IV

LE DÉBARQUEMENT

Aubin Ploguen poussa un cri sourd, mais il n'était pas de ceux qui se lamentent; il était de ceux qui agissent.

Il plongea.

Jacquelin revint à la surface.

Le Breton saisit l'enfant par les cheveux et le hissa sur ses puissantes épaules.

—Ohé! du vaisseau! cria-t-il pour la troisième fois.

Il y a en mer, par les temps de tourmente, des accalmies soudaines. On dirait que la rafale s'arrête pour respirer et reprendre des forces.

Ce fut pendant un de ces silences de l'Océan qu'Aubin jeta son appel désespéré.

Aussitôt une lumière s'agita à bord du trois-mâts et une voix cria:

—Qui va là?

—Ami! dit Aubin.

—Un canot à la mer! ordonna la même voix qui venait de se faire entendre.

Le commandement fut exécuté en quelques minutes. Un canot glissa le long des flancs du navire, ainsi qu'un oiseau blanc qui s'abat sur les vagues.

Puis une échelle de corde pendit du sabord. Trois matelots descendirent et la barque s'avança vers l'homme qui nageait et l'enfant évanoui.

Il était temps: non pour Aubin Ploguen, dont la force herculéenne était de taille à supporter de plus rudes fatigues, mais pour Jacquelin qui avait besoin de repos, et surtout de secours.

En quelques minutes ils arrivèrent dans les eaux du trois-mâts, et l'échelle de corde les hissait tous les cinq à bord.

Un homme, enveloppé d'un manteau et la tête couverte d'un chapeau de toile goudronnée, causait avec le capitaine.

Il se retourna en voyant les nouveaux venus et laissa échapper un geste de surprise:

—Aubin et Jacquelin! dit-il.

C'était Henry de Puiseux.

—Vite! vite! ranimez l'enfant! dit le Breton.

Ce ne fut pas long.

Il n'était qu'étourdi par la fatigue et la force des lames.

—Capitaine, deux mots, je vous prie, continua Aubin Ploguen; et vous, monsieur de Puiseux, ayez la bonté de m'entendre.

—Parlez, mon brave Breton; seulement je dois vous prévenir que le capitaine n'entend pas le français. Mais ne vous en inquiétez pas; c'est moi qui suis le vrai chef à bord.

—Bon! alors, cela ira mieux.

Aubin expliqua à Henry la situation. Il ne fallait pas songer à débarquer où il avait été convenu.

Seulement, en voulant pénétrer dans l'anse d'Erqui, le trois-mâts courait risque de se briser.

—Peu importe!

—Que dira le capitaine?

—L'Espérance n'est pas à lui: elle est à nous. Donc… tu comprends,
Aubin?

Aubin comprenait si bien qu'il alla s'emparer du gouvernail, et se mit à commander la manœuvre.

—Ah çà, tu es donc aussi marin? demanda Henry.

—Nous autres, les paysans de la côte, monsieur Henry, nous sommes un peu amphibies…

—Virez de bord! cria Aubin.

L'Espérance s'inclina gracieuse et légère comme une hirondelle, et s'avança vers la côte.

Le capitaine causait tout bas avec de Puiseux, en anglais, ou plutôt écoutait le jeune homme qui parlait.

Lui, les yeux fixés sur la côte, contemplait impassiblement le résultat de la manœuvre. Ce pilote arrivé à l'improviste ne laissait pas que de le surprendre.

En réalité, il ne comprenait pas encore.

Il croyait naïvement qu'Aubin Ploguen, connaissant la profondeur des eaux, voulait rapprocher davantage l'Espérance. Jamais il ne lui serait venu à l'idée qu'un homme sain d'esprit eût voulu faire entrer un trois-mâts dans l'étroit goulet de l'anse d'Erqui.

Pourtant il fallut bientôt se rendre à l'évidence. L'Espérance marchait droit au goulet. C'était de la folie!

Il toucha le bras d'Henry:

You see?

Yes[5].

—Ah!

—Va, Aubin, cria le jeune homme.

—Toutes voiles dehors! ordonna le Breton.

Les matelots sont trop habitués à l'obéissance passive pour hésiter dans l'exécution d'un commandement.

Mais, eux aussi, crurent que leur nouveau pilote était fou.

Mettre toutes voiles dehors quand on est à cinq cents mètres de la côte, et qu'on marche vers des brisants, poussé par cette double hélice du vent et de la marée!

Les voiles se tendirent rapidement.

L'Espérance s'arrêta court, comme un cheval qui se cabre, plia sur elle-même, et s'élança avec une rapidité effrayante.

Cela dura à peine cinq minutes.

Le capitaine s'attendait si bien à voir le navire s'entr'ouvrir qu'il ordonna aux matelots de se tenir prêts à se jeter à la mer. L'Espérance n'était plus qu'à cinquante mètres de la passe. Le capitaine toucha de nouveau le bras de de Puiseux.

The end[6]! murmura-t-il.

Henry ne répondit pas.

L'Espérance fila comme une flèche, et traversa le goulet sans effleurer même le rocher.

C'était merveilleux à voir.

Dès lors le débarquement était facile.

Jean de Kardigân et la Pâlotte avaient assisté de loin à ce drame.

Leur cœur battit à rompre quand ils aperçurent l'Espérance se diriger droit vers l'anse d'Erqui.

Tout était sauvé!

La barque jeta sur le sable Henry de Puiseux qui tomba dans les bras de son ami.

—Tu ne m'attendais pas, hein?

—D'où viens-tu? qu'apportes-tu?

—D'où je viens? d'Angleterre. Ce que j'apporte?… on est en train de le débarquer, tiens! Mais d'abord prends connaissance de cette lettre.

Les deux jeunes gens s'assirent derrière un rocher, pendant que les matelots débarquaient de grandes caisses.

—Aubin, la lanterne! dit Jean.

Le Breton projeta sur son maître la clarté de sa lanterne sourde, pendant que Jean décachetait un grand papier scellé de cire bleue.

Ce papier contenait la lettre suivante, écrite à l'encre ordinaire, et une feuille de papier blanc.

La lettre écrite à l'encre ordinaire était ainsi conçue:

«Jean-Nu-Pieds, 2 2 1 2 Je serai ut Voltgu à la fin oo kpnt. Grlvussu, Gpnient 2 11 1 2 22 3 1 2 1 et O'Losngrlnr sont prévenus. Roniuor apporte et rpoovu 3 1 2 us eui glvspogrui. Quinze gllqti sont commandés en 13 1 1 1 1 33 Lteeusuvvuu. Je débarquerai à Nlviuneeu.

M.-C. R.»

Les mots importants étaient écrits, on le voit, d'après une clef commune.

Cette clef, nous la connaissons, car Jean l'avait communiquée aux royalistes à Paris.

C'était la phrase:

Le gouvernement provisoire,

substituée aux vingt-quatre lettres de l'alphabet.

Voici comment.

On écrivait ainsi:

L e g o u v e r n e m e n t p r o v i s o i r e,

en un seul mot de vingt-quatre lettres. Puis, en dessous, on plaçait l'alphabet réel, ce qui donnait ceci:

+++++++++++++++++++++++++
L|e|g|o|u|v|e|r|n|e|m|e
A|B|C|D|E|F|G|H|I|J|K|L
+++++++++++++++++++++++++
n|t|p|r|o|v|i|s|o|i|r|e
M|N|O|P|Q|R|S|T|U|V|X|Y
+++++++++++++++++++++++++

C'est-à-dire que l signifiait A, e, B, et ainsi de suite.

Seulement on numérotait les lettres répétées.

Par exemple ces deux mots: le gouvernement provisoire, renfermant quatre fois la lettre e et trois fois la lettre o, alors on écrit la première e naturellement, mais la seconde porte le chiffre 1, la troisième le chiffre 2, et toujours de même.

Ainsi, l'alphabet réel est celui-ci:

+++++++++++++++++++++++++++++
| 1| 1|
A — L|G — e|M — n|S — i
| | |
B — e|H — r|N — t|T — s
| | | 2
C — g|I — n|O — p|U — o
| 2| 1| 1
D — o|J — e|P — r|V — i
| | 1| 2
E — u|K — m|Q — o|X — r
| 3| 2| 4
F — v|L — e|R — v|Y — e
+++++++++++++++++++++++++++++

Jean traduisit bien vite la lettre indéchiffrable pour d'autres que pour les initiés.

Elle venait de S. A. R. Mme la duchesse de Berry:

A monsieur le marquis de Kardigân.

Je serai en France à la fin du mois. Charette, Coislin et d'Autichamp sont prévenus. Puiseux apporte la poudre et les cartouches. Quinze canons sont commandés en Angleterre. Je débarquerai à Marseille.

Signé: MARIE-CAROLINE, régente.

Nous avons souligné les mots importants dans la traduction comme dans l'original.

On voit que toutes les précautions étaient bien prises.

A supposer que cette dépêche fût tombée entre les mains de la police de
Louis-Philippe, la police n'y comprendrait rien.

Restait la feuille de papier blanc.

Jean la serra précieusement.

—Ne la lis que dans ta chambre, celle-là! lui souffla de Puiseux à l'oreille.

Jean répondit à son ami par une énergique pression de main.

Tous les deux se levèrent pour examiner le débarquement.

Il s'avançait rapidement.

Vingt ou trente caisses couvraient déjà la plage hors de l'atteinte de l'eau.

—Les charrettes, maintenant! dit Jean. Et pendant que l'ordre s'exécutait:

—A propos, dit Henry, tu sais que je reste avec toi; nous irons à la bataille ensemble!