VI

PINSON

En effet, quelques instants auparavant, Leneguy, accompagné d'un jeune paysan, s'était présenté au château.

Il savait que ceux qui ont faim et n'ont pas d'abri trouvent toujours une place au foyer des Kardigân.

D'ailleurs, bien qu'on fût en pleine nuit, des lumières brillaient aux fenêtres du château.

Aubin Ploguen redescendit et fit entrer les deux Bretons dans la haute et vaste cuisine. Il alluma dans l'âtre un feu de sarments pétillant et joyeux.

Puis il mit sur la table des plats de viande et de légumes et un fort pichet de cidre.

—Prenez et mangez, mes gars, dit-il. Après, je vous conduirai dans vos chambres.

Si Aubin Ploguen avait été un observateur, il eût remarqué que le petit compagnon de Leneguy avait les mains bien fines pour un paysan.

—Comment s'appelle ce petit gars, monsieur Leneguy? demanda-t-il.

Celui-ci regarda le fils de Cibot Ploguen d'un air naïf.

—Quoi! tu ne le reconnais pas?

—Non.

—C'est le dernier du vieux Gouësnon, mon camarade à la chouannerie sous
Charette.

—Le fils de Gouësnon?

—Oui.

—Quel âge as-tu, l'enfant?

—Seize ans.

La voix de l'enfant était douce et harmonieuse comme un chant d'oiseau.

—Et comment t'appelles-tu?

—Pinson.

—Tu chantes donc?

—Oui… je chante… dit Pinson en rougissant…

Aubin le regardait.

Pinson avait une charmante figure, et gentille comme une figure de femme.

—Eh bien! veux-tu me chanter une chanson du pays, petit?

Pinson repoussa du doigt son verre de cidre encore plein, et commença:

Mon ami vient de s'en aller…
J'en ai le cœur tout en peine.
Vint un gars sous le grand chêne,
Qui voulut me consoler;
Mais je lui dis: «Celui que j'aime,
Beau gars, ce n'est pas toi!…
Hélas il est bien loin de moi,
Celui que j'aime!»
Je ne peux pas me consoler,
Mon ami vient de s'en aller!

Pinson chanta cette naïve plainte d'une voix tellement émue, qu'Aubin
Ploguen se sentit tout troublé.

—Eh quoi! tu pleures, mon petit gars? dit-il en voyant des larmes couler sur le visage de l'enfant.

—Oh! ce n'est rien, monsieur Aubin.

—Monsieur Aubin? Tu connais donc mon nom?

Pinson restait un peu interdit. Ce fut Leneguy qui repartit vivement:

—S'il te connaît, mon Aubin? Par la croix d'Auray, en voilà une demande! Est-ce que je ne lui ai pas souvent parlé de toi?

—Il est étrange, cet enfant, pensa le Breton.

Le paysan avait fini son souper.

—Allons, allez dormir, dit-il.

Leneguy et Pinson traversèrent l'aile droite du château qui conduisait à la chambre du paysan et à celle de l'enfant.

Pour y arriver, il fallait passer devant le cabinet où causaient Henry et Jean.

Au moment même où ils frôlaient la porte de ce cabinet, Jean parlait.

Pinson chancela en entendant la voix du marquis.

Il fut obligé de s'accrocher au bras de Leneguy pour ne pas tomber.

—Hum! hum! grommela Aubin.

Mais il ne dit rien encore, car il se réservait de causer avec Leneguy.

En effet, quand Pinson fut entré dans sa chambre, Aubin pénétra dans celle du paysan.

—Tu as quelque chose à me conter, mon Aubin? demanda celui-ci.

—Oui, l'ami.

—Parle.

Leneguy s'accroupit sur le carreau et alluma sa pipe.

—D'où viens-tu, maintenant?

—De Savenay.

—Et tu allais?

—Ici.

—Ah! et pourquoi?

—Pour savoir le jour de la prise d'armes. Les gars s'impatientent, vois-tu. Il est temps de commencer.

—Pourquoi n'es-tu pas venu seul?

—Comment, seul?

—Oui… Pinson… ce petit qui t'accompagne…

Leneguy frappa à petits coups le fourneau de sa pipe contre son soulier pour en faire tomber la cendre.

—Est-ce que tu te méfierais de moi? demanda-t-il tranquillement.

—Si je me méfie de toi?

—Oui.

—Un vieux chouan, c'est impossible!

—Alors dis-moi un peu, mon Aubin, pourquoi tu m'interroges avec autant de soin.

Ce fut au tour d'Aubin Ploguen d'être embarrassé.

—C'est le petit qui t'étonne, pas vrai?

—Oui.

—Je vais t'expliquer la chose. Tu connais le vieux Gouësnon, bien sûr, et tu le respectes comme tous ceux de ces côtés-ci. Eh bien, le vieux Gouësnon a douze enfants forts comme des taureaux. Celui-là, qui est le treizième, a été élevé à Guérande, à la pension… Une folie de sa mère, quoi! qui voulait en faire un savant, un curé. Il n'était déjà pas bien fort; ça l'a séché encore plus. Alors le vieux Gouësnon a voulu qu'il fût du mouvement.—Puisqu'on se bat, a-t-il dit, le petit se battra. Seulement, je vais l'envoyer au seigneur, en le priant de le prendre auprès de lui, où le service sera moins dur qu'avec nous autres. Voilà sa lettre, tiens.

—Pardonne-moi, mon bon Leneguy, mais j'en ai tant vu, tant vu à Paris, que je me méfiais du petit…

—Il n'a donc pas l'air franc?

—Oh! si.

—Eh bien, moi, Leneguy, qui en ai tué deux cent sept, de ces bleus, et de ma main, je garantis que mon Pinson est aussi brave qu'il est franc et doux.

Une voix chanta dans la chambre voisine:

Mais je lui dis: «Celui que j'aime…
Beau gars, ce n'est pas toi!
Hélas! il est bien loin de moi,
Celui que j'aime!»

—Ce n'est pas une voix d'homme, ça!

—Une voix de femme peut-être!

—Tiens, je déraisonne.

—Ma foi, oui…

—Bonne nuit, mon Leneguy…

Les deux paysans se serrèrent la main, il y avait longtemps qu'ils ne s'étaient vus.

* * * * *

Pinson ne s'était pas couché.

A peine entré dans sa chambre, il avait ôté son chapeau-béret, et enlevé la perruque blonde qui encadrait son visage. Une profusion de cheveux bruns se déroulèrent…

Elle se mit à rêver un instant; puis lentement elle marcha vers la fenêtre et l'ouvrit.

Le vent s'était calmé à l'approche du matin. La nuit brillait calme et limpide. Les étoiles brillantes trouaient le ciel, et un blanc rayon de lune argentait la cime des grands arbres.

Au loin pleurait la mer. Son lent et éternel gémissement arrivait à la jeune fille accompagné d'un chant de rossignol.

Fernande était accoudée, et contemplait cet immense repos de la nature:

—Je suis donc près de lui, murmura-t-elle.

Près de lui! Ah! je m'étais juré de ne pas le suivre, de ne pas mêler encore ma vie à la sienne. Mais j'ai été lâche… je ne pouvais pas!… Je serais morte!

Elle se tut, regardant passer les nuées blanches qui tachaient un moment le bleu mat du ciel.

—Il est là! O mon Dieu! pourquoi ne m'avez-vous pas prêté la force d'oublier? Pourquoi m'avez-vous imposé le combat, si vous ne deviez pas en même temps me donner l'énergie?

J'ai essayé de lutter… mais je suis retombée, vaincue.

Il est là, près de moi!… Il pense à moi, et ne sait pas que je respire le même air que lui, que mes yeux voient le même horizon que les siens, que je souffre à côté de sa souffrance! Sa pensée va me chercher bien loin, et je suis là!

Il ne m'était pas permis de vivre avec lui; mais avec lui, du moins, je pourrai mourir!…

Elle se tut encore, et reprit, chantant:

Mon ami vient de s'en aller,
J'en ai le cœur tout en peine:
Vint un gars sous le grand chêne,
Qui voulut me consoler.
Mais je lui dis: «Celui que j'aime,
Beau gars, ce n'est pas toi…
Hélas! il est bien loin de moi,
Celui que j'aime!»
Je ne peux pas me consoler.
Mon ami vient de s'en aller!

Fernande avait été élevée en Bretagne, nous le savons.

Gouësnon et Leneguy, ces deux vieux chouans, l'adoraient et avaient consenti avec joie à la pieuse ruse de la jeune fille. Elle leur avait tout conté, à ces braves cœurs loyaux.

Elle avait quitté son père, et était venue. La lutte était trop rude pour elle. Elle aimait!

Fernande referma la fenêtre, et se coucha.

Quand le sommeil la prit, elle murmurait encore les deux derniers vers de sa chanson:

Je ne peux pas me consoler:
Mon ami vient de s'en aller…