I

UN BAL DE L'OPÉRA EN 1831

Seize mois environ après la mort de M. le marquis Huon-Anne de Kardigân, c'est-à-dire vers le milieu du mois de décembre de l'année 1831, notre drame recommence à Paris.

Paris s'amuse.

Ou plutôt, pour être plus juste, Paris cherche à s'amuser.

Il vient de passer par de rudes secousses. D'abord le choléra.

M. Gisquet, préfet de police, avait dû placarder une affiche défendant le gouvernement contre l'accusation portée par le peuple de jeter du poison dans les fontaines et dans les brocs des marchands de vin.

Cette proclamation, datée du 2 avril, montre combien le nouveau régime était impopulaire.

Pendant tout le temps que dura l'invasion du choléra, Paris fut transformé en un immense tombeau.

Un seul homme eut de l'esprit: M. Harel, directeur de la Porte-Saint-Martin, qui fit insérer dans les journaux une réclame ainsi conçue:

—«On a remarqué avec ÉTONNEMENT que les salles de spectacle étaient les seuls endroits publics où, quel que fût le nombre des spectateurs, aucun cas de choléra ne s'était encore manifesté. Nous livrons ce fait INCONTESTABLE à l'investigation de la science et de l'Institut!!!»

Puis le choléra disparut, après avoir emporté quatre-vingt mille victimes.

Après lui, vinrent les émeutes.

Émeute à Grenoble, émeute à Lyon, émeute à Lille, émeute partout!

On voit que ce pauvre Paris et ces pauvres Parisiens avaient été durement secoués pendant l'année, et que vraiment il était tout naturel qu'ils songeassent à s'amuser.

Comme distractions, ils avaient eu Alexandre Dumas d'abord, le lion de cette époque.

On ne s'était occupé, douze mois durant, que du grand bal d'Alexandre Dumas; ensuite de la première représentation du Mari de la Veuve, d'Alexandre Dumas; troisièmement, de la Tour de Nesles, d'Alexandre Dumas; et, enfin, des discussions d'Alexandre Dumas avec M. Frédéric Gaillardet, toujours à propos de cette même Tour de Nesles, qui faisait florès.

La seule chose qui pût distraire un moment l'attention publique du plus grand de nos romanciers, fut le bal de l'Opéra, alors dans toute sa splendeur:

Quantum mutatus ab illo!

Il en résultait que, par suite de l'incroyable succès dont jouissait le drame en vogue, tous les costumes du bal de l'Opéra de l'année 1831 étaient des Buridan par centaines, des Marguerite de Bourgogne par trentaines et des Gaultier d'Aunay par vingtaines.

Car, à cette époque, les hommes du monde dédaignaient d'employer à leur usage le vulgaire habit noir, dont se servaient de nos jours les habitués de M. Strauss.

La plupart d'entre eux venaient costumés au bal de l'Opéra.

Or, le samedi 17 décembre, une foule nombreuse envahissait la rue Le Peletier, débordant presque sur le boulevard. C'étaient des huées, des cris, des applaudissements et des éclats de rire.

Un flot de voitures entrait dans la rue: et les élégants coupés, ou les voitures de place, les citadines, jetaient les arrivants sur le pavé de l'Opéra.

Une bouquetière se tenait à droite, portant son étalage suspendu à son cou.

Cet étalage se composait de roses rouges et de roses blanches, ces malheureuses fleurs pâles, écloses, à force d'art, dans une serre d'industriel: et les pauvrettes, se sentant sans parfum, regrettaient d'être nées.

Un lion—le mot du temps—fit son emplette en passant, et demanda à la jeune bouquetière:

—Êtes-vous contente, ce soir?

—Pas beaucoup, monsieur.

—Les affaires ne vont pas?

—Je n'ai vendu que trois bouquets de roses blanches et rouges.

—Je ferai le quatrième.

—Et tous ceux qui me les ont achetés étaient costumés en Buridan et masqués.

Le lion, déguisé lui-même en Palikare, se mit à rire et s'éloigna.

Il comprenait encore, jusqu'à un certain point, qu'on se déguisât en Buridan pour venir au bal de l'Opéra, bien que l'extrême abondance de ces costumes eût dû faire reculer un homme du monde.

Mais qu'on se masquât!

Voilà ce qui était impardonnable.

A peine eut-il disparu, qu'un jeune homme, enveloppé d'un manteau épais, s'arrêta à son tour devant la bouquetière.

—Un bouquet mêlé, dit-il.

Un bouquet mêlé signifiait union égale de roses blanches et de roses rouges.

—Voici, monsieur.

Le jeune homme, en voulant prendre un louis dans sa poche, entr'ouvrit son manteau et laissa voir sa cotte de mailles de Buridan.

—Encore un Buridan!… pensa la bouquetière en riant.

L'inconnu était masqué.

Il mit un louis sur l'étalage et s'engouffra sous le portail.

Cinq minutes après, nouveau Buridan, également masqué.

—Un bouquet mêlé, dit-il aussi.

Il fut suivi d'un troisième Buridan semblable aux autres, qui prit le même bouquet mêlé, donna un louis et passa.

—C'est bien curieux! murmura-t-elle; voilà six Buridans, tous masqués, qui m'ont demandé la même chose.

Puis, comme, somme toute, c'était de peu d'importance, elle ne s'en occupa plus.

Cependant suivons la foule, pour nous servir de l'expression en usage auprès de messieurs les bateleurs de place publique. L'Opéra, brûlé naguère, ouvrait au public ses deux grands escaliers du bas, par lesquels on arrivait au premier étage, où se trouvaient les loges, l'amphithéâtre et le foyer.

Ce foyer, sans être aussi grand que celui que nous avons connu, tenait toute la largeur des panneaux du fond.

Les groupes y étaient si compacts, qu'à peine pouvait-on s'y promener.

Il y avait de tout dans cette cohue: des costumes, des habits et des dominos multicolores qui se heurtaient, se parlaient, s'appelaient se répondaient tous ensemble, de manière qu'il en résultait pour les oreilles une cacophonie épouvantable.

Les Buridans étaient en nombre.

Ils portaient tous le même uniforme, si bien qu'il eût été vraiment difficile de s'y reconnaître.

Pourtant, une femme, enveloppée d'un ample domino noir, semblait s'être donné pour mission de les dévisager, car elle regardait attentivement tous ceux qui passaient devant elle.

Un homme, couvert d'une robe flottante, la figure couverte d'un loup, examinait à son tour cette femme qui se tenait debout, les bras croisés, appuyée contre un chambranle à la porte du foyer.

Il hésitait à l'aborder. Pourtant, dans un mouvement que fit ce domino, il démasqua un imperceptible nœud violet attaché à son bras.

Aussitôt l'homme s'approcha et lui toucha l'épaule.

La femme se retourna:

—Charles! dit celui-ci.

—Marie! répondit-elle.

Évidemment c'était un mot de passe, car autrement l'homme n'eût pas appelé la femme: Charles, et la femme n'eût pas appelé l'homme: Marie.

Elle tressaillit légèrement et prit le bras de l'inconnu.

—Eh bien! l'avez-vous vu? demanda l'homme déguisé.

—Oui.

—Lui avez-vous parlé?

—Non.

—Peut-être n'est-ce pas lui!

—C'est lui, j'en suis certaine.

—A quoi l'avez-vous reconnu?

—Je ne l'ai pas reconnu, mais je l'ai suivi depuis sa maison jusqu'ici.

—A merveille.

—Comment est-il costumé?

—En Buridan.

—Diable! il faudra le reconnaître au milieu de la centaine d'imbéciles qui se sont affublés de cette peau-là!

—Non, heureusement pour nous, le ciel a voulu qu'il portât un signe qui le distinguât des autres.

L'homme masqué gratta vivement le nez de son loup de carton.

Ce devait être chez lui une habitude, peut-être un signe de joie, car il fit entendre un petit rire intérieur plein de gaieté.

—Ah! il porte un signe?

—Oui.

—Et quel est ce signe?

—Un bouquet de roses mêlées rouges et blanches, à l'épaule droite.

—Très-bien.

Il reprit après un léger silence:

—Est-il venu seul?

—Oui, seul.

—N'a-t-il parlé à personne?

—A personne.

—Vous en êtes sûre?

—Oh! parfaitement. Il est entré chez lui, rue de *** à dix heures du soir. J'étais déjà toute prête pour le bal, dans ma voiture, en face de la maison. Il est ressorti, habillé comme je viens de vous le dire, vers minuit et demi. Aussitôt j'ai donné ordre au cocher de suivre son coupé. Il est venu directement ici.

—Diable! diable!

—Cela vous gêne?

—Pas mal, en effet.

L'homme avait changé de mouvement. Au lieu de gratter le nez de carton dont ne l'avait pas doué la nature, il grattait obstinément le derrière de son oreille.

Le premier geste était un signe de joie, le second était ou devait être un signe de mécontentement.

—Est-ce que je me serais trompé dans mes calculs? pensa-t-il tout haut.

Pendant cette conversation, le flot des promeneurs du foyer s'était dispersé du côté de la salle où se faisait entendre une assourdissante musique; puis, à leur tour, avaient été remplacés dans le foyer par d'autres promeneurs.

Il en résultait que l'homme masqué et le domino pouvaient examiner de nouveaux visages.

Tout à coup celui-ci serra fortement le bras de son cavalier.

—Attention, le voici! dit-elle.

Et, en effet, elle montrait à son interlocuteur un Buridan, lequel portait à l'épaule droite des roses blanches et des roses rouges mêlées.