreau de verre. Je pus entendre la respiration courte, haletante, pénible du messager, ou de quoi que ce fût, qui s'efforçait de reprendre haleine avant de parler. Avait-il été attiré par la lumière qui filtrait à travers les volets? Mais, subitement, pareil à un coup de canon, retentit en dedans, en dehors, partout, le plus épouvantable cri, un gémissement, une plainte prolongée d'horreur qui glaça le sang dans mes veines. Ce ne fut pas un seul cri, mais un cri prolongé, qui commença sur une note très élevée, puis qui s'abaissa et qui allait s'égrenant, s'éparpillant en gémissements vers le Nord; il devenait de plus en plus faible, comme s'il s'évanouissait dans les sanglots et les affres d'une horrible agonie. Impossible de décrire mon épouvante et mon horreur, augmentées dix fois lorsque je retournai dans la salle à manger et que j'y trouvai ma femme, tranquillement assise à son travail, près de la fenêtre, située sur la même ligne que celle de la salle à déjeuner, et qui était éloignée seulement de 10 à 12 pieds. Elle n'avait rien entendu. Je vis cela du premier coup d'œil; d'après la position où je la trouvai assise, je pouvais conclure qu'elle aurait dû entendre le moindre bruit qui se serait produit au dehors et surtout le bruit des pas sur le sable. S'apercevant que quelque chose m'avait alarmé, elle me demanda: «Qu'y-a-t-il?» «Il y a seulement quelqu'un dehors», lui dis-je. «Alors, pourquoi ne sortez-vous pas pour aller voir? Vous le faites toujours, quand vous entendez quelque bruit extraordinaire.» Je dis: «Il y a quelque chose de si étrange et de si terrible dans ce bruit, que je n'ose pas le braver. Ce doit être la banshee (la fée) qui a crié.»
Le jeune S. B..., après avoir pris congé de moi, était rentré chez lui. Il avait passé la plus grande partie de la soirée sur le sofa, lisant un roman de Whyle Melville. Il avait vu son domestique à 9 heures et lui avait donné des ordres pour le lendemain. Le domestique et sa femme, qui habitaient seuls la maison avec S. B..., allèrent se coucher. A l'enquête, le domestique déclara qu'au moment où il allait s'endormir, il avait été brusquement réveillé par un cri. Il courut dans la chambre de son maître qu'il trouva expirant sur le sol. On constata que le jeune B... s'était déshabillé en haut et qu'il était descendu dans son salon, vêtu seulement de sa chemise de nuit et de son pantalon; il s'était versé un demi-verre d'eau, dans lequel il avait vidé un flacon d'acide prussique (il se l'était procuré le matin, sous prétexte d'empoisonner un chien; en réalité, il n'avait pas de chien). Il était remonté et, après être rentré dans sa chambre, il avait vidé le verre, en poussant un cri: il s'était abattu mort par terre. Tout cela s'était passé, autant du moins que je puis le savoir, exactement au même moment où j'avais été si effrayé chez moi. Il est tout à fait impossible qu'aucun bruit, sauf peut-être celui d'un coup de canon, ait pu arriver à mon oreille, depuis la maison de B... Les fenêtres et les portes étaient fermées; il y avait entre sa maison et la mienne un grand nombre d'obstacles: des maisons, des jardins, des fermes, des plantations, etc.
Forcé de partir par le premier train, j'étais sorti le lendemain matin de bonne heure, et, examinant le terrain au-dessous de la fenêtre, je ne trouvai aucune trace de pas sur le sable ou le gazon: le sol était encore couvert de la légère couche de neige tombée le soir précédent.
Tout l'incident avait été un rêve d'un moment, une imagination, appelez-le comme vous voudrez; je raconte simplement les faits comme ils se sont passés, sans essayer d'en fournir une explication, qu'en vérité je suis tout à fait incapable de donner. Tout l'incident est un mystère et restera toujours un mystère pour moi. Je n'appris les détails de la tragédie que dans l'après-midi du lendemain, parce que j'étais parti par le premier train. On disait que le motif du suicide était un chagrin d'amour.»
Dans une lettre ultérieure, datée du 12 juin 1885, M. A. Z... nous dit:
«Le suicide a eu lieu dans cette paroisse, le jeudi 9 mars 1876, vers 10 heures du soir. L'enquête a eu lieu le samedi 11; elle fut faite par.... alors coroner. Il y a quelques années qu'il est mort, autrement j'aurais peut-être obtenu de lui une copie des notes qu'il a prises alors; vous trouverez probablement quelques détails de l'enquête, dans le.... du 17 mars.
Moi-même, je n'appris les détails de l'événement qu'à mon retour, dans l'après-midi du vendredi, c'est-à-dire dix-sept heures plus tard.
La légère couche de neige tomba vers 8 heures, pas plus tard. A partir de ce moment, la nuit fut claire et belle et très silencieuse; il gela assez dur; j'ai des preuves de tout cela qui pourraient satisfaire n'importe quel magistrat.
Le lendemain matin, de bonne heure, avant de quitter la maison pour toute la journée, j'allai voir sous la fenêtre s'il y avait des traces de pas. Peut-être n'est-il pas tout à fait exact de dire qu'il avait neigé. Il était tombé plutôt un peu de grêle et de grésil, et l'on voyait à travers les brins d'herbe, mais cela suffisait pour que personne ne pût passer par là sans laisser de traces.
Je n'assistai pas moi-même à l'enquête, de sorte que je n'en sais que ce que j'ai entendu dire. Dans mon récit, j'ai dit que le domestique avait été réveillé par un cri. J'ai interrogé cet homme (dont M. Z... donne le nom) et je l'ai serré de près, en le contre-interrogeant sur ce détail de sa déclaration: il est plus exact de dire qu'il fut réveillé par une série de bruits, qui se terminèrent par un fracas ou une «lourde chute». Cela est probablement plus exact, car le fils du fermier (suit le nom), qui demeurait dans la maison voisine, fut réveillé par la même sorte de bruits, qui arriva de la maison de B... à travers le mur, jusqu'à la chambre où il couchait.
Cependant, je ne veux pas que l'on pense que des bruits matériels quelconques, entendus dans la maison de B... aussi bien que dans celle du voisin, aient pu avoir quelques relations avec le bruit et le cri particulier qui m'ont tant effrayé. Toute personne, connaissant la localité, doit admettre l'impossibilité absolue que de pareils bruits puissent traverser tous les obstacles interposés. Je veux seulement dire que la scène qui se passa dans l'une des deux maisons coïncida avec mon alarme et avec les phénomènes qui se passaient dans l'autre maison.
J'apprends par un renseignement, puisé dans le livre de.... (suit le nom), pharmacien de..., que le jeune S. B.. s'était procuré le poison le 8 mars. Ci-joint, en réponse à votre demande, une note de Mme A. Z...»
La note ci-jointe, signée par Mme A. Z... et aussi datée du 12 juin 1885, dit ce qui suit:
«Je puis attester que, dans la nuit du 9 mars 1876, vers dix heures, mon mari, qui était allé dans la chambre attenante, pour consulter un livre, fut fortement alarmé par des bruits qu'il entendit. A ce qu'il me dit, il avait entendu la grande porte claquer, puis des pas sur le chemin et sur la pelouse, puis une respiration haletante près de la fenêtre, et enfin un cri terrible.
Je n'entendis rien du tout. Mon mari ne sortit pas pour regarder autour de la maison, comme il aurait fait en tout autre moment. Et lorsque je lui demandai ensuite pourquoi il n'était pas sorti, il me dit: «Parce que j'ai senti que je ne pouvais pas.» Lorsqu'il alla se coucher, il monta son fusil, et lorsque je lui demandai pourquoi, il me répondit: «Parce qu'il doit y avoir quelqu'un par ici.»
Le lendemain matin, il partit de bonne heure, et il n'entendit pas parler du miracle de M. S. B... avant l'après-midi du même jour.»
M. A. Z... nous a dit qu'il n'avait jamais éprouvé d'impression semblable.
Un article d'un journal local, que nous avons lu, donne une relation du miracle et de l'enquête qui confirme le récit donné par M. A. Z...
Dans le cas suivant, le sujet a entendu une phrase tout entière, qui probablement a été prononcée par l'agent ou tout au moins fortement imaginée:
CXI. (284). R. H. K. Killick Greatmeaton Rectory, Northalleston. C'est un extrait d'une lettre adressée au Rev. R. H. Davies de Chelson. Cette lettre ne porte pas de date.
Le Rev. Davies nous a dit, le 15 novembre 1885, qu'il devait l'avoir reçue il y a dix ou douze ans. M. Killick nous a envoyé, le 23 avril 1884, un récit presque identique; nous n'avons pu obtenir de sa femme qui est maintenant infirme, une confirmation directe du récit, mais M. Killick nous a dit que les souvenirs de sa femme étaient d'accord avec les siens. L'événement s'est passé il y a plus de trente ans.
«Une de mes filles bien-aimées (maintenant mariée) était avec toute ma famille à notre presbytère, dans le Wiltshire: j'étais alors à Paris. Un dimanche après-midi, j'étais assis dans la cour de l'hôtel où je prenais mon café, lorsqu'une pensée traversa subitement mon esprit: «Etta est tombée dans l'eau.»
Dans le récit qu'il nous a envoyé plus tard: le passage parallèle est «quand, tout à coup, je crus entendre une voix me dire: «Etta est tombée dans l'étang.»
Je dois vous dire que nous avions une très grande pelouse, une belle pièce d'eau artificielle, avec une allée verte tout autour, une cascade, une grotte, etc. C'était l'endroit préféré.
J'essayai de chasser cette pensée, mais en vain. Je me promenai durant des heures dans Paris, essayant d'effacer cette impression, mais en vain. Je marchai jusqu'à ce que je ne pusse plus aller; je rentrai me coucher, mais sans pouvoir dormir. Le lendemain, j'allai au bureau de poste, dans l'espoir d'y trouver des lettres; il n'y en avait pas. Je ne pouvais plus rester à Paris; j'allai à l'ambassade et je pris un passeport pour Bruxelles.
Je reçus ensuite des lettres où l'on me disait que tout le monde se portait bien; j'achevai mon voyage, sans parler de «mon inquiétude absurde», comme je l'appelais.
Quelques mois plus tard, je dînais chez des amis, lorsque la maîtresse de la maison dit: «Qu'avez-vous pensé d'Etta, quand vous l'avez appris?»
—Appris quoi? dis-je.
—Oh! dit la dame, ai-je trahi un secret?
—Je ne vous quitte pas avant de tout savoir.
Elle me dit: «Ne me faites pas arriver d'ennuis, mais je parlais de sa chute dans l'étang.»
—Quel étang?
—Votre étang.
—Mais quand?
—Lorsque vous étiez sur le continent.»
Comme j'allais partir, je ne parlai plus de cela, mais je me hâtai de rentrer à la maison, je cherchai la gouvernante, et lui demandai ce que tout cela voulait dire.
Elle me répondit: «Oh! que c'est cruel de vous le dire, maintenant que tout est passé. Eh bien! une après-midi de dimanche, nous nous promenions près de l'étang, lorsque Théodore dit: «Etta, c'est si drôle de marcher les yeux fermés.» Elle essaya, et tomba dans l'eau. J'entendis un cri, je regardai et je vis la tête d'Etta sortir de l'eau; je courus, la saisis et la tirai hors l'étang. Oh! c'est affreux! Alors je la portai à sa maman; nous la mîmes au lit et elle se remit bien vite.» Je lui demandai le jour: c'était «le dimanche même où j'étais à Paris et où j'avais eu cette affreuse impression.»
Je demandai l'heure. C'était vers quatre heures! le moment même où cette pensée pénible s'était présentée à mon esprit.
Je dis alors: «Cela m'a été révélé à Paris, au moment même de l'accident,» et, pour la première fois, je lui parlai de la triste impression que j'avais éprouvée à Paris, cette après-midi.»
R. Henry Killick.
M. Killick nous écrit, le 6 mai 1884:
«Vous me demandez si c'est la seule impression de ce genre que j'aie eue; je crois pouvoir répondre que oui. Je ne me rappelle rien de semblable. Vous me demandez si l'étang était dangereux, etc. On ne permettait jamais aux enfants de s'en approcher, si ce n'est avec des personnes sérieuses; l'accès en était défendu, et l'étang était loin de leur terrain de jeu. Nous étions si sévères et si attentifs qu'un accident était impossible. Nous n'avions pas d'inquiétude à ce sujet-là.
A ce moment, dix enfants se trouvaient réunis chez moi; et l'enfant qui faillit se noyer était bien présente à mon esprit à ce moment, et non une autre. La voix semblait dire: «Etta est tombée dans l'étang.»
On trouve dans les Phantasms of the Living le récit de 36 autres cas semblables.
C.—Hallucinations télépathiques tactiles
Les hallucinations tactiles, d'origine télépathique, sont encore plus rares que les auditives.
Il en est de même, du reste, pour les hallucinations du toucher, qui sont simplement subjectives. Dans ce dernier cas même, on peut supposer que, souvent, la sensation a eu pour origine une secousse musculaire involontaire, ce qui réduit encore le nombre des hallucinations tactiles ordinaires.
Rien d'étonnant donc à ce que celles qui sont de nature télépathique soient aussi rares.
Dans ces dernières, tantôt le sens du toucher est seul impressionné, tantôt les autres sens participent aussi à l'impression.
Voici maintenant quelques observations.
—Dans celle-ci, l'hallucination affecte le toucher seul:
CXV (292) M. J. C. Harris, Wellington, Nouvelle-Zélande, propriétaire du New Zealand Times et du New Zealand Mail.
6 juillet 1887.
«Ma femme avait un oncle, capitaine dans la marine marchande, qui l'aimait beaucoup; lorsqu'elle était enfant, et souvent, lorsqu'il était chez lui, à Londres, il la prenait sur ses genoux, et lui caressait les cheveux. Elle partit avec ses parents pour Sydney, et son oncle continua son métier dans d'autres parties du monde.
Environ trois ou quatre ans plus tard, elle était montée s'habiller pour dîner: elle avait défait ses cheveux; tout d'un coup, elle sentit une main se poser sur le sommet de sa tête et caresser rapidement ses cheveux, jusqu'à ses épaules. Effrayée, elle se retourna et dit: «Oh! mère, pourquoi me faire peur ainsi?» Car elle croyait que sa mère voulait lui faire une niche. Il n'y avait personne dans la chambre. Lorsqu'elle raconta l'incident à table, un ami superstitieux leur conseilla de prendre note du jour et de la date.
On le fit. Un peu plus tard, arriva la nouvelle que son oncle William était mort ce jour-là; si l'on tient compte de la différence de longitude c'était à peu près l'heure à laquelle elle avait senti la main se poser sur sa tête.»
Voici le récit de Mme Harris elle-même:
Hill Street, Wellington, Nouvelle-Zélande.
5 décembre 1855.
«Je regrette vivement qu'il ne soit pas en mon pouvoir, tout désireux que nous soyons d'aider, si peu que ce soit, la cause de la science, de vous fournir une confirmation du récit de mon mari. Des amies que j'avais alors, une seule vit encore et elle habite dans le Queensland. Nous n'avons pas considéré les notes prises alors comme assez importantes pour être gardées; et nous n'avons ni lettres de faire part, ni annonce de décès. Par conséquent, mon récit ne peut, je le comprends, avoir une grande valeur, puisqu'aucun témoignage ne vient le confirmer. Toutefois, pour vous être agréable, je vous envoie mon récit, bien assurée que vous le considérerez comme authentique.
Le fait a eu lieu, il y a si longtemps, que, bien que l'incident soit présent à ma mémoire, la date précise (qui n'a jamais été soigneusement prise) m'échappe.
C'était en 1860, au mois d'avril. J'étais alors jeune fille, j'étais debout devant ma toilette, dans ma chambre à coucher, arrangeant quelque détail de ma toilette.
Il était à peu près 6 heures du soir, et à cette époque de l'année, c'est déjà le crépuscule, lorsque, tout à coup, je sentis une main se poser sur ma tête, descendre le long de mes cheveux, et s'appuyer lourdement sur mon épaule gauche. Effrayée par cette caresse inattendue, je me retournais vivement pour reprocher à ma mère d'entrer sans bruit, quand, à ma grande surprise, je ne vis personne. Aussitôt, je pensai à l'Angleterre, où mon père était parti au mois de janvier précédent, et je pensai que quelque chose était arrivé, bien qu'il me fût impossible de rien définir.
Je descendis, et je racontai ma peur à ma mère. Dans la soirée, Mme et Mlle W... vinrent, et comme elles s'informaient des causes de ma pâleur, on les mit au courant de l'affaire. Mme W... dit immédiatement: «Notez la date, et nous verrons ce qui aura lieu.» On le fit, et l'incident cessa de nous troubler, bien que ma famille attendit avec inquiétude la première lettre de mon père. Dans la première lettre que nous reçûmes, il nous raconta qu'à son arrivée en Angleterre, il avait trouvé son frère Henri gravement malade, mourant, à vrai dire. Dans mon enfance, j'étais sa préférée, et à sa mort, mon nom fut le dernier mot qu'il prononça.
En comparant les dates et en tenant compte de la différence de longitude, nous trouvâmes que l'époque de la mort de mon oncle coïncidait exactement avec celle de mon étrange impression. Je me rappelai aussi que mon oncle avait l'habitude de me caresser les cheveux. Ma mère, qui demeure avec moi, est la seule personne qui puisse confirmer l'histoire, et elle signe avec moi ce récit.»
Elisabeth Harris.
Elisabeth Bradford.
En réponse à nos questions, Mme Harris nous dit qu'elle n'a jamais eu d'autres hallucinations.
Dans le Thame Gazette et le Oxford Chronicle, nous voyons que l'oncle de Mme Harris mourut le 12 mai (et non avril) 1860, à l'âge de 51 ans.
L'observation suivante nous présente un cas d'hallucination tactile accompagnée d'hallucination visuelle:
CXVIII.—Mme Randolph Lichfield, Cross Deeps Twickenham. Son mari n'a pu confirmer le récit par écrit parce que des douleurs dans la main l'empêchent d'écrire.
1883.
«J'étais assise dans ma chambre, un soir avant mon mariage, près d'une table de toilette, sur laquelle était posé le livre que je lisais: la table était dans un coin de la chambre, et le large miroir qui était dessus touchait presque le plafond, de sorte que l'image de toute personne qui se trouvait dans la chambre pouvait s'y refléter tout entière. Le livre que je lisais ne pouvait nullement affecter mes nerfs, exciter mon imagination. Je me portais très bien, j'étais de bonne humeur, et rien ne m'était arrivé, depuis l'heure où j'avais reçu mes lettres, le matin, qui eût pu me faire penser à la personne à laquelle se rapporte l'étrange impression que vous me demandez de raconter. J'avais les yeux fixés sur mon livre; tout à coup je sentis, mais sans le voir, quelqu'un entrer dans ma chambre. Je regardai dans le miroir pour savoir qui c'était, mais je ne vis personne. Je pensais naturellement que ma visite, me voyant plongée dans ma lecture, était ressortie, quand, à mon vif étonnement, je ressentis un baiser sur mon front, un baiser long et tendre. Je levai la tête nullement effrayée, et je vis mon fiancé debout derrière ma chaise, penché sur moi, comme pour m'embrasser de nouveau. Sa figure était très pâle et triste au-delà de toute expression. Très surprise, je me levai, et, avant que j'aie pu parler, il avait disparu, je ne sais comment. Je ne sais qu'une chose, c'est que, pendant un instant, je vis bien nettement tous les traits de sa figure, sa haute taille, ses larges épaules, comme je les ai vus toujours, et le moment d'après, je ne vis plus rien de lui.
D'abord, je ne fus que surprise, ou pour mieux dire, perplexe. Je n'éprouvai aucune frayeur, je ne crus pas un instant que j'avais vu un esprit; la sensation qui s'ensuivit fut que j'avais quelque chose au cerveau, et j'étais reconnaissante que cela n'eût pas amené une vision terrible, au lieu de celle que j'avais éprouvée, et qui m'avait été fort agréable. Je me rappelle avoir prié pour ne pas imaginer quelque chose de terrifiant.
Le lendemain, à ma grande surprise, je ne reçus pas ma lettre habituelle de mon fiancé; quatre distributions eurent lieu, pas de lettre; le jour suivant, pas de lettre. Je me révoltais naturellement à l'idée qu'on me négligeait, mais je n'aurais pas eu la pensée de le faire savoir au coupable, de sorte que je n'écrivis pas pour connaître la cause de son silence. Le troisième soir,—je n'avais pas encore reçu de lettre—comme je montais me coucher, ne pensant pas à R..., je sentis tout à coup et avec une grande intensité, dès que j'eus franchi la dernière marche, qu'il était dans ma chambre et que je pourrais le voir comme précédemment. Pour la première fois, j'eus peur qu'il ne lui fût arrivé quelque chose. Je savais fort bien combien serait grand, dans ce cas, son désir de me voir, et je pensais: «Serait-ce vraiment lui que j'ai vu l'autre nuit?» J'entrai droit dans la chambre, sûre de le voir; il n'y avait rien. Je m'assis pour attendre, et la sensation qu'il était là, essayant de me parler et de se faire voir, devint de plus en plus forte. J'attendis jusqu'à ce que je me sentisse si somnolente que je ne pouvais plus veiller; j'allai me coucher et je m'endormis. J'écrivis par le premier courrier, le lendemain matin, à mon fiancé, lui exprimant ma crainte qu'il ne fût malade, puisque je n'avais pas reçu de lettre de lui depuis trois jours. Je ne lui dis rien de ce que je vous raconte. Deux jours après, je reçus quelques lignes horriblement griffonnées, pour me dire qu'il s'était abîmé la main à la chasse et qu'il n'avait pu tenir encore une plume, mais qu'il n'était pas encore en danger. Ce ne fut que quelques jours plus tard, lorsqu'il put écrire, que j'appris toute l'histoire.
La voici: il montait un cheval de chasse irlandais, une bête superbe, mais très vicieuse. Ce cheval était habitué à désarçonner quiconque le montait, s'il lui déplaisait d'être monté, et pour cela, il mettait en jeu une quantité de ruses, se débarrassant des grooms, des chasseurs, de n'importe qui, lorsque l'envie lui en prenait. Lorsqu'il vit que ni ses ruades, ni ses sauts, ni ses écarts ne pouvaient démonter mon fiancé, et qu'il avait trouvé son maître, il devint furieux. Il resta calme un moment, puis il traversa la route à reculons, se redressa tout droit en arrière et pressa son cavalier contre le mur. La pression et la douleur furent telles que R... pensa mourir; il se rappelait d'avoir dit, au moment de perdre connaissance: «May! ma petite May! que je ne meure pas sans te revoir!» Ce fut cette nuit-là qu'il se pencha sur moi et m'embrassa. Il ne fut pas aussi gravement blessé qu'il l'avait d'abord cru, quoiqu'il souffrit beaucoup et qu'il ne pût tenir une plume pendant longtemps. La nuit pendant laquelle je sentis si soudainement que j'allais le voir, et où ne le voyant pas, je sentis si bien qu'il était là, essayant de me le faire savoir, cette nuit même, il se tourmentait de ne pouvoir m'écrire, et il désirait ardemment que je puisse comprendre qu'il y avait un motif grave pour expliquer son silence.
Je racontai tout à ma mère (qui est morte depuis), tel que je l'ai raconté; et elle me conseilla de ne pas lui parler de son apparition jusqu'à ce qu'il fût tout à fait rétabli et que je puisse le faire personnellement. Lorsqu'il vint me voir un peu plus tard, je me fis raconter toute l'histoire, avant de lui parler de l'impression étrange que j'avais éprouvée pendant ces deux nuits.
Je viens de lui lire ceci, et il affirme que j'ai raconté exactement la part qu'il eut dans cette étrange affaire.»
Il est fâcheux que les deux personnes en question n'aient pas fait quelques tentatives de télépathie expérimentale.
Le cas suivant est d'un type plus rare; les hallucinations de la vue et de l'ouïe, au lieu de se combiner en un même événement, ont été séparées par un intervalle de plusieurs heures.
CXXI (302). M. Garling, 12, Westbourne Gardens, Folkestone.
Février 1883.
«Un jeudi soir, vers le milieu d'août, en 1849, j'allai, comme je le faisais souvent, passer la soirée avec le Rev. Harrisson et sa famille, avec laquelle, depuis bien des années, j'avais les rapports les plus intimes. Comme le temps était très beau, nous allâmes passer, avec les voisins, la soirée aux Surrey zoological Gardens. Je note ceci tout particulièrement, parce que cela prouve que Harrisson était incontestablement en bonne santé ce jour-là et que personne ne se doutait de ce qui allait arriver. Le lendemain, j'allai rendre visite à des parents, dans l'Hertfordshire, qui habitaient dans une maison appelée Flamstead Lodge, à 26 milles de Londres, sur la grand'route. Nous dînions d'habitude à 2 heures, et le lundi, dans l'après-midi suivante, lorsqu'on eut dîné, je laissai les dames au salon et je descendis, à travers l'enclos, jusqu'à la grand'route. Remarquez bien que nous étions au milieu d'une journée du mois d'août, avec un beau soleil, sur une grand'route fort large, où il passait beaucoup de monde, à cent mètres d'une auberge. J'étais moi-même parfaitement gai, j'avais l'esprit à l'aise, il n'y avait rien autour de moi qui pût exciter mon imagination. Quelques paysans étaient auprès de là, à ce moment. Tout à coup, un «fantôme» se dressa devant moi, si près, que si c'eût été un être humain, il m'eût touché, m'empêchant, pour un instant, de voir le paysage et les objets qui étaient autour de moi; je ne distinguais pas complètement les contours de ce fantôme, mais je voyais ses lèvres remuer et murmurer quelque chose; ses yeux me fixaient et plongeaient dans mon regard, avec une expression si sévère et si intense que je reculai et marchai à reculons. Je me dis instinctivement et probablement à haute voix: «Dieu juste! c'est Harrisson!» quoique je n'eusse pas pensé à lui le moins du monde à ce moment-là. Après quelques secondes, qui me semblèrent une éternité, le spectre disparut; je restai cloué sur place pendant quelques instants, et l'étrange sensation que j'éprouvai fait que je ne puis douter de la réalité de la vision. Je sentais mon sang se glacer dans mes veines; mes nerfs étaient calmes, mais j'éprouvais une sensation de froid mortel, qui dura pendant une heure et qui me quitta peu à peu, à mesure que la circulation se rétablissait. Je n'ai jamais ressenti pareille sensation, ni avant, ni après. Je n'en parlai pas aux dames, à mon retour, pour ne pas les effrayer, et l'impression désagréable perdit de sa force graduellement.
J'ai dit que la maison était près de la grand'route; elle était située au milieu de la propriété, le long d'un sentier qui mène au village, à 200 ou 300 mètres de toute autre maison; il y avait une grille en fer, de sept pieds de haut devant la façade, pour protéger la maison des vagabonds; les portes sont toujours fermées à la nuit tombante; une allée, longue de trente pieds, toute en gravier ou pavée, menait de la porte d'entrée au sentier. Ce jour-là, la soirée était très belle et très tranquille. Placée comme elle était, personne n'eût pu approcher de la maison, dans le profond silence d'une soirée d'été, sans avoir été entendu de loin. En outre, il y avait un gros chien dans un chenil, placé de manière à garder la porte d'entrée; et, destiné surtout à avertir, dès que l'on entrait à l'intérieur de la maison, un petit terrier qui aboyait contre tout le monde et à chaque bruit. Nous allions nous retirer dans nos chambres, nous étions assis dans le salon, qui est au rez-de-chaussée, près de la porte d'entrée, et nous avions avec nous le petit terrier. Les domestiques étaient allés se coucher dans une chambre de derrière, à 60 pieds plus loin. Ils nous dirent, lorsqu'ils descendirent, qu'ils étaient endormis et qu'ils avaient été éveillés par le bruit.
Tout à coup, il se fit, à la porte d'entrée, un bruit si grand et si répété (la porte semblait remuer dans son cadre et vibrer sous des coups formidables) que nous fûmes tout de suite debout, tout remplis d'étonnement, et les domestiques entrèrent, un moment après, à moitié habillés, descendus à la hâte de leur chambre, pour savoir ce qu'il y avait. Nous courûmes à la poste, mais nous ne vîmes rien et n'entendîmes rien. Et les chiens restèrent muets. Le terrier, contre son habitude, se cacha en tremblant sous le canapé et ne voulut pas rester à la porte, ni sortir dans l'obscurité. Il n'y avait pas de marteau à la porte qui pût tomber, et il était impossible à qui que ce fût d'approcher ou de quitter la maison, dans ce grand silence, sans être entendu. Tout le monde était effrayé, et j'eus beaucoup de peine à faire coucher nos hôtes et nos domestiques; moi-même, j'étais si peu impressionnable que je ne rattachai pas ce fait à l'apparition du «fantôme» que j'avais vu dans l'après-midi, mais que j'allai me coucher, méditant sur tout cela et cherchant quelque explication, bien qu'en vain, pour satisfaire mes hôtes.
Je restai à la campagne jusqu'au mercredi matin, ne me doutant pas de ce qui était arrivé pendant mon absence. Ce matin-là, je rentrai en ville et je me rendis à mes bureaux, qui étaient alors 11, Kings Road Gray's Inn. Mon employé vint à ma rencontre sur la porte et me dit: «Monsieur, un monsieur est déjà venu deux ou trois fois; il désire vous voir de suite, il est sorti pour aller chercher un biscuit, mais il revient de suite.» Quelques instants après, ce monsieur revint; je le reconnus pour un M. Chadwick, ami intime de la famille Harrisson. Il me dit alors, à ma grande surprise: «Il y a eu une terrible épidémie de choléra dans Wandsworth Road», voulant dire chez M. Harrisson; «tous sont partis». Mme Rosco est tombée malade le vendredi et est morte; sa bonne est tombée malade le même soir et est morte; Mme Harrisson a été atteinte le samedi matin et est morte le même soir. La femme de chambre est morte le dimanche. La cuisinière est aussi tombée malade; elle a été emmenée hors de la maison, et il s'en est fallu de très peu qu'elle ne mourût aussi. Le pauvre Harrisson a été pris le dimanche, il a été très malade lundi et hier; on l'a amené du lazaret de Wandsworth Road à Jack Straws' Castle à Hampstead, pour avoir un meilleur air; il a supplié en grâce son entourage, lundi et hier, de vous envoyer chercher, mais l'on ne savait où vous étiez. Prenons vite un cab et venez avec moi, ou vous ne le verrez pas vivant. Je partis avec Chadwick à l'instant, mais Harrisson était mort avant que nous fussions arrivés.»
H.-B. Garling.
La nécrologie du Walchman du 15 août 1849 indique que Mme Rosco est morte du choléra le 4 août, Mme Harrisson le 8 août, et le Rev. T. Harrisson le jeudi (non le mercredi) 9, à Hampstead.
En réponse à quelques questions, M. Garling nous dit:
Les dames étaient âgées et sont mortes, il y a quelque vingt-cinq ans. On a perdu la trace de tous les domestiques.
M. Garling ajouta quelques détails, dans la conversation que nous eûmes avec lui. L'apparition qu'il rencontra sur la grand'route était si près de lui qu'il n'observa, en détail, que la figure. Il a eu une autre hallucination. Il a cru voir la figure de l'un de ses amis, au pied de son lit; mais il venait d'assister à l'enterrement de cet ami qui avait, de plus, l'habitude de s'asseoir à la place où apparut la «vision», et M. Garling s'endormait à ce moment-là. Cette hallucination ne peut pas prouver une tendance aux hallucinations subjectives.
L'observation qui précède est remarquable à plus d'un titre. Mais ce qui la rend pour nous particulièrement précieuse, c'est qu'elle contient une sorte de témoignage assez rare, et dont il semble que l'on n'ait pas jusqu'ici apprécié toute l'importance: c'est le témoignage des animaux. Nous nous bornons à le signaler à l'attention du lecteur, nous proposant de revenir plus loin sur ce sujet.
D.—Hallucinations télépathiques réciproques
Voici une classe d'hallucinations véridiques, très curieuses et très importantes, en ce qu'elles semblent restreindre encore la possibilité d'une coïncidence fortuite, l'annuler presque, et aussi parce que c'est par elles que l'on pourra probablement arriver à élucider les conditions et le mécanisme de ces phénomènes. Mais, pour cela, il faudra posséder un nombre d'observations exactes, qui est loin encore d'avoir été atteint.
Ici, le «sens du courant», qui semblait nettement indiqué, de l'agent au sujet, n'existe plus; chacune des deux parties est, à la fois, sujet et agent: elles s'apparaissent mutuellement l'une à l'autre.
Comme les cas de cette nature sont très rares, nous nous en tiendrons au suivant, que nous empruntons toujours au même ouvrage:
CXXV (304). M. J. T. Milward Pierce Bow Ranche, Knox County, Nebraska (Etats-Unis).
Frettons, Danbury, Chelmsford.
5 janvier 1883.
«J'habite dans le Nebraska (Etats-Unis), où j'ai un élevage de bétail, etc. Je dois épouser une jeune personne qui habite Yankton, Dakota, à 25 milles au nord.
Vers la fin d'octobre 1884, pendant que j'essayais d'attraper un cheval, je reçus un coup de sabot dans la figure, et il ne s'en fallut que d'un pouce ou deux que je n'eusse le crâne brisé; j'eus cependant deux dents cassées et je reçus un rude coup dans la poitrine. Plusieurs hommes se tenaient auprès de moi. Je ne perdis pas connaissance un seul instant, car il fallait se garder d'une seconde ruade. Il s'écoula un moment, avant que quelqu'un ne parlât. Je m'appuyais contre le mur de l'écurie, lorsque je vis, à ma gauche, la jeune personne dont j'ai parlé. Elle était pâle. Je ne fis pas attention à son costume, mais je fus frappé de l'expression de ses yeux: c'était une expression de trouble et d'anxiété. Ce n'était pas seulement son visage que je voyais, mais sa personne tout entière, une forme parfaitement matérielle, qui n'avait rien de surnaturel. A ce moment, mon fermier me demanda si je m'étais fait mal. Je tournai la tête pour lui répondre, et lorsque je regardai de nouveau, l'ombre avait disparu. Le cheval ne m'avait pas fait grand mal, ma raison était parfaitement saine, car, tout de suite après, je rentrai dans mon bureau et je dessinai le plan et j'établis le devis d'une nouvelle maison, travail qui nécessite un esprit très dégagé et très attentif. Je fus tellement obsédé par le souvenir de cette apparition que, le lendemain matin, je partis pour Yankton. Les premières paroles que la jeune fille me dit, lorsque je la vis, furent: «Mais je vous ai attendu, hier, toute l'après-midi. J'ai cru vous voir, vous étiez très pâle et votre figure était toute en sang.» (Je puis dire que mes contusions n'avaient pas laissé de traces visibles). Je fus très frappé de cela et lui demandai quand elle avait cru me voir. Elle dit: «Immédiatement après le déjeuner.» L'accident avait eu lieu juste après mon déjeuner. Je notai les détails. Je dois dire qu'avant d'arriver à Yankton, j'avais peur que quelque accident ne fût arrivé à la jeune fille. Je serai heureux de vous envoyer de plus amples détails, si vous le désirez.»
Jno. T. Milward Pierce.
En réponse à quelques questions, M. Pierce nous dit:
Je crois que la vision dura un quart de minute.
Il n'a pas eu d'autre hallucination visuelle, sauf une fois où, étendu à terre d'un coup de feu qu'un Indien lui avait tiré dans la mâchoire, il crut voir un Indien se pencher sur lui; il pense que ce n'était pas un Indien en chair et en os, parce que, dans ce cas, il eût été scalpé.
M. Pierce nous écrivit le 27 mai 1885:
«J'ai envoyé votre lettre à la personne en question, mais je n'ai pas reçu de réponse avant de quitter l'Angleterre, et, à mon arrivée, j'ai trouvé la jeune fille très malade, et ce n'est que récemment que j'ai pu obtenir les détails que vous désirez. Elle désire que je dise qu'elle se rappelle aussi m'avoir entendu, craignant que quelque chose ne me fût arrivé; ce n'était pas cependant le jour où j'allais la voir d'habitude; mais, bien qu'à cette époque, elle m'eût dit qu'elle m'avait vu avec la figure en sang, maintenant elle ne semble plus s'en souvenir, et je ne lui en ai rien dit, afin de ne pas l'influencer.»
Dans une lettre du 13 juillet 1885, M. Pierce nous dit:
«Je regrette de ne pouvoir faire mieux. Il semble que des événements très importants et la maladie aient fait oublier presque complètement l'incident à Mlle Mac Gregor, qui n'y attachait pas une grande importance au début. J'ai aidé sa mémoire, mais elle dit que, sans doute, j'ai raison, mais qu'elle ne peut plus maintenant se souvenir de rien.»
Yankton, D. T. 13 juillet 1885.
«J'ai lu la lettre que vous avez envoyée à M. Pierce. J'ai peur de ne pouvoir me rappeler les choses assez clairement pour vous donner des détails exacts. Je me rappelle que j'ai senti que quelque accident, était survenu, mais je racontais à M. Pierce alors tout ce qui m'arrivait d'anormal, et les événements qui sont survenus ont, je le crains, effacé de mon esprit tout souvenir des faits.»
Annie Mac Gregor.
Les restrictions de la jeune fille, bien que fâcheuses, ne sauraient cependant affaiblir le témoignage d'un homme qui semble avoir un esprit très positif et beaucoup de sang-froid.
Les Phantasms contiennent une douzaine de cas analoques d'hallucinations réciproques.
E.—Hallucinations télépathiques collectives
Les images hallucinatoires identiques qui affectent à la fois plusieurs sujets, autrement dit les hallucinations collectives ordinaires, sont relativement assez fréquentes, et «les illusions de la vue et de l'ouïe se sont même plusieurs fois montrées sous la forme épidémique; les histoires en contiennent un grand nombre de faits[79].»
Mais les hallucinations véridiques, impressionnant à la fois deux ou plusieurs sujets, sont très rares.
Et ici deux interprétations du phénomène sont possibles.
On peut admettre que l'agent A impressionne, à distance, chacun des deux sujets B et C, ou bien qu'il impressionne le seul B et que celui-ci transmet l'action télépathique à C; en d'autres termes, qu'il y a contagion de l'hallucination. C'est cette contagion qui, dans les cas ordinaires, produit les épidémies d'hallucinations dont parle Brierre de Boismont. Ce qui semblerait indiquer que, dans les hallucinations véridiques collectives, il y a réellement contagion, c'est que, très souvent, l'hallucination a été partagée «par une personne tout à fait étrangère à l'agent et que, d'autre part, il est fort rare que des personnes, étroitement liées avec l'agent les unes et les autres, éprouvent, au même moment, la même hallucination, si elles ne sont pas ensemble[80]».
Pourtant, nous allons citer un cas choisi parmi ceux où les deux sujets B et C ont été impressionnés séparément.
CXXXI (36). M. John Done, Stockley Cottage, Stretton.
«Ma belle-sœur, Sarah Eustance, de Stretton, était à l'agonie et ma femme était partie de Lowton Chapel, où nous demeurions (à 12 ou 13 milles de Stretton), pour la voir et l'assister à ses derniers moments. La nuit avant sa mort (environ 12 ou 14 heures avant qu'elle mourût), je dormais seul dans ma chambre; je me réveillai, j'entendis distinctement une voix qui m'appelait. Je pensai que c'était ma nièce Rosanna, qui habitait seule avec moi la maison; je crus qu'elle était effrayée ou malade. J'allai donc à sa chambre, et je la trouvai réveillée et agitée. Je lui demandai si elle m'avait appelé. Elle répondit: «Non, mais quelque chose m'a réveillée; j'ai entendu quelqu'un appeler.»
Lorsque ma femme revint, après la mort de sa sœur, elle me dit combien elle avait désiré me voir. Elle demandait qu'on envoyât me chercher; elle disait: «Oh! comme je désire voir Done encore une fois!» Bientôt après, elle ne put plus parler. Ce qu'il y a d'étrange, c'est qu'au moment même où elle me demandait, moi et ma nièce, nous l'avons entendue appeler.»
John Done.
M. Done s'exprime ainsi dans une lettre ultérieure:
«Pour répondre aux questions que vous m'avez faites, sur la voix ou l'appel que j'ai entendu dans la nuit du 3 juillet 1866, je dois vous expliquer qu'une sympathie et une affection puissantes existaient entre ma belle-sœur et moi; nous avions l'un pour l'autre les sentiments d'un frère et d'une sœur. Elle avait la coutume de m'appeler «oncle Done» comme un mari appelle sa femme «mère» quand il y a des enfants dans la famille, ce qui était le cas. Or, comme je m'entendais appeler: oncle, oncle, oncle! je supposai que c'était ma nièce qui m'appelait; c'était la seule personne qui fût, cette nuit-là, à la maison.»
Copie de la lettre de faire part (funeral card):
«En souvenir de feue Sarah Eustance, morte le 3 juillet 1866, âgée de quarante-cinq ans, et enterrée à l'église de Stretton, le 6 juillet 1866.»
«Ma femme, qui était partie, le dimanche en question, de Lowton, pour voir sa sœur, peut attester que la nuit où elle était auprès de Sarah (après le départ du pasteur), Sarah désirait me voir et me demandait avec insistance, répétant à plusieurs reprises: «Oh! que je voudrais voir oncle Done et Rosie, encore une fois avant de m'en aller.» Bientôt après, elle perdit conscience ou du moins elle ne parla plus; elle mourut le lendemain. Je n'appris cela qu'au retour de ma femme, le soir du 4 juillet.
J'espère que ma nièce voudra bien témoigner de l'exactitude des faits. Je puis, en tous cas, affirmer qu'elle m'a dit qu'elle croyait que je l'appelais et qu'elle allait venir auprès de moi, lorsqu'elle m'a rencontré dans le couloir; je puis affirmer aussi que je lui ai demandé si elle m'avait appelé.
Je ne me rappelle pas avoir jamais entendu une autre voix ou un autre appel.»
Le 7 août 1885, M. Done nous a écrit ce qui suit:
Comme ma femme est malade et affaiblie, elle me dicte la déclaration suivante:
«Moi, Elisabeth Done, femme de John Done et tante de Rosanna Done (à présent Sewil), je certifie que, le 3 juillet 1886, j'assistai ma sœur agonisante, Sarah Eustance, à Stretton, à douze milles de ma maison à Lowton Chapel, Newton-le-Willows. Pendant la nuit qui précéda sa mort, elle me sollicitait sans cesse d'envoyer chercher mon mari et ma nièce, parce qu'elle désirait les voir encore une fois avant de s'en aller pour toujours. Elle disait souvent: «Oh! combien je voudrais que Done et Rosie fussent ici! oh! comme je voudrais voir l'oncle Done!» Bientôt après, elle perdit la parole et sembla rester sans conscience; elle mourut le lendemain».
Elisabeth Done.
M. Done ajoute:
«En pensant, parlant et écrivant sur cet étrange incident, je me suis resouvenu de plusieurs détails; en voici un: Le lendemain du jour où j'entendis la voix qui m'avait appelé, je restai inquiet. J'avais le pressentiment que ma chère belle-sœur était morte, et je sortis vers le soir pour voir arriver un train à Newton-Bridge, car il me semblait que ce train devait ramener ma femme, si sa sœur était morte, comme je m'y attendais.»
N.-B.—Nous étions convenus qu'elle resterait à Stretton, pour soigner Mme Eustance, jusqu'au dénouement fatal ou jusqu'à sa convalescence.
Je rencontrai ma femme à quelques centaines de yards de la station, et je devinai, d'après l'expression de ses traits, que mes suppositions étaient vraies. Elle me raconta les détails de la mort de sa sœur. Elle me dit combien elle avait désiré voir Rosanna et moi. Je lui racontai alors que, dans le courant de la nuit précédente, une voix nous avait appelés, qui ressemblait à la sienne; en même temps, ma femme me dit que Mme Eustance avait bien souvent répété nos noms, dans la nuit précédente, avant de perdre conscience.»
Voici de quelle manière la nièce confirme ce récit:
11, Smithdown Lane, Paddington, Liverpool, 21 août 1885.
«Sur la demande de mon oncle et la vôtre, je vous écris pour confirmer l'assertion de mon oncle, au sujet de la voix que j'ai entendue. Sans cause apparente, je fus subitement réveillée et j'entendis une voix qui m'appelait distinctement ainsi: «Rosy, Rosy, Rosy!» Je pensai que mon oncle m'appelait, je me levai et je sortis de la chambre, mais je rencontrai mon oncle qui venait voir si, moi, je l'appelais. Nous étions seuls à la maison, cette nuit-là: ma tante était partie pour soigner sa sœur. C'est dans la nuit du 2 au 3 juillet que je me suis entendu appeler; je ne peux pas dire à quelle heure, mais je sais que le jour commençait à poindre. Je ne me suis jamais entendu appeler auparavant, ni depuis.
Rosanna Sewill.»
Citons à présent un autre cas d'hallucination nettement télépathique, et où l'on peut croire qu'il y a eu contagion. Il s'agit d'une hallucination auditive.
CXLV (340). Ce récit nous a été fourni par le Rev. W. Stainton Moses, ami intime de l'agent. Il a été revu par ses parents qui ont éprouvé l'hallucination. Ils l'ont déclaré exact.
1881.
«Il y a deux ans environ, W. L... quitta l'Angleterre pour l'Amérique. Neuf mois après, il se maria; il espérait amener sa femme dans son pays, pour la présenter à sa mère qu'il aimait tendrement. Le 4 février, il tomba malade subitement; il mourut le 12 du même mois, vers 8 heures du soir. Cette nuit-là, environ trois quarts d'heure après que les parents étaient allés se coucher, la mère entendit clairement la voix de son fils lui parler; son mari, qui entendit aussi cette voix, demanda à sa femme si c'était elle qui parlait. Ni l'un ni l'autre ne s'étaient endormis et elle répondit: «Non, reste tranquille!» La voix continua: «Comme je ne puis venir en Angleterre, mère, je suis venu te voir.» Les deux parents croyaient, en ce moment, leur fils en bonne santé en Amérique, et attendaient chaque jour une lettre annonçant son retour à la maison. Ils prirent note de cet incident qui les avait beaucoup frappés, et lorsqu'une quinzaine de jours plus tard, la nouvelle de la mort du fils arriva, ils virent qu'elle correspondait avec la date à laquelle la voix de «l'esprit» avait annoncé sa présence en Angleterre. La veuve déclara que les préparatifs de départ étaient presque terminés à ce moment-là, et que son mari était très désireux d'aller en Angleterre voir sa mère».
On pourrait faire rentrer dans les cas d'hallucinations collectives ceux où figurent les animaux. A notre avis, le témoignage de ces derniers a été trop négligé jusqu'ici. Recueilli dans de bonnes conditions de contrôle, il pourrait être de la plus haute importance. Or, les observations où est décrite la façon dont les animaux (chiens, chevaux) ont réagi devant une apparition sont assez rares et ne présentent pas toutes les garanties désirables d'exactitude.
Malgré le vif désir que nous aurions de continuer ces citations, persuadé qu'en ces matières, où les preuves expérimentales font à peu près défaut, le seul espoir de convaincre est d'accumuler les documents, nous nous voyons forcé de nous en tenir à ces quelques cas des diverses hallucinations véridiques.
Et maintenant, comment interpréter ces faits étranges?
Les Sciences Occultes, qui de tout temps en ont affirmé la réalité, expliquent les apparitions et les actions à distance par l'existence, dans l'homme, d'un 3e principe, le Corps astral, sorte d'intermédiaire entre l'Ame et le Corps organique. Ce Corps astral pourrait revêtir la forme du corps organique, en être comme un double fluidique, et c'est ce double que l'Initié, par le seul fait de sa volonté exaltée, pourrait projeter à distance. Après la mort, le Corps astral survivrait quelque temps, avant d'être dissous à son tour, et c'est lui qui constituerait les diverses apparitions[81].
Comme on a pu s'en apercevoir dans les pages précédentes, la tendance de la Science moderne est de refuser toute réalité objective au fantôme. Pour elle, il s'agit surtout de l'action à distance d'un cerveau sur un autre cerveau, et non de la projection d'un double. Si A voit l'image de B, c'est que B impressionne le cerveau de A, de façon à ce que celui-ci crée de toutes pièces l'image de B.
C'est donc une suggestion mentale produisant une image hallucinatoire[82].
Nous n'insistons pas sur les objections très fortes que l'on peut faire à cette théorie.
S'il était démontré, par exemple, que les animaux perçoivent l'apparition, comment admettre la possibilité d'une suggestion hallucinatoire chez ces êtres, qui sont si difficilement influencés magnétiquement par l'homme?
Persuadé qu'en ce moment tout essai de théorie explicative de ces phénomènes ne saurait être que de la spéculation vague, échafaudée sur des hypothèses, nous nous en tiendrons au simple récit des faits que nous venons d'exposer, heureux si nous avons pu convaincre de leur réalité.
Pourtant, avant d'en finir avec la Télépathie et la transmission de la pensée, nous voulons citer les paroles suivantes prononcées, en 1891, par le Professeur Lodge, au Congrès de l'Association britannique, pour l'avancement des Sciences:
«.... En tout cas, ne conviendrait-il pas d'attendre de nouveaux faits, avant de nier la possibilité des phénomènes? La découverte d'un nouveau mode de communication par une action plus immédiate, peut être à travers l'éther, n'est nullement incompatible, il faut le dire, avec le principe de la conservation de l'énergie, ni avec aucune de nos connaissances actuelles, et ce n'est pas faire preuve de sagesse que se refuser à examiner des phénomènes, parce que nous croyons être sûrs de leur impossibilité. Comme si notre connaissance de l'univers était complète!
»Tout le monde sait qu'une pensée, éclose dans notre cerveau, peut être transmise au cerveau d'une autre personne, moyennant un intermédiaire convenable, par une libération d'énergie, sous forme de son par exemple, ou par l'accomplissement d'un acte mécanique, l'écriture, etc. Un code convenu d'avance, le langage et un intermédiaire matériel de communication sont les modes connus de transmission des pensées. Ne peut-il donc exister aussi un intermédiaire immatériel (éthéré peut-être)? Est-il donc impossible qu'une pensée puisse être transportée d'une personne à une autre, par un processus auquel nous ne sommes pas accoutumés et à l'égard duquel nous ne savons rien encore? Ici, j'ai l'évidence pour moi. J'affirme que j'ai vu et je suis parfaitement convaincu du fait. D'autres ont vu aussi. Pourquoi alors parler de cela à voix basse, comme d'une chose dont il faille rougir? De quel droit rougirions-nous donc de la vérité[83]?»
DEUXIÈME GENRE
Lucidité ou clairvoyance
Qu'est-ce qu'un fait de lucidité?
«C'est la connaissance, par un individu A, d'un phénomène quelconque, non percevable et connaissable par les sens normaux, en dehors de toute transmission mentale, consciente ou inconsciente.»
C'est ainsi que Apollonius de Thyane voit, de Smyrne, l'assassinat de l'empereur Domitien à Rome, que Swedenborg voit, de Gothenbourg, l'incendie de Stockolm, que la duchesse de Gueldre, devenue religieuse, voit, dans son oratoire la bataille de Pavie et s'écrie: «Mon fils de Lambesc est mort! Le roi de France est prisonnier!»
Les faits de ce genre sont très nombreux dans l'histoire; malheureusement, on ne peut admettre leur exactitude qu'avec les plus prudentes réserves.
Fidèle à notre système, nous ne parlerons ici que des résultats fournis, d'abord par une expérimentation aussi scientifique que possible, ensuite par des observations accompagnées de sérieuses garanties.
En rapprochant les deux définitions de la télépathie et de la clairvoyance, on voit qu'en réalité elles ont entre elles fort peu de différence.
La principale serait que, dans la télépathie, c'est l'influence d'un esprit qui semble impressionner un autre esprit semblable à lui, tandis que, dans la clairvoyance, l'esprit du sujet prendrait, de loin, directement, connaissance de certains faits qu'aucun autre esprit ne reflèterait. Autrement dit, dans la lucidité, l'agent serait supprimé, le sujet existerait seul.
Et il doit arriver que l'on attribue à la télépathie des faits qui ne relèvent que de la lucidité, et, bien plus fréquemment, que l'on regarde comme dus à la lucidité des phénomènes produits par la télépathie.
En outre, dans bien des cas de prétendue clairvoyance, la suggestion involontaire de la part des assistants—qui connaissent, par exemple, les lieux que décrit le sujet, alors qu'il est censé ne les avoir jamais vus,—cette suggestion, mentale ou autre, intervient et détermine plus ou moins les réponses du «clairvoyant».
En réalité—l'on s'en convaincra, en lisant avec attention le travail de Mme Sidgwick sur la lucidité,—la démarcation entre ces divers phénomènes est très difficile à préciser.
Aussi, les cas de lucidité authentique sont-ils beaucoup plus rares que ceux de télépathie, et la certitude est-elle ici encore plus malaisée à acquérir.
Occupons-nous d'abord—comme de juste—des expériences.
Les plus sérieuses sont celles de M. Richet; on en trouvera le détail dans la «Relation de diverses expériences sur la transmission mentale, la lucidité et autres phénomènes non explicables par les données scientifiques actuelles.»
M. Richet enferme des dessins dans une enveloppe opaque, et il les fait ensuite décrire ou même reproduire par une somnambule. Dans certains cas, les personnes présentes n'avaient aucune notion des dessins. Sur 180 expériences de ce genre, 30 ont plus ou moins réussi. D'après M. Richet, «cela indique la moyenne des jours de lucidité soit pour Alice, soit pour Eugénie. Ce n'est qu'un jour sur six qu'elles ont des éclairs de lucidité, et encore, ce jour-là même, cette lucidité est des plus variables et des plus incertaines.»
On voit avec quelle réserve l'habile expérimentateur se prononce. Nous citerons pourtant, tout à l'heure, des expériences connexes de celles-ci et qui lui ont donné de bien singuliers résultats: il s'agit de la vision et de la description, par une somnambule, des états morbides d'une personne étrangère.
Mme Sidgwick a repris les expériences de M. Richet sur la clairvoyance, et elle est parvenue à démontrer, d'une façon presque certaine, la réalité de la lucidité. Comme ces expériences sont fort importantes, nous les citons tout au long, d'après Mme Sidgwick[84].
Expériences de Mme Sidgwick
Je voudrais exposer brièvement une série d'expériences conduites par une de mes amies, qui sont assez encourageantes, à mon avis, pour engager d'autres personnes à essayer d'obtenir des résultats identiques.
Ces expériences consistent simplement à deviner des cartes extraites d'un paquet, sans qu'elles aient été vues par personne. Mon amie a fait environ 2,585 expériences de ce genre, et, dans 187 cas, elle a deviné les cartes exactement, à la fois selon leur nom et leur nombre de points. Pourtant, dans 75 de ces cas, il a fallu faire deux essais (comme, par exemple, pour savoir si c'était le trois de cœur ou le trois de pique). En comptant ces cas comme demi-succès, nous arrivons à un total de 149 succès, trois fois plus grand que le nombre que le calcul des probabilités attribue au hasard.
Toutes les expériences mentionnées plus haut ont été faites alors qu'elle était entièrement seule.
Elle est si habituée à être seule que toute compagnie la trouble, dans tous les genres de travaux qui exigent de la concentration mentale.
C'est pourquoi il n'est pas surprenant que les expériences que nous avons faites ensemble, dans des conditions de grande agitation ou d'excitation relativement ordinaire, n'aient pas réussi. Nous ne désespérons pas, cependant, de réussir dans l'avenir. Seulement, en attendant, nous souhaitons que d'autres se livrent à ces expériences et nous en fassent part, au cas où quelque clairvoyance aurait été constatée: les expériences de ce genre semblent être un moyen de prouver son existence.
D'un autre côté, il est possible que les expériences d'autres personnes expliquent les résultats obtenus par mon amie et les rattachent à des causes connues, ce que nous déclarons ne pouvoir faire.
Par conséquent, dans l'état présent de nos connaissances il est impossible de déterminer le rôle que joue, dans la réussite, le tempérament de l'expérimentateur, mais si, comme certains le pensent, la transmission de la pensée, ou plutôt la lecture par l'esprit, est seulement une forme plus élevée de la clairvoyance.
Dans le but d'aider les personnes qui voudraient se livrer à ces expériences, je vais décrire la manière d'opérer de mon amie. Elle extrait une carte d'un paquet, au hasard, et à mesure les installe devant elle sur la table et les met en un tas compact. Le jeu de cartes est toujours battu. Au début, elle avait continué de prendre chaque carte dans sa main et de la regarder à l'envers, mais il lui vint à l'esprit qu'en opérant ainsi, il lui était peut-être possible, d'une façon inconsciente, de reconnaître les cartes par le revers, et c'est pour cette raison qu'elle substitue à la carte un morceau de carton blanc, comme un objet destiné à fixer ses regards. De cette façon, elle voyait, non pas la véritable carte, mais quelque chose qui lui ressemblait et qui devait l'inspirer dans son expérience (de dénomination). Elle est d'avis qu'on doit éviter de se servir deux fois de suite du même morceau de carton blanc, en raison de la persistance de l'image. Cette façon de procéder n'est pas indispensable à la bonne réussite. Elle pense, en somme, que cela aide au succès; mais, si elle agit ainsi, c'est en raison de la trop grande fatigue qui se produit, quand les yeux fixent trop longtemps quelque chose. Elle a fait chaque fois environ 30 expériences, tantôt plus, tantôt moins.
Pour ce qui concerne les conditions dans lesquelles doivent se trouver l'esprit et le corps, au moment où l'on expérimente, mon amie a peu de choses à dire. Elle est incapable d'indiquer clairement le rapport qu'il y a entre les réussites et certaines conditions de santé ou de dispositions au travail. Elle pense, cependant, qu'elle ne peut pas réussir immédiatement après le repas. Un état d'esprit, exempt de tout souci, semble la condition favorable; c'est ce qu'elle a remarqué dans ses expériences.
Dans les nombres donnés plus haut, nous avons compris toutes les expériences faites du 29 mai au 4 septembre 1889; mais le total de 2,585 est seulement approximatif, parce que le registre qui contenait un certain nombre d'expériences infructueuses a été détruit au début. Ce n'est que plus tard que mon amie pensa qu'il était important de les noter toutes. Elle a des raisons pour penser que 80 expériences au moins ont été ainsi perdues, et c'est ce nombre de 80 que nous avons supposé.
M. Dariex a raison de dire que «si l'expérience avait été faite, non pas avec les mêmes jeux de cartes, mais avec des jeux neufs ou renouvelés, la clairvoyance serait absolument démontrée d'une manière irréprochable.»
Venons-en maintenant aux cas de lucidité spontanée.
Sans remonter loin dans le passé, on trouve, dans les ouvrages des premiers auteurs qui ont écrit sur l'hypnotisme, des exemples de somnambules voyant à distance dans le présent, et même dans le passé, toutes sortes d'événements: des scènes de meurtre, par exemple, les reconstituant, aidant à trouver le coupable; d'autres indiquent la place où l'on retrouvera des objets perdus, les trouvent eux-mêmes, sans aucune hésitation, etc., etc.
Actuellement même, il existerait, paraît-il, un médecin de campagne qui, par l'intermédiaire d'un sujet merveilleux, saurait, sans sortir de chez lui, de quelles maladies sont atteints les clients qui demandent son aide; il emporterait ainsi les remèdes que, d'avance, il saurait leur être nécessaires...
Par malheur, toutes ces observations manquent de contrôle. Il n'en est pas ainsi de celles qu'a réunies, dans sa consciencieuse étude, Mme Henry Sidgwick[85]. Ici, les documents ont été soumis à une critique éclairée et confirmés par des témoignages aussi précis et aussi nombreux que possible. Et de cette analyse vraiment scientifique, il ressort, comme nous le disions plus haut, que les cas de lucidité ou de clairvoyance véritable doivent être infiniment rares. Dans un grand nombre de circonstances, en effet, on attribue à la lucidité ce qui, en réalité, est le fait soit de la télépathie, soit de suggestions involontaires de la part des assistants, soit enfin d'auto-suggestions chez le sujet. Nous répétons d'ailleurs que le départ à faire entre ces diverses causes possibles est très délicat, très malaisé.
Pour fixer les idées, disons encore une fois que le problème de la véritable lucidité se pose ainsi:
Est-il possible à un sujet, dans l'état de veille ou dans l'état de sommeil hypnotique, de décrire exactement des lieux qu'il n'a jamais vus, ou des événements qui se passent loin de lui, alors qu'aucune des personnes qui l'entourent ne connaît ni ces lieux ni ces événements?
Nous répondrons en citant l'observation suivante, empruntée au travail de Mme Sidgwick et qui nous paraît réaliser à peu près les conditions exigées[86]:
Un hypnotiseur, M. Hansen, possède un sujet, M. Balle, avec lequel il tente des expériences de lucidité. Voici, d'après Mme Sidgwick, les documents relatifs à deux de ces expériences.
Notre mère, disent les frères Suhr, habitait, à cette époque, Rœskilde, en Seeland. Nous demandâmes à Hansen d'envoyer Balle la visiter. Il était tard, dans la soirée, et, après avoir un peu hésité, M. Balle fit le voyage en quelques minutes. Il trouva notre mère souffrante et au lit; mais elle n'avait qu'un léger rhume qui devait passer au bout de peu de temps. Nous ne croyions pas que ceci fût vrai, et Hansen demanda à Balle de lire, au coin de la maison, le nom de la rue. Balle disait qu'il faisait trop sombre pour pouvoir lire; mais Hansen insista, et il lut: «Skomagers traede». Nous pensions qu'il se trompait complètement, car nous savions que notre mère habitait dans une autre rue. Au bout de quelques jours, elle nous écrivit une lettre dans laquelle elle nous disait qu'elle avait été souffrante et s'était transportée dans «Skomagers traede».
La soussignée V. B..., femme de Suhr, alors Miss Clara Wilhelmine Chrristensen, fut témoin d'une autre expérience.
«A cette époque, ma femme habitait, à Slora Goothaab, une grande ferme sur la route de Goothaab, près de Copenhague; mais elle était allée à Odense voir un parent et M. Hansen et sa femme qui, comme je l'ai déjà dit, étaient alors établis à Odense. La séance eut lieu dans la pièce ci-dessus mentionnée.
Ma femme désira savoir ce qui se passait à Slora Goothaab, dans la maison de l'ingénieur des télégraphes Schjotz, avec la famille duquel elle habitait, et elle pria donc M. Hansen de faire à M. Balle des questions à ce sujet. Elle savait très bien qu'aucun d'eux n'était jamais allé à l'endroit en question. M. Hansen prit alors une lettre écrite par ma femme et la plaça sur le front de M. Balle hypnotisé, en disant: «Essayez de trouver l'endroit où habite l'auteur de cette lettre.» Balle: «C'est inutile, puisqu'elle est dans cette pièce.» Alors M. Hansen insiste fortement pour que Balle trouvât la maison et après avoir hésité un peu, d'abord parce qu'il fallait traverser l'eau (le Hora Balt), puis parce que, comme il le dit, lorsqu'il atteignit la route de Goothaab, «il fait si noir ici.» «Eclairez votre esprit et voyez», répondit Hansen; et Balle continua à avancer: «M'y voilà», dit-il quelques instants après.
Hansen: «Que voyez-vous?»—Balle: «Cela ressemble à un château.»—H...: «Entrez dans la maison.»—B...: «Il y a de grands escaliers.»—H...: «Très bien! Maintenant il faut aller dans la chambre de la dame.»—B...: «Il n'y a personne.»—H...: «Pas un être vivant?»—B...: «Mais si! un serin dans une cage.»—H...: «Où est-elle posée?»—B...: «Sur une commode.»
Ma femme fit la remarque que ceci n'était pas exact, car la cage était toujours sur la fenêtre; mais Balle persista à l'affirmer.
Il y avait quatre enfants dans la famille, et ma femme voulut savoir comment ils allaient.
—H...: «Allez chez la famille, et voyez comment vont les enfants.»—B...: «En voici deux au lit.»—H...: «Il faut en trouver d'autres.» Balle chercha beaucoup; enfin il s'écria: «En voilà encore un! Eh! non, c'est une poupée», dit-il avec indignation, et il agita la main comme s'il rejetait quelque chose. En dépit de l'insistance de M. Hansen, M. Balle ne put trouver plus de deux enfants, mais il vit dans son lit une dame très malade, presque mourante. Ma femme savait que ceci était exact, c'était une Miss Mary Kruse... Elle était très malade quand ma femme avait quitté Copenhague, et le docteur ne croyait pas qu'elle pût vivre, car elle était phtisique au dernier degré. H...: «Comment va Miss Kruse?»—B...: «Très mal.»—H...: «Mourra-t-elle?»—B...: «Elle se rétablira.»
Lorsque ma femme revint à Slora Goothaab, elle ne dit rien de ce qui était arrivé, mais demanda à une autre sœur de M. Schjotz, Miss Caroline Kruse, si son serin avait toujours été bien portant, pendant son absence, et s'il avait toujours été à sa place accoutumée, excepté un soir où elle l'avait mis sur la commode pour le préserver du froid. Quant aux enfants, elle dit que deux d'entre eux, précisément le jour en question, étaient allés voir le frère de leur père, Schjotz, le manufacturier de tabacs, Kjohmagergade-street, à Copenhague. La dame malade vit toujours et est depuis plusieurs années directrice d'une grande école de filles, dont on dit beaucoup de bien à Iredriksbergs Allé, près de Copenhague.
Ont signé en témoignage de la vérité du récit ci-dessus:
Anton Tilhelm Suhr, photographe.
Ystad (Suède), 30 août 1891.
Valdemar Bloch Suhr, artiste dramatique et peintre.
En réponse à mes questions, M. Anton Suhr m'écrit sur une carte postale, datée du 9 octobre 1891: «Les notes que vous avez sont un abrégé du procès-verbal (mon frère l'a eu en sa possession, et il l'a écrit pendant les expériences du clairvoyant) et exactement dans les mêmes termes.»
Alfred Baikman.
Nous entendîmes parler, pour la première fois, de ce cas de clairvoyance, dit Mme Sidgwick, par M. Hansen, qui a eu l'amabilité, d'écrire pour nous le récit suivant de ses propres souvenirs de cette circonstance, et nous a adressé à M. Anton Suhr, pour en avoir la confirmation. Il s'écoula quelque temps avant que nous n'ayons eu l'occasion de communiquer avec M. Suhr, en Suède.
13 mai 1889.
En causant avec le docteur A. J. Neyers, il m'arriva de mentionner un exemple de ce que je considère comme la clairvoyance indépendante. Le docteur Neyers me demanda alors de le mettre par écrit. C'est ce que je vais faire, et j'essaierai de raconter les faits avec autant de concision que possible, car je crois que ma mémoire les a fidèlement retenus; si cependant je fais quelques erreurs, elles pourront être rectifiées par deux gentlemen présents, dans la circonstance, et dont je donne les noms.
En 1867, j'habitais Odense (Danemark), et je recevais souvent deux jeunes gentlemen, établis dans la ville comme photographes; ils étaient frères, fils d'un fameux jardinier paysagiste et neveux d'un prédicateur alors en vogue, le R. Bloch Suhr, d'Helligertor Thurch, à Copenhague. L'aîné s'appelait Valdemar Bloch Suhr, le plus jeune Anton Suhr. En outre, je voyais souvent chez moi un jeune homme nommé Valdemar Balle, maintenant avocat à Copenhague.
A différentes reprises, j'avais hypnotisé M. Balle, mais j'avais seulement essayé de le mettre dans l'état hypnotique caractérisé par la léthargie et l'anesthésie, ou encore de produire des illusions ou des hallucinations; au fait, les expériences avaient été plutôt faites pour l'amusement de mes deux amis, les frères Suhr, que dans un but de recherche. Cependant, M. Balle qui, à cette époque, étudiait et travaillait beaucoup, se sentait très reposé et fortifié après chaque sommeil magnétique, et me demandait parfois de l'endormir pendant peu de temps; après quoi il était généralement très en train et prenait une part active à la conversation. Dans deux ou trois occasions, il donna, pendant son sommeil, des signes de clairvoyance; j'ai oublié les détails: peut-être M. Bloch Suhr, qui a une excellente mémoire, se les rappelle-t-il. Cependant, j'ai conservé un souvenir très net de ce qui suit:
Un soir, quand j'eus hypnotisé M. Balle, et qu'il fut profondément endormi dans un fauteuil, l'aîné des frères Suhr me demanda d'essayer si Balle pourrait aller mentalement à Roskilde, ville de Seeland, à environ 75 ou 80 milles anglais, dont 16 milles de mer, et voir comment se portait la nièce de Suhr. J'y consentis et j'ordonnai à Balle d'aller à Roskilde. Il y était d'abord peu disposé, il dit ensuite: «Me voilà à Nyborg (ville à 16 milles de distance); mais je n'aime pas à traverser l'eau: il fait si sombre!» Je lui répondis de n'y point faire attention, mais de continuer jusqu'à Roskilde. Peu après il dit: «Je suis à Roskilde.» Ma réponse fut: «Eh bien! alors, trouvez M. Suhr.» Un instant après, il dit qu'il se trouvait près du logis de Mrs. Suhr. Afin de vérifier si c'était exact, je lui demandai: «Où demeure-t-elle?» Il donna le nom de la rue et, si j'ai bonne mémoire, dit que la maison était au coin.
Comme je ne connaissais ni Mrs. Suhr, ni son adresse, j'interrogeai du regard M. Suhr, pour lui demander si c'était exact, mais celui-ci hocha la tête et me fit signe que le clairvoyant se trompait. Je dis à Balle qu'il se trompait et qu'il fallait regarder de nouveau. Mais lui, d'un ton assez indigné, répliqua: «Je ne peux pas lire peut-être? Le nom de la rue est écrit là, vous pouvez lire vous-même.» Je crois que ce nom était Skomagerstraede, mais je n'en suis pas sûr. Je me souviens, cependant, que les deux frères Suhr me dirent que ce n'était pas là la rue où habitait leur mère. Mais, comme le clairvoyant paraissait blessé que j'essayasse de le corriger, je n'insistai pas, et le priai d'entrer dans la maison et de voir si Mrs. Suhr se portait bien. Il y semblait d'abord peu disposé, et il donna pour excuse que la porte était fermée. Je lui dis d'entrer quand même. «Je suis entré», répondit-il ensuite, et alors je lui demandai: «Comment va Mrs. Suhr?» «Elle est au lit un peu souffrante; mais sa maladie n'est pas grave; ce n'est qu'un léger rhume. Elle pense à Valdemar: elle lui écrira une lettre dans laquelle elle lui parlera de trois choses.» Il cita trois choses relatives à des affaires. J'ai oublié ce que c'était. Je le réveillai alors, et les frères Suhr firent observer que les informations qu'il nous avait données n'avaient point de valeur, puisqu'elles contenaient une erreur complète, par rapport à l'adresse de leur mère, qui n'habitait pas là où Balle l'avait dit. Je crois que c'était deux jours après que Valdemar reçut de sa mère une lettre qui prouvait que M. Balle avait eu raison. Mrs. Suhr s'était transportée dans la maison que Balle avait indiquée pendant son état hypnotique, sans que ses fils en eussent aucune idée. Elle avait eu réellement un léger rhume et parlait de trois choses dont Balle avait fait mention, presque dans les mêmes termes qu'il avait employés.
Maintenant, je dois dire que ni M. Balle, ni moi, ne savions rien de Mrs. Suhr. Nous ne l'avions jamais vue; aucun de nous n'était jamais allé à Roskilde, et nous ne connaissions pas le nom des rues de cette ville. Il me semble donc que, dans ce cas, il ne pouvait y avoir de télépathie, attendu que le clairvoyant ne pouvait lire une adresse dont nous n'avions aucune idée, et qui n'avait vraisemblablement pu entrer dans son cerveau par un souvenir inconscient. J'ai considéré le cas à tous les points de vue possibles, et il me semble que la découverte de la ville et de l'adresse sont de la clairvoyance pure, tandis que, à partir du moment où le clairvoyant est entré dans la chambre de Mrs. Suhr, il semble avoir lu dans sa pensée.
Carl. Hansen.
Le clairvoyant a mentionné, dans ce cas, dit Mme Sidgwick, trois faits déterminés, inconnus à tous ceux qui étaient présents et qu'il n'était guère probable de deviner: la rue dans laquelle habitait Mrs. Suhr, l'endroit où était le serin et l'absence des enfants. Et le dernier cas, tel qu'il est décrit, ressemble plus à de la clairvoyance indépendante qu'à aucune sorte de lecture de la pensée, car, si M. Balle avait reçu son information de l'esprit d'une personne de Slora Guothaab, on supposera qu'il aurait dit immédiatement: «Les autres enfants ne sont pas là!», au lieu de les chercher mentalement dans la maison sans les trouver.
Nous pourrions, maintenant, donner plusieurs belles histoires où des somnambules lucides font des prodiges; cela nous serait aisé, car ces histoires sont nombreuses... Nous préférons nous en tenir aux quelques observations que nous venons de rapporter: si elles manquent de pittoresque et d'intérêt émotionnel, elles ont, en revanche, de sérieuses garanties d'exactitude: cela suffit pour le but que nous nous proposons.
TROISIÈME GENRE
Pressentiment
Que devons-nous entendre, en Psychologie occulte, par Pressentiment?
Suivant la définition de M. Richet, «c'est la prédiction d'un événement plus ou moins improbable qui se réalisera dans quelque temps et qu'aucun des faits actuels ne permet de prévoir.»
On le voit, il ne s'agit plus ici de ces sensations internes, plus ou moins vagues, que l'on désigne vulgairement sous le nom de pressentiments.
C'est, au contraire, le sentiment très net, quelquefois la vision mentale d'un événement que le sujet affirme devoir se produire dans un avenir plus ou moins lointain. Ces pressentiments se manifestent, soit dans le sommeil somnambulique, soit, sous forme de rêves, dans le sommeil ordinaire. Ce sont alors des rêves véridiques, se produisant avant l'événement.
Ce qui rend l'opinion à se faire de ces phénomènes particulièrement malaisée, c'est qu'ici—on le comprend tout de suite—il ne saurait plus être question d'expériences.
Si, à la rigueur, on peut concevoir la possibilité d'une expérimentation quelconque en fait de pressentiments, en réalité, jusqu'ici, cette expérimentation n'a pas été instituée, et l'on est contraint, plus encore que pour les phénomènes précédents, de s'en tenir aux seules observations.
Or, si les histoires mirifiques de prédictions, de prophéties réalisées, abondent dans l'histoire du Merveilleux, en revanche, les cas accompagnés de garanties, sinon rigoureusement scientifiques, du moins sérieuses, sont très rares.
Il existe pourtant un curieux document, revêtu de tous les caractères d'authenticité désirables, et qui, si l'on était certain de l'absolue bonne foi des signataires, relaterait un des cas les plus remarquables d'hallucination collective prémonitoire.
C'est le récit, arrangé naguère par Mérimée, sous la forme de conte quasi fantastique, de la vision qu'eurent Charles XI, roi de Suède, son chancelier, deux de ses conseillers et son vaguemestre.
On nous permettra de le citer ici, ne fût-ce qu'à titre de curiosité:
«Moi, Charles XI, roi de Suède, dans la nuit du 16 au 17 septembre, je fus tourmenté plus que de coutume par ma maladie mélancolique. Je me réveillai à onze heures et demie, quand, ayant dirigé mes yeux par hasard vers ma fenêtre, je m'aperçus qu'il faisait une grande lumière dans la salle des Etats. Je dis au chancelier Bjelke, qui se trouvait dans ma chambre: «Qu'est-ce que cette lumière dans la salle des Etats? Je crois qu'il y a le feu.» Mais, il me répondit: «Oh! non, sire, c'est l'éclat de la lune qui brille contre les vitres des fenêtres.» Je fus content de cette réponse et je me retournai contre le mur pour prendre quelque repos, mais il y avait une grande inquiétude en moi; je me retournai de nouveau et j'aperçus encore l'éclat des vitres. Je dis alors: «Il ne se peut pas que cela soit dans l'ordre.» Mon bien-aimé chancelier reprit: «Oui, c'est bien la lune.» Au même instant entra le conseiller Bjelke, pour prendre de mes nouvelles. Je demandai à cet excellent homme s'il savait que quelque malheur, tel qu'un incendie, se fût produit dans la salle des Etats. Il me répondit, après un silence: «Dieu merci, il n'y a rien; seulement le clair de lune fait croire qu'il y a de la lumière dans la salle des Etats.» Je me tranquillisai un peu, mais, comme je regardais de nouveau du côté de la salle, il me parut qu'il y avait là des gens. Je me levai et mis une robe de chambre; j'ouvris alors la fenêtre et je vis qu'il y avait dans la salle des Etats une quantité de lumières.
»Je dis alors:—Bons serviteurs, cela n'est pas dans l'ordre. Vous savez que celui qui craint Dieu ne craint rien autre au monde. Je veux aller voir là-dedans, pour savoir ce que cela peut être.
»J'ordonnai donc aux assistants de descendre chez le vaguemestre pour lui dire de monter les clefs. Quand il fut venu, j'allai vers le passage secret qui est au-dessous de ma chambre, à droite de la chambre à coucher de Gustave Ericson. Quand nous y fûmes, je dis au vaguemestre d'ouvrir la porte, mais par crainte, il me pria de lui faire la grâce de ne point l'exiger; je priai alors le chancelier, mais lui aussi m'opposa un refus. Je priai alors le conseiller Oscenstiana, qui jamais n'eut peur de rien, d'ouvrir cette porte, mais il me répondit:—J'ai, une fois, juré d'exposer pour Votre Majesté mon corps et mon sang, mais non d'ouvrir cette porte.
»Alors, je commençai moi-même à me sentir confondu, mais, reprenant courage, je pris les clefs, j'ouvris la porte, et je trouvai que tout, dans le passage, était tendu de noir, même le parquet. Moi et toute la compagnie nous étions tout tremblants. Nous allâmes vers la porte des Etats. J'ordonnai de nouveau au vaguemestre d'ouvrir la porte, mais il me supplia de l'épargner; je priai alors les autres personnes qui m'accompagnaient, mais ils me demandèrent la faveur de ne pas faire ce que je voulais. Je pris donc les clefs et ouvris la porte, et quand j'eus avancé le pied, je le retirai aussitôt en grande confusion. J'hésitai un instant, puis je dis: «Bons seigneurs, si vous voulez me suivre, nous verrons ce qui se passe ici, peut-être que le bon Dieu veut nous révéler quelque chose.» Ils me répondirent tous à voix basse: «Oui», et nous entrâmes.
»Nous vîmes une grande table, autour de laquelle étaient assis seize hommes d'un âge mûr et d'aspect digne, qui avaient devant eux chacun un grand livre et, au milieu d'eux, un jeune roi de seize, dix-sept ou dix-huit ans, la couronne sur la tête et le sceptre à la main.
»A sa droite était assis un seigneur de haute taille, de belle mine, qui pouvait avoir quarante ans: son visage respirait l'honnêteté, et il avait à ses côtés un homme de soixante-dix ans. Je remarquai que le jeune roi secouait plusieurs fois la tête, tandis que les hommes qui l'entouraient frappaient de la main sur les grands livres qui étaient devant eux. Je détournai les yeux, et je vis alors, près de la table, des billots et des bourreaux qui, les manches retroussées, coupaient une tête après l'autre, si bien que le sang commença à couler sur le plancher. Dieu m'est témoin que j'eus plus que peur. Je regardai à mes pantoufles si le sang venait jusque-là, mais il n'en était rien. Ceux qu'on décapitait étaient, pour la plupart, des gentilshommes. Je détournai les yeux, et je vis, dans un coin, un trône qui était presque renversé, et à côté se tenait un homme qui paraissait être le régent. Il était âgé d'environ quarante ans. Je tremblais et je frissonnais en me retirant vers la porte, et je criai: «Quelle est la voix du Seigneur que je dois entendre? O Dieu! quand tout cela doit-il arriver?» Il ne me fut pas répondu, mais le jeune roi secoua plusieurs fois la tête, tandis que les hommes qui l'entouraient frappaient plus durement sur leurs livres. Je criai encore plus fort: «O Dieu! quand cela doit-il arriver? Fais-nous, ô Dieu, la grâce de nous dire comment il faudra alors nous comporter.»
«Alors, le jeune roi me répondit:
»—Cela ne doit pas arriver de ton temps, mais seulement au sixième souverain depuis ton règne, et il sera de l'âge et de la figure que tu me vois, et celui qui est là montre comment sera son tuteur, et le trône sera prêt d'être ébranlé, dans les dernières années de sa tutelle, par quelques jeunes nobles; mais alors, le tuteur, qui précédemment avait persécuté le jeune roi, prendra sa tâche au sérieux, il raffermira le trône, si bien qu'il n'y aura jamais eu de plus grand roi en Suède que celui-ci, et il n'y en aura pas non plus de plus grand après, et que le peuple sera heureux sous son sceptre, et ce roi atteindra un âge extraordinaire, il laissera le royaume sans dettes et plusieurs millions dans le trésor. Mais avant qu'il soit affermi sur le trône, il y aura des ruisseaux de sang répandus, comme jamais auparavant en Suède, et jamais après. Laisse-lui, comme roi de Suède, de bons avis.»
»Quand il eut dit cela, tout disparut et il n'y eut plus que nous dans la salle avec nos lumières. Nous nous retirâmes dans le plus grand étonnement, comme tout le monde peut l'imaginer, et lorsque nous repassâmes par la chambre garnie de noir, cela aussi était parti et tout se trouvait dans l'ordre habituel. Nous retournâmes dans ma chambre, et aussitôt je m'assis pour consigner cet avertissement aussi bien que je le pus. Et tout ceci est vrai. Je l'affirme de mon serment, aussi vrai que Dieu me soit en aide».
Charles, roi présent de Suède.
«Comme témoins présents sur les lieux, nous avons tout vu, comme Sa Majesté l'a écrit, et nous confirmons le récit de notre serment, aussi vrai que Dieu nous soit en aide».
Charles Bjelke, chancelier; Bjelke, conseiller;
A. Oscenstiana, conseiller;
Pierre Grauslen, vaguemestre.
Si, en bonne critique, il n'était indiqué de supposer que des considérations d'ordre politique ou autre ont influé sur la rédaction de ce document, il constituerait, à coup sûr, l'une des plus remarquables observations que l'on connaisse d'hallucinations collectives prévisionnelles. Malgré les réserves qui s'imposent à son égard, nous avons voulu le citer tout au long, les cas de pressentiments, étayés de quelques garanties, étant fort peu nombreux.
Or, le hasard de nos relations a voulu que nous ayons, sur le cas de rêve-pressentiment dont nous allons parler maintenant, des renseignements très précis qui corroborent le récit que nous trouvons dans un article de M. Rambaud, intitulé: «Le Champ de bataille de Borodino[87].
L'héroïne de cette histoire est une dame russe qui vivait dans la première moitié de ce siècle, et qui était mariée à un officier de l'armée russe, M. Toutchkof. Elle était très nerveuse, très impressionnable, encline à un certain mysticisme. C'est elle qui, après la bataille de Borodino, où périt son mari, fonda le monastère qui s'élève aujourd'hui sur l'ancien champ de bataille. Elle mourut, en 1838, abbesse de ce couvent. Le souvenir du rêve extraordinaire qu'elle eut avant la mort de son mari s'est conservé soigneusement dans sa famille, et c'est à une nièce de Mme Toutchkof que nous avons dû la confirmation, dans tous ses détails, du récit suivant.
Il a été emprunté par M. Rambaud à la biographie de Mme Toutchkof.
Quand arriva 1812 et que son mari se rendit à l'armée, elle dut se résigner, cette fois, dans cette guerre sérieuse contre un Napoléon, à se séparer de lui et à se rendre chez ses parents à Moscou.
Pourtant, comme les régiments de Toutchkof étaient cantonnés à Minsk, les deux époux peuvent faire route quelque temps ensemble, avant de se séparer. Ils n'étaient accompagnés que d'une Française, Mme Bouvier, gouvernante de l'enfant; elle fut la meilleure amie de ceux que la guerre française allait rendre si malheureux. La dernière nuit, toute la compagnie coucha sur le plancher d'une cabane. Cette nuit-là, il arriva à Mme Toutchkof une chose étrange.
Margarita Mikhaïlowna, dit son biographe, fatiguée d'une longue route, s'endormit promptement. Alors elle eut un songe. Elle vit, suspendu devant elle, un tableau sur lequel elle lut, tracés en lettres de sang et en langue française, ces six mots: «Ton sort se décidera à Borodino!» De grosses gouttes de sang se détachaient des lettres et ruisselaient sur le papier. La malheureuse femme poussa un cri et se leva en sursaut. Son mari et Mme Bouvier, réveillés par ce cri, coururent à elle. Elle était pâle et tremblait comme une feuille. «Où est Borodino? dit-elle à son mari, quand elle put respirer; on te tuera à Borodino.» «Borodino? répéta Toutchkof, c'est la première fois que j'entends ce nom.» Et, en effet, le petit village de Borodino était alors inconnu. Margarita Mikhaïlowna raconta son rêve. Toutchkof et Mme Bouvier s'efforcèrent de la rassurer. Borodino n'existait pas, n'avait jamais existé, et d'ailleurs le songe ne disait pas qu'Alexandre y serait tué. L'interprétation de Marguerite était purement arbitraire. «Tout le mal vient, ajouta enfin le mari, de ce que tu as les nerfs un peu surexcités. Recouche-toi, pour l'amour de Dieu, et tâche de dormir.» Son sang-froid la calma un peu. La fatigue triompha de ce qui lui restait de terreur; elle se recoucha et s'endormit. Mais le même songe se renouvela; une seconde fois, elle revit la fatale inscription; elle revit ces gouttes de sang qui, lentement, l'une après l'autre, se détachaient des lettres et ruisselaient sur le papier. De plus, elle vit, cette fois, debout autour du tableau, trois personnages: un prêtre, son frère Cyrille Narychkine, et enfin son père, qui tenait dans ses bras le petit Nicolas, son enfant. Elle s'éveilla en proie à une telle agitation que, cette fois, Alexandre fut sérieusement effrayé. A toutes ses paroles, elle ne répondait que par des sanglots ou par cette question: «Où est Borodino?» Il finit par lui proposer d'examiner les cartes de l'état-major et de se convaincre par elle-même qu'on n'y trouvait pas de Borodino. Il envoya aussitôt réveiller un de ses officiers d'ordonnance et lui demanda la carte. L'officier, surpris d'une demande aussi extraordinaire à pareille heure, l'apporta lui-même. Toutchkof la déploya, peut-être non sans un sentiment secret d'appréhension, et l'étendit sur la table. Tout le monde se mit à rechercher le nom fatal; personne ne le trouva. «Si Borodino existe réellement, dit Toutchkof en se tournant vers sa femme, à en juger par son nom il ne peut être qu'en Italie. Or, il est bien peu probable que les hostilités soient transportées là-bas: tu peux donc te rassurer.» Mais elle ne se rassura point. Le maudit songe la poursuivait; c'est dans un désespoir affreux qu'elle se sépara de son mari. Toutchkof l'embrassa, la bénit pour la dernière fois, elle et son fils, et, debout sur la grande route, contempla longuement la berline qui les emportait, jusqu'à ce qu'elle eût disparu à ses yeux.
Il écrivait souvent à sa femme, qui s'était établie dans une petite ville du district, Kineckma, afin d'être plus à portée de recevoir ses lettres. Elle attendait les jours de poste avec une fiévreuse anxiété. Arriva le 1er septembre, c'était le jour de sa fête. Elle entendit la messe et, revenue de l'église, se mit à sa table de travail; toute pensive, elle appuya sa tête dans ses mains, réfléchissant. Tout à coup, elle entendit son père qui l'appelait. Elle pensa d'abord qu'il était revenu de la campagne, pour passer ce jour avec sa fille; elle leva la tête... Devant elle, était le prêtre, à côté de lui son père qui tenait le petit Nicolas dans ses bras. Tous les détails terribles de son rêve se représentent aussitôt à sa mémoire; il ne manquait que son frère Narychkine pour achever le tableau: «Où est mon frère Cyrille?» s'écria-t-elle d'une voix éclatante. Il se montra sur le seuil. «Tué!» murmura-t-elle, et elle tomba sans connaissance. Quand elle revint à elle, son père et son frère la soutenaient. «On a donné la bataille près de Borodino», lui dit Cyrille, à travers ses larmes.
Alexandre Toutchkof était mort, en effet, et sa veuve ne put même retrouver son corps.
Nous avons tout lieu de croire, répétons-le, que les détails de ce rêve n'ont pas été arrangés, après coup, pour le modeler exactement sur l'événement. Les choses ont dû, en réalité, se passer ainsi, et ce que cette observation présente alors d'extraordinaire, c'est—outre, bien entendu, la divination de ce mot inconnu de Borodino—la persistance de l'image hallucinatoire qui se manifeste à deux reprises différentes.
Nous l'avons dit, en fait de pressentiments, l'expérience n'existe pas, et même c'est à peine si l'on entrevoit la possibilité d'une expérimentation quelconque; aussi en sommes-nous réduits à nous contenter d'observations plus ou moins sûres; celles que nous avons déjà citées offraient—malgré leur étrangeté (pour ne pas dire plus)—des garanties sinon absolues, du moins suffisantes: nous allons terminer par deux autres cas de pressentiment, en faisant remarquer que le nom seul de l'auteur qui les rapporte en atteste la valeur.
Nous les trouvons dans l'intéressant ouvrage du docteur Liebeault: Thérapeutique suggestive, 1891, p. 282[88].
PREMIÈRE OBSERVATION
(Elle est extraite de l'un de mes registres, à son rang, no 339, 7 janvier 1886).
Est venu me consulter aujourd'hui, à 4 heures de l'après-midi, M. S. de Ch... pour un état nerveux sans gravité. M. de Ch... a des préoccupations d'esprit, à propos d'un procès pendant, et des choses qui suivent: En 1879, le 24 décembre, se promenant dans une rue de Paris, il vit écrit sur une porte: Mme Lenormand, nécromancienne. Piqué par une curiosité irréfléchie, il se fit ouvrir la maison et, introduit, il se laissa conduire dans une salle assez sombre. Là, il attendit Mme Lenormand qui, prévenue presque aussitôt, vint le trouver et le fit asseoir devant une table. Alors cette dame sortit, revint, se mit en face de lui, puis regardant la face palmaise de l'une de ses mains, lui dit: «Vous perdrez votre père dans un an, jour par jour. Bientôt vous serez soldat (il avait alors dix-neuf ans), mais vous n'y resterez pas longtemps. Vous vous marierez jeune: il vous naîtra deux enfants et vous mourrez à vingt-six ans.»
Cette stupéfiante prophétie, que M. de Ch... confia à des amis et à quelques-uns des siens, il ne la prit pas d'abord au sérieux; mais son père étant mort le 27 décembre 1880, après une courte maladie et juste un an après l'entrevue avec la nécromancienne, ce malheur refroidit quelque peu son incrédulité. Et lorsqu'il devint soldat—seulement 7 mois—lorsque, marié peu après, il fut devenu le père de deux enfants et qu'il fut sur le point d'atteindre vingt-six ans, ébranlé définitivement par la peur, il crut qu'il n'avait plus que quelques jours à vivre.
Ce fut alors qu'il vint me trouver, pour me demander s'il ne me serait pas possible de conjurer le sort qui l'attendait. Car, pensait-il, les quatre premiers événements de la prédiction s'étant accomplis, le cinquième devait fatalement se réaliser.
Le jour même et les jours suivants, je tentai de mettre M. de Ch... dans le sommeil profond, afin de dissiper la noire obsession gravée dans son esprit: celle de sa mort prochaine, mort qu'il s'imaginait devoir arriver le 4 février, jour anniversaire de sa naissance, bien que Mme Lenormand ne lui eût rien précisé sous ce rapport. Je ne pus produire sur ce jeune homme même le sommeil le plus léger, tant il était fortement agité. Cependant, comme il était urgent de lui enlever la conviction qu'il devait bientôt succomber, conviction dangereuse, car on a souvent vu des prévisions de ce genre s'accomplir à la lettre par auto-suggestion, je changeai de manière d'agir et je lui proposai de consulter l'un de mes somnambules, un vieillard de soixante-dix ans, appelé le prophète, parce qu'ayant été endormi par moi, il avait, sans erreur, annoncé l'époque précise de sa guérison, pour des rhumatismes articulaires remontant à quatre années, et l'époque même de la guérison de sa fille, cette dernière cure due à l'affirmation de recouvrer la santé à une heure fixée d'avance, ce dont son père l'avait pénétrée. M. de Ch... accepta ma proposition avec avidité et ne manqua pas de se rendre exactement au rendez-vous que je lui ménageai. Entré en rapport avec ce somnambule, ses premières paroles furent de lui dire: «Quand mourrai-je?» Le dormeur expérimenté, soupçonnant le trouble de ce jeune homme, lui répondit, après l'avoir fait attendre: «Vous mourrez... vous mourrez... dans quarante-un ans.» L'effet causé par ces paroles fut merveilleux. Immédiatement, le consultant redevint gai, expansif et plein d'espoir; et quand il eut franchi le 4 février, ce jour tant redouté par lui, il se crut sauvé.
Ce fut alors que quelques-uns de ceux qui avaient entendu parler de cette poignante histoire s'accordèrent pour conclure qu'il n'y avait eu rien là de vrai; que c'était par une suggestion post-hypnotique que ce jeune homme avait conçu ce récit imaginaire. Paroles en l'air! le sort en était jeté, il devait mourir.
Je ne pensais plus à rien de cela, lorsque, au commencement d'octobre, je reçus une lettre de faire part, par laquelle j'appris que mon malheureux client venait de succomber, le 30 septembre 1885, dans sa vingt-septième année, c'est-à-dire à l'âge de vingt-six ans, ainsi que Mme Lenormand l'avait prédit. Et pour qu'il ne soit pas supposé que ce que je raconte peut être une illusion extravagante de mon esprit, je garde toujours cette lettre, de même que le registre d'où j'ai tiré, à la suite, l'observation qui précède. Ce sont là deux témoignages écrits, indéniables. Depuis, j'ai appris que cet infortuné, envoyé par son médecin aux eaux de Contrexeville, pour qu'il soit traité pour des calculs biliaires, fut obligé de s'y aliter, à la suite de la rupture d'une poche liquide (vésicule du fiel), rupture qui amena une péritonite.
DEUXIÈME OBSERVATION
(Elle m'a été communiquée par un homme très honorable. M. L..., banquier).
Dans une famille des environs de Nancy, l'on endormait souvent une fille de dix-huit ans, nommée Julie. Cette fille, une fois mise en état de somnambulisme, était portée d'elle-même, comme si elle en recevait l'inspiration, à répéter, à chaque nouvelle séance, qu'une proche parente de cette famille, qu'elle nommait, mourrait bientôt et n'atteindrait pas le 1er janvier. On était alors en novembre 1883. Une telle persistance dans les affirmations de la dormeuse conduisit le chef de cette famille, qui flairait là une bonne affaire, à contracter une assurance à vie de 10,000 fr. sur la tête de la dame en question, laquelle, n'étant nullement malade, obtiendrait facilement un certificat de médecin. Pour trouver cette somme, il s'adressa à M. L..., lui écrivit plusieurs lettres, dans l'une desquelles il racontait le motif qui le portait à emprunter. Et ces lettres, que M. L... m'a montrées, il les garde comme des preuves irréfragables de l'événement futur annoncé. Bref, on finit par ne pas s'entendre sur la question des intérêts, et l'affaire entamée en resta là. Mais, quelque temps après, grande fut la déception de l'emprunteur. La dame X..., qui devait mourir avant le 1er janvier, succomba, en effet, et tout d'un coup, le 30 décembre, ce dont fait foi une dernière lettre du 2 janvier, adressée à M. L..., lettre que ce Monsieur garde aussi avec celles qu'il avait reçues précédemment, à propos de la même personne.
Nous en avons fini avec la première catégorie de Phénomènes psychiques occultes, ceux qui, sous des modalités différentes, Télépathie, Lucidité, Pressentiments, semblent «révéler une faculté profondément inconnue encore de l'âme humaine, celle de voir et de connaître des événements lointains, dans le temps comme dans l'espace, sous une forme plus ou moins hallucinatoire.»
On sait déjà ce que nous pensons des tentatives faites ou à faire pour expliquer cette faculté occulte de l'organisme; nous n'y reviendrons pas.
Disons seulement que les plus récentes découvertes de l'hypnotisme, la variation des états de conscience, le dédoublement de la personnalité, l'extériorisation de la sensibilité (si elle est reconnue vraie), etc., etc., ne sont peut-être, au fond, que des modes d'activité de cette faculté.
M. de Rochas est plus affirmatif: «Au point où est aujourd'hui la science, dit-il[89], on est certainement autorisé à rechercher, dans des phénomènes de cet ordre, l'explication des médiums, des voyants, des envoûteurs et des guérisseurs... L'hypnotisme, jusqu'ici seul étudié officiellement, n'est que le vestibule d'un vaste et merveilleux édifice, déjà exploré en grande partie par les anciens magnétiseurs.»
Nous comptons insister, plus loin—dans une étude comparative des sujets et des médiums,—sur ces rapports très probables de l'Hypnotisme avec la Psychologie occulte.
Terminons cette première partie, où nous venons d'entrevoir les facultés de connaître encore mystérieuses de l'âme humaine, par ces suggestives paroles de Laplace:
«Une intelligence qui, pour un instant donné, connaîtrait toutes les forces dont la nature est animée et la situation respective des êtres qui la composent, si, d'ailleurs, elle était assez vaste pour soumettre ces données à l'analyse, embrasserait, dans la même formule, les mouvements des plus grands corps de l'univers et ceux du plus léger atome; rien ne serait incertain pour elle et l'avenir comme le passé serait présent à ses yeux[90].»