I. De la force psychique
Nous abordons maintenant l'étude d'une classe de phénomènes plus extraordinaires, plus surnormaux encore, du moins en apparence, que ceux que nous venons de passer en revue.
Il s'agit des effets mécaniques, plus ou moins contraires aux lois naturelles, qui se produisent tantôt spontanément, tantôt par le fait de certaines personnes paraissant douées de la faculté d'émettre une force spéciale et nommées Médiums.
Jusqu'à ces dernières années, ces phénomènes, mouvements d'objets sans contact, coups, bruits, soulèvement spontané du corps, etc., etc., étaient désignés sous le nom de Phénomènes spiritiques et revendiqués par les Spirites, qui en attribuaient la production aux âmes des morts, avec lesquelles les médiums se mettent en rapport.
Les premières tentatives scientifiques, faites pour expliquer quelques-uns de ces «prodiges», furent celles de Babinet, de Faraday et de Chevreul, qui, en substance, attribuaient aux mouvements inconscients, à l'automatisme des expérimentateurs et des médiums, les mouvements des objets avec lesquels ils étaient en contact[92].
Cette théorie, complétée par celle de l'Automatisme psychologique, de la dualité cérébrale, soutenue avec un grand talent par M. Pierre Janet[93], peut évidemment suffire pour l'immense majorité des faits que l'on observe dans les séances de tables tournantes, d'écriture automatique, etc.
Mais elle est en défaut quand il s'agit d'expliquer, rationnellement, les faits d'action à distance, les seuls dont nous voulions nous occuper ici.
Si, comme le dit M. Janet, au point de vue psychologique, la pensée du médium est de même nature, qu'il la manifeste au moyen d'un crayon qu'il tient à la main ou au moyen d'un crayon placé loin de lui, il n'en est pas moins certain qu'au point de vue physique, cela est tout différent.
Or, nous le répétons, c'est cette action physique à distance que nous voulons principalement étudier.
Nous ne nions pas, pour cela, l'action possible du médium—indépendamment de tout mouvement musculaire—sur les objets avec lesquels il est en contact. Mais comme, dans ces cas, le doute est toujours légitime, nous préférons nous en tenir aux seuls mouvements provoqués à distance.
Dans le fait, s'il est démontré qu'une force, émanant de l'organisme, peut agir de loin sur des objets matériels, il est presque certain que les Phénomènes physiques occultes reconnaissent une cause identique à celle des Phénomènes psychiques: dans les deux cas, il s'agit de la projection, volontaire ou non, hors du corps, d'un élément particulier dont la nature est encore profondément inconnue.
Sans recourir aux vues des Sciences occultes sur cette force, il nous faut dire un mot cependant des expériences de Reichenbach, reprises et commentées, avec un sens critique très sûr, par M. le colonel de Rochas[94].
D'après Reichenbach, non seulement l'organisme humain, mais tous les corps de la nature seraient pénétrés d'un fluide spécial, dérivé de la Force-substance universelle des Occultistes. Ce fluide, cet Od, comme il l'appelle, pourrait être projeté, volontairement ou non, hors du corps, et, dans certains cas, deviendrait même visible.
Des êtres, doués d'une plus grande finesse de perception, que l'auteur nomme des Sensitifs, auraient le don de voir l'Od se dégager des objets naturels, du corps de l'homme, et surtout des aimants[95].
Ces affirmations de Reichenbach ont été, nous l'avons dit, vérifiées par M. de Rochas, dont la compétence scientifique offre toutes les garanties désirables; cet expérimentateur serait même parvenu à photographier ce que l'on pourrait nommer l'image astrale d'un minéral[96].
Voici maintenant, d'après M. Arnold Boscowitz, qui les a résumées, les recherches de Reichenbach sur l'Od:
«Longtemps avant que le sensitif ait vu la lumière polaire se dégager de l'aimant ou du cristal, il voit briller, à la place où se trouve une personne quelconque, un nuage transparent et phosphorescent. C'est à peine s'il peut distinguer une forme humaine dans l'intérieur du voile lumineux; mais, à mesure que sa pupille se dilate, il voit se dessiner de mieux en mieux les contours du corps auquel des émanations lumineuses donnent des proportions outrées. Les lueurs odiques s'élèvent, bleuâtres et mobiles, au-dessus de la tête, présentent l'aspect d'un géant lumineux qui porterait un casque orné de longues aigrettes. La couleur des flammes qui s'échappent est rouge à gauche, bleue à droite.
»C'est aux mains, surtout aux extrémités des doigts, que le phénomène est le plus marqué. De même, chez tous les animaux, tout le côté gauche dégage la lumière odique rouge, le droit, la lumière bleue, etc., etc.[97].»
Rappelons que le docteur Luys a communiqué à la Société de biologie des expériences qui, faites avec des sujets endormis par l'aimant, lui ont donné des résultats semblables à ceux que nous venons de décrire.
Ajoutons encore que, dans son livre de l'Analyse des choses, le docteur Gibier affirme l'existence de cette «force animique.» Il dit l'avoir vu se dégager dans l'obscurité, sous forme de «matière vaporeuse et lumineuse», du corps de l'un de ses clients. «Elle émane principalement, au niveau de la région épigastrique ou des gros troncs artériels[98]»... «J'ai eu maintes fois l'occasion de voir, chez des sujets bien doués, le dégagement de cette force et sa condensation en plein jour, sous une forme ou sous une autre. Je ne saurais mieux, alors, caractériser son aspect qu'en le comparant à l'état vésiculaire qui précède l'état liquide du gaz acide carbonique, lorsqu'on le liquéfie sous pression dans un tube de verre. A ce propos, je dois dire (non que mon intention soit d'établir aucune comparaison, puisque le gaz s'échauffe par la compression) que, lors du dégagement de cette force du corps des sujets, on éprouve, surtout en été ou dans une atmosphère tiède, une vive impression de fraîcheur[99].»
Admettrons-nous que Reichenbach, de Rochas, Gibier et d'autres encore ont été dupes d'hallucinations?
Mais cette force odique, animique, neurique rayonnante[100], psychique (qu'on l'appelle comme on voudra), ne se manifeste pas seulement par des effets lumineux; elle peut aussi—à des distances variables—provoquer des mouvements d'objets matériels, que la mécanique est impuissante à expliquer.
Comme l'étude la plus sérieuse et la plus démonstrative de l'action mécanique de la force psychique a été faite par le professeur William Croockes, nous allons, sans plus tarder, parler de ses travaux.
En une sorte de profession de foi, mise en tête de son livre, le savant anglais a soin d'indiquer l'esprit dans lequel il commence ses études relatives aux «Phénomènes spiritualistes[101].»
«Le spiritualiste, dit-il, parle de corps pesant 50 ou 100 livres, qui sont enlevés en l'air, sans l'intervention de force connue; mais le savant chimiste est accoutumé à faire usage d'une balance sensible à un poids si petit qu'il en faudrait dix mille comme lui pour faire un grain. Il est donc fondé à demander que ce pouvoir, qui se dit guidé par une intelligence, qui élève jusqu'au plafond un corps pesant, fasse mouvoir, sous des conditions déterminées, sa balance si délicatement équilibrée.
»Le spiritualiste parle de coups frappés qui se produisent dans les différentes parties d'une chambre, lorsque deux personnes ou plus sont tranquillement assises autour d'une table. L'expérimentateur scientifique a le droit de demander que ces coups se produisent sur la membrane tendue de son phonautographe.
»Le spiritualiste parle de chambres et de maisons secouées, même jusqu'à en être endommagées, par un pouvoir surhumain. L'homme de science demande simplement qu'un pendule, placé sous une cloche de verre et reposant sur une solide maçonnerie, soit mis en vibration.
»Le spiritualiste parle de lourds objets d'ameublement se mouvant d'une chambre à l'autre, sans l'action de l'homme. Mais le savant a construit les instruments qui diviseraient un pouce en un million de parties: et il est fondé à douter de l'exactitude des observations effectuées, si la même force est impuissante à faire mouvoir, d'un simple degré, l'indicateur de son instrument.
»Le spiritualiste parle de fleurs mouillées de fraîche rosée, de fruits et même d'êtres vivants apportés à travers les croisées fermées, et même à travers les solides murailles en briques. L'investigateur scientifique demande naturellement qu'un poids additionnel (ne fût-il que la millième partie d'un grain) soit déposé dans un des plateaux de sa balance, quand la boîte est fermée à clef. Et le chimiste demande qu'on introduise la millième partie d'un grain d'arsenic à travers les parois d'un tube de verre dans lequel de l'eau pure est hermétiquement scellée.
»Le spiritualiste parle de manifestations d'une puissance équivalente à des milliers de livres et qui se produit sans cause connue. L'homme de science, qui croit fermement à la conservation de la force, et qui pense qu'elle ne se produit jamais sans un épuisement correspondant de quelque chose pour la remplacer, demande que lesdites manifestations se produisent dans son laboratoire, où il pourra les peser, les mesurer, les soumettre à ses propres essais.
»C'est pour ces raisons et avec ces sentiments que je commence l'enquête dont l'idée m'a été suggérée par des hommes éminents qui exercent une grande influence sur le mouvement intellectuel du pays.»
Les premières expériences de M. Croockes furent faites avec le concours du médium américain Home, qui, après une existence assez accidentée, est mort à Paris dans un état voisin de la misère[102].
Parmi les phénomènes que produisait Home, les plus singuliers et qui se prêtaient le mieux à l'examen scientifique étaient:
1o L'altération du poids du corps.
2o L'exécution d'airs sur des instruments de musique, généralement sur l'accordéon, sans intervention humaine directe et sous des conditions qui rendaient impossible tout contact ou tout maniement des clefs.
Ce furent ces phénomènes que M. Croockes étudia tout d'abord. Nous laissons à penser avec quels soins et avec quelle méthode furent conduites ces expériences: on nota même la température. Elles se faisaient chez le savant lui-même, assisté de quelques-uns de ses collègues et de quelques personnes de sa famille.
Voici le récit qu'en donne M. Croockes:
«Les réunions eurent lieu le soir, dans une grande chambre éclairée au gaz. Les appareils préparés dans le but de constater les mouvements de l'accordéon consistaient en une cage formée de deux cercles en bois, respectivement d'un diamètre de un pied dix pouces, et de deux pieds, réunis ensemble par douze lattes étroites, chacune d'un pied dix pouces de longueur, de manière à former la charpente d'une espèce de tambour, ouvert en haut et en bas. Tout autour, cinquante mètres de fil de cuivre isolés furent enroulés en vingt-quatre tours, chacun de ces tours se trouvant à moins d'un pouce de distance de son voisin. Ces fils de fer horizontaux furent alors solidement reliés ensemble avec de la ficelle, de manière à former des mailles d'un peu moins de deux pouces de large sur un pouce de haut. La hauteur de cette cage était telle qu'elle pouvait glisser sous la table de ma salle à manger, mais elle en était trop près par le haut pour permettre à une main de s'introduire dans l'intérieur, ou à un pied de s'y glisser par-dessous. Dans une autre chambre, il y avait deux piles de Grove, d'où partaient des fils qui se rendaient dans la salle à manger, pour établir la communication, si on le désirait, avec ceux qui entouraient la cage.
»L'accordéon était neuf: je l'avais, pour ces expériences, acheté moi-même chez Wheatstone, conduit-street, M. Home n'avait ni vu, ni touché l'instrument, avant le commencement de nos essais.
»Dans une autre partie de la chambre, un appareil était disposé pour expérimenter l'altération du poids d'un corps. Il consistait en une planche d'acajou de trente-six pouces de long, sur neuf et demi de large, et un d'épaisseur. A chaque bout, une bande d'acajou, d'un pouce et demi de large, était vissée et formait pied. L'un des bouts de la planche reposait sur une table solide, tandis que l'autre était supporté par une balance à ressort, suspendue à un fort trépied. La balance était munie d'un index enregistreur, auto-moteur, de manière à indiquer le maximum du poids marqué par l'aiguille. L'appareil était ajusté de telle sorte que la planche d'acajou était horizontale, son pied reposant à plat sur le support. Dans cette position, son poids était de trois livres; elles étaient indiquées par l'index de la balance.
»Avant que M. Home pénétrât dans la chambre, l'appareil avait été mis en place, et, avant de s'asseoir, on ne lui avait même pas expliqué la destination de quelques-unes de ses parties. Il sera peut-être utile d'ajouter, dans le but de prévenir quelques remarques critiques qu'on pourrait peut-être faire, que, l'après-midi, j'étais allé chez M. Home, dans son appartement, et que, là, il me dit que, comme il avait à changer de vêtements, je ne ferais sans doute pas de difficulté à continuer notre conversation dans sa chambre à coucher. Je suis donc en mesure d'affirmer d'une manière positive que ni machine, ni artifice d'aucune sorte, ne fut en secret mis sur sa personne.
»Les investigateurs présents, à l'occasion de cette expérience, étaient un éminent physicien, haut placé dans les rangs de la Société Royale, que j'appellerai A B; un docteur en droit bien connu, que j'appellerai C D; mon frère et mon aide de chimie.
»M. Home s'assit à côté de la table, sur une chaise longue. En face de lui, sous la table, se trouvait la cage sus-mentionnée, et une de ses jambes se trouvait de chaque côté. Je m'assis près de lui, à sa gauche, un autre observateur fut placé près de lui à sa droite; le reste des assistants s'assit autour de la table, à la distance qui lui convint.
»Pendant la plus grande partie de la soirée, et particulièrement lorsque quelque chose d'important avait lieu, les observateurs, qui étaient de chaque côté de M. Home, tenaient respectivement leurs pieds sur les siens, de manière à pouvoir découvrir le plus léger mouvement.
»La température de la chambre variait de 68° à 70° Farenheit. M. Home prit l'accordéon entre le pouce et le doigt du milieu d'une de ses mains, et par le bout opposé aux clefs. (Pour éviter les répétitions, cette manière de le prendre sera appelée, à l'avenir, «de la manière ordinaire».)
»Après avoir préalablement ouvert moi-même la clef de basse, la cage fut tirée de dessous la table, juste assez pour permettre d'y introduire l'accordéon avec ses clefs tournées en bas. Elle fut ensuite repoussée dessous, autant que le bras de M. Home pût le permettre, mais sans cacher sa main à ceux qui étaient près de lui. Bientôt ceux qui étaient de chaque côté virent l'accordéon se balancer d'une manière curieuse, puis des sons en sortirent, et enfin, plusieurs notes furent jouées successivement.
»Pendant que ceci se passait, mon aide se glissa sous la table et nous dit que l'accordéon s'allongeait et se fermait; on constatait en même temps que la main de M. Home, qui tenait l'accordéon, était tout à fait immobile, et que l'autre reposait sur la table.
»Puis, ceux qui étaient de chaque côté de M. Home virent l'accordéon se mouvoir, osciller et tourner tout autour de la cage, et jouer en même temps. Le docteur A B regarda alors sous la table et dit que la main de M. Home semblait complètement immobile, pendant que l'accordéon se mouvait et faisait entendre des sons distincts.
»M. Home tint encore l'accordéon dans la cage, de la manière ordinaire. Ses pieds tenus par ceux qui étaient près de lui, son autre main reposant sur la table, nous entendîmes des notes distinctes et séparées résonner successivement, et ensuite un air simple fut joué. Comme un tel résultat ne pouvait s'être produit que par les différentes clefs de l'instrument, mises en action d'une manière harmonieuse, tous ceux qui étaient présents le considérèrent comme une expérience décisive. Mais ce qui suivit fut encore plus frappant: M. Home éloigna entièrement sa main de l'accordéon, la sortit tout à fait de la cage et la mit dans la main de la personne qui se trouvait près de lui. Alors l'instrument continua à jouer, personne ne le touchant et aucune main n'étant près de lui.
»Je voulus ensuite essayer quel effet on produirait, en faisant passer le courant de la batterie autour du fil isolé de la cage. En conséquence, mon aide établit la communication avec les fils qui venaient des piles de Grove. De nouveau, M. Home tint l'instrument dans la cage, de la même façon que précédemment, et immédiatement il résonna, et s'agita de côté et d'autre avec vigueur. Mais il m'est impossible de dire si le courant électrique qui passa autour de la cage vint en aide à la force qui se manifestait à l'intérieur.
»L'accordéon fut alors repris sans aucun contact visible avec la main de M. Home. Il l'éloigna complètement de l'instrument et la plaça sur la table, où elle fut saisie par la personne qui était près de lui; tous ceux qui étaient présents virent bien que ses deux mains étaient là. Deux des assistants et moi nous aperçûmes distinctement l'accordéon flotter çà et là dans l'intérieur de la cage, sans aucun support visible. Après un court intervalle, ce fait se répéta une seconde fois.
»Alors M. Home remit sa main dans la cage et prit de nouveau l'accordéon, qui commença à jouer d'abord des accords et des arpèges, et ensuite une douce et plaintive mélodie bien connue, qu'il exécuta parfaitement et d'une manière très belle. Pendant que cet air se jouait, je saisis le bras de M. Home au-dessous du coude et fis glisser doucement ma main jusqu'à ce qu'elle touchât le haut de l'accordéon. Pas un muscle ne bougeait. L'autre main de M. Home était sur la table, visible à tous les yeux, et ses pieds étaient sous les pieds de ceux qui étaient à côté de lui.»
Après avoir obtenu des résultats aussi décisifs avec l'accordéon, M. Croockes expérimenta avec l'appareil de la balance.
Malgré tout le désir que nous aurions de reproduire tout au long ces expériences, qui sont fondamentales, nous nous voyons forcés d'en donner seulement les résultats. Disons donc que M. Croockes constata, au moyen d'appareils enregistreurs très sensibles et construits ad hoc, que Home pouvait, par simple imposition des doigts, sans pression et même sans aucun contact, augmenter de quantités énormes (le 300 p. 100) le poids de divers objets, etc.
En outre, il vit à plusieurs reprises des tables et des chaises enlevées de terre, sans l'attouchement de personne; Home lui-même se souleva, à trois reprises différentes, au-dessus du plancher; enfin, plusieurs apparitions se manifestèrent, mais nous parlerons de celles-ci dans le chapitre suivant.
Répétons-le, le luxe des précautions prises était inouï. «Le pauvre Home était soumis à des épreuves bien offensantes: on lui tenait les pieds et les mains, il n'avait le droit de faire aucun mouvement, sans que plusieurs paires d'yeux méfiants ne fussent braqués sur lui[103].»
Les conclusions que M. Croockes a tirées de ces expériences et d'une foule d'autres sont consignées dans son livre.
Elles sont trop importantes pour que nous ne les citions pas tout au long[104]:
«Ces expériences, dit le savant anglais, mettent hors de doute les conclusions auxquelles je suis arrivé dans mon précédent mémoire, savoir: l'existence d'une force associée, d'une manière encore inexpliquée, à l'organisme humain, force par laquelle un surcroît de poids peut être ajouté à des corps solides, sans contact effectif. Dans le cas de M. Home, le développement de cette force varie énormément, non seulement de semaine à semaine, mais d'une heure à l'autre; dans quelques occasions, cette force peut être accusée par mes appareils, pendant une heure ou même davantage, et puis, tout à coup, elle reparaît avec une grande énergie. Elle est capable d'agir à une certaine distance de M. Home (il n'est pas rare que ce soit jusqu'à deux ou trois pieds), mais toujours elle est plus puissante auprès de lui.
».... Je crois découvrir ce que cette force physique emploie pour se développer. En me servant des termes de force vitale, énergie nerveuse, je sais que j'emploie des mots qui, pour bien des investigateurs, prêtent à des significations différentes; mais, après avoir été témoin de l'état pénible de prostration nerveuse et corporelle dans laquelle quelques-unes de ces expériences ont laissé M. Home, après l'avoir vu dans un état de défaillance presque complète, étendu sur le plancher, pâle et sans voix, je puis à peine douter que l'émission de la force psychique ne soit accompagnée d'un épuisement correspondant de la force vitale.
»Je me suis hasardé à donner à cette nouvelle force le nom de force psychique, à cause de sa relation manifeste avec certaines considérations psychologiques, et parce que j'étais très désireux d'éviter que les conclusions précédentes ne fussent classées sous un titre qui, jusqu'ici, a été considéré comme dépendant d'un terrain d'où les arguments et les expériences sont bannis. Mais, comme j'ai trouvé que c'était du ressort de la recherche scientifique pure, j'ai dû le faire connaître par une appellation qui fût un nom scientifique, et je ne pense pas qu'on pût en choisir un autre qui lui convînt mieux.
»Pour être témoin des manifestations de cette force, il n'est pas nécessaire d'avoir accès auprès des psychistes en renom. Cette force est probablement possédée par tous les êtres humains, quoique les individus qui en sont doués avec une énergie extraordinaire soient sans doute rares. Pendant l'année qui vient de s'écouler, j'ai rencontré, dans l'intimité de quelques familles, cinq ou six personnes qui possèdent cette force d'une manière assez puissante pour m'inspirer pleinement la confiance que, par leur moyen, on aurait pu obtenir des résultats semblables à ceux qui viennent d'être décrits, pourvu que les expérimentateurs opérassent avec des appareils plus délicats et susceptibles de marquer une fraction de grain, au lieu d'indiquer seulement des livres et des onces.... Qu'il soit bien compris que, de même que toutes les autres expériences scientifiques, ces recherches doivent être conduites en parfait accord avec les conditions dans lesquelles la force se développe.
»De même que, dans les expériences d'électricité par frottement, c'est une condition indispensable que l'atmosphère soit exempte d'un excès d'humidité et qu'aucun corps conducteur ne doive toucher l'instrument, pendant que cette force s'engendre, de même on a trouvé que certaines conditions étaient essentielles à la production et à l'action de la force psychique; et si ces précautions ne sont pas observées, les expériences ne réussissent pas.
»C'est ainsi que cette force psychique était défavorablement influencée par une lumière trop vive, par le rayonnement du regard[105], qu'elle se transmet à travers l'eau.»
M. Croockes a essayé sur elle l'influence de plusieurs lumières: lumière du soleil diffuse, clair de lune, gaz, lampe, bougie, lumière électrique, etc. Les rayons les moins favorables aux manifestations «semblent être ceux de l'extrémité du spectre.»
«Je dois rectifier, continue M. Croockes, une ou deux erreurs qui se sont profondément implantées dans l'esprit du public. L'une, que l'obscurité est essentielle à la production des phénomènes, cela n'est pas le cas. Excepté en quelques circonstances, pour lesquelles l'obscurité a été une condition indispensable, comme par exemple les phénomènes d'apparitions lumineuses et quelques autres cas, tout ce que je rapporte a eu lieu à la lumière... Lorsque quelque raison particulière a exigé l'exclusion de la lumière, les résultats qui se sont manifestés l'ont été sous des conditions de contrôle si parfait que la suppression d'un de nos sens n'a réellement pas pu affaiblir la preuve fournie.
»Une autre erreur qui est commune consiste à croire que les manifestations ne peuvent se produire qu'à certaines heures et qu'en certains lieux—chez le médium, ou à des heures convenues d'avance—et partant de cette supposition erronée, on a établi une analogie entre les phénomènes appelés spirituels et les tours d'adresse des «prestidigitateurs» et des «sorciers» opérant sur leur propre théâtre et entourés de tout ce qui concerne leur art... Les centaines de faits que je me prépare à attester ont tous eu lieu dans ma propre maison, aux époques désignées par moi et dans des circonstances qui excluaient absolument l'emploi et l'aide du plus simple instrument.
«Une troisième erreur est celle-ci: c'est que le médium doit choisir son cercle d'amis et de compagnons qui doivent assister à sa séance.—Que ces amis doivent croire fermement à la vérité de n'importe quelle doctrine qu'énoncera le médium.—Qu'on impose à toute personne, dont l'esprit est investigateur, des conditions telles qu'elles empêchent complètement toute observation soigneuse. A cela je puis répondre qu'à l'exception de quelques cas fort peu nombreux.... j'ai composé moi-même mon cercle d'amis, j'ai introduit tous les incrédules qu'il m'a plu d'introduire, et j'ai généralement imposé mes conditions choisies avec soin par moi-même, pour éviter toute possibilité de fraude.....[106].»
Voici maintenant une déclaration du même expérimentateur dont le lecteur appréciera—sans que nous ayons besoin d'insister—toute la gravité:
«Une question importante s'impose ici à notre attention: Ces mouvements et ces bruits sont-ils gouvernés par une intelligence? Dès le premier début de mes recherches, j'ai constaté que le pouvoir qui produisait ces phénomènes n'était pas simplement une force aveugle, mais qu'une intelligence le dirigeait ou du moins lui était associée... L'intelligence qui gouverne ces phénomènes est quelquefois manifestement inférieure à celle du médium, et elle est souvent en opposition directe avec ses désirs... Cette intelligence est quelquefois d'un caractère tel qu'on est forcé de croire qu'elle n'émane d'aucun de ceux qui sont présents.»
Telles sont les expériences et les opinions de l'habile physicien anglais sur la Force psychique.
Ces expériences sont, en Psychologie occulte, devenues fondamentales, classiques: et si, pour notre compte, nous n'acceptons qu'avec les plus expresses réserves les expériences de matérialisations que fit plus tard le même M. Croockes avec Mlle Cook (nous en parlerons plus loin), nous devons dire que nous considérons comme à peu près décisives celles que nous venons d'exposer.
Et ici on ne peut pas invoquer le testis unus testis nullus, car des faits semblables ou analogues ont été constatés par divers expérimentateurs, tous dignes de foi, Gibier, Zœllner, Lepelletier, Lombroso, etc., etc.
Nous ne pouvons que consigner rapidement les résultats de leurs expériences, sans entrer dans les détails des précautions prises, des appareils construits spécialement, etc.
Zœllner[107], qui était professeur d'astronomie à l'Université de Leipzig, et qui est mort depuis, opéra avec un américain, Slade, qui devait, dans la suite, servir aux expériences de M. Gibier.
Voici les phénomènes produits par ce médium, dans la maison même de Zœllner[108]:
1o Mouvement, par la seule «force» de Slade, de l'aiguille aimantée renfermée dans la boîte d'une boussole[109];
2o Coups frappés dans une table; couteau projeté, sans contact, à la hauteur d'un pied;
3o Mouvements d'objets lourds, le lit de M. Zœllner, transporté à deux pieds du mur, Slade étant assis, le dos tourné au lit, les jambes croisées et bien en vue;
4o Un écran est brisé avec fracas, sans contact avec le médium, et les morceaux sont projetés à cinq pieds de lui;
5o Ecriture produite à plusieurs reprises entre deux ardoises appartenant à Zœllner et tenues bien en vue;
6o Aimantation d'une aiguille d'acier;
7o Réaction acide donnée à des substances neutres, etc., etc.
En France, c'est le docteur Gibier, ancien interne des Hôpitaux de Paris, qui voulut, le premier, soumettre à l'expérimentation scientifique les Phénomènes spirites. Il opéra avec le même Slade.
«Nous avons eu, dit-il[110], trente-trois séances, dont trois dans notre maison même; sur ces trente-trois séances, plus de la moitié ont été presque nulles, deux n'ont donné aucun résultat ... Les personnes qui ont assisté à nos séances avec Slade nous sont connues: l'idée de compérage doit donc être éliminée; nous avons été parfois quatre et même cinq personnes, y compris le médium, mais nous n'avons jamais été moins de trois, dans toutes circonstances... Nous pouvons affirmer, après examen, qu'aucun mécanisme n'existait dans les meubles qui nous ont servi. Nous avons une certaine compétence sur ce point, et nous pouvons garantir ce que nous avançons.»
M. Gibier constata plusieurs faits analogues à ceux observés par Croockes et par Zœllner: mouvements de corps plus ou moins lourds, sans contact avec le médium, objets brisés par simple contact, corps transportés, sans que Slade les touchât, etc., etc.
Citons les observations suivantes:
Le 29 avril 1886, dans une séance de jour, Slade était assis en face de la fenêtre, ses pieds tournés de notre côté; quand il faisait face à la table, nous étions à sa droite. Tout à coup, une chaise, placée à un mètre vingt centimètres (nous avons mesuré exactement à l'aide d'un mètre double en ruban), fit un demi-tour sur elle-même et vint se jeter contre la table, comme attirée par un aimant.
Le 11 mai 1886, Slade, dans la position ordinaire (comme ci-dessus), en plein jour (3 heures et demie de l'après-midi), un bahut placé à 75 centimètres de la chaise de Slade, se mit en mouvement assez lentement d'abord, en quittant le mur où il était appuyé, pour qu'on pût s'assurer qu'aucun contact n'existait entre ce meuble et les objets qui l'entouraient; puis il vint frapper violemment contre la table que nous entourions. Slade tournait le dos au bahut; M. A... et nous-même lui faisions face. Nous ne pouvons dire l'effet produit par ce meuble massif, semblant s'animer, pour l'instant, d'une vie propre.
Le même jour, une chaise placée à coté du meuble en question fut renversée, quelques instants plus tard, à près de deux mètres du médium.
Le 12 mai, sur notre demande, une chaise fut comme mue par un ressort et s'élança à 1 m. 50 de hauteur[111].
Mais le fait sur lequel porta plus spécialement l'enquête de M. Gibier fut celui de l'écriture automatique.
Et il ne s'agit plus ici des lignes que trace la main du médium, alors qu'il assure être l'interprète d'une autre personnalité qui, pour un instant, s'est incarnée en lui. M. Janet a fait de ce dernier phénomène une analyse très pénétrante et il l'explique par la dualité cérébrale et l'automatisme psychologique[112]. L'écriture spontanée dont nous parlons est celle qui est tracée sans que les mains du médium paraissent en rien intervenir.
Evidemment, dans les deux cas, la nature de la pensée peut être la même, mais sa manifestation physique est bien différente.
«Nous avons vu plus de cent fois, dit M. Gibier, des caractères, des dessins, des lignes et même des phrases entières se produire, à l'aide d'une petite touche, sur des ardoises que Slade tenait, et même entre deux ardoises avec lesquelles il n'avait aucun contact, et qui nous appartenaient, que nous avions achetées nous-même dans une papeterie quelconque de Paris et que nous avions marquées de notre signature... En somme, il ne nous a manqué qu'une chose: voir l'écriture se tracer sous nos yeux.»
Voici la relation de l'une des plus typiques expériences de ce genre:
Expérience VIII[113]
Nous appelons toute l'attention du lecteur sur cette expérience, à laquelle nous laissons, comme aux précédentes, sa rédaction primitive:
30 juin 1886.—J'ai fait, aujourd'hui, à 5 heures, chez Slade, une observation plus curieuse que les autres, dans ce sens que le «phénomène» de l'écriture s'est produit dans deux ardoises m'appartenant et auxquelles Slade n'a pas touché.
J'avais apporté plusieurs ardoises, deux entre autres enveloppées dans du papier, ficelées ensemble, cachetées et vissées. Je désirais obtenir de l'écriture dans ces ardoises et je demandai à Slade si cela était possible. «Je ne sais pas, me répondit-il, je vais le demander.» Je proposai alors d'avoir une réponse dans deux ardoises neuves que j'avais apportées dans ma serviette, ce qui me fut accordé.
Dans une séance antérieure, un visiteur est venu chez Slade et a obtenu, m'a-t-on dit, de l'écriture dans deux ardoises qu'il tenait sous ses pieds. J'ai demandé et obtenu la permission, après avoir mis la petite touche traditionnelle entre elles deux, de m'asseoir sur mes ardoises. Les ayant donc posées sur ma chaise, je m'assis dessus et ne les quittai de la main que lorsque tout le poids de mon corps porta sur elles. Je plaçai alors mes mains sur la table avec celles de Slade et je sentis et entendis alors, très nettement, que de l'écriture se traçait sur l'ardoise avec laquelle j'étais en contact.
Quand ce fut fini, je retirai moi-même mes deux ardoises, et je lus les douze mots suivants, fort mal écrits, du reste, mais enfin écrits et lisibles quand même: Les ardoises sont difficiles à influencer, nous ferons ce que nous pourrons.
Slade n'avait pas touché aux ardoises. Je ne pus en obtenir davantage.
Dans une autre expérience (Expérience X), M. Gibier et plusieurs autres personnes obtinrent, non seulement de l'écriture sur des ardoises, dans les mêmes conditions, mais encore le transport de ces mêmes ardoises, sans contact apparent avec les mains d'aucune personne.
«Il y a des faits, dit M. Gibier en terminant son livre, ne nous lassons pas de le dire, des faits positifs, inéluctables.... Nous ne pouvons plus reculer; les faits sont là qui nous pressent. Nous avons beau nous débattre et dire «cela n'est pas possible», ils nous répondent «cela est». Nous objectons un «mais», on nous réplique par «un fait», et comme l'a dit Russel Vallace, les faits sont choses opiniâtres».
Nous ne pouvons insister sur les expériences qu'à son tour M. H. Lepelletier a instituées sur la Force psychique. On en trouvera les détails dans le livre de M. Plytoff sur la Magie[114].
Depuis deux ans, cette question des phénomènes physiques occultes est particulièrement à l'étude, et nous allons avoir à citer des observations publiées par des hommes chez qui la haute situation scientifique dont ils jouissent n'a diminué en rien l'indépendance intellectuelle et l'esprit d'investigation. Si la réalité de ces phénomènes devient de plus en plus probable, la certitude à leur égard n'est pas encore faite: la preuve dernière, irréfutable, mathématique, manque encore; du reste, n'en est-il pas malheureusement ainsi, presque partout en Psychologie occulte? Mais cette certitude, cette preuve dernière, les documents qui suivent la font espérer prochaine...
Voici d'abord la déclaration catégorique que M. Lombroso a publiée en 1891, et par laquelle le chef de l'Ecole d'anthropologie criminelle d'Italie reconnaît l'existence des Phénomènes occultes et les juge dignes d'un intérêt scientifique sérieux.
Il a recommencé ses investigations en septembre et octobre 1892, avec le concours de MM. Richet, Aksakof, Du Prel, et de plusieurs autres savants italiens. Nous donnerons, à la fin de cette deuxième partie de notre travail, et comme une sorte de résumé synthétique des divers phénomènes médianimiques, le compte rendu de ces nouvelles expériences—documents dont on saisit sans peine toute l'importance et que l'on doit considérer comme le dernier mot dit, jusqu'ici, par la science officielle sur ce troublant et mystérieux sujet.
On nous reprochera peut-être d'avoir, en cette étude, multiplié les documents; on nous reprochera surtout, peut-être, la longueur de ceux-ci. Disons, une fois pour toutes, que nous n'écrivons pas pour aligner des phrases: nous voulons, sinon prouver l'absolue réalité des faits dont nous parlons, du moins montrer qu'ils méritent une attention scientifique sérieuse, que des hommes éminents en ont jugé ainsi, et que la Psychologie occulte sort enfin de l'empirisme grossier où on l'avait reléguée jusqu'à présent. Or, pour cela, la seule méthode est de citer longuement les auteurs qui présentent des faits ou qui émettent des opinions, avec une autorité que nous ne saurions posséder nous-même. Pareil système peut paraître fastidieux; en des matières encore si discutées, il n'en est pas moins le seul valable.
Les premières expériences de M. Lombroso eurent lieu à Naples. Le savant italien était assisté de plusieurs de ses collègues et expérimentait avec le médium Eusapia Paladino. Nous donnons ici le second rapport que M. E. Ciolfi, le compagnon de Mme Eusapia, a écrit et présenté, après les expériences, à l'approbation de M. Lombroso. On trouvera à la suite de ce rapport la déclaration de ce dernier[115].
Deuxième séance
Naples, 15 juin 1891.
«Cher Ami,
»Ainsi que je vous l'avais écrit, le lundi 2 courant, à 8 heures du soir, j'arrivais à l'hôtel de Genève, accompagné du médium, Mme Eusapia Paladino. Nous avons été reçus sous le péristyle par MM. Lombroso, Tamburini, Ascensi et plusieurs personnes qu'ils avaient invitées, les professeurs Gigli, Limoncelli, Vizioli, Bianchi, directeur de l'hospice d'aliénés de Sales, le docteur Penta et un jeune neveu de M. Lombroso, qui habite Naples.
»Après les présentations d'usage, on nous a priés de monter à l'étage le plus élevé de l'hôtel, où l'on nous a fait entrer dans une grande pièce à alcôve.
»Déjà, dans la matinée, Mme Paladino avait été examinée par M. Lombroso, qui invita néanmoins ses collègues et amis à procéder avec lui à un nouvel examen psychiatrique du médium.
»L'examen terminé, et avant de prendre place autour d'une lourde table qui se trouvait là, on baissa les grands rideaux d'étoffe qui fermaient l'alcôve, puis, derrière ces rideaux, à une distance de plus d'un mètre, mesurée par MM. Lombroso et Tamburini, on plaça dans cette alcôve un guéridon avec une soucoupe de porcelaine remplie de farine, dans l'espoir d'y obtenir des empreintes, une trompette en fer-blanc, du papier, une enveloppe cachetée contenant une feuille de papier blanc, pour voir si l'on ne trouverait pas de l'écriture directe.
»Après quoi, tous les assistants, moi excepté, visitèrent soigneusement l'alcôve, afin de s'assurer qu'il ne s'y trouvait rien de préparé pour surprendre leur bonne foi.
»Mme Paladino s'assit à la table, à cinquante centimètres des rideaux de l'alcôve, leur tournant le dos; puis, sur sa demande, elle eut le corps et les pieds liés à sa chaise, au moyen de bandes de toile, par trois professeurs, qui lui laissèrent uniquement la liberté des bras. Cela fait, on prit place à table dans l'ordre suivant: à gauche, Mme Eusapia, M. Lombroso; puis, en suivant, M. Vizioli, moi, le neveu de M. Lombroso, MM. Gigli, Limoncelli, Tamburini; enfin, le docteur Penta, qui complétait le cercle et se trouvait à gauche du médium.
»Sur ma demande formelle, les personnes assises à table plaçaient les mains dans celles de leurs voisins et se mettaient en contact avec eux par les pieds et par les genoux. De la sorte, plus d'équivoque, de doute, ni de malentendu possible.
»MM. Ascensi et Bianchi refusèrent de faire partie du cercle et restèrent debout, derrière MM. Tamburini et Penta.
»Je laissai faire, persuadé que c'était là une combinaison préméditée pour redoubler de vigilance. Je me bornai à recommander que, tout en observant avec le plus grand soin, chacun se tint tranquille. Les expériences commencèrent à la lumière de bougies en nombre suffisant pour que la pièce fût bien éclairée....
»Après une longue attente, la table se mit en branle, lentement d'abord, puis avec plus d'énergie; toutefois, les mouvements restèrent intermittents, laborieux et beaucoup moins vigoureux qu'à la séance de samedi. La table réclama spontanément, par des battements de pied représentant des lettres de l'alphabet, que MM. Limoncelli et Penta prissent la place l'un de l'autre. Cette mutation opérée, la table indiqua de faire de l'obscurité. Il n'y eut pas d'opposition et chacun conserva la place qu'il occupait. Un moment après, et avec plus de force cette fois, reprirent les mouvements de la table, au milieu de laquelle des coups violents se firent entendre. Une chaise, placée à la droite de M. Lombroso, tenta l'ascension de la table, puis se tint suspendue au bras du savant professeur. Tout d'un coup, les rideaux de l'alcôve s'agitèrent et furent projetés sur la table, de façon à envelopper M. Lombroso, qui en fut très ému, comme il l'a déclaré lui-même.
»Tous ces phénomènes, survenus à de longs intervalles, dans l'obscurité et au milieu des conversations, ne furent pas pris au sérieux; on voulut n'y voir que des effets du hasard ou des plaisanteries de quelques-uns des assistants qui avaient voulu s'égayer aux dépens des autres.
»Pendant qu'on se tenait dans l'expectative, discutant sur la valeur des phénomènes et le plus ou moins de cas à en faire, on entendit le bruit de la chute d'un objet. La lumière allumée, on trouva à nos pieds, sous la table, la trompette qu'on avait placée sur le guéridon, dans l'alcôve, derrière les rideaux. Ce fait, qui fit beaucoup rire MM. Bianchi et Ascensi, surprit les expérimentateurs et eut pour conséquence de fixer davantage leur attention. On refit l'obscurité et, à de longs intervalles, à force d'insistance, on vit paraître et disparaître quelques lueurs fugitives. Ce phénomène impressionna MM. Bianchi et Ascensi et mit un terme à leurs railleries incessantes, si bien qu'ils vinrent, à leur tour, prendre place dans le cercle. Au moment de l'apparition des lueurs, et même quelque temps après qu'elles eurent cessé de se montrer, MM. Limoncelli et Tamburini, à la droite du médium, dirent qu'ils étaient touchés, à divers endroits, par une main. Le jeune neveu de M. Lombroso, absolument sceptique, qui était venu s'asseoir à côté de M. Limoncelli, déclara qu'il sentait les attouchements d'une main de chair et demanda avec insistance qui faisait cela. Il oubliait—à la fois douteux et naïf—que toutes les personnes présentes, comme lui-même, d'ailleurs, formaient la chaîne et se trouvaient en contact réciproque.
»Il se faisait tard, et, comme je l'ai dit, le peu d'homogénéité du cercle entravait les phénomènes. Dans ces conditions, je crus devoir lever la séance et faire rallumer les bougies.
»Pendant que MM. Limoncelli et Vizioli prenaient congé, le médium encore assis et lié, nous tous, debout autour de la table, causant de nos phénomènes lumineux, comparant les effets rares et faibles obtenus dans la soirée avec ceux du samedi précédent, cherchant la raison de cette différence, nous entendîmes du bruit dans l'alcôve, nous vîmes les rideaux qui la fermaient agités fortement, et le guéridon qui se trouvait derrière eux s'avancer lentement vers Mme Paladino, toujours assise et liée. A l'aspect de ce phénomène étrange, inattendu, et en pleine lumière, ce fut une stupeur et un ébahissement général. M. Bianchi et le neveu de M. Lombroso se précipitèrent dans l'alcôve, avec l'idée qu'une personne cachée y produisait le mouvement des rideaux et du guéridon. Leur étonnement n'eut plus de bornes après qu'ils eurent constaté qu'il n'y avait personne et que, sous leurs yeux, le guéridon continuait de glisser sur le parquet, dans la direction du médium. Ce n'est pas tout: le professeur Lombroso fit remarquer que, sur le guéridon en mouvement, la soucoupe était retournée sens dessus dessous, sans que, de la farine qu'elle contenait, il se fût échappé une parcelle; et il ajouta qu'aucun prestidigitateur ne serait capable de faire un pareil tour.
»En présence de ces phénomènes survenus après la rupture du cercle, de façon à écarter toute hypothèse de courant magnétique, le professeur Bianchi, obéissant à l'amour de la vérité et de la science, avoua que c'était lui qui avait, par manière de plaisanterie, combiné et exécuté la chute de la trompette; mais que, devant de pareils faits, il ne pouvait plus nier et allait se mettre à les étudier avec soin, pour en rechercher les causes. Le professeur Lombroso se plaignit du procédé et fit observer à M. Bianchi qu'entre professeurs réunis pour faire en commun des études et des recherches scientifiques, de semblables mystifications, de la part d'un professeur tel que lui, ne pouvaient porter atteinte qu'au respect dû à la science. Le professeur Lombroso, en proie à la fois au doute et aux mille idées qui lui mettaient l'esprit à la torture, prit l'engagement d'assister à de nouvelles réunions spirites, à son retour de Naples, l'été prochain.
»J'ai, depuis, rencontré le professeur Bianchi; il a vivement insisté pour avoir une autre séance de Mme Paladino et a manifesté le désir de la voir, à l'asile d'aliénés, pour l'examiner à loisir.
»Croyez-moi, etc.»
E. Ciolfi.
Enfin, voici la lettre dans laquelle le professeur Lombroso—avec une bonne grâce aussi courageuse que rare—proclame sa conversion et fait amende honorable à l'Occulte.
«Cher Monsieur,
»Les deux rapports que vous m'adressez sont de la plus complète exactitude. J'ajoute qu'avant qu'on eût vu la farine renversée, le médium avait annoncé qu'il en saupoudrerait le visage de ses voisins; et tout porte à croire que telle était son intention, qu'il n'a pu réaliser qu'à moitié, preuve nouvelle, selon moi, de la parfaite honnêteté de ce sujet, jointe à son état de semi-inconscience.
»Je suis tout confus et au regret d'avoir combattu avec tant de persistance la possibilité des faits dits spirites (spiritici); je dis des faits, parce que je reste encore opposé à la théorie.
»Veuillez saluer, en mon nom, M. E. Chiaja, et faire examiner, si c'est possible, par M. Albini, le champ visuel et le fond de l'œil du médium, sur lesquels je désirerais me renseigner.
»Votre bien dévoué,
C. Lombroso[116].
»Turin, 25 juin 1891.
»A M. Ernesto Ciolfi, à Naples.»
Rappelons que l'on trouvera plus loin—comme une sorte de finale synthétique, résumant et renforçant cette seconde partie de notre travail—le compte rendu des nouvelles expériences, entreprises avec la même Eusapia, par M. Lombroso, assisté de M. Richet et de plusieurs de ses collègues.
Et maintenant, qu'ajouterons-nous?
Nous venons d'exposer tout au long les recherches que des hommes, d'une supériorité scientifique et d'une bonne foi universellement reconnues, ont faites sur cette absurdité mécanique que constituent les mouvements d'objets sans contact. Si, malgré leur autorité, il serait irrationnel de vouloir les croire, les yeux fermés, ne serait-il pas plus imprudent d'infirmer par des doutes systématiques, par une étroite pusillanimité d'esprit, la valeur de leurs travaux et surtout l'intérêt qu'ils présentent[117]?
Pour nous—bien que n'ayant jamais pu constater, d'une façon indubitable, l'action à distance d'un médium,—après avoir minutieusement analysé les observations des autres et recueilli d'assez nombreux témoignages, nous regardons cette action à distance comme étant, de tous les Phénomènes physiques occultes, celui dont la réalité est la plus proche de l'évidence[118].
Et pour étayer en nous cette opinion, nous rapprochons des postulats de cette Science de l'Occulte, qui ne fait que naître, les ultimes résultats atteints par la Science officielle, en la plus féconde peut-être de ses branches; nous essayons de légitimer, dans notre esprit, les plus déconcertants des prodiges médianimiques, en nous remémorant les étonnantes et si suggestives découvertes, faites récemment en Electricité, et ces paroles de M. Croockes nous reviennent[119]:
«Les phénomènes de l'électrolyse ne sont pas encore bien connus et bien coordonnés; cependant, ce que nous en savons nous laisse entrevoir que, suivant toute probabilité, l'électricité est atomique et qu'un atome d'électricité est une quantité aussi exactement définie qu'un atome chimique.... On a calculé que, dans un seul pied cube de l'éther qui remplit les espaces, il y a, à l'état latent, 10,000 tonnes d'énergie qui avaient jusque-là échappé à nos observations. S'emparer de ce trésor et l'assujettir aux services de l'humanité, telle est la tâche qui s'offre aux électriciens de l'avenir. Les recherches les plus récentes nous donnent l'espoir fondé que ces vastes réservoirs de puissance ne sont pas absolument hors de notre portée.... Au moyen de courants alternatifs d'une extrême fréquence, le professeur Tesla est arrivé à porter à l'incandescence le filament d'une lampe, par induction, à travers le verre, et sans le rallier par des conducteurs à la source d'électricité. Il a fait plus, il a illuminé une pièce entière en y produisant des conditions telles qu'un appareil, placé n'importe où, y était mis en jeu sans être relié électriquement avec quoi que ce soit.... Les vibrations lentes auxquelles nous faisons allusion nous révèlent encore un fait surprenant: la possibilité d'établir des télégraphes sans fils, sans poteaux, sans câbles, sans aucune des coûteuses installations actuelles.»
Et M. de Rochas, qui cite ces paroles du physicien anglais, ajoute:
«Si l'on se rappelle encore les expériences de M. Elihu Thompson qui, à l'aide des courants alternatifs dont il vient d'être question, a pu produire à distance des mouvements considérables d'un corps quelconque, suffisamment conducteur pour des courants induits de même nature, on sera certainement tenté de ne plus considérer comme improbable l'explication naturelle, dans un avenir plus ou moins lointain, de la Télépathie, de la Lévitation et des Phénomènes lumineux produits par les médiums[120].»
LÉVITATION
Avant de passer à l'étude de phénomènes occultes d'un autre genre, nous désirons décrire un peu plus longuement l'un de ceux dont nous venons de parler et qui présente cet intérêt particulier qu'ici la Force psychique (si Force psychique il y a) semble produire ses effets sur le corps de l'être lui-même qui l'émet; et cela de façon telle que les conditions physiologiques normales de cet être en paraissent absolument changées.
Nous voulons parler de la Lévitation, ou soulèvement spontané du corps. Le phénomène peut durer plusieurs minutes, pendant lesquelles le corps du sujet flotte dans l'air à une hauteur plus ou moins grande.
Le colonel de Rochas a publié une excellente étude de la Lévitation, dans la Revue Scientifique du 12 septembre 1885, à une époque, on le sait, où il y avait une certaine hardiesse à aborder de pareilles questions. Nous ne saurions mieux faire que de le prendre pour guide, en la description d'un phénomène que nous n'avons jamais pu constater.
«De tous les faits merveilleux, dit M. de Rochas, il n'en est certes aucun qui paraisse plus en contradiction avec ce que l'on considère comme les lois de la nature; il n'en est aucun qui prête moins à la supercherie.»
L'auteur commence par citer rapidement les nombreux cas de lévitation que l'on trouve dans les histoires religieuses de l'Orient et de l'Occident.
«Depuis un temps immémorial, dit-il, on a constaté chez les Brahmanes de l'Inde le phénomène de la lévitation.
»Damis les a vu, dit Philostrate, s'élever en l'air, à la hauteur de deux coudées, non pour étonner, mais parce que, selon eux, tout ce qu'ils font en l'honneur du soleil, à quelque distance de la terre, est plus digne de ce Dieu.
»La propriété de rester suspendu en l'air était un des caractères distinctifs des dieux et des héros ascètes.
»Les histoires de lévitation «sont assez nombreuses dans les livres sacrés de l'Inde, mais elles s'y présentent généralement sous une forme mystique qui permettrait à l'esprit de se méprendre sur le véritable caractère du phénomène, si des faits contemporains ne venaient en préciser la nature.»
Voici ce que raconte à ce sujet M. Louis Jacolliot, qui a longtemps résidé à Chandernagor, en qualité de président du Tribunal. Il avait rencontré à Bénarès un fakir charmeur, du nom de Covindassami, qui, après s'être livré au jeûne et à la prière, pendant une vingtaine de jours, produisit, entre autres faits prodigieux, les deux suivants[121]:
«Ayant pris une canne en bois de fer que j'avais apportée de Ceylan, dit M. Jacolliot, il appuya la main sur la pomme, et, les yeux fixés en terre, il se mit à prononcer les conjurations magiques de circonstance et autres momeries dont il avait oublié de me gratifier les jours précédents...
»Appuyé d'une seule main sur la canne, le fakir s'éleva graduellement à deux pieds environ au-dessus du sol, les jambes croisées à l'orientale, et resta dans une position assez semblable à celle de ces boudhas en bronze, que tous les touristes des paquebots rapportent de l'Extrême-Orient... Pendant vingt minutes, je cherchai à comprendre comment Covindassami pouvait ainsi rompre avec toutes les lois de l'équilibre... Il me fut impossible d'y parvenir; aucun support apparent ne le liait au bâton, qui n'était en contact avec son corps que par la paume de sa main droite.»
«Il faut remarquer, ajoute M. de Rochas, que la scène se passait sur la terrasse supérieure de la maison de M. Jacolliot, et que le fakir était presque entièrement nu.» De même pour cet autre phénomène:
«Au moment où il me quittait pour aller déjeuner et faire quelques heures de sieste, ce dont il avait le plus pressant besoin, n'ayant rien pris et ne s'étant point reposé depuis vingt-quatre heures, le fakir s'arrêta à l'embrasure de la porte qui conduisait de la terrasse à l'escalier de sortie, et, croisant les bras sur la poitrine, il s'éleva ou me parut s'élever peu à peu, sans soutien, sans support apparent, à une hauteur d'environ vingt-cinq ou trente centimètres. Je pus fixer exactement cette distance, grâce à un point de repère dont je m'assurai pendant la durée rapide du phénomène. Derrière le fakir, se trouvait une tenture de soie servant de portière, rouge, or et blanc, par bandes égales, et je remarquai que les pieds du fakir étaient à la hauteur de la sixième bande. En voyant commencer l'ascension j'avais saisi mon chronomètre. La production entière du phénomène, du moment où le charmeur commença à s'élever à celui où il toucha de nouveau le sol, ne dura pas plus de huit à dix minutes. Il resta, à peu près cinq minutes immobile, dans son mouvement d'élévation. Aujourd'hui, que je réfléchis à cette scène étrange, il m'est impossible de l'expliquer autrement que je ne l'ai fait pour tous les phénomènes que ma raison s'était déjà refusée à admettre... c'est-à-dire par toute autre cause qu'un sommeil magnétique me laissant lucide, tout en me faisant voir, par la pensée du fakir, tout ce qui pouvait lui plaire...»
M. de Rochas cite encore quelques cas de lévitation observés dans l'Inde par d'autres contemporains[122]:
«Si de l'Orient, dit-il ensuite, nous passons à l'Occident, nous trouvons des exemples de lévitation, consignés par centaines, dans les Annales du christianisme, depuis l'évangile de saint Mathieu (IV, 5, 6) qui nous montre Jésus porté du désert au pinacle du Temple et sur la cime d'une montagne.»
Servi par une érudition très étendue et très sûre, l'auteur signale ensuite de nombreux cas de soulèvements spontanés du corps chez les ascètes et les mystiques du Moyen-Age et des temps modernes, et il fait remarquer que le phénomène se produisait plus souvent quand ils étaient dans l'état d'extase si clairement décrit par sainte Thérèse.
«Il serait intéressant, dit à ce sujet M. de Rochas, de savoir si ces extases, paraissant former le premier degré de lévitation, produisent une diminution dans le poids du sujet. N'ayant pas eu l'occasion, fort difficile à saisir, de peser une extatique religieuse, j'ai, du moins, tenté l'expérience dans un cas d'extase hypnotique, provoquée, et je n'ai constaté aucune variation de poids; mais je dois ajouter que le sujet ne cherchait point à s'élever dans la pose qui lui était habituelle, pose qu'il n'a pas été possible de modifier par suggestion.
»Les phénomènes de lévitation sembleraient, d'après ce que nous venons de dire, être la spécialité des ascètes de toutes les religions et se produire plus fréquemment dans certaines races, dans certaines familles que dans d'autres; ainsi on a certainement remarqué que le plus grand nombre des cas cités se sont produits (en Occident) chez les Espagnols ou les Italiens, et que la maison royale de Hongrie en a présenté cinq exemples. Cette singulière propriété a cependant été attribuée aussi à des personnes dont le genre de vie a été fort différent de celui des religieux, car on doit considérer le transport des sorcières au sabbat comme un fait de même ordre que les transports des saints....[123].»
Ces témoignages des temps passés, dont on peut, sans faire preuve d'une trop craintive incrédulité, contester l'authenticité, prennent tout de suite une valeur plus grande quand on les compare aux cas de lévitation qu'ont observés scientifiquement quelques auteurs contemporains.
Ici, comme partout ailleurs en Psychologie occulte, il faut en revenir aux travaux de Croockes.
Voici les cas de lévitation qu'il a observés[124]:
Enlèvements de corps humains.—Ces faits se sont produits quatre fois en ma présence, dans l'obscurité. Le contrôle sous lequel ils eurent lieu fut tout à fait satisfaisant, autant du moins qu'on peut en juger; mais la démonstration, par les yeux, d'un fait pareil est si nécessaire pour détruire les idées préconçues «sur ce qui est naturellement possible ou ne l'est pas», que je ne mentionnerai ici que les cas où les déductions de la raison furent confirmées par le sens de la vue.
En une occasion, je vis une chaise, sur laquelle une dame était assise, s'élever à plusieurs pouces du sol. Une autre fois, pour écarter tout soupçon que cet enlèvement était produit par elle, cette dame s'agenouilla sur la chaise, de telle façon que les quatre pieds en étaient visibles pour nous. Alors elle s'éleva à environ trois pouces, demeura suspendue pendant dix secondes à peu près et ensuite descendit lentement. Une autre fois encore deux enfants, en deux occasions différentes, s'élevèrent du sol avec leurs chaises, en plein jour et sous les conditions les plus satisfaisantes pour moi, car j'étais à genoux et je ne perdais pas de vue les pieds de la chaise, remarquant bien que personne ne pouvait y toucher.
Les cas d'enlèvement les plus frappants dont j'ai été témoin ont eu lieu avec M. Home. En trois circonstances différentes, je l'ai vu s'élever complètement au-dessus du plancher de la chambre. La première fois, il était assis sur une chaise longue; la seconde fois, il était à genoux sur la chaise, et la troisième, il était debout. A chaque occasion, j'eus toute la latitude possible d'observer le fait au moment où il se produisait.
Il y a au moins cent cas bien constatés de l'enlèvement de M. Home, qui se sont produits en présence de beaucoup de personnes différentes; et j'ai entendu, de la bouche même de trois témoins, le comte de Dunraven, lord Lindsay et le capitaine C. Wynne, le récit des faits de ce genre les plus frappants, accompagnés des moindres détails de ce qui se passa. Rejeter l'évidence de ces manifestations équivaut à rejeter tout témoignage humain, quel qu'il soit, car il n'est pas de fait, dans l'histoire sacrée ou dans l'histoire profane, qui s'appuie sur des preuves plus imposantes.
Donnons maintenant, d'après Home lui-même[125], la description des états intimes par lesquels passe le sujet, lors de la lévitation.
Durant ces élévations, dit-il, je n'éprouve rien de particulier en moi, excepté cette sensation ordinaire dont je renvoie la cause à une grande abondance d'électricité dans mes pieds; je ne sens aucune main me supporter et, depuis ma première ascension..., je n'ai plus éprouvé de craintes, quoique, si je fusse tombé de certains plafonds où j'avais été élevé, je n'eusse pu éviter des blessures sérieuses. Je suis, en général, soulevé perpendiculairement, mes bras raides et soulevés par-dessus ma tête, comme s'ils voulaient saisir l'être invisible qui me lève doucement du sol. Quand j'atteins le plafond, mes pieds sont amenés au niveau de ma tête et je me trouve dans une position de repos. J'ai demeuré souvent ainsi suspendu pendant quatre ou cinq minutes... Une seule fois, mon ascension se fit en plein jour, c'était en Amérique... En quelques occasions, la rigidité de mes bras se relâche, et j'ai fait avec un crayon des lettres et des signes sur le plafond, qui existent encore, pour la plupart, à Londres[126].
Voilà un petit fait qui, soigneusement constaté, couperait court à toute supposition d'hallucination provoquée par le médium.
M. de Rochas fait remarquer que «Home est, comme les ascètes, sujet aux visions et aux anesthésies.»
Quant à sa véracité, on peut évidemment la suspecter, puisqu'on sait qu'il a été pris plusieurs fois en flagrant délit de supercherie; mais, d'un côté, les faits dont il s'agit ont été constatés par des observateurs très perspicaces, et de l'autre, on verra plus loin, quand nous parlerons en détail des médiums, qu'il ne suffit nullement qu'un médium soit surpris une ou plusieurs fois «la main dans le sac» pour conclure à une fraude constante de sa part.
Nous n'allongerons pas inutilement cette étude par la relation de nouveaux cas de lévitation; les observations que nous avons rapportées suffisent, à notre avis, pour fixer les idées au sujet de ce phénomène.
Disons seulement, pour terminer, que «dans une étude remarquable sur les Maladies et facultés diverses des mystiques, publiée, en 1875, par l'Académie royale de Belgique, M. Charbonnier-Debatty explique la lévitation, en supposant qu'il se produit une répulsion électrique entre le sol et le corps du sujet, dont la densité a été diminuée par le ballonnement hystérique.
»Je ferai observer, dit avec raison M. de Rochas, que ce ballonnement ne peut produire qu'une augmentation de volume très faible, et, par suite, une variation de poids absolument négligeable, étant donnée surtout la nature des gaz internes».
On peut présumer cependant que les phénomènes de lévitation sont bien dus à une répulsion dont la Force psychique serait l'un des agents. Mais ici, comme malheureusement presque partout en Psychologie occulte, on en est réduit aux plus vagues conjectures.