V

LES DÉPÊCHES

Le retour s'effectua rapidement et tranquillement.

Les douaniers n'avaient rien vu. Comment eussent-ils pu croire que l'anse d'Erqui ouvrirait un abri miraculeux aux contrebandiers?

Jean et Henry se tenaient par le bras et causaient. M. de Kardigân avait bien des choses à apprendre, et de Puiseux bien des choses à raconter.

Les deux amis étaient séparés depuis de longs mois. Chacun d'eux avait fait de son côté son devoir.

—Mais nous ce nous quitterons plus maintenant, disait Henry. Je vais demeurer à Kardigân jusqu'au commencement de la fête. Mon brave Jean, je tirerai mon premier coup de fusil avec toi!

Pas un mot ne fut échangé entre eux sur les événements antérieurs.

Jean voulait oublier, et Henry n'avait garde de le faire se souvenir.

Quand ils entrèrent au château, M. Lambquin fumait sa pipe sur le perron, les deux mains enfoncées dans ses poches.

Il vint à leur rencontre:

—Bonjour, mon lieutenant, dit-il.

Henry et M. Lambquin se saluèrent.

Jean fit la présentation.

Le maître armurier guignait de l'œil les grandes charrettes couvertes de foin.

—Hum! hum! dit-il. M'est avis qu'il ne faudrait pas mettre ce foin-là dans l'auge des chevaux.

Henry éclata de rire.

—Vous savez donc?…

—Je ne sais pas, mais je me doute. Diable! voilà qui est clair. Vous apportez là-dedans de quoi donner à manger à mes malades.

Ce fut au tour de M. Lambquin d'éclater de rire.

Jean expliqua à son ami de quelle manière le maître armurier s'y était pris pour dérouter la curiosité dangereuse de M. Lourson, le maire, et de M. Sertaboire, ces farouches libéraux!

Cependant, Jean avait hâte de terminer la lecture des dépêches.

Dans l'enveloppe qui contenait la lettre cryptographe, on sait que le marquis avait trouvé une feuille de papier blanc. Il monta dans son cabinet avec Henry, et plaça cette feuille sur une plaque de cuivre.

Puis il prit dans son coffre-fort un petit flacon contenant une liqueur brune. C'était un acide.

Il fit courir l'acide sur la feuille de papier blanc.

Aussitôt elle se couvrit de caractères écrits à l'encre noire.

Il lut:

«Vous devez être maintenant bien établie dans votre bonne et jolie petite ville d'Aix. J'ai appris avec grand plaisir que les eaux passaient bien et que vous étiez déjà mieux. Soyez donc exacte à suivre votre régime. Nous serons si heureux d'apprendre votre entier rétablissement.

J'espère que dans votre première vous me donnerez des détails sur cette santé qui m'est si chère et sur l'emploi de votre temps. Pour moi, ma chère amie, mes occupations sont toujours les mêmes. À mon âge, on vit d'habitude et de souvenir.

Je ne vous écris pas longuement. Vous savez combien cela me fatigue. Et d'ailleurs, par le temps qu'il fait, il est bon d'être réservée en toutes choses: ce qui ne m'empêchera pas de vous renouveler l'assurance de mes meilleurs sentiments d'amitié chaque fois que j'en aurai l'occasion.

Vous devinez cette lettre à demi-mots. Si elle n'est pas plus compréhensible, c'est que je tiens à ne pas être découverte. Je vous embrasse.

Veuve RENAUD.»

Lorsque Jean avait vu apparaître l'encre sympathique sur le papier, il avait cru naïvement qu'il allait trouver ou des instructions ou des recommandations dans ces lignes cachées.

Et il se tenait en face d'une lettre incompréhensible.

Henry et lui restaient aussi penauds, quand tout à coup Puiseux se mit à rire:

—Ah! j'y suis, parbleu!

—Quoi?

—Mon cher, les lettres à l'encre sympathique, c'est un moyen usé.

—Après?

—Madame la duchesse de Berry a imaginé la double lettre.

—Bravo! s'écria Jean. Je comprends.

—Oui, mais comment la faire ressortir?

—Attends!

Le marquis réfléchit un instant, puis il reprit:

—Je devine tout, cher ami, dit-il. Madame a écrit à l'encre sympathique la première lettre, celle que nous venons de lire. Si ce papier avait été surpris par la police, sois bien sûr que la police aurait eu la même idée que nous, et l'aurait soumise à l'opération d'un acide. Seulement, fais attention à ceci; tous les acides peuvent arriver au même résultat. Celui qui est contenu dans ce flacon a été composé avec soin, et il nous a été ordonné à tous de n'user que de celui-là pour déchiffrer les caractères: pour moi, c'est qu'il devait avoir évidemment une double action: l'une sur la lettre fausse, l'autre sur la lettre réelle. Sans quoi quelques gouttes d'un acide commun, du vinaigre ou de l'acide sulfurique par exemple, auraient suffi. Donc, il y a encore sur cette feuille de papier quelque chose à déchiffrer.

—C'est clair.

—Madame a écrit la première missive avec une encre soumise à l'action immédiate de notre acide; la seconde, avec une encre soumise seulement à l'action de ce même acide après une contre-épreuve.

—Laquelle?

—Je crois la deviner. Son Altesse a compté sur notre intelligence.

—Grand merci!

—Fais bien attention à cette phrase.

Jean reprit le papier et lut:

«J'ai appris avec plaisir que les eaux passaient bien…»

—Je comprends!

Ce ne fut pas long.

Jean versa dans une terrine un peu d'eau et trempa la lettre dans cette eau.

Aussitôt des lignes bleues se tracèrent sous les lignes noires:

Voici ce que présentait dès lors la feuille de papier:

Vous devez être maintenant bien établie dans votre Tout est décidé. Je serai à Marseille le 28, ou si je bonne et jolie ville d'Aix. J'ai appris avec plaisir que les subis un retard, dans la nuit du 28 au 29 avril. Mon cher eaux passaient bien, et que vous étiez déjà mieux. Soyez marquis, je compte sur vous pour que l'armement des hommes donc exacte à suivre votre régime. Nous serons si heureux de votre commandement soit terminé à cette époque. Je tiens d'apprendre votre entier rétablissement. J'espère que à ce que le signal du combat soit donné du 5 au 15 mai. dans votre première vous me donnerez des détails, sur C'est l'époque où les paysans sont libres et par conséquent cette santé qui m'est si chère, et sur l'emploi de votre ont fini leurs semailles. Notre ami de Puiseux vous remettra temps. Pour moi, ma chère amie, mes occupations cette dépêche. Agissez sans retard. Envoyez immédiatement sont toujours les mêmes. À mon âge, on vit d'habitude trois mille livres de poudre à Clisson, sur les quinze et de souvenir. Je ne vous écris pas longuement. _mille que vous aura apportées l'_Espérance. Le bruit a Vous savez combien cela me fatigue. Et d'ailleurs, par couru que je ne viendrais pas. C'est un mensonge de mes le temps qu'il fait, il est bon d'être réservée en toutes ennemis. Je descends à Marseille pour surveiller le mouvement choses: ce qui ne m'empêchera pas de vous renouveler du Midi. Mais je n'y compte pas. Soyez le 4 mai l'assurance de mes meilleurs sentiments d'amitié chaque dans les bois de Machecoul avec vos hommes. Dieu nous fois que j'en aurai l'occasion. Vous devinez cette lettre à garde et nous protège. Nous sommes entre ses mains. demi-mots. Si elle n'est pas plus compréhensible, c'est que je tiens à ne pas être découverte.

Je vous embrasse, Le 4 mai!

Veuve Renaud. Marie-Caroline, Régente.

Les lignes bleues sont écrites en italiques. Le lecteur peut donc se faire immédiatement une idée de la disposition typographique de cette lettre.

Les deux jeunes gens se regardaient interdits.

—Quoi! Madame est en France!

—Oui, répondit gravement Henry.

—Le 4 mai! murmura le marquis. Le 4 mai! C'est donc ce jour-là que nous lèverons le drapeau d'Henri V!

—Combien faut-il de temps pour aller d'ici au bois de Machecoul?

—Vingt-quatre heures en se cachant et en ne marchant que la nuit par des chemins détournés.

Au moment où Jean faisait cette réponse, la grosse cloche du portail sonnait.

Cela annonçait un arrivant.

—Qu'est-ce que cela? demanda Jean inquiet.

La réponse ne tarda pas à lui venir.

Aubin Ploguen vint frapper à la porte de la chambre:

—Entre! cria Jean.

—Maître, dit-il, un petit paysan blessé, accompagné de Leneguy, un de nos soldats de Savenay, arrive et demande l'hospitalité.

—Tu connais Leneguy?

—Oui, maître.

—Un homme sûr?

—Un ancien chouan.

—Eh bien, donne-leur un lit à chacun et fais-les souper…