II. Phénomènes divers

Jusqu'à présent, les différents phénomènes que nous avons étudiés, bien que violentant nos concepts du «Possible», ne les renversaient pas pourtant absolument. A la rigueur, l'étrangeté des faits n'excluait pas complètement l'idée de causes naturelles encore que mystérieuses, et, dans la télépathie, dans la lévitation et les autres «prodiges» des médiums, on entrevoyait l'action d'un agent, d'une créature humaine douée de facultés spéciales...

Or, avec les faits que nous abordons maintenant, il semble que nous pénétrions dans l'Au-delà des activités humaines, et l'on comprend que la raison, désorbitée, ait créé, pour les expliquer, un monde spécial, une sorte de double, invisible du monde réel, peuplé d'êtres mystérieux, d'essence plus subtile que celle de l'homme, bienfaisants ou terribles...

Ces faits de prodige et de mystère existent-ils autre part que dans l'imagination humaine? La constatation de leur réalité objective a-t-elle été faite scientifiquement?

Dire que nous allons retrouver, dans les pages suivantes, la plupart des noms dont l'autorité incontestée nous a déjà servi de garanties, est une réponse suffisante.

Mais le trop fameux «il y a des degrés en tout» est ici plus vrai peut-être que partout ailleurs, et si le vieux bon sens routinier ne rechigne pas encore trop à concevoir, par exemple, la transmission de pensée, il se rebiffe absolument lorsqu'on vient lui parler d'objets traversant les murailles, ou mieux de la création instantanée, ex nihilo, de créatures en chair et en os[127].

Et pourtant, l'Anormal une fois admis, pourquoi s'arrêter à ses premières formes? «Les possibilités de l'Univers» ne sont-elles pas infinies?

Pour nous, si la conviction en notre esprit est, dès maintenant, à peu près établie à l'égard des phénomènes qui précèdent, nous devons déclarer qu'en ce qui concerne les autres, les faits «absurdes» qui vont suivre, nous sommes forcés d'être moins affirmatif. Nous croyons ces faits possibles et même probables, car les documents sur lesquels nous nous appuyons ayant les mêmes sources, et par conséquent la même autorité que ceux qui nous ont déjà servi, la négation absolue, dans ce second cas, serait de notre part illogique. Mais ces phénomènes sont d'une nature telle, si graves les conséquences qui en peuvent résulter, et surtout si incomplète encore l'expérimentation à laquelle ils ont été soumis, qu'une réserve dans les conclusions s'impose. La seule affirmation que l'on puisse ici hardiment émettre, c'est que cet Absurde mérite que l'on s'en occupe, c'est qu'enfin, ne serait-ce que pour en montrer l'inanité, la science doit le soumettre à de rationnelles et rigoureuses investigations. Il semble, du reste, comme nous allons le voir, qu'elle ait fini par le comprendre.

Nous croyons donc, répétons-le, à la probabilité des faits suivants, pour si invraisemblables, pour si fantastiques qu'ils soient. Mais, cette opinion, comment pouvons-nous espérer la faire partager? Cette «foi provisoire», dont parle M. de Rochas, cette foi «équivalente à celle qu'on accorde aux historiens, aux voyageurs, aux naturalistes», comment espérer la faire naître en un sujet où l'esprit le moins hostile se heurte, à chaque pas, au plus rebutant des Inadmissibles?

Nous n'aurons quelque espoir d'y parvenir, ce nous semble, qu'en persistant plus que jamais dans notre système d'exactitude positive, dans notre mode d'argumentation par le fait.

Nous continuerons donc, simplement, à raconter, à présenter les procès-verbaux des expériences, en les appuyant de toutes les garanties qu'il nous sera possible de trouver.

Aux lecteurs d'une cérébralité amplexive et sérieuse, et d'un sens critique impartial, à ceux-là de se faire une opinion.

Quant à la négation ironique et de parti-pris, elle n'existe pas pour nous.

1o PHÉNOMÈNES SE PRODUISANT SANS L'INTERVENTION RECONNUE D'UN MÉDIUM

Dans les effets physiques de la Force psychique dont nous avons parlé jusqu'à présent, nous avons toujours constaté la présence d'un agent, d'un médium.

Or, il est certains autres de ces phénomènes qui semblent se produire spontanément, sans que l'on puisse, à l'égard du médium possible, faire autre chose que des conjectures. On suppose, par exemple, que telle ou telle personne est la cause inconsciente des faits produits, et c'est tout: à moins que, à l'exemple des occultistes et des spirites, on ne les attribue à l'intervention des êtres du monde invisible.

Nous n'insistons pas.

Et, pour demeurer autant que possible dans le domaine de l'expérimentation rigoureusement scientifique, nous négligerons toutes les histoires plus ou moins fantaisistes de maisons hantées, d'objets ensorcelés, etc., pour nous en tenir aux observations suivantes que nous trouvons dans les Annales des Sciences Psychiques.

Les faits qu'elles signalent ont été constatés, on verra avec quel luxe de précautions, par M. Dariex lui-même, dans son propre appartement.

Voici ses paroles textuelles[128]:

Pendant la seconde moitié de l'année 1888, je m'occupais très activement de l'étude des phénomènes psychiques et je ne manquais pas une occasion de les expérimenter. Néanmoins, durant les premiers mois, je n'observai rien d'anormal chez moi: aussi, je fus assez surpris de voir ma servante me soutenir, un matin, avec l'insistance dont paraissent seules capables les personnes absolument convaincues de ce qu'elles avancent, que pendant la nuit—c'était la nuit du 30 novembre 1888—elle avait entendu dans mon cabinet de travail, voisin de la pièce où elle couche, entre trois heures et demie et quatre heures du matin, des bruits de pas, étouffés comme par un tapis, et de petits coups, paraissant frappés sur les meubles; ces coups, tantôt au nombre de deux, tantôt au nombre de trois, alternaient avec le bruit de pas. Durant cette demi-heure, l'alternance de ces bruits se produisit plusieurs fois.

Je supposai qu'elle rapportait à mon cabinet de travail des bruits provenant d'autre part, ou bien qu'elle était le jouet d'hallucinations, et encore, actuellement, je ne suis pas convaincu du contraire; mais, en présence de son insistance et de l'énergie de ses affirmations au sujet de ces bruits qui, en raison de leur répétition à cette heure insolite, n'avaient pas tardé à l'effrayer; eu égard, d'autre part, à ce que des phénomènes de cet ordre avaient été signalés, à plusieurs reprises, par différents observateurs, je me livrai à une enquête.

M. Dariex se rend compte, d'abord, que ces bruits ne pouvaient pas provenir d'appartements voisins du sien, soit à l'étage supérieur, soit à l'étage inférieur. En outre, les portes et les fenêtres étant soigneusement fermées chaque soir, et ne portant aucune trace d'effraction, il était impossible que quelqu'un eût pénétré dans l'appartement.

Ne pouvant rien observer moi-même, et ne pouvant pas accepter comme véridiques ces étranges bruits (dont parlait la bonne), j'eus le désir qu'il se produisit un phénomène plus tangible, un phénomène dont il resterait des traces, et qu'il me serait aisé de constater. Je désirai que des chaises fussent renversées, et, pour rendre la chose plus facile, j'en appuyai une contre le secrétaire, dans une position inclinée, de manière que le moindre effort pût la faire tomber sur le dossier. Malgré cette position instable et les trépidations parfois assez fortes occasionnées par le pont Saint-Louis, aucune chaise ne se renversa, pendant une dizaine de jours.

Rien ne se produisit pendant plusieurs jours, pas même le vendredi, «jour habituel des manifestations.» Mais le matin du 13 janvier 1889, M. Dariex trouvait «renversée sur le parquet, non la chaise au très faible équilibre», mais celle sur laquelle il était assis la veille au soir, alors qu'il dessinait à sa table. Et, dans la nuit, la bonne affirmait avoir entendu, dans le cabinet, un bruit violent, «comme la chute d'un corps pesant.»

Pourtant notre auteur ne fut pas convaincu, quoique assez surpris. A partir de ce moment-là, il ferma, pendant la nuit, son cabinet et garda les clefs sur lui.

Quatre jours plus tard, dans la nuit du mercredi 16 janvier, la chaise que j'avais continué à mettre en équilibre instable, se renversait à son tour, malgré que le cabinet fût fermé à clef et que les clefs ne m'eussent pas quitté; cette fois, la servante n'avait rien entendu.

Le lundi 21 janvier, en rentrant chez lui, un peu avant minuit, M. Dariex trouve encore une chaise renversée contre la porte, qu'elle empêche d'ouvrir.

Mais le sens critique de M. Dariex n'est pas encore satisfait, et avec raison, car, en un pareil sujet, on ne saurait être trop difficile en fait de témoignages et de preuves.

Il n'était pas matériellement impossible, dit-il, de se procurer une fausse clef, et, pensant que la bonne foi d'une personne, malgré que l'on n'ait aucune raison de la suspecter, ne constitue pas une preuve scientifique suffisante, je songeai à prendre des précautions plus rigoureuses. Le mercredi 23 janvier, à huit heures du soir, avant de sortir, non seulement je fermai le cabinet à clef, mais je mis toutes ses ouvertures, portes et fenêtres, sous scellés.... Ils étaient au nombre de huit ou neuf, rien que pour la porte donnant dans la salle à manger, dont le trou de la serrure était obstrué par une bande de papier; cette même bande était, en outre, scellée au mur et rendait impossibles l'ouverture de cette porte... et l'introduction dans la serrure d'un instrument quelconque, sans traces d'effraction.

Or, en rentrant à minuit dix minutes, M. Dariex trouve, après un examen minutieux, tous les scellés parfaitement intacts, aussi bien ceux des fenêtres que ceux de la porte... et dans le cabinet une chaise était tombée, renversée sur son dossier. La servante n'avait rien entendu; mais, plus tard, dans la même nuit, un peu après 3 heures du matin, elle entendit trois coups très secs, frappés avec une extrême violence dans le panneau de la porte donnant dans le salon.

Enfin, le jeudi 24 janvier, à minuit quarante-cinq minutes, malgré que mon cabinet eût été fermé et mis sous scellés comme la veille, et que, comme la veille, j'eusse trouvé les scellés parfaitement intacts, il y avait, dans la pièce, non plus une, mais deux chaises renversées.

Dès lors, M. Dariex, pour donner plus de valeur encore à son témoignage, n'hésita plus à convier, au contrôle du fait qu'à cinq reprises il avait constaté, ceux de ses amis «à qui, dit-il, je crus pouvoir en parler, sans m'exposer à passer pour un halluciné, un pauvre fou qu'il faudrait bientôt enfermer.» Il les pria de prendre des précautions plus rigoureuses encore, s'ils pouvaient en imaginer, et voici le rapport, qu'après avoir expérimenté jusqu'au 5 février, ces Messieurs rédigèrent:

Procès-verbal des expériences collectives instituées pour le contrôle des mouvements d'objets sans contact[129].

Les soussignés:

Dr Barbillion, de la Faculté de Paris, ancien interne en médecine des hôpitaux, demeurant, 16, quai d'Orléans, à Paris;

Bessombes (Paul), employé des ponts et chaussées, demeurant à Paris, 7, rue Boutarel;

Dr Méneault (Joanne), de la Faculté de Paris, ancien interne de l'hôpital maritime de Berck-sur-Mer, demeurant à Paris, rue Monge, 51;

Morin (Louis), pharmacien de 1re classe, demeurant rue du Pont-Louis-Philippe, 9;

Certifient l'exactitude des faits suivants:

«Le Dr Dariex, demeurant à Paris, rue Du Bellay, no 6, ayant à plusieurs reprises, et notamment le 25 janvier 1889, cru constater que des phénomènes étranges se produisaient, la nuit, dans son cabinet de travail, pria les personnes ci-dessus désignées de contrôler les observations qu'il avait déjà faites sur l'existence de ces phénomènes.

»Il s'agissait, au dire du Dr Dariex, de chaises qui avaient été trouvé renversées dans son cabinet, et cela, à plusieurs reprises, alors que, d'après les précautions prises en vue d'éviter toute supercherie, il paraissait impossible qu'aucun être vivant ait pu s'introduire dans le cabinet, dont les portes et les fenêtres avaient été méthodiquement closes et mises sous scellés.

»Pendant 10 jours, du 27 janvier au 4 février, les soussignés se sont régulièrement réunis chez le Dr Dariex, le soir à 8 heures, le matin à 8 heures et demie; tantôt ils étaient tous présents, tantôt il manquait une ou plusieurs personnes. Le Dr Barbillion et le Dr Dariex n'ont pas manqué à un seul rendez-vous et ont pu assister à toute la série des expériences.

»Le cabinet de travail du Dr Dariex occupe, au premier étage de la maison portant le no 6 de la rue Du Bellay, la partie de l'appartement qui forme le coin de cette rue et de la rue Saint-Louis-en-l'Ile. Il prend jour par deux fenêtres donnant sur cette rue et communique avec les autres pièces de l'appartement par deux portes, l'une donnant sur le salon et s'ouvrant vers le salon; l'autre donnant sur la salle à manger et s'ouvrant vers le cabinet.

»Les meubles qui le garnissent sont: une bibliothèque, un secrétaire, une table, un divan, un fauteuil, quatre chaises; il n'existe aucun placard. Après avoir scrupuleusement examiné les fenêtres et les portes, ainsi que les différents meubles, les murs et le parquet, les soussignés, ayant acquis la conviction que rien ne pouvait amener la chute ou le déplacement d'aucun meuble ou d'aucun objet, à l'aide de mécanisme, de fils, etc., ou de tout autre moyen; qu'il était également impossible à quelqu'un de se cacher dans le cabinet ou de s'y introduire après la fermeture et la mise sous scellés des fenêtres et des portes; dans ces conditions, chaque soir, à huit heures, les précautions suivantes furent minutieusement prises: les volets en fer sont fermés, les fenêtres sont closes et des scellés sont apposés sur les montants, près de l'espagnolette. La porte de communication avec le salon est fermée à clef du côté du cabinet, la clef restant emprisonnée dans la serrure, par une bande d'étoffe scellée à ses deux extrémités.

»Des scellés sont posés sur cette porte et une bande d'étoffe est fixée par des cachets de cire, d'une part sur la porte elle-même, et, d'autre part, sur le mur voisin. Pendant tout le cours de nos expériences, cette porte du salon est demeurée condamnée.

»Restait, comme unique ouverture, la porte faisant communiquer le cabinet avec la salle à manger. Les chaises du cabinet étaient alors disposées suivant un ordre convenu, mais non toujours exactement à la même place. On sortait du cabinet, le Dr Dariex le premier, et chacun, de la salle à manger, jetait un dernier regard dans le cabinet, afin de s'assurer, une dernière fois, que les chaises étaient debout et bien en place.

»Alors le Dr Barbillion fermait à clef la porte du cabinet et gardait sur lui cette clef; les scellés étaient posés et la bande d'étoffe était appliquée sur le trou de la serrure. Sept ou huit cachets étaient posés, à l'aide d'un cachet appartenant à M. Morin, lequel le gardait et l'emportait chez lui. La forme et la disposition des scellés étaient notées avec soin.

»Ces précautions ayant été régulièrement et rigoureusement prises, chaque jour, à huit heures du soir, nous nous réunissions le lendemain matin, à huit heures et demie, pour la levée des scellés, laquelle était toujours précédée d'un examen minutieux de la clef et de la serrure. Pendant les dix jours qu'a duré l'observation, voici ce qui a été constaté:

1re Nuit, du samedi 26 janvier au dimanche 27.—Néant.

2e Nuit, du 27 au lundi 28 janvier.—Néant.

3e Nuit, du 28 janvier au mardi 29 janvier.—Deux chaises sont renversées; l'une, placée près de la bibliothèque, est tombée sur son côté gauche; l'autre, placée près du fauteuil, est renversée sur le dossier, dans la direction de la fenêtre et de la table.

4e Nuit, du mardi 29 janvier au mercredi 30.—Néant.

5e Nuit, du 30 janvier au jeudi 31 janvier.—Néant.

6e Nuit, du 31 janvier au vendredi 1er février.—Néant.

7e Nuit, du 1er février au samedi 2 février.—Néant.

8e Nuit, du 2 février au dimanche 3 février.—Néant.

9e Nuit, du dimanche 3 février au lundi 4 février.—Néant.

10e Nuit, du lundi 4 février au mardi 5 février.—Deux chaises sont renversées: l'une, placée vers la table, a été renversée sur le côté gauche, vers le divan; l'autre, placée près du fauteuil, est tombée sur le dossier, dans la direction de la fenêtre.

»En présence de ces faits, des précautions prises par nous, pour éviter toute supercherie, du soin que nous avons apporté à la pose des scellés et à l'examen des mêmes scellés, nous sommes convaincus:

»1o Que personne n'a pu demeurer dans le cabinet, après que nous étions sortis;

»2o Que personne n'a pu s'y introduire pendant la nuit, avant notre arrivée, le lendemain matin.

»Et nous sommes amenés à conclure que, pendant la nuit, à deux reprises, dans l'espace de dix jours, au milieu d'une chambre parfaitement close et sans qu'aucun être vivant ait pu s'y introduire, des chaises ont été renversées, contrairement à notre attente et à nos prévisions; que cette manifestation d'une force, en apparence mystérieuse se produisant en dehors des conditions habituelles, ne nous paraît pas reconnaître une explication ordinaire, et que, sans vouloir préjuger en rien de la nature intime de cette force et tirer des conclusions positives, nous inclinons à penser qu'il s'agit de phénomènes d'ordre psychique, analogues à ceux qui ont été décrits et contrôlés par un certain nombre d'observateurs.

»Dr Barbillion; P. Bessombes; Dr Méneault;
L. Morin; Dr Dariex.»

Toutes ces signatures sont légalisées par la mairie du IVe arrondissement et par celle de Pont-de-Vaux, dans l'Ain, où est allé, peu après, se fixer le docteur Méneault.

A partir du 5 février, ajoute le docteur Dariex, mes amis ayant déclaré que leur contrôle était suffisant et qu'il était inutile de le prolonger, je me fis dresser, tous les soirs, un lit dans ce cabinet de travail, et j'y couchai jusqu'au 26 février, date à laquelle je fus appelé en province par un deuil de famille. Je n'entendis rien et aucune chaise ne fut plus renversée.

Ces phénomènes ont-ils été absolument indépendants de la présence ou du voisinage de quelque personne, de quelque «médium», pour employer le terme consacré? Je n'en sais rien, mais je présume que si la présence de quelqu'un a été nécessaire, si médium il y a eu, ce doit être ma servante, dont la santé et le système nerveux étaient alors très délicats. Elle n'a jamais eu d'accès de somnambulisme spontané; mais, il y a un an, j'ai été amené, par la force des choses, à me convaincre qu'elle était hypnotisable, etc., etc...

Malgré le vif intérêt que présentent ces questions, il nous est impossible d'insister plus longuement; on trouvera, du reste, dans les Annales, tous les détails complémentaires des expériences du docteur Dariex.

On y pourra lire aussi le récit de phénomènes du même ordre, mais incomparablement plus intenses, qui se seraient produits, en 1873, au château du T..., en Normandie. Les documents qui les relatent semblent posséder toutes les garanties désirables; par malheur, les observations n'ont pas été faites dans un esprit aussi rigoureusement scientifique que les précédentes, et cela est d'autant plus regrettable que les faits sont vraiment extraordinaires et passablement troublants. Ce sont des coups formidables qui, la nuit, ébranlent les murailles; des bruits de pas, et même des cris déchirants qui, pendant tout un mois, troublent le sommeil des hôtes du château, sans que les recherches les plus minutieuses fassent rien découvrir. Le propriétaire du château, M. de X..., écrit, chaque jour, le récit des phénomènes dont lui et les siens sont témoins. Ce journal a été publié par les Annales...[130]. La bonne foi de l'auteur paraît absolue; mais, nous le répétons, l'esprit d'observation scientifique lui fait un peu défaut.

2o MATÉRIALISATIONS

On nomme ainsi, en langage spirite, les apparitions, non plus fluidiques, mais matérielles, qui se manifestaient par l'intermédiaire de certains médiums nommés, pour cette raison, médiums à matérialisations.

Autrement dit, il s'agirait de la création extemporanée de créatures en chair et en os, de créatures qui parlent, dont on compte les pulsations du pouls et que l'on ausculte, d'êtres enfin qui semblent posséder tous les attributs de la vie...

Et ici, nous avouons franchement que, n'était le désir de présenter un travail complet, nous préférerions remettre à plus tard cette partie de notre sujet, non certes par une sotte pusillanimité intellectuelle, mais parce que nous estimons que, dans l'évolution des idées relatives à l'Occulte et dans l'intérêt même de ces idées, le moment n'est pas encore venu d'aborder publiquement les plus transcendantes d'entre elles.

Nous le répétons: pour si extra-normaux, pour si absurdes que paraissent les phénomènes dont nous allons nous occuper, nous les croyons possibles et même probables, car, à notre sens, imaginer que les hommes éminents qui les affirment ont tous été dupes de fraudes grossières ou d'hallucinations, cela heurte la raison, plus encore que les prodiges dont ils se portent garants.

Nous croyons donc ces Phénomènes probables.

Mais nous n'affirmons rien.

Comme bien l'on pense, ce n'est pas dans les livres spirites que nous irons chercher des observations de matérialisations; non pas que nous refusions systématiquement toute valeur aux ouvrages de ce genre et aux faits qu'ils contiennent, mais leur esprit et leurs tendances diffèrent absolument des nôtres.

Aussi, nous adresserons-nous de nouveau aux expérimentateurs que nous connaissons et parmi lesquels Croockes est encore celui qui a obtenu les résultats les plus complets, les plus surprenants, et, pour tout dire, les plus invraisemblables.

C'est en expérimentant avec Home qu'il put constater, pour la première fois, des matérialisations; mais elles étaient partielles: c'étaient des mains, en tout semblables à de véritables mains vivantes, qui apparaissaient et disparaissaient subitement, tantôt lumineuses dans l'obscurité, tantôt visibles à la lumière ordinaire.

Voici quelques-unes de ces apparitions:

Une petite main, d'une forme très belle, s'éleva d'une table de salle à manger et me donna une fleur; elle apparut, puis disparut à trois reprises différentes, en me donnant toute facilité de me convaincre que cette apparition était aussi réelle que ma propre main. Cela se passa à la lumière, dans ma propre chambre, les pieds et les mains du médium étant tenus par moi pendant ce temps.

Nombre de fois, moi-même et d'autres personnes avons vu une main pressant les touches d'un accordéon, pendant qu'au même moment, nous voyions les deux mains du médium qui, quelquefois, étaient tenues par ceux qui étaient près de lui.

Les mains et les doigts ne m'ont pas toujours paru être solides et comme vivants. Quelquefois, il faut le dire, ils offraient plutôt l'apparence d'un nuage, condensé en partie sous forme de main... J'ai vu, plus d'une fois, d'abord un objet (fleur, livre, etc.) se mouvoir, puis un nuage lumineux qui semblait se former autour de lui, et enfin le nuage se condenser, prendre une forme et se changer en une main parfaitement faite... Quelquefois, la chair semble être aussi humaine que celle de toutes les personnes présentes. Au poignet ou au bras, elle devient vaporeuse et se perd dans un nuage lumineux: au toucher, ces mains paraissent quelquefois froides comme de la glace et mortes; d'autres fois, elles m'ont semblé chaudes et vivantes, et ont serré la mienne avec la ferme étreinte d'un vieil ami. J'ai retenu une de ces mains dans la mienne, bien résolu à ne pas la laisser échapper. Aucune tentative ni aucun effort ne furent faits pour me faire lâcher prise, mais peu à peu cette main sembla se résoudre en vapeur, et ce fut ainsi qu'elle se dégagea de mon étreinte[131].

Mais ces merveilles devaient être encore dépassées par les résultats que M. Croockes obtint, en 1874, avec un nouveau médium. Celui-ci était une jeune fille anglaise de 15 ans et d'une santé chétive, Mlle Florence Coock. Les expériences avaient lieu le plus souvent dans le laboratoire même de M. Croockes, et c'est là que furent faites les fameuses photographies des apparitions.

L'être qui se manifestait, par l'intermédiaire du médium, était une jeune femme qui avait bien voulu révéler son nom: Katie King, et qui prétendait avoir, pendant une existence antérieure, vécu dans l'Inde. On savait, d'après ses propres paroles, qu'elle «n'avait le pouvoir de rester auprès de son médium que pendant trois ans et qu'après ce temps, elle lui ferait ses adieux, pour toujours[132]».

A chaque instant, en racontant de pareilles histoires, et bien que l'on soit convaincu, plus que quiconque, de «l'infini des Possibilités de l'Univers», on est obligé de se rappeler que celui qui les atteste est l'homme qui a découvert le thallium et la matière radiante; devant un tel passé scientifique, la raison, même récalcitrante, est obligée de s'incliner, et l'on continue.....

Voici, sous forme de lettre, le récit que fait M. Croockes de ses expériences avec Mlle Coock et Katie King:

Dans une lettre que j'ai écrite à ce journal, au commencement de février dernier, je parlais des phénomènes de formes d'esprits qui s'étaient manifestées par la médiumnité de Mlle Coock, et je disais: «Que ceux qui inclinent à juger durement Mlle Coock suspendent leur jugement jusqu'à ce que j'apporte une preuve certaine qui, je le crois, sera suffisante pour résoudre la question.»

En ce moment, Mlle Coock se consacre exclusivement à une série de séances privées auxquelles n'assistent qu'un ou deux de mes amis et moi. J'en ai vu assez pour me convaincre pleinement de la sincérité et de l'honnêteté parfaites de Mlle Coock, et pour me donner tout lieu de croire que les promesses que Katie King m'a faites si librement seront tenues.

Dans cette lettre, je décrivais un incident qui, selon moi, était très propre à me convaincre que Katie et Mlle Coock étaient deux êtres matériels distincts. Lorsque Katie était hors du cabinet debout devant moi, j'entendis un son plaintif venant de Mlle Coock qui était dans le cabinet. Je suis heureux de dire que j'ai enfin obtenu «la preuve absolue» dont je parlais dans la lettre ci-dessus mentionnée.

Pour le moment, je ne parlerai pas de la plupart des preuves que Katie m'a données, dans les nombreuses occasions où Mlle Coock m'a favorisé de séances chez moi, et je n'en décrirai qu'une ou deux qui ont eu lieu tout récemment. Depuis quelque temps, j'expérimentais avec une lampe à phosphore, consistant en une bouteille de 6 à 8 onces, qui contenait un peu d'huile phosphorée et qui était solidement bouchée. J'avais des raisons pour espérer qu'à la lumière de cette lampe, quelques-uns des phénomènes du cabinet pourraient se rendre visibles, et Katie espérait, elle aussi, obtenir le même résultat.

Le 12 mars, pendant une séance chez moi, et après que Katie eut marché au milieu de nous, qu'elle nous eut parlé pendant quelque temps, elle se retira derrière le rideau qui séparait mon laboratoire, où l'assistance était assise, de ma bibliothèque qui, temporairement, faisait l'office de cabinet.

Au bout d'un moment, elle revint au rideau et m'appela à elle en disant: «Entrez dans la chambre et soulevez la tête de mon médium; elle a glissé à terre.» Katie était alors debout devant moi, revêtue de sa robe blanche habituelle et coiffée de son turban. Immédiatement, je me dirigeai vers la bibliothèque pour relever Mlle Coock, et Katie fit quelques pas de ce côté pour me laisser passer. En effet, Mlle Coock avait glissé en partie de dessus le canapé et sa tête penchait dans une position très pénible. Je la remis sur le canapé, et en faisant cela, j'eus, malgré l'obscurité, la satisfaction de constater que Mlle Coock n'était pas revêtue du costume de Katie, mais qu'elle portait, son vêtement ordinaire de velours noir et se trouvait dans une profonde léthargie. Il ne s'était pas écoulé plus de trois secondes entre le moment où je vis Katie en robe blanche, devant moi, et celui où je relevai Mlle Coock sur le canapé, en la tirant de la position où elle se trouvait.

En retournant à mon poste d'observation, Katie apparut de nouveau et dit qu'elle pensait qu'elle pourrait se montrer à moi en même temps que son médium. Le gaz fut baissé et elle me demanda ma lampe à phosphore. Après s'être montrée à sa lueur pendant quelques secondes, elle me la remit dans les mains en disant: «Maintenant, entrez, et venez voir mon médium.» Je la suivis de près dans ma bibliothèque et, à la lueur de ma lampe, je vis Mlle Coock reposant sur le sofa, exactement comme je l'y avais laissée. Je regardai autour de moi pour voir Katie, mais elle avait disparu. Je l'appelai, mais je ne reçus pas de réponse.

Je repris ma place, et Katie réapparut bientôt et me dit que, tout le temps, elle avait été debout auprès de Mlle Coock. Elle demanda alors si elle ne pourrait pas elle-même essayer une expérience, et, prenant de mes mains la lampe à phosphore, elle passa derrière le rideau, me priant de ne pas regarder dans le cabinet pour le moment. Au bout de quelques minutes, elle me rendit la lampe en me disant qu'elle n'avait pas pu réussir, qu'elle avait épuisé tout le fluide du médium, mais qu'elle essaierait de nouveau une autre fois. Mon fils aîné, un garçon de quatorze ans, qui était assis en face de moi, dans une position telle qu'il pouvait voir derrière le rideau, me dit qu'il avait distinctement vu la lampe à phosphore paraissant flotter dans l'espace au-dessus de Mlle Coock et l'éclairant, pendant qu'elle était étendue sans mouvement sur le sofa, mais qu'il n'avait pu voir personne tenir la lampe.

Je passe maintenant à la séance tenue hier soir à Hackner. Jamais Katie n'est apparue avec une aussi grande perfection; pendant près de deux heures, elle s'est promenée dans la chambre, en causant familièrement avec ceux qui étaient présents. Plusieurs fois, elle me prit le bras en marchant, et l'impression ressentie par mon esprit que c'était une femme vivante qui se trouvait à mon côté et non pas un visiteur de l'autre monde, cette impression, dis-je, fut si forte, que la tentation de répéter une intéressante et curieuse expérience devint presque irrésistible.

Pensant donc que si je n'avais pas un esprit près de moi, il y avait tout au moins une dame, je lui demandai la permission de la prendre dans mes bras, afin de me permettre de vérifier les intéressantes observations qu'un expérimentateur hardi avait récemment fait connaître d'une manière tant soit peu prolixe. Cette permission me fut gracieusement donnée, et, en conséquence, j'en usai—convenablement, comme tout homme bien élevé l'eût fait dans ces circonstances. M. Volckman sera charmé de savoir que je puis corroborer son assertion que le «fantôme» (qui du reste ne fit aucune résistance) était un être aussi matériel que Mlle Coock elle-même. Mais la suite montrera combien un expérimentateur a tort, quelque soignées que ses observations puissent être, de se hasarder à formuler une importante conclusion quand les preuves ne sont pas en quantité suffisante.

Katie dit alors que, cette fois, elle se croyait capable de se montrer en même temps que Mlle Coock. Je baissai le gaz, et ensuite, avec ma lampe à phosphore, je pénétrai dans la chambre qui servait de cabinet. Mais, préalablement, j'avais prié un de mes amis, qui est habile sténographe, de noter toute observation que je pourrais faire pendant que je serais dans ce cabinet, car je connais l'importance qui s'attache aux premières impressions, et je ne voulais pas me confier à ma mémoire plus qu'il n'était nécessaire. Ces notes sont en ce moment devant moi.

J'entrai dans la chambre avec précaution; il y faisait noir, et ce fut à tâtons que je cherchai Mlle Coock. Je la trouvai accroupie sur le plancher.

M'agenouillant, je laissai l'air entrer dans ma lampe, et, à sa lueur, je vis cette jeune dame vêtue de velours noir, comme elle l'était au début de la séance et ayant toute l'apparence d'être complètement insensible. Elle ne bougea pas lorsque je pris sa main et tins la lampe tout à fait près de son visage; mais elle continua à respirer paisiblement.

Elevant la lampe, je regardai autour de moi, et je vis Katie qui se tenait debout tout près de Mlle Coock et derrière elle. Elle était vêtue d'une draperie blanche et flottante, comme nous l'avions déjà vue pendant la séance. Tenant une des mains de Mlle Coock dans la mienne, et m'agenouillant encore, j'élevai et j'abaissai la lampe, tant pour éclairer la figure entière de Katie que pour pleinement me convaincre que je voyais bien réellement la vraie Katie, que j'avais pressée dans mes bras quelques minutes auparavant, et non pas le fantôme d'un cerveau malade. Elle ne parla pas, mais elle remua la tête en signe de reconnaissance. Par trois fois différentes, j'examinai soigneusement Mlle Coock accroupie devant moi, pour m'assurer que la main que je tenais était bien celle d'une femme vivante et, à trois reprises différentes, je tournai ma lampe vers Katie pour l'examiner avec une attention soutenue, jusqu'à ce que je n'eusse plus le moindre doute qu'elle était bien là, devant moi. A la fin, Mlle Coock fit un léger mouvement, et aussitôt Katie me fit signe de m'en aller. Je me retirai dans une autre partie du cabinet et cessai alors de voir Katie; mais je ne quittai pas la chambre jusqu'à ce que Mlle Coock se fût éveillée et que deux des assistants eussent pénétré avec de la lumière.

Avant de terminer cet article, je désire faire connaître quelques-unes des différences que j'ai observées entre Mlle Coock et Katie. La taille de Katie est variable: chez moi, je l'ai vue plus grande de six pouces que Mlle Coock. Hier soir, Katie avait le cou découvert, la peau était parfaitement douce au toucher et à la vue, tandis que Mlle Coock a au cou une cicatrice qui, dans des circonstances semblables, se voit distinctement et est rude au toucher. Les oreilles de Katie ne sont pas percées, tandis que Mlle Coock porte ordinairement des boucles d'oreilles. Le teint de Katie est très blanc, tandis que celui de Mlle Coock est très brun. Les doigts de Katie sont beaucoup plus longs que ceux de Mlle Coock, et son visage est aussi plus grand. Dans les façons et manières de s'exprimer, il y a aussi bien des différences marquées.

La santé de Mlle Coock n'est pas assez bonne pour lui permettre de donner, avant quelques semaines, d'autres séances expérimentales comme celles-ci et nous l'avons, en conséquence, fortement engagée à prendre un repos complet, avant de recommencer la campagne d'expériences dont, à cause d'elle, j'ai donné un aperçu, et dans un temps prochain, j'espère que je pourrai en faire connaître les résultats.

On a vu que, dans toutes ses expériences sur les Phénomènes spirites, M. Croockes, éprouvant pour les témoignages de ses sens, si exercés fussent-ils, la méfiance du vrai savant, leur substituait autant que possible d'inhallucinables instruments enregistreurs.

Donc, après avoir, dans la mesure de ses facultés sensorielles, constaté, vérifié, affirmé l'existence d'une créature en chair et en os, différant du médium, il voulut qu'un appareil de photographie, avec son impartialité mécanique, appuyât son témoignage, et c'est ainsi que furent faites ces fameuses photographies spirites, qui ont suscité de si passionnés débats, dans lesquels nous ne saurions intervenir.

Aussi, tout en reconnaissant que ces photographies ont été prises dans de sérieuses conditions de contrôle (nombre et habileté des observateurs, rendant bien difficile la possibilité d'une hallucination de leur part ou l'introduction subreptice d'une seconde personne dans le laboratoire de M. Croockes, durée des expériences, etc.), sans discuter davantage, nous allons laisser M. Croockes raconter lui-même comment, avant qu'elle ne disparût pour jamais, il put prendre plusieurs images de la belle Katie King:

Ayant pris une part active aux dernières séances de Mlle Coock et ayant très bien réussi à prendre de nombreuses photographies de Katie King, à l'aide de la lumière électrique, j'ai pensé que la publication de quelques détails serait intéressante pour les spiritualistes.

Durant la semaine qui a précédé le départ de Katie, elle a donné des séances chez moi, presque tous les soirs, afin de me permettre de la photographier à la lumière artificielle. Cinq appareils complets de photographie furent donc préparés à cet effet. Ils consistaient en cinq chambres noires, une de la grandeur de plaque entière, une de demi-plaque, une de quart, et de deux chambres stéréoscopiques binoculaires, qui devaient toutes être dirigées sur Katie en même temps, chaque fois qu'elle poserait pour obtenir son portrait. Cinq bains sensibilisateurs et fixateurs furent employés et nombre de glaces furent nettoyées à l'avance, prêtes à servir, afin qu'il n'y eût ni hésitation, ni retard pendant les opérations photographiques, que j'exécutai moi-même, assisté d'un aide.

Ma bibliothèque servit de cabinet noir: elle avait une porte à deux battants qui s'ouvrait sur le laboratoire; un de ces battants fut enlevé de ses gonds et un rideau fut suspendu à sa place, pour permettre à Katie d'entrer et de sortir facilement. Ceux de nos amis qui étaient présents étaient assis dans le laboratoire, en face du rideau, et les chambres noires étaient placées un peu derrière eux, prêtes à photographier Katie quand elle sortirait, et à prendre également l'intérieur du cabinet, chaque fois que le rideau serait soulevé dans ce but. Chaque soir, il y avait trois ou quatre expositions de glaces dans les cinq chambres noires, ce qui donnait au moins quinze épreuves par séance. Quelques-unes se gâtèrent au développement, d'autres en réglant la lumière. Malgré tout, j'ai quarante-quatre négatifs, quelques-uns médiocres, quelques-uns ni bons ni mauvais, et d'autres excellents.

Katie donna pour instruction à tous les assistants de rester assis et d'observer cette condition; seul, je ne fus pas compris dans cette mesure, car, depuis quelque temps, elle m'avait donné la permission de faire ce que je voudrais, de la toucher, d'entrer dans le cabinet et d'en sortir, presque chaque fois qu'il me plaisait. Je l'ai souvent suivie dans le cabinet et l'ai vue quelquefois, elle et son médium, en même temps; mais, le plus généralement, je ne trouvais que le médium en léthargie et reposant sur le parquet; Katie et son costume blanc avaient instantanément disparu.

Durant ces dix derniers mois, Mlle Coock a fait chez moi de nombreuses visites et y est demeurée quelquefois une semaine entière. Elle n'apportait avec elle qu'un petit sac de nuit, ne fermant pas à clef; pendant le jour, elle était constamment en compagnie de Mme Croockes, de moi-même ou de quelque autre membre de ma famille, et ne dormant pas seule; il y a eu manque absolu d'occasions de rien préparer, même d'un caractère moins achevé, qui fût apte à jouer le rôle de Katie King. J'ai préparé et disposé moi-même ma bibliothèque ainsi que le cabinet noir, et d'habitude, après que Mlle Coock avait dîné et causé avec nous, elle se dirigeait droit au cabinet et, à sa demande, je fermais à clef la seconde porte, gardant la clef sur moi pendant toute la séance; alors on abaissait le gaz et on laissait Mlle Coock dans l'obscurité.

En entrant dans le cabinet, Mlle Coock s'étendait sur le plancher, sa tête sur un coussin, et bientôt elle était en léthargie. Pendant les séances photographiques, Katie enveloppait la tête de son médium avec un châle, pour empêcher que la lumière ne tombât sur son visage. Fréquemment, j'ai soulevé un côté du rideau, lorsque Katie était debout tout auprès, et alors il n'était pas rare que les sept ou huit personnes qui étaient dans le laboratoire pussent voir en même temps Mlle Coock et Katie, sous le plein éclat de la lumière électrique. Nous ne pouvions pas, alors, voir le visage du médium à cause du châle, mais nous apercevions ses mains et ses pieds; nous la voyions se remuer péniblement, sous l'influence de cette lumière intense, et, par moment, nous entendions ses plaintes. J'ai une épreuve de Katie et de son médium photographiés ensemble; mais Katie est placée devant la tête de Mlle Coock.

Pendant que je prenais une part active à ces séances, la confiance qu'avait en moi Katie s'accroissait graduellement, au point qu'elle ne voulait plus donner de séance, à moins que je ne me chargeasse des dispositions à prendre, disant qu'elle voulait toujours m'avoir près d'elle et près du cabinet. Dès que cette confiance fut établie et quand elle eut la satisfaction d'être sûre que je tiendrais les promesses que je pouvais lui faire, les phénomènes augmentèrent beaucoup en puissance, et des preuves me furent données qu'il m'eût été impossible d'obtenir, si je m'étais approché du sujet d'une manière différente.

Elle m'interrogeait souvent au sujet des personnes présentes aux séances et sur la manière dont elles seraient placées, car, dans les derniers temps, elle était devenue très nerveuse, à la suite de certaines suggestions malavisées, qui conseillaient d'employer la force pour aider à des modes de recherches plus scientifiques. Une des photographies les plus intéressantes est celle où je suis debout à côté de Katie; elle a son pied nu sur un point particulier du plancher.

J'habillai Mlle Coock comme Katie; elle et moi nous nous plaçâmes exactement dans la même position, et nous fûmes photographiés par les mêmes objectifs, placés absolument comme dans l'autre expérience et éclairés par la même lumière. Lorsque les deux dessins sont placés l'un sur l'autre, les deux photographies de moi coïncident parfaitement quant à la taille, etc.; mais Katie est plus grande d'une demi-tête que Mlle Coock, et, auprès d'elle, elle semble une grosse femme. Dans beaucoup d'épreuves, la largeur de son visage et la grosseur de son corps diffèrent essentiellement de son médium, et les photographies font voir plusieurs points de dissemblance.

J'ai si bien vu Katie récemment, lorsqu'elle était éclairée par la lumière électrique, qu'il m'est possible d'ajouter quelques traits aux différences que, dans un précédent article, j'ai établies entre elle et son médium. J'ai la certitude la plus absolue que Mlle Coock et Katie sont deux individualités distinctes, du moins en ce qui concerne leur corps. Plusieurs petites marques qui se trouvent sur le visage de Mlle Coock font défaut sur celui de Katie. La chevelure de Mlle Coock est d'un brun si foncé qu'elle paraît presque noire; une boucle de celle de Katie, qui est là sous mes yeux, et qu'elle m'avait permis de couper au milieu de ses tresses luxuriantes, après l'avoir suivie de mes propres doigts jusque sur le haut de sa tête, et m'être assuré qu'elle y avait bien poussé, est d'un riche châtain doré.

Un soir, je comptai les pulsations de Katie: son pouls battait régulièrement 75, tandis que celui de Mlle Coock, peu d'instants après, atteignait 90, son chiffre habituel.

En appuyant mon oreille sur la poitrine de Katie, je pouvais entendre un cœur battre à l'intérieur, et ses pulsations étaient encore plus régulières que celles du cœur de Mlle Coock, lorsque, après la séance, elle me permettait la même expérience. Eprouvés de la même manière, les poumons de Katie se montrèrent plus sains que ceux de son médium, car, au moment où je fis mon expérience, Mlle Coock suivait un traitement médical pour un gros rhume.

Nos lecteurs trouveront sans doute intéressant qu'à vos récits et à ceux de M. Ross Church, au sujet de la dernière apparition de Katie, viennent s'ajouter les miens, du moins ceux que je peux publier. Lorsque le moment de nous séparer fut venu pour Katie, je lui demandai la faveur d'être le dernier à la voir. En conséquence, quand elle eut appelé à elle chaque personne de la société et qu'elle leur eut dit quelques mots en particulier, elle donna des instructions générales pour notre direction future et la protection à donner à Mlle Coock; de ces instructions, qui furent sténographiées, je cite la suivante: «M. Croockes a très bien agi constamment, et c'est avec la plus grande confiance que je laisse Florence entre ses mains, parfaitement sûre que je suis qu'il ne trompera pas la foi que j'ai en lui. Dans toutes les circonstances imprévues, il pourra faire mieux que moi-même, car il a plus de force.»

Ayant terminé ses instructions, Katie m'engagea à entrer dans le cabinet avec elle, et me permit d'y demeurer jusqu'à la fin.

Après avoir fermé le rideau, elle causa avec moi pendant quelque temps, puis elle traversa la chambre pour aller à Mlle Coock, qui gisait, inanimée, sur le plancher. Se penchant sur elle, Katie la toucha et lui dit:

«Eveillez-vous, Florence, éveillez-vous! Il faut que je vous quitte maintenant.»

Mlle Coock s'éveilla et, toute en larmes, elle supplia Katie de rester quelque temps encore. «Ma chère, je ne le puis pas; ma mission est accomplie. Que Dieu vous bénisse!» répondit Katie, et elle continua à parler à Mlle Coock. Pendant quelques minutes, elles causèrent ensemble, jusqu'à ce qu'enfin les larmes de Mlle Coock l'empêchèrent de continuer. Suivant les instructions de Katie, je m'élançai pour soutenir Mlle Coock, qui allait tomber sur le plancher et qui sanglotait convulsivement. Je regardai autour de moi, mais Katie et sa robe blanche avaient disparu. Dès que Mlle Coock fut assez calmée, on apporta une lumière, et je la conduisis hors du cabinet.

Les séances presque journalières dont Mlle Coock m'a favorisé dernièrement ont beaucoup éprouvé ses forces, et je désire faire connaître, le plus possible, les obligations que je lui dois, pour son empressement à m'assister dans mes expériences. Quelque épreuve que j'ai proposée, elle a accepté de s'y soumettre avec la plus grande volonté; sa parole est franche et va droit au but, et je n'ai jamais rien vu qui pût en rien ressembler à la plus légère apparence du désir de tromper. Vraiment, je ne crois pas qu'elle pût mener une fraude à bonne fin, si elle venait à l'essayer, et, si elle le tentait, elle serait très promptement découverte, car une telle manière de faire est tout à fait étrangère à sa nature. Et quant à imaginer qu'une innocente écolière de quinze ans ait été capable de concevoir et de mener, pendant trois ans, avec un plein succès, une aussi gigantesque imposture que celle-ci, et que, pendant ce temps, elle se soit soumise à toutes les conditions qu'on a exigées d'elle, qu'elle ait supporté les recherches les plus minutieuses, qu'elle ait voulu être inspectée à n'importe quel moment, soit avant, soit après les séances; qu'elle ait obtenu encore plus de succès dans ma propre maison que chez ses parents, sachant qu'elle y venait expressément pour se soumettre à de rigoureux essais scientifiques;—quant à imaginer, dis-je, que la Katie King des trois dernières années est le résultat d'une imposture, cela fait plus de violence à la raison et au bon sens que de croire qu'elle est ce qu'elle affirme elle-même.

Telles sont les fameuses expériences de M. Croockes.

Si les résultats en furent accueillis par les Spirites avec des clameurs de triomphe, la Science officielle et le «Bon Sens» du moment ne leur épargnèrent pas—comme on peut le croire—des objections plus ou moins courtoises. Le savant anglais répondit aux plus sérieux de ses adversaires et négligea le reste. On peut lire ses réponses dans son livre.

Depuis cette époque, les idées relatives aux Phénomènes occultes ont subi une sensible évolution. Certes, la conviction à leur sujet est loin d'être faite (et il est même à désirer, dans l'intérêt de notre cause, que cette conviction ne s'établisse qu'avec une méthodique lenteur), mais les négations a priori se font, du moins, de plus en plus rares.

Quant aux expériences de Croockes, elles demeurent, disons le mot, tellement «énormes» et tellement est irritant le dilemme qu'elles posent, qu'il semble que l'on évite de formuler une opinion à leur égard... On les abandonne aux Spirites, et l'on préfère n'en point parler.

Et, cependant, des faits analogues, d'une égale transcendance dans le Surnaturel, ont été observés et contrôlés par d'autres auteurs: l'allemand Zoellner, le professeur russe Aksakof, d'autres encore[133]...

Pour nous, estimant que c'est précisément leur transcendance qui doit exclure de pareils faits d'un travail destiné surtout à familiariser peu à peu l'esprit avec la notion du Surnormal, nous les laisserons de côté, car le vieil adage, sous sa forme vulgaire, n'est souvent que trop vrai: Qui veut trop prouver, etc. Nous préférerions mille fois mettre sous les yeux de nos lecteurs les plus merveilleux phénomènes d'une réalité seulement probable.

Pourtant, comme cette question des phénomènes physiques occultes est très importante et plus que jamais à l'ordre du jour, comme, d'autre part, notre étude doit contenir les plus récentes recherches faites à leur endroit, nous allons terminer cette seconde partie de notre sujet par le compte rendu paru, il y a quelques jours, des expériences instituées, en septembre dernier, à Milan, avec le concours du médium Eusapia Paladino, par MM. Richet, Aksakof, Lombroso et plusieurs autres savants italiens.

Ce compte rendu constitue, dans les archives des Sciences psychiques, un document de la plus précieuse valeur. C'est, en effet, la première fois que l'on voit plusieurs hommes, d'une réputation scientifique incontestée, se réunir dans le but de soumettre à des investigations méthodiques des phénomènes jusqu'ici suspects et rejetés impitoyablement par les Académies. Ce fait seul indique le progrès accompli par les idées relatives à l'Occulte et à quel point ces idées sont «dans l'air». Ce document ne conclut pas, c'est vrai, mais cette conclusion, il nous la fait entrevoir prochaine; de plus, en nous mettant à même d'apprécier leur méthode si rigoureuse et leurs scrupules si tenaces, il nous montre que, lorsque ces mêmes hommes proclameront la réalité des merveilles de l'Occulte, on pourra et même il faudra les croire en toute sûreté d'esprit.

Que l'on veuille donc considérer ce qui va suivre comme le dernier mot dit par la Science officielle sur les phénomènes qui nous occupent. Que l'on veuille aussi le considérer comme une sorte de résumé synthétique de la seconde partie de notre étude, et regarder les opinions émises par les auteurs comme un exposé de ce que nous pensons nous-même.

Comme ce rapport est passablement long, nous nous voyons forcé de n'en citer que les passages les plus caractéristiques. Le lecteur trouvera les autres dans le numéro de février 1893 des Annales des Sciences psychiques.

RAPPORT DE LA COMMISSION
Réunie à Milan pour l'étude des Phénomènes psychiques

Prenant en considération le témoignage du professeur Cesare Lombroso, au sujet des phénomènes médianimiques qui se produisent par l'intermédiaire de Mme Eusapia Paladino, les soussignés se sont réunis ici, à Milan, pour faire avec elle une série d'études, en vue de vérifier ces phénomènes, en la soumettant à des expériences et à des observations aussi rigoureuses que possible. Il y a eu en tout dix-sept séances, qui se sont tenues dans l'appartement de M. Finzi (rue du Mont-de Piété), entre 9 heures du soir et minuit.

Le médium invité à ces séances par M. Aksakof fut présenté par le chevalier Chiaia, qui assista seulement à un tiers des séances, et presque uniquement aux premières et aux moins importantes.

Vu l'émotion produite dans le monde de la Presse par l'annonce de ces séances et les diverses appréciations qui y furent émises à l'égard de Mme Eusapia et du chevalier Chiaia, nous croyons devoir publier sans retard ce court compte rendu de toutes nos observations et expériences.

Avant d'entrer en matière, nous devons faire immédiatement remarquer que les résultats obtenus ne correspondent pas toujours à notre attente. Non pas que nous n'ayons en grande quantité des faits, en apparence ou réellement importants et merveilleux; mais, dans la plupart des cas, nous n'avons pu appliquer les règles de l'art expérimental qui, dans d'autres champs d'observation, sont regardées comme nécessaires pour arriver à des résultats certains et incontestables.

La plus importante de ces règles consiste à changer l'un après l'autre les modes d'expérimentation, de façon à dégager la vraie cause, ou au moins les vraies conditions de tous les faits. Or, c'est précisément à ce point de vue que nos expériences nous semblent encore trop incomplètes.

Il est bien vrai que souvent le médium, pour prouver sa bonne foi, proposa spontanément de changer quelque particularité de l'une ou de l'autre expérience et, bien des fois, prit lui-même l'initiative de ces changements. Mais cela se rapportait surtout à des circonstances indifférentes en apparence, d'après notre manière de voir. Les changements, au contraire, qui nous semblaient nécessaires pour mettre hors de doute le vrai caractère des résultats, ou ne furent pas acceptés comme possibles par le médium, ou, s'ils furent réalisés, réussirent, la plupart du temps, à rendre l'expérience nulle ou au moins aboutirent à des résultats obscurs.

Nous ne nous croyons pas en droit d'expliquer ces faits, à l'aide de ces suppositions injurieuses que beaucoup trouvent encore les plus simples et dont les journaux se sont fait les champions.

Nous pensons, au contraire, qu'il s'agit ici de phénomènes d'une nature inconnue, et nous avouons ne pas connaître les conditions nécessaires pour qu'ils se produisent. Vouloir fixer ces conditions de notre propre chef serait donc aussi extravagant que de prétendre faire l'expérience du baromètre de Torricelli, avec un tube fermé en bas, ou des expériences électrostatiques, dans une atmosphère saturée d'humidité, ou encore de faire de la photographie en exposant la plaque sensible à la pleine lumière, avant de la placer dans la chambre obscure. Mais pourtant, en admettant tout cela (et pas un homme raisonnable n'en peut douter), il n'en reste pas moins vrai que l'impossibilité bien marquée de varier les expériences, à notre guise, a singulièrement diminué la valeur et l'intérêt des résultats obtenus, en leur enlevant, dans bien des cas, cette rigueur de démonstration qu'on est en droit d'exiger pour des faits de cette nature, ou plutôt à laquelle on doit aspirer.

Pour ces raisons, parmi les innombrables expériences effectuées, nous passerons sous silence ou nous mentionnerons rapidement celles qui nous paraîtront peu probantes et à l'égard desquelles les conclusions ont pu facilement varier chez les divers expérimentateurs. Nous noterons, au contraire, avec plus de détails, les circonstances dans lesquelles, malgré l'obstacle que nous venons d'indiquer, il nous semble avoir atteint un degré suffisant de probabilité.

I.—Phénomènes observés a la lumière

............................................

3o Mouvements d'objets à distance, sans aucun contact avec une des personnes présentes

a) Mouvements spontanés d'objets.

Ces phénomènes ont été observés à plusieurs reprises pendant nos séances; fréquemment, une chaise placée, dans ce but, non loin de la table, entre le médium et un de ses voisins, se mit en mouvement et quelquefois s'approcha de la table. Un exemple remarquable se produisit dans la seconde séance, toujours en pleine lumière; une lourde chaise (10 kilog.), qui se trouvait à 1 mètre de la table et derrière le médium, s'approcha de M. Schiaparelli, qui se trouvait assis près du médium; il se leva pour la remettre en place, mais à peine s'était-il rassis que la chaise s'avança une seconde fois vers lui.

b) Mouvements de la table sans contact.

Il était désirable d'obtenir ce phénomène par voie d'expérience.

Pour cela, la table fut placée sur des roulettes, les pieds du médium furent surveillés et tous les assistants firent la chaîne avec les mains, y compris celles du médium. Quand la table se mit en mouvement, nous soulevâmes, tous, les mains, sans rompre la chaîne, et la table, ainsi isolée, fit plusieurs mouvements, comme dans la seconde expérience. Cette expérience fut renouvelée plusieurs fois.

c) Mouvement du levier de la balance à bascule.

Cette expérience fut faite, pour la première fois, dans la séance du 21 septembre.

Après avoir constaté l'influence que le corps du médium exerçait sur la balance, pendant qu'il s'y tenait assis, il était intéressant de voir si cette expérience pouvait réussir à distance. Pour cela, la balance fut placée derrière le dos du médium assis à la table, de telle sorte que la plate-forme fût à 10 centimètres de sa chaise. On mit, en premier lieu, le bord de sa robe en contact avec la plate-forme; le levier commença à se mouvoir. Alors, M. Brofferio se mit à terre et tint le bord avec la main; il constata qu'il n'était pas tout à fait droit, puis il reprit sa place.

Les mouvements continuant avec assez de force, M. Aksakof se mit à terre, derrière le médium, isola complètement la plate-forme du bord de sa robe, replia celui-ci sous la chaise et s'assura avec la main que l'espace était bien libre entre la plate-forme et la chaise, ce qu'il nous fit connaître aussitôt.

Pendant qu'il restait dans cette position, le levier continuait à se mouvoir et à battre contre la barre d'arrêt, ce que nous avons tous vu et entendu. Une seconde fois, la même expérience fut faite, dans la séance du 27 septembre, devant le professeur Richet. Quand, après une certaine attente, le mouvement du levier se produisit à la vue de tous, battant contre l'arrêt, M. Richet quitta aussitôt sa place auprès du médium et s'assura, en passant la main en l'air et par terre, entre le médium et la plate-forme, que cet espace était libre de toute communication, de toute ficelle ou artifice.

4o Coups et reproductions de sons dans la table

Ces coups se sont toujours produits pendant nos séances, pour exprimer oui ou non; quelquefois ils étaient forts et nets et semblaient résonner dans le bois de la table; mais, comme on l'a remarqué, la localisation du son n'est pas chose facile, et nous n'avons pu essayer, sur ce point, aucune expérience, à l'exception des coups rythmés ou des divers frottements que nous faisions sur la table et qui semblaient se reproduire, ensuite, dans l'intérieur de la table, mais faiblement.

II.—Phénomènes observés dans l'obscurité

Les phénomènes observés dans l'obscurité complète se produisirent pendant que nous étions tous assis autour de la table, faisant la chaîne (au moins pendant les premières minutes). Les mains et les pieds du médium étaient tenus par ses deux voisins. Invariablement, les choses étant en cet état, ne tardèrent pas à se produire les faits les plus variés et les plus singuliers que, dans la pleine lumière, nous aurions en vain désirés; l'obscurité augmentant évidemment la facilité de ces manifestations, que l'on peut classer comme il suit:

1. Coups sur la table sensiblement plus forts que ceux que l'on entendait en pleine lumière sous ou dans la table; fracas terrible, comme celui d'un coup de poing ou d'un fort soufflet donné sur la table.

2. Chocs et coups frappés contre les chaises des voisins du médium, parfois assez forts pour faire tourner la chaise avec la personne. Quelquefois cette personne se soulevant, sa chaise était retirée.

3. Transport sur les tables d'objets divers, tels que des chaises, des vêtements et d'autres choses, quelquefois «éloignés de plusieurs mètres» et pesant «plusieurs kilogrammes.»

4. Transport dans l'air d'objets divers, d'instruments de musique, par exemple; percussions et sons produits par ces objets.

5. Transport sur la table du médium, avec la chaise sur laquelle il était assis.

6. Apparitions de points phosphorescents de très courte durée (une fraction de seconde) et de lueurs, notamment de disques lumineux, qui souvent se dédoublaient, d'une durée également très courte.

7. Bruit de deux mains qui frappaient en l'air l'une contre l'autre.

8. Souffles d'air sensibles, comme un léger vent limité à un petit espace.

9. Attouchements produits par une main mystérieuse, soit sur les parties vêtues de notre corps, soit sur les parties nues (visage et mains), et, dans ce dernier cas, on éprouve exactement cette sensation de contact et de chaleur que produit une main humaine. Parfois, on perçoit réellement de ces attouchements, qui produisent un bruit correspondant.

10. Vision d'une ou deux mains projetées sur un papier phosphorescent ou une fenêtre faiblement éclairée.

11. Divers ouvrages effectués par ces mains: nœuds faits et défaits, traces de crayon (selon toute apparence) laissées sur une feuille de papier ou autre part. Empreintes de ces mains sur une feuille de papier noircie.

12. Contact de nos mains avec une figure mystérieuse, «qui n'est certainement pas celle du médium».

Tous ceux qui nient la possibilité des phénomènes médianimiques essaient d'expliquer ces faits, en supposant que le médium a la faculté (déclarée impossible par le professeur Richet) de voir dans l'obscurité complète où se faisaient les expériences, et que celui-ci, par un habile artifice, en s'agitant de mille manières dans l'obscurité, finit par faire tenir la même main par ses deux voisins, en rendant l'autre libre, pour produire les attouchements. Ceux d'entre nous qui ont eu l'occasion d'avoir en garde les mains d'Eusapia sont obligés d'avouer que celle-ci ne se prêtait assurément pas à faciliter leur surveillance et à les rendre à tout instant sûrs de leur fait.

Au moment où allait se produire quelque phénomène important, elle commençait à s'agiter de tout son corps, se tordant et essayant de délivrer ses mains, surtout la droite, comme d'un contact gênant. Pour rendre leur surveillance continue, ses voisins étaient obligés de suivre tous les mouvements de la main fugitive, opération pendant laquelle il n'était pas rare de perdre son contact pendant quelques instants, juste au moment où il était le plus désirable de s'en bien assurer. Il n'était pas toujours facile de savoir si l'on tenait la main droite ou la main gauche du médium.

Pour cette raison, beaucoup des manifestations très nombreuses, observées dans l'obscurité, ont été considérées comme d'une valeur démonstrative insuffisante, quoiqu'en réalité probable: aussi les passerons-nous sous silence, exposant seulement quelques cas sur lesquels on ne peut avoir aucun doute, soit à cause de la certitude du contrôle exercé, soit par l'impossibilité manifeste qu'ils fussent l'œuvre du médium.

a) Apports de différents objets, pendant que les mains du médium étaient attachées à celles de ses voisins.

Pour nous assurer que nous n'étions pas victimes d'une illusion, nous attachâmes les mains du médium à celles de ses deux voisins, au moyen d'une simple ficelle de 3 millim. de diamètre, de façon que les mouvements des quatre mains se contrôlassent réciproquement... L'attache fut faite de la façon suivante: autour de chaque poignet du médium, on fit trois tours de ficelle, sans laisser de jeu, serrés presque au point de lui faire mal, et ensuite on fit deux fois un nœud simple. Ceci fait, une sonnette fut placée sur une chaise, à droite du médium. On fit la chaîne et les mains du médium furent, en outre, tenues comme d'habitude, ainsi que ses pieds. On fit l'obscurité, en exprimant le désir que la sonnette tintât immédiatement, après quoi nous aurions détaché le médium. Immédiatement, nous entendîmes la chaise se renverser, décrire une courbe sur le sol, s'approcher de la table et bientôt se placer sur celle-ci. La sonnette tinta, puis fut projetée sur la table. Ayant fait brusquement la lumière, on constata que les nœuds étaient dans un ordre parfait. Il est clair que l'apport de la chaise n'a pu être produit par l'action des mains du médium, pendant cette expérience, qui ne dura en tout que dix minutes.

b) Empreintes de doigts obtenues sur du papier enfumé.

Pour nous assurer que nous avions vraiment affaire à une main humaine, nous fixâmes sur la table, du côté opposé à celui du médium, une feuille de papier noirci avec du noir de fumée, en exprimant le désir que la main y laissât une empreinte, que la main du médium restât propre, et que le noir de fumée fût transporté sur l'une de nos mains. Les mains du médium étaient tenues par celles de MM. Schiaparelli et Du Prel. On fit la chaîne et l'obscurité; nous entendîmes alors une main frapper légèrement sur la table, et bientôt M. Du Prel annonça que sa main gauche, qu'il tenait sur la main droite de M. Finzi, avait senti des doigts qui la frottaient.

Ayant fait la lumière, nous trouvâmes sur le papier plusieurs empreintes de doigts et le dos de la main de M. Du Prel teint de noir de fumée; les mains du médium, examinées immédiatement, ne portaient aucune trace. Cette expérience fut répétée trois fois, en insistant pour avoir une empreinte complète: sur une seconde feuille, on obtint cinq doigts et sur une troisième, l'empreinte d'une main gauche presque entière. Après cela, le dos de la main de M. Du Prel était complètement noirci et les mains du médium parfaitement nettes.

c) Apparition de mains sur un fond légèrement éclairé.

Nous plaçâmes sur la table un carton enduit d'une substance phosphorescente (sulfure de calcium) et nous en plaçâmes d'autres sur des chaises, en différents points de la chambre. Dans ces conditions, nous vîmes très bien le profil d'une main qui se posait sur le carton de la table et sur le fond formé par les autres cartons; on vit l'ombre de la main passer et repasser autour de nous.

Le soir du 21 septembre, l'un de nous vit, à plusieurs reprises, non pas une, mais deux mains à la fois se projeter sur la faible lumière d'une fenêtre, fermée seulement par des carreaux (au dehors il faisait nuit, mais ce n'était pas l'obscurité absolue); les mains s'agitaient rapidement, pas assez pourtant pour que nous n'en pussions distinguer nettement le profil. Elles étaient complètement opaques, et se projetaient sur la fenêtre, en silhouettes absolument noires. Il ne fut pas possible aux observateurs de porter un jugement sur les bras auxquels ces mains étaient attachées, parce qu'une petite partie seulement de ces bras, voisine du poignet, s'interposait devant la faible clarté de la fenêtre, dans l'endroit où l'on pouvait l'observer.

Ces phénomènes d'apparition simultanée de deux mains sont très significatifs, parce que l'on ne peut les expliquer par l'hypothèse d'une supercherie du médium qui n'aurait pu, en aucune façon, en rendre libre plus d'une seule, grâce à la surveillance de ses voisins. La même conclusion s'applique au battement des deux mains l'une contre l'autre, qui fut entendu plusieurs fois dans l'air, pendant le cours de nos expériences.

d) Enlèvement du médium sur la table.

Nous plaçons parmi les faits les plus importants et les plus significatifs cet enlèvement, qui s'est effectué deux fois, le 23 septembre et le 3 octobre: le médium, qui était assis à un bout de table, faisant entendre de grands gémissements, fut soulevé avec sa chaise et placé avec elle sur la table, assis dans la même position, ayant toujours les mains tenues et accompagnées par ses voisins.

Le soir du 28 septembre, le même médium, tandis que ses deux mains étaient tenues par MM. Richet et Lombroso, se plaignit de mains qui le saisissaient sous le bras, puis, dans un état de transe, il dit d'une voix changée, qui est ordinaire dans cet état: «Maintenant, j'apporte mon médium sur la table.» Au bout de deux ou trois secondes, la chaise avec le médium qui y était assis fut, non pas jetée, mais soulevée sans précaution et déposée sur la table, tandis que MM. Richet et Lombroso sont sûrs de n'avoir aidé en rien à cette ascension par leurs propres efforts. Après avoir parlé, toujours en état de transe, le médium annonça sa descente, et M. Finzi s'étant substitué à M. Lombroso, le médium fut déposé à terre avec autant de sûreté et de précision, tandis que MM. Richet et Finzi accompagnaient, sans les aider en rien, les mouvements des mains et du corps et s'interrogeaient à chaque instant sur la position des mains.

En outre, pendant la descente, tous deux sentirent, à plusieurs reprises, une main qui les touchait légèrement sur la tête. Le soir du 3 octobre, le même phénomène se renouvela, dans des circonstances assez analogues, MM. Du Prel et Finzi se tenant à côté du médium.

e) Attouchements.

Quelques-uns méritent d'être notés, particulièrement, à cause d'une circonstance capable de fournir quelque notion intéressante sur leur origine possible; et d'abord, il faut noter les attouchements qui furent sentis par les personnes placées hors de la portée des mains du médium.

Ainsi, le 6 octobre, M. Gerosa, qui se trouvait à la distance de trois places du médium (environ 1 mètre), ayant élevé la main pour qu'elle fût touchée, sentit plusieurs fois une main qui frappait la sienne pour l'abaisser, et comme il persistait, il fut frappé avec une trompette, qui, un peu auparavant, avait rendu des sons en l'air...

En second lieu, il faut noter les attouchements qui constituent des opérations délicates, qu'on ne peut faire dans l'obscurité avec la précision que nous leur avons remarquée.

Deux fois (16 et 21 septembre), M. Schiaparelli eut ses lunettes enlevées et placées devant une autre personne sur la table. Ces lunettes sont fixées aux oreilles au moyen de deux ressorts, et il faut une certaine attention pour les enlever, même pour celui qui opère en pleine lumière. Elles furent pourtant enlevées, dans l'obscurité complète, avec tant de délicatesse et de promptitude, que le dit expérimentateur ne s'en aperçut seulement qu'en ne sentant plus le contact habituel de ses lunettes sur son nez, sur les tempes et sur les oreilles, et il dut se tâter avec les mains pour s'assurer qu'elles ne se trouvaient plus à leur place habituelle.

Des effets analogues résultèrent de beaucoup d'autres attouchements, exécutés avec une excessive délicatesse, par exemple, lorsqu'un des assistants se sentit caresser les cheveux et la barbe. Dans toutes les innombrables manœuvres exécutées par les mains mystérieuses, il n'y eut jamais à noter une maladresse ou un choc, ce qui est ordinairement inévitable pour qui opère dans l'obscurité...........

f) Contacts avec une figure humaine.

L'un de nous, ayant exprimé le désir d'être embrassé, sentit devant sa propre bouche le bruit rapide d'un baiser, mais non accompagné d'un contact de lèvres: cela se produisit deux fois (21 septembre et 1er octobre). En trois occasions différentes, il arriva à l'un des assistants de toucher une figure humaine ayant des cheveux et de la barbe; le contact de la peau était absolument celui de la figure d'un homme vivant, les cheveux étaient beaucoup plus rudes et hérissés que ceux du médium, et la barbe, au contraire, paraissait très fine (1er, 5 et 6 octobre)................

h) Expériences de Zœllner sur la pénétration d'un solide à travers un autre solide.

On connaît les célèbres expériences par lesquelles l'astronome Zœllner a tenté de prouver expérimentalement l'existence d'une quatrième dimension de l'espace, laquelle, d'après sa manière de voir, aurait pu servir de base à une théorie acceptable de beaucoup de phénomènes médianimiques.

Quoique nous sachions bien que, d'après une opinion très répandue, Zœllner a pu être victime d'une mystification fort habile[134], nous avons cru très important d'essayer une partie de ses expériences, avec l'aide de Mme Eusapia. Une seule d'entre elles, qui aurait réussi, avec les précautions voulues, nous aurait récompensé avec usure de toutes nos peines et nous aurait donné une preuve évidente de la réalité des faits médianimiques, même aux yeux des contradicteurs les plus obstinés. Nous avons essayé successivement trois des expériences de Zœllner, savoir:

1o L'entrecroisement de deux anneaux solides (de bois ou de carton), auparavant séparés;

2o La formation d'un nœud simple sur une corde sans fin;

3o La pénétration d'un objet solide de l'extérieur à l'intérieur d'une boîte fermée, dont la clef était gardée en main sûre[135].

Aucune de ces tentatives n'a réussi. Il en fut de même d'une autre expérience qui aurait été non moins probante, celle du moulage de la main mystérieuse dans de la paraffine fondue.....

III.—Phénomènes précédemment observés dans l'obscurité, obtenus enfin à la lumière, avec le médium en vue.

Il restait, pour arriver à une entière conviction, à essayer d'obtenir les phénomènes importants de l'obscurité, sans cependant perdre de vue le médium. Puisque l'obscurité est, à ce qu'il semble, assez favorable à leur manifestation, il fallait laisser l'obscurité aux phénomènes et maintenir la lumière pour nous et le médium. Pour cela, voici comment nous procédâmes, dans la séance du 6 octobre: une portion d'une chambre fut séparée de l'autre par une tenture, pour qu'elle restât dans l'obscurité, et le médium fut placé, assis sur une chaise, devant l'ouverture de la tenture, ayant le dos dans la partie obscure; les bras, les mains, le visage et les pieds dans la partie éclairée de la chambre.

Derrière la tenture, on plaça une petite chaise avec une sonnette, à un demi-mètre à peu près de la chaise du médium, et sur une autre chaise plus éloignée, on plaça un vase plein d'argile humide, parfaitement unie à la surface. Dans la partie éclairée, nous fîmes cercle autour de la table, qui fut placée devant le médium. Les mains de celui-ci furent toujours tenues par ses voisins, MM. Schiaparelli et Du Prel. La chambre était éclairée par une lanterne à verres rouges, placée sur une autre table. C'était la première fois que le médium était soumis à ces conditions.

Bientôt les phénomènes commencèrent. Alors, à la lumière d'une bougie sans verres rouges, nous vîmes la tenture se gonfler vers nous; les voisins du médium, opposant leurs mains à la tenture, sentirent une résistance; la chaise de l'un d'eux fut tirée avec violence, puis cinq coups y furent frappés, ce qui signifiait que l'on demandait moins de lumière. Alors nous allumâmes à la place la lanterne rouge, en la protégeant en outre, en partie, avec un écran; mais, peu après, nous pûmes enlever cet objet et, auparavant, la lanterne fut placée sur notre table, devant le médium. Les bords de l'orifice de la tenture furent fixés aux angles de la table et, à la demande du médium, repliés au-dessous de sa tête et fixés avec des épingles: alors, sur la tête du médium, quelque chose commença à apparaître à plusieurs reprises, M. Aksakof se leva, mit la main dans la fente de la tenture, au-dessus de la tête du médium, et annonça bientôt que des doigts le touchaient à plusieurs reprises, puis sa main fut attirée à travers la tenture; enfin, il sentit que quelque chose venait lui repousser la main; c'était la petite chaise, il la tint, puis la chaise fut de nouveau reprise, et tomba à terre. Tous les assistants mirent la main dans l'ouverture et sentirent le contact des mains. Dans le fond noir de cette ouverture, au-dessus de la tête du médium, les lueurs bleuâtres habituelles apparurent plusieurs fois; M. Schiaparelli fut touché fortement, à travers la tenture, sur le dos et au côté; sa tête fut recouverte et attirée dans la partie obscure, tandis que, de la main gauche, il tenait toujours la droite du médium, et, de la main droite, la gauche de Finzi.

Dans cette position, il se sentit toucher par des doigts nus et chauds, vit des lueurs décrivant des courbes dans l'air, et éclairant un peu la main ou le corps dont ils dépendaient. Puis il reprit sa place, et alors une main commença à apparaître à l'ouverture, sans être retirée aussi rapidement, et, par conséquent, plus distinctement. Le médium, n'ayant encore jamais vu cela, leva la tête pour regarder, et aussitôt la main lui toucha le visage. M. Du Prel, sans lâcher la main du médium, passa la tête dans l'ouverture, au-dessus de la tête du médium, et aussitôt il se sentit touché fortement en différentes parties et par plusieurs doigts. Entre les deux têtes, la main se montra encore. M. Du Prel reprit sa place, et M. Aksakof présenta un crayon dans l'ouverture; le crayon fut attiré par la main et ne tomba pas; puis, un peu après, il fut lancé à travers la fente, sur la table. Une fois apparut un poing fermé sur la tête du médium; puis après, la main ouverte se fit voir lentement, tenant les doigts écartés.

Il est impossible de compter le nombre de fois que cette main apparut et fut touchée par l'un de nous; il suffit de dire qu'aucun doute n'était plus possible: c'était véritablement une main humaine et vivante que nous voyions et touchions, pendant qu'en même temps, le buste et les bras du médium demeuraient visibles et que ses mains étaient tenues par ses deux voisins. A la fin de la séance, M. Du Prel passa le premier dans la partie obscure, et nous annonça une empreinte dans l'argile. En effet, nous constatâmes que celle-ci était déformée par une profonde éraflure de cinq doigts appartenant à la main droite (ce qui expliqua ce fait, qu'un morceau d'argile avait été jeté sur la table, à travers l'orifice de la tenture, vers la fin de la séance), preuve permanente que nous n'avions pas été hallucinés.

Ces faits se répétèrent plusieurs fois, sous la même forme ou sous une forme très peu différente, dans les soirées des 9, 13, 15, 17 et 18 octobre.


Conclusion

Ainsi donc, tous les phénomènes merveilleux que nous avons observés, dans l'obscurité complète ou presque complète, nous les avons obtenus aussi sans perdre de vue le médium, même un instant. En cela, la séance du 6 octobre fut pour nous la constatation évidente et absolue de la justesse de nos observations antérieures dans l'obscurité; ce fut la preuve incontestable que, pour expliquer les phénomènes de la complète obscurité, il n'est pas absolument nécessaire de supposer une supercherie du médium, ni une illusion de notre part; ce fut pour nous la preuve que ces phénomènes peuvent résulter d'une cause identique à celle qui les produit, quand le médium est visible, avec une lumière suffisante pour contrôler la position et les mouvements.

En publiant ce court et incomplet compte rendu de nos expériences, nous avons aussi le devoir de dire que nos convictions sont les suivantes:

1o Que, dans les circonstances données, aucun des phénomènes obtenus à la lumière plus ou moins intense n'aurait pu être produit à l'aide d'un artifice quelconque;

2o Que la même opinion peut être affirmée en grande partie pour les phénomènes de l'obscurité complète. Pour un certain nombre de ceux-ci, nous pouvons bien reconnaître, à l'extrême rigueur, la possibilité de les imiter, au moyen de quelque adroit artifice du médium: toutefois, d'après ce que nous avons dit, il est évident que cette hypothèse serait, non seulement improbable, mais encore inutile dans le cas actuel, puisque, même en l'admettant, l'ensemble des faits nettement prouvés ne s'en trouverait nullement atteint.

Nous reconnaissons d'ailleurs que, au point de vue de la science exacte, nos expériences laissent encore à désirer; elles ont été entreprises sans que nous pussions savoir ce dont nous avions besoin, et les divers appareils que nous avons employés ont dû être préparés et improvisés par les soins de MM. Finzi, Gerosa et Ermacora.

Toutefois, ce que nous avons vu et constaté suffit, à nos yeux, pour prouver que ces phénomènes sont bien dignes de l'attention des savants.

Nous considérons comme notre devoir d'exprimer publiquement notre reconnaissance pour M. D. Ercole Chiaia, qui a poursuivi pendant de longues années, avec tant de zèle et de patience, en dépit des clameurs et des dénigrements, le développement de la faculté médianimique de ce sujet remarquable, en appelant sur lui l'attention des hommes d'étude, et n'ayant en vue qu'un seul but: le triomphe d'une vérité impopulaire.

Alexandre Aksakof, directeur du journal les Etudes psychiques, à Leipzig; conseiller d'Etat de S. M. l'Empereur de Russie.

Giovanni Schiaparelli, directeur de l'Observatoire astronomique de Milan.

Carl Du Prel, docteur en philosophie, de Munich.

Angelo Brofferio, professeur de philosophie.

Giuseppe Gerosa, professeur de physique à l'Ecole royale supérieure d'agriculture de Portici.

G.-B. Ermacora, docteur en physique.

Giorgio Finzi, docteur en physique.

A une partie de nos séances ont assisté quelques autres personnes, parmi lesquelles nous mentionnerons:

MM. Charles Richet, professeur à la Faculté de médecine de Paris, directeur de la Revue Scientifique (5 séances).

Cesare Lombroso, professeur à la Faculté de médecine de Turin (2 séances).

Dans le numéro des Annales qui contient ce procès-verbal, figure aussi une étude de ces mêmes phénomènes, par M. Richet.

Nous allons donner quelques extraits de ses appréciations et de ses conclusions personnelles:

Et maintenant, que peut-on conclure? dit le savant professeur, après avoir raconté minutieusement les principales expériences.—Car il ne suffit pas d'énumérer des expériences; il faut dégager ou essayer de dégager le résultat final qu'elles apportent.

Si, comme ce n'est pas tout à fait le cas, nous avions obtenu un résultat tout absolument décisif, je n'aurais pas hésité un instant à dire hautement mon opinion. La défaveur publique ne m'inquiète guère et ce ne serait pas la première fois que je me serais trouvé en désaccord avec la majorité, voire même la presque unanimité de mes confrères; les doutes que je ne crains pas d'avouer sont donc des doutes réels, non des doutes de timidité ou d'hésitation dans ma pensée.

Certes, s'il s'agissait de prouver quelque fait simple et naturel, à peu près évident a priori, ou ne contredisant pas les données scientifiques vulgaires, je m'estimerais pleinement satisfait: les preuves seraient largement suffisantes et il me paraîtrait presque inutile de continuer, tant les faits accumulés dans ces séances paraissent éclatants et conclusifs; mais il s'agit de démontrer des phénomènes vraiment absurdes, contraires à tout ce que les hommes, le vulgaire ou les savants, ont admis depuis quelques milliers d'années. C'est un bouleversement radical de toute la pensée humaine, de toute l'expérience humaine; c'est un monde nouveau ouvert à nous, et, par conséquent, il n'est pas possible d'être trop réservé dans l'affirmation de ces étranges et stupéfiants phénomènes...................... .....................................................................

Pour ma part, je n'admets pas du tout qu'Eusapia trompe de propos délibéré; et je crois que, si elle trompe, c'est sans le savoir elle-même... car il y a, dans la production de ces phénomènes, même s'ils ne sont pas sincères, une part d'inconscience qui est certainement très grande...

Quant à l'opinion des personnes qui ont suivi Eusapia pendant longtemps, elle serait d'un grand poids s'il s'agissait de phénomènes vulgaires et ordinaires; mais les faits dont il s'agit sont trop surprenants pour que la croyance d'une personne, non habituée à l'expérimentation, détermine ma propre croyance. Je suis bien certain de la bonne foi de M. Chiaia et des autres hommes distingués qui ont, pendant des mois et des années, observé Eusapia: mais leur perspicacité ne m'est pas démontrée, et je puis parler ainsi sans les froisser, car je me défie de ma propre perspicacité...

Pour ce qui est des expériences elles-mêmes:

Il faut, avant tout, écarter l'hypothèse d'un compère... et s'il y a une supercherie, c'est Eusapia seule qui la commet, sans être aidée par personne et sans que personne s'en doute. De plus, si cette supercherie existe, elle se fait sans appareil, par des moyens très simples presque enfantins. Eusapia.... n'a aucun objet dans sa poche ou ses vêtements.

Reste alors la seule hypothèse possible, c'est qu'Eusapia trompe, en remuant les objets avec ses pieds ou avec ses mains, après avoir réussi à dégager ses mains ou ses pieds des mains et des pieds de ceux qui sont chargés de la surveiller.

Si ce n'est pas cela qui est l'explication, la réalité des phénomènes donnés par elle me paraît tout à fait certaine. Eh bien, je l'avoue, cette explication par des mouvements de ses pieds et de ses mains est peu satisfaisante. Dans quelques expériences....., celle, par exemple, de la chaise qui est venue derrière le rideau se placer sur le bras de M. Finzi, en demi-lumière..., je ne vois pas du tout comment la main d'Eusapia a pu se dégager, et comment, s'étant dégagée, cette main a pu accomplir le mouvement en question. Je me déclare donc incapable de comprendre.

Mais, d'autre part, il s'agit de faits si absurdes qu'il ne faut pas se satisfaire à trop bon compte[136]. Les preuves que je donne seraient bien suffisantes pour une expérience de chimie. Elles ne suffisent pas pour une expérience de spiritisme................

En définitive: Quelque absurdes et ineptes que soient les expériences faites par Eusapia, il me paraît bien difficile d'attribuer les phénomènes produits à une supercherie soit consciente, soit inconsciente, ou à une série de supercheries. Toutefois, la preuve formelle, irrécusable, que ce n'est pas une fraude de la part d'Eusapia et une illusion de notre part, cette preuve formelle fait défaut.

Il faut donc chercher de nouveau une preuve irrécusable.

Charles Richet.

On a pu s'en convaincre, il serait difficile d'être, plus que M. Richet, pénétré du véritable esprit scientifique, de se montrer d'une exigence plus scrupuleuse en fait de méthode et de preuves. Pareilles qualités intellectuelles, jointes à un philonéisme aussi éclairé qu'ardent, nous sont de sûres garanties que la cause de la Psychologie occulte ne saurait être en de meilleures mains. Avec une telle intellectualité, l'écueil,—s'il pouvait y en avoir un—serait précisément, par un ironique retour, une suspicion trop tenace, une exigence poussée trop loin en fait de preuves....

Nous voici parvenu à la fin de cette étude des Phénomènes physiques occultes, et cette progression à travers l'Absurde vient d'atteindre à son plus haut sommet, celui où le vertige est proche...

Pas plus ici que précédemment, l'on ne doit nous demander des considérations plus ou moins développées, plus ou moins subtiles sur ces obscurs et inquiétants mystères, car, partout, dans l'Occulte, nos habitudes mentales, nos procédés de raisonnement et d'appréciation se trouvent en défaut. De quelque côté qu'il se tourne, l'esprit se heurte à des difficultés presque insurmontables et surtout irritantes. La seule attitude qui lui convienne donc, la seule rationnelle est une expectative impartiale et attentive.

Certes, nous en avons assez dit pour exciter à d'exhilarantes joies ou à d'apitoyés haussements d'épaules les délectables exemplaires humains étiquetés «Beaux-Esprits». Et c'est déjà un résultat...

Aurons-nous réussi de même à susciter chez les âmes sérieuses, dans les cerveaux sagement réceptifs, non pas un entraînement passager, non pas une conviction hâtive, mais la notion raisonnée de l'Anormal possible, mais un intérêt réfléchi pour les Phénomènes de l'Occulte?

Que cet espoir nous soit permis.