IX

LA LÉGENDE DE KARDIGAN[2]

Le marquis resta un moment les yeux fixes dans le vide, puis commença ainsi:

—Vous savez, Jean, que, sous le roi Philippe Auguste, la branche cadette de notre famille quitta la France et s'installa en Portugal.

Or, un siècle environ après, Alonzo de Kardigâne,—notre nom français avait subi une altération,—jouissait de l'amitié du roi Jean.

Alonzo était bon, brave et loyal.

Son souverain faisait cas de lui comme du meilleur et du plus dévoué de ses gentilshommes.

Un jour, un officier se présenta au palais de Kardigâne, situé aux environs de Lisbonne, et vint dire à Alonzo que le roi le mandait auprès de lui.

Le comte de Kardigâne se hâta d'obéir aux ordres de son maître.

Il arriva au palais royal et le trouva plongé dans les réjouissances.

La reine Christine-Amélie venait d'accoucher, et le nouveau-né avait été salué prince-infant par la cour assemblée.

On introduisit Alonzo dans la chambre même de l'accouchée.

En l'apercevant, le roi se leva et lui dit:

—Comte, je t'ai fait venir parce que j'ai besoin de toi.

—Je suis aux ordres de mon Sire, répondit le gentilhomme.

Mais, à la même minute, la pauvre Christine-Amélie jeta un cri suprême et mourut.

Le roi Jean était à la fois veuf et père.

L'infant dormait, couché sur le lit de dentelles, à côté de la morte; il dormait, car l'enfance ayant beaucoup à vivre, ne se lasse pas de sommeil.

Jean prit la main de Kardigâne et la plaça sur la tête du petit infant.

—Devant Dieu, en souvenir de la reine qui n'est plus, et sur ton épée de chevalier, tu vas me jurer, comte, d'être toute ta vie fidèle à celui que Dieu te donnera pour maître après moi.

—Je le jure!

—Dieu a reçu ton serment. Je n'ai plus besoin de toi.

Et des années passèrent. Le comte de Kardigâne vieillissait; jamais le roi Jean ne lui avait rappelé son serment de fidélité éternelle.

Un jour, un moine, comme l'officier longtemps auparavant, se présenta chez lui:

—Messire, dit-il, notre roi est à l'agonie. Le Ciel ait son âme! Il vous appelle.

Le comte sauta à cheval et courut au palais. On l'introduisit dans cette même chambre où la reine était morte, où l'infant était né.

A son tour, le roi était couché sur le lit; on eût cru qu'il était déjà trépassé. Lorsque le comte entra, il tourna péniblement la tête, et bien qu'il n'eût pas bougé depuis des heures, il saisit la main du gentilhomme, et de sa lèvre décolorée prononça ces deux mots: Souviens-toi!

Kardigâne se mit à genoux, baisa la main du roi et sortit en faisant le signe de croix.

Le jeune prince fut couronné roi le lendemain, sous le nom de dom Sanche. Les gentilshommes, les officiers et les soldats lui jurèrent fidélité. Seul, le comte de Kardigâne s'y refusa, et quand la raison lui en fut demandée, il répondit:

—On ne peut pas prêter deux fois le même serment.

Cette réponse, que nul ne comprenait, fut rapportée à dom Sanche, qui, conseillé par son cousin et son favori dom Alphonse, marquis d'Algarac, voulut exiler le comte. Seulement, en souvenir de l'amitié que son père avait éprouvée pour le vieillard, il se contenta de l'éloigner de la cour en lui donnant le commandement de la ville forte d'Oporto.

Quinze autres années se passèrent pendant lesquelles dom Sanche sembla prendre à tâche de soulever son peuple contre lui. Il mécontenta son armée, doubla les impôts et fit alliance avec les Maures.

Alphonse, le mauvais conseiller du roi, crut le moment venu de démasquer sa traîtrise.

Il prit le palais de vive force, déclara dom Sanche indigne et l'enferma au monastère des Bénitès.

Le Portugal laissa faire. Il était las de son ancien maître.

Seul, le comte de Kardigâne refusa de reconnaître l'usurpateur et de lui rendre la place d'Oporto.

—J'ai de l'honneur plein ma vie, dit-il au député d'Alphonse, qui le sommait de lui donner les clefs de la ville. Je ne deviendrai pas infâme à soixante-dix ans!

Quand le député fut parti, Kardigâne rassembla ses troupes,—trois cents hommes!—il fit lever les herses, remplir les fossés d'eau et les magasins de nombreuses provisions.

Un mois après, il était assiégé.

Le siége dura cinq ans.

Kardigâne avait une trop petite armée pour prendre l'offensive et tenir la campagne. Il se contentait de repousser les assauts qui étaient donnés à la citadelle.

Le chef des assiégeants ne se lassait pas, car il se disait que, s'il ne pouvait dompter Kardigâne par la force, il aurait, un jour, raison de lui par la faim.

En effet, les vivres étaient presque épuisés.

Le comte en fit une distribution plus rare; puis il ne donna plus que des demies et des quarts de ration.

Un matin, l'intendant de la citadelle lui déclara qu'il n'y avait pas, dans toute la ville, de quoi faire un pain d'enfant.

Alors on tua les chevaux et on les mangea.

Après les chevaux, on poursuivit les chiens, les chats et les rats.

Les animaux disparus, Kardigâne fit bouillir les harnais et les selles; mais la peste décimait la garnison. Pendant ces cinq ans, les deux tiers avaient été tués.

Des cent derniers, la maladie en prit soixante.

Alors le comte fit venir les quarante qui avaient résisté et leur dit:

—Vous n'avez pas fait de serment de fidélité, donc vous êtes libres. Si, après-demain, Dieu n'a pas accompli un miracle en notre faveur, les portes de la ville vous seront ouvertes.

Des quarante soldats restés vivants, trente-trois désertèrent; sept seulement demeurèrent.

Le lendemain; un chevalier vint frapper de sa lance le fer de la herse, et dit qu'il s'appelait dom Eyriès, officier supérieur du roi Alphonse, et qu'il voulait parler au comte de Kardigâne.

Dom Eyriès fut introduit dans la chambre où Kardigâne dormait habillé dans son armure de fer. Le vieillard avait alors quatre-vingts ans. Son sommeil, calme comme celui d'un enfant, exprimait la tranquillité de son âme.

Dom Eyriès mit un genou en terre devant cet emblème vivant de la fidélité humaine, et quand le vieillard fut éveillé, il lui dit:

—Messire comte, le roi dom Sanche vient de mourir, sans enfants. Alphonse n'est donc plus un usurpateur, puisque c'est à lui que le trône revenait de droit. Vous êtes délié de votre serment. Remettez-moi les clefs de la ville.

Kardigâne lui répondit:

—Je veux m'assurer de cette mort. Suivez-moi.

Les deux gentilshommes partirent d'Oporto et allèrent au couvent des Bénitès. La, le comte demanda où était le roi dom Sanche. On lui répondit qu'il était mort.

—Menez-moi à son tombeau, dit-il.

On le conduisit à la chapelle du couvent où étaient écrits ces deux mots sur une large dalle:

SANCHE, ROI

—Ouvrez le tombeau! reprit le comte.

On ouvrit le tombeau, et le corps embaumé du roi défunt apparut dans son cercueil.

Alors Kardigâne s'agenouilla, et, baisant la main glacée du cadavre, il dit:

—Mon Sire, c'est toi qui m'as donné les clefs de la ville; c'est à toi que je dois les rendre!

Et, mettant les clefs dans le cercueil, il fit fermer le tombeau et s'éloigna.

Deux jours après, il arrivait à la cour.

—Je viens vous saluer, dit-il à Alphonse; car, maintenant, c'est vous qui êtes mon roi.

—Jure-moi fidélité, comme tu l'as jurée à mon cousin, répliqua
Alphonse, et je te fais le second du royaume.

Kardigâne hocha la tête, et dit d'une voix triste:

—Monseigneur, j'ai fait un serment de fidélité dans ma vie, mais il m'a coûté trop cher pour que j'en veuille faire un second…»

* * * * *

Jean avait écouté le long récit de son père, impressionné par la loyauté sublime de son aïeul.

Le vieillard reprit faiblement, car ces paroles l'avaient épuisé:

—Mon fils, la fille de celui dont je t'ai conté l'histoire a épousé un Kardigân de France, son cousin. Tu es donc doublement son descendant. Pense que c'est en souvenir de lui que notre devise: Toujours prêt, a été changée pour celle qui brille aujourd'hui sur notre écusson: Fidèle! Je vais mourir, mais je n'ai pas d'autre enseignement à te donner…

Le marquis retomba sur le lit.

Jean se mit à genoux, priant et pleurant.

Tout à coup le vieillard se redressa:

—Fais entrer tout le monde! dit-il. Je veux que tout le monde me voie mourir!

Les valets et les serviteurs rentrèrent pour l'agonie, comme ils étaient venus pour la communion.

Il semblait que ce fils des chevaliers d'autrefois voulût donner, en exemple, la fin d'une belle vie:

—Monsieur le marquis de Kardigân, dit le moribond d'une voix encore ferme, vous êtes désormais le chef de la maison. Que tous n'oublient pas qu'ils vous doivent obéissance et respect!

Puis, il appuya sa tête sur l'oreiller et sembla dormir.

Un sourire voltigeait sur sa lèvre; un frémissement agitait par instant ce corps usé par la vieillesse et la douleur.

—Jean! Jean! murmura-t-il soudain.

Le jeune homme se pencha sur le lit du vieillard, comme pour recueillir sa dernière pensée.

Celui-ci mit son doigt sur le front de Jean:

—Fidèle! dit-il.

Ce fut son dernier mot.

FIN DU PROLOGUE