II

ROSES BLANCHES ET ROSES ROUGES

En apercevant le Buridan, l'homme masqué renouvela son geste premier.

C'est-à-dire qu'il frotta fortement son nez en carton.

—Faut voir! faut voir! murmura-t-il.

Quant à la femme, elle semblait retombée dans une apathie profonde.

Peut-être, si on eût soulevé son loup de velours noir, eût-on vu des larmes couler sur son visage.

L'homme avait fait un signe imperceptible: aussitôt un débardeur, appuyé contre une des colonnes, s'était détaché d'un groupe compact pour s'approcher de lui.

—Suis-moi ce gaillard! lui dit-il tout bas..

Le Buridan, escorté de son débardeur, s'enfonça de nouveau dans la foule.

—Je suis content de vous, reprit l'homme en s'adressant au domino, et j'en ferai bon témoignage.

—Alors vous tiendrez votre promesse? demanda-t-elle d'une voix tremblante.

—Oui.

—Partons, alors!

—Partir, pourquoi?

Le domino, qui avait ressaisi le bras de son cavalier, laissa retomber sa main avec accablement.

—Mais vous m'aviez dit que, si je vous servais, vous me rendriez…

—Plus bas! plus bas, que diable! interrompit l'homme d'une voix dure.

Il ajouta plus doucement:

—Oui, certes, je vous ai promis de vous rendre votre… Mais, faut voir! faut voir! Vous comprenez bien que vous ne nous avez pas encore suffisamment servi.

—Oh! mon Dieu!

—Allons! allons! ne nous désolons pas! Est-ce de ma faute? Pourquoi vous êtes-vous mise dans ce hourvari? Nous vous tenons, tant pis pour vous.

Une larme brilla à travers la barbe de dentelle qui couvrait le bas du visage, attaché au masque.

—Bon! des larmes maintenant! Mais, malheureuse que vous êtes, vous voulez donc vous perdre et nous perdre?

Un sanglot étouffé fut la seule réponse du domino.

—Je vous demande un peu si c'est raisonnable de se conduire comme cela, et au bal de l'Opéra encore! Si ja…

L'homme s'interrompit brusquement. Il venait d'apercevoir son Buridan, qui se promenait tranquillement, n'ayant à ses trousses aucune espèce de débardeur.

—Est-ce que la Licorne l'aurait perdu? murmura-t-il.

Il fit de nouveau le signe imperceptible auquel était arrivé le premier débardeur, et un second s'approcha de lui, costumé en bohémien.

—Suis… dit-il, J'attends ici.

Quant à vous, ma chère, reprit-il en s'adressant au domino, vous allez vous mêler adroitement à cette foule. Vous reviendrez dans une demi-heure. Je vous attends ici.

La femme obéit et disparut.

Resté seul, l'étrange personnage commença par gratter son nez; puis il frotta vigoureusement ses deux mains l'une contre l'autre, et ensuite il s'assit sur un de ces rebords en velours rouge, qui longeaient le foyer.

—Je ne pouvais pas causer plus longtemps avec elle, pensa-t-il. On nous aurait remarqués. Et il faut de la prudence, beaucoup de prudence dans toute cette affaire! Où diable a pu passer ma Licorne! Faut voir! Faut voir!

Un troisième Buridan se montra à ce moment dans la galerie.

Le bohémien qui avait suivi le second ne marchait pas derrière lui.

—Ah! par exemple, voilà qui est trop fort!

Il allait se frotter l'oreille, quand sans doute une idée soudaine illumina son esprit.

—Que je suis bête! Ils sont plusieurs! Plusieurs Buridans portant tous le même signe de reconnaissance à l'épaule droite. Je comprends tout maintenant! La Licorne et Trébuchet n'ont pas quitté leur homme… le mystère s'explique. Ah! mais non, pas encore… Combien sont-ils?

Laissons l'homme masqué s'abîmer dans ses réflexions, et pour que le lecteur puisse saisir aussitôt la signification des scènes qui vont suivre, disons tout de suite quel était ce personnage mystérieux.

Il n'était autre que le fameux M. Jumelle, sous-chef de la police politique et l'un des meilleurs collaborateurs de M. Gisquet, le préfet régnant alors à la rue de Jérusalem.

Nous avons dit, dans le chapitre précédent, combien était grande l'opposition faite au gouvernement de Louis-Philippe.

Cette opposition venait de trois côtés bien différents: des légitimistes, des républicains et des bonapartistes.

Il est vrai que ceux-ci se confondaient à cette époque-là avec les républicains.

Le ministère, en butte à tant d'ennemis, se sentait peu solide, et comme il tremblait bien plus encore pour ses portefeuilles que pour le trône, il avait résolu de mettre tout en œuvre pour les conserver.

Il en résultait que la police politique était doublée. On lui avait donné pour sous-chef M. Jumelle, l'homme masqué qui vient d'entrer dans notre récit, et avec lequel nous aurons meilleure occasion de faire plus ample connaissance.

Comme M. Jumelle ne se dérangeait lui-même que dans les grandes occasions, il fallait que le cas présent fût grave.

Aussi concentrait-il toutes ses idées, toute son intelligence, pour résoudre ce problème de la multiplication des Buridans portant des bouquets à l'épaule.

—Ce sera bien le diable, si en les faisant suivre, je n'arrive pas à savoir leurs noms. Je connais déjà l'un d'entre eux. Maintenant, est-ce le chef?

Le domino reparut.

M. Jumelle lui fit signe de venir à lui et lui offrit son bras.

Avant qu'ils eussent eu le temps d'échanger une parole, l'horloge du foyer sonna trois heures du matin.

Le bal était dans tout son éclat. Les danses et la musique faisaient un bruit infernal qui ébranlait les voûtes sonores de l'Opéra.

Aussitôt, le Buridan suivi par la Licorne, rentra dans la galerie, et marcha vers la loge n° 32.

M. Jumelle se promenait de long en large avec sa compagne, mais, en réalité, tout en paraissant rire aux éclats et causer avec elle, il ne perdait pas de vue la loge où le premier Buridan venait d'entrer.

Cinq minutes après, un deuxième, puis un troisième entrèrent dans la loge.

Il fallut attendre dix minutes pour voir arriver le quatrième.

Enfin, à trois heures et demie, il en était entré six.

—Je voudrais bien savoir «si c'est tout!» pensa l'agent de police.

Il paraît que «ce n'était pas tout,» car un jeune homme de taille moyenne, légèrement pâle, blond, et d'allure distinguée vint frapper à la porte de la loge.

Ce jeune homme était démasqué et il portait un habit de ville.

—Ouais! voilà qui se corse! prononça M. Jumelle avec satisfaction. Je n'ai pas ce signalement-là sur mes tablettes… Mais, si j'en crois mes pressentiments, ce doit être le chef.

—Avez-vous encore besoin de moi, monsieur? demanda le domino. Je suis bien lasse et je voudrais me retirer.

—J'ai toujours besoin de vous, riposta sentencieusement M. Jumelle; et maintenant plus que jamais!

—Parlez… j'obéirai.

—Dame! je l'espère, pour vous… Vous pensez bien que si vous n'obéissez pas, on ne vous rendra pas votre…

La jeune femme eut un frissonnement qui l'agita de la tête aux pieds.

—Oh! vous êtes un monstre! dit-elle d'une voix sourde.

—Mais non… mais non…

Il gratta son nez de carton et ajouta:

—Ecoutez-moi très-attentivement. Vous voyez bien cette loge, n°32? J'ai besoin de savoir si les gens qui y sont iront quelque part en sortant d'ici. Donc, voilà ce que vous allez faire. La loge n°34 qui est à coté, est occupée par lord H…, sur lequel je vais vous donner quelques renseignements…

Il lui parla bas quelques instants à l'oreille.

—N'oubliez pas, surtout! Vous entrerez au n°34, et grâce à ce que je viens de vous apprendre, vous intriguerez à votre aise le pauvre lord. Seulement, vous aurez soin de vous accouder contre la loge voisine, de façon à vous en rapprocher, et vous vous efforcerez d'entendre ce qui s'y dira.

La jeune femme hocha la tête en signe d'obéissance.

Elle frappa à la porte de la loge où se tenait le grand seigneur anglais, et s'effaça derrière le rideau de soie rouge qui cachait l'entrée.

M. Jumelle ne perdit pas de temps.

Il réunit ses hommes qui étaient dans le bal, au nombre de vingt environ, et leur donna des ordres.

La Licorne et Trébuchet (tels étaient, en effet, les noms des deux honnêtes fonctionnaires en qui M. Jumelle avait une confiance particulière), furent chargés d'une mission spéciale.

Nous saurons bientôt laquelle.

Pendant ce temps-là, le domino était entré dans la loge de lord H…

Une femme est toujours libre de faire ce qu'il lui plaît au bal de l'Opéra. Cependant le noble Anglais resta stupéfait, quand il entendit les premières phrases de la nouvelle venue.

Elle lui parla d'un secret de famille qu'il croyait bien ignoré.

Entraîné par cette intrigue extraordinaire, lord H… supplia le domino de rester dans la loge.

Elle obéit aux instructions qu'elle avait reçues.

Elle s'accouda contre la frêle cloison, parlant seulement des lèvres à lord H…, et écoutant avec toute son attention ce qui se disait dans la loge voisine.

Cela dura un quart d'heure.

Rien ne l'avait encore frappée dans ce qu'elle entendait; quand, tout à coup, le jeune homme en habit de ville dit:

—Nous sommes d'accord?

—Oui, répliqua l'un des Buridans.

—Eh bien, dans une heure, je serai rue du Petit-Pas, n°3.

—Nous y serons…

Le domino termina hâtivement sa conversation, malgré les supplications de lord H…, et se jeta hors de la loge.

M. Jumelle attendait.

—Ils vont rue du Petit-Pas, n°3, murmura-t-il.

L'agent de police se frotta les mains.

—Pour le coup, je crois que je les tiens! dit-il..