III
LA MAISON DE LA RUE DU PETIT-PAS
Le jeune homme en habit de ville, qui venait de donner rendez-vous aux six Buridans, sortit à son tour de la loge[3]. Il était accompagné d'un de ces messieurs toujours masqué.
Tous les deux descendirent le large escalier, prirent leurs pelisses fourrées au vestiaire, et sautèrent dans un petit coupé bas qui attendait.
Le Buridan se jeta dans les bras de son compagnon et l'embrassa.
—Ah! mon cher Jean, comme je suis heureux de te voir.
C'était, en effet, le marquis Jean de Kardigân; le Buridan avait nom Henry de Puiseux, et nous ferons en quelques mots le portrait de ce personnage important.
Henry de Puiseux était alors âgé de vingt-cinq ans. Blond et fin, de petite taille, d'une élégance suprême, il ressemblait à son ami Jean de Kardigân.
Seulement Jean était un peu triste de nature.
Tandis que de Puiseux, toujours gai, joyeux et spirituel, rappelait ce type du soldat de Fontenoy qu'un grand peintre a immortalisé.
—Mon bon Henry, répondit Jean en rendant à son ami sa chaleureuse accolade, comme il y a longtemps que nous ne nous sommes vus!
—Comptons: c'était le 31 juillet au matin. Tu reçus l'ordre d'aller trouver M. de Raguse. Tu vins m'embrasser et tu partis pour Paris. Depuis nous avons été séparés…
—J'ai vécu vingt ans, ami, pendant les seize mois qui viennent de s'écouler.
—Tu as souffert?
—J'ai souffert… j'ai aimé… et j'ai pleuré.
Un silence triste s'établit entre les deux jeunes gens. Enfoncés dans l'ombre du coupé, ils regardaient fuir les maisons à droite et à gauche.
—Où sommes-nous maintenant? demanda Jean, sortant de ses pensées.
—Au pont des Saints-Pères.
—Et toi, qu'es-tu devenu, pendant notre séparation?
—Moi? je ne sais pas.
—Tu es bien heureux!
—Ne me cache rien, mon ami. Tu aimes, m'as-tu dit? Qui aimes-tu!
—Une jeune fille… Je ne te ferai pas son portrait. Il n'y a pas de mots humains qui pourraient te la peindre telle qu'elle est, ou telle que la vois. Le premier jour où je l'ai connue, elle m'a sauvé la vie.
—Peste!
—Depuis…
—Eh bien!
—Je ne l'ai plus revue.
—Tu sais où elle demeure, pourtant?
—Oui.
—Quoi! tu es à Paris depuis deux jours, et tu n'as pas encore couru auprès d'elle!
—Est-ce que mon temps est à moi? Tu sais bien quelle sainte mission j'ai reçue!
—Certes! mais l'amour!
—Il y a quelque chose qui passe avant l'amour, Henry.
—Bah! Et quoi donc, s'il te plaît!
—Le devoir.
—Tiens, tu as raison. Tu vaux mieux que moi, décidément.
—Je ne vaux pas mieux que toi, mais j'ai souffert plus que toi, ce qui est pire.
—Pauvre Jean!
—Je suis seul au monde. De notre belle et radieuse famille, il n'y a plus que moi de vivant. Louis, Marianne, Philippe sont morts…
—Oui, j'ai su le drame terrible dont tes frères et ta sœur ont été les héros. Tu n'as plus revu Philippe?
—Non, et je ne le reverrai jamais!
Un nouveau silence suivit ces paroles.
—Tu es mon meilleur ami, de Puiseux, reprit Kardigân avec force. A toi je peux tout dire. Dans les derniers temps de sa vie, et avant notre voyage à Cherbourg, j'ai juré à mon père de ne jamais écrire à Philippe. Lui mort, j'ai ouvert son testament: il me défendait de le revoir… Si je désobéissais, j'étais maudit par lui. Comprends-tu l'effrayante menace de cette malédiction posthume! Ce mort qui se relèverait pour m'atteindre!…
Il se tut un moment.
—Mon père avait fait de sa fortune deux parties égales. Chacun de nous hérita de cent mille livres de rente environ. Et ce qu'il y a de plus affreux, c'est que ce frère, que je ne puis revoir, dont je suis pour toujours séparé, ce frère, malgré sa trahison, malgré sa jalousie, je l'aime!
—Ah! tu es bien malheureux!
—Malheureux? Nul autre que toi ne saura jamais combien je souffre!
—L'amour console, ami. Tu aimes… Je voudrais en dire autant!
—L'amour console… quand il ne torture pas.
—Est-ce qu'elle t'aime, elle?
—Elle ignore même que je l'adore.
—Elle t'aimera. Tu es jeune, tu es beau, tu es riche, tu portes un grand nom: quelle famille ne serait pas heureuse de te voir devenir sien?
Le coupé tournait alors l'angle de la place du Panthéon.
A cette époque, il existait dans ce quartier un dédale de petites rues, que les constructions modernes ont démolies.
La rue du Petit-Pas partait du quartier Mouffetard, touchant presque à la barrière d'Italie.
Jean n'avait pas répondu à son ami, parce qu'il regardait à droite et à gauche, à travers les vitres de la voiture, l'endroit où ils se trouvaient.
—Eh bien, nous sommes arrivés, je crois? dit-il à de Puiseux, qui avait allumé une cigarette et fumait tranquillement.
—En effet.
Le coupé s'arrêta.
De Puiseux leva le nez en l'air et examina la maison.
C'était une de ces vieilles masures à six étages, comme les architectes d'autrefois en ont bâti à la douzaine.
—Peuh! voilà qui ressemble passablement à un bouge, fit Henry.
—Tu ne te trompes pas de beaucoup.
—Et nous allons entrer là-dedans?
—Oui.
—Enfin… Je m'abandonne à toi.
Les deux amis levèrent un loquet en fer, qui résonna avec bruit contre la porte cochère: elle s'ouvrit aussitôt.
—Est-ce toi? demanda Jean qui entra le premier.
—Oui, monsieur le marquis, répondit une voix dans l'ombre.
La voix partait d'un corps, lequel corps avait des bras, lesquels bras ouvrirent une lanterne sourde, dont les rayons éclairèrent un corridor obscur et sale.
Les premiers regards de M. de Puiseux se portèrent sur l'individu qui tenait la lanterne sourde.
—Diable! dit-il, voilà un gaillard bien bâti! Ça fait plaisir à voir.
En effet, le gaillard bien bâti paraissait être doué d'une force herculéenne.
—Tout est-il préparé? reprit Jean.
—Oui, monsieur le marquis.
—En avant, alors.
Les trois hommes traversèrent une cour à droite: à cette heure avancée de la nuit tout le monde dormait.
Il commençait à neiger et le froid devenait plus intense.
—Diable! prononça de Puiseux, voilà qui nous annonce un triste temps.
—C'est mon opinion, dit gravement le porteur de la lanterne.
A cette phrase, le lecteur reconnaît, sans doute, notre ami Aubin Ploguen qui avait gardé pour le maître nouveau la même affection, le même culte que pour le maître ancien.
Au bout de cette cour se trouvait une petite porte en bois.
Aubin tira de sa poche une clef et l'ouvrit. Une seconde porte fut poussée, et les trois hommes se trouvèrent dans une grande chambre qui n'avait pas d'autre issue, et où brillait un feu clair allumé dans la cheminée.
—Jamais les agents de M. Gisquet ne viendront nous attraper jusqu'ici! s'écria de Puiseux, subitement ranimé par la vue du feu et la sensation douce de la chaleur.
—Rien n'est impossible, dit Aubin Ploguen.
—Peste! c'est un philosophe, celui-là!
—Mais s'ils viennent… ils ne nous surprendront pas, ajouta sentencieusement le Breton.
—Bah! et pourquoi?
—Parce que… Mais s'ils nous surprenaient, cela ne ferait rien.
—Vraiment?
—Oui, ils ne pourraient pas nous dénoncer.
—En vérité?
—Je les aurais assommés avant.
Henry de Puiseux éclata de rire en présence de la sérénité avec laquelle
Aubin Ploguen prononçait cette phrase.
Il tendit la main au serviteur breton, qui la serra avec respect.
—Tu as raison, Henry, dit Jean, Aubin n'est pas mon serviteur, il est mon ami.
—Tu es bien heureux d'avoir des amis comme celui-là!
—Je serai le vôtre, monsieur, sauf votre permission, répliqua naïvement
Aubin.
—Conclu, camarade! Maintenant, mon ami Jean, il s'en faut d'une demi-heure que nos Buridans n'arrivent. Si tu le permets, je vais m'offrir une demi-heure de sommeil.
—Dors, Aubin veille.
En effet, Aubin quitta les deux jeunes gens pour aller s'installer dans le corridor.
Il devait y attendre la venue des cinq autres personnes.
Pendant ce temps-là, une scène d'un tout autre genre se passait dans la rue.
Une dizaine d'hommes, cachés dans des encoignures de maisons, sortirent à un coup de sifflet qui résonna sitôt que la voiture se fut éloignée.
Un individu enveloppé d'un large manteau était assis sur la borne, dans la rue voisine, ayant l'air de s'occuper très-peu de la neige qui tombait de plus en plus forte.
Cet individu était M. Jumelle.
Il se grattait le nez, signe de joie.
Seulement, comme son nez de carton avait disparu, il se livrait à cet exercice sur l'appendice nasal que la nature avait planté au beau milieu de son visage.
—Combien sont entrés, la Licorne? demanda-t-il à l'un des hommes.
—Deux.
—Restent cinq: attendons.
Les dix hommes se replacèrent dans leurs encoignures, et M. Jumelle resta sur sa borne, en dépit des flocons de neige qui tombaient sur lui.