VIII
LE SERMENT
Charles X s'embarquait à Cherbourg.
M. de Kardigân et son fils gagnèrent Savenay et arrivèrent à Rennes par
Redon.
A Rennes, deux routes les conduisaient à Cherbourg: l'une suit le littoral de la mer, à l'extrémité ouest de la presqu'île de Cotentin; l'autre, la plus courte, passe à Avranches, à Pont-l'Abbé et à Valognes.
C'est celle-ci que prirent les voyageurs.
Le roi était annoncé quand ils entrèrent dans la ville.
Le lendemain, en effet, le bâtiment sur lequel devait s'embarquer
Charles X attendait en rade.
Il y a une chose qu'on n'a pas assez dite: c'est la profonde différence qui existe entre le départ de Charles X et celui de Louis-Philippe.
L'un fut un voyage, l'autre une fuite.
Le chef de la Maison de Bourbon quittait la France, entouré des siens, escorté de ses fidèles; le chef de la famille d'Orléans la quitta en se cachant.
Le marquis et Jean étaient des premiers sur la jetée, quelques heures avant l'embarquement.
Quand le roi parut, M. de Kardigân s'avança respectueusement au-devant de lui.
Le souverain connaissait son serviteur.
Il eut un sourire triste en apercevant cet ami des jours malheureux, qui fut toujours absent pendant les jours heureux.
Il tendit la main au vieux gentilhomme, qui la baisa respectueusement.
—Sire, dit le marquis, je sollicite de Votre Majesté quelques instants d'audience.
Cette phrase, prononcée en face de ce vaisseau qui allait emporter le fils de saint Louis au milieu de cet abandon du malheur et de l'infortune; cette phrase où vibrait tant de respect, où la fidélité de trente générations résumait son culte et sa croyance, impressionna profondément ceux qui l'entendirent.
Une audience!
Où étaient le Louvre et les gardes-du-corps; et ceux qui, après avoir mendié un sourire du maître, le trahissaient à cette même heure pour adorer le soleil levant?
Une audience!
L'Océan était l'huissier, attendant que le roi eût écouté son sujet pour exécuter les ordres reçus et emporter le souverain loin de cette terre de France qu'il avait tant aimée!
Charles X comprit le sens sublime de ce mot:
—Parlez, monsieur, dit-il.
—Sire, continua le vieillard en redressant son front, sire, mon père a été guillotiné à Nantes; ma mère a été exécutée à Nîmes. L'un de mes oncles fut tué à la bataille du Mans, le second fusillé avec Charette; sire, j'ai été blessé trois fois en Vendée; mon frère cadet mourut de fatigue et d'épuisement sous Maulévrier; mon fils aîné a été tué le 30 juillet à Paris,—pour le roi; ma fille a été tuée à Paris, pour le roi; le second de mes enfants n'existe plus… Je lui ai arraché son nom, sa devise, son écusson: ainsi disparaissent et soient punis les traîtres! Il me reste un fils…
Il s'arrêta, les pleurs étouffaient ses paroles.
Il continua plus lentement encore, répétant les dernières paroles qu'il avait prononcées:
—Il me reste un fils… Je le voue au service de Votre Majesté et de sa race! Je jure en son nom qu'il sera toujours parmi ces hommes braves et loyaux, prêts à lever l'étendard du roi sur la terre de France!
Une larme glissa sur la joue du vieux roi.
—J'accepte ce serment, mon serviteur.
Puis il tendit la main à Jean, qui fit comme son père et la baisa.
—Dieu vous garde! dit-il.
Le souverain acceptait le serment avec la même simplicité que le sujet en avait mis à l'offrir.
L'embarquement commença.
Jean, les bras croisés, pâle, l'œil brillant et résolu, suivait du regard cette scène solennelle et grandiose.
En quelques minutes, son père venait de vouer toute sa vie à une cause.
Il lui avait même semblé inutile d'ajouter une parole.
Ils restèrent là tous les deux, muets, immobiles, contemplant ce vieillard découronné, plus grand encore sur ce pont de vaisseau, son dernier royaume, qu'au Louvre, sur son trône.
Le capitaine du navire fit hisser les voiles, et l'on vit le corps souple et effilé du bâtiment glisser sur la cime des vagues, comme un de ces gigantesques albatros qui font une lieue en quelques coups d'ailes.
Quand les voiles blanches eurent disparu à l'horizon, quand le ciel, le vaisseau et l'océan semblèrent ne plus former qu'un, M. de Kardigân prit le bras de son fils et le serra fortement.
—Salut à la majesté tombée! dit-il.—N'oubliez jamais cela, comte!
Ils revinrent silencieux à leur hôtel, où les attendaient leurs équipages.
Ils retournèrent à Kardigân à petites journées. On eût dit que le marquis, ayant terminé ce qu'il avait à accomplir sur la terre, n'avait plus qu'à mourir.
Des symptômes d'affaiblissement commencèrent à s'emparer de lui.
De Valognes à Pont-l'Abbé, il resta encore bien droit et ferme sur sa selle.
Mais plusieurs fois, entre Pont-l'Abbé et Avranches, il trahit son malaise par de sourdes plaintes qui sortaient malgré lui de ses lèvres.
En approchant de Rennes, le marquis dut quitter le cheval pour la voiture.
Jean suivait d'un regard navré ces progrès d'un affaiblissement qui présageait une proche fin. La pâleur devenait de la lividité.
Nous avons comparé une fois M. de Kardigân à un chêne robuste auquel le bûcheron vient de donner son premier coup de cognée.
Le chêne ayant perdu sa sève, à mesure que ses branches étaient tombées une à une, courbait son front et mourait.
En arrivant à Kardigân, le marquis se coucha.
En passant à Rennes, Jean avait demandé à un célèbre praticien de la ville de lui indiquer un de ses confrères de Savenay ou de Guérande, dans lequel il pût avoir confiance. Le praticien lui nomma le docteur Hérault, que connaissaient bien les pauvres et les souffrants de la côte bretonne.
M. Hérault fut appelé par Jean.
—Je suis un homme, docteur, lui dit-il; donc traitez-moi en homme: ne me cachez rien de la vérité, quelle qu'elle soit.
—Soit, monsieur! Dans trois jours votre père sera mort!
Bien que préparé à ce rude coup, Jean chancela.
—Trois jours!
—Peut-être moins… Tenez, monsieur, je serai franc. Il y a deux choses chez l'homme: le corps et l'âme. Les maladies du corps, nous les connaissons, et nous pouvons en triompher quelquefois, quand Dieu le veut bien.
Mais l'âme!
Qui peut analyser les souffrances inconnues qui l'épuisent? Votre père est frappé là. J'ai appris comme tout le monde le rude coup dont votre maison a été atteinte. Ne cherchez pas ailleurs la maladie de M. de Kardigân. Sa vie s'en va par les blessures à travers lesquelles le sang des siens a coulé!
Jean serra la main du docteur.
Il devinait, lui aussi, que tout remède pour tenter une guérison serait inutile.
Le marquis reposait dans son lit, pendant que son fils causait avec le médecin.
C'était le soir.
Aubin Ploguen, assis au chevet du lit, veillait le moribond, comme là-bas, à l'hôpital de la Charité, il avait veillé le mort. M. de Kardigân dormait.
Sa figure amaigrie gardait l'empreinte d'une souffrance intérieure morale; et en même temps on y voyait ce je ne sais quel rayonnement plus qu'humain que donne une conscience pure.
La fenêtre ouverte laissait parvenir jusqu'à lui le souffle chaud de la soirée, tiédi par les brises salines qu'apporte la mer à ces côtes de Bretagne.
Quand il s'éveilla, son œil regarda autour de lui, et un pâle sourire erra sur sa lèvre en apercevant Aubin Ploguen.
—Mon fils… balbutia-t-il.
Aubin se hâta de prévenir Jean, qui arriva auprès du malade.
—Comment êtes-vous, père? demanda le jeune homme.
—Mieux, merci, mon enfant.
—Vous ne désirez rien?
—Si…
Le marquis tendit la main vers le tiroir de sa table de travail.
—Ouvre ceci, dit-il.
Jean obéit et interrogea le marquis du regard, comme pour lui demander quel ordre il désirait lui donner.
—Prends une grande enveloppe scellée que tu trouveras, mon enfant.
Jean prit l'enveloppe.
—Écoute, mon enfant, dit le vieillard, cette nuit ou demain matin je mourrai… Tu as fait venir un médecin… ce n'est pas ce médecin-là qu'il me faut, c'est l'autre, celui qui parle de Dieu… Je te prie d'envoyer chercher le curé de Kardigân…
Jean frissonna devant l'assurance avec laquelle son père parlait.
M. Hérault disait: trois jours. Le moribond, lui, disait: demain.
Le marquis reprit:
—Quand M. le curé me quittera, tu reviendras auprès de moi; j'aurai un suprême entretien avec toi. Emporte ceci… c'est mon testament.
Une demi-heure après, l'abbé Raymond, curé de Kardigân, arriva, et reçut la confession du mourant; puis on introduisit toute la maison, les valets et les paysans qui, agenouillés derrière Jean et Aubin Ploguen, assistaient à la communion dernière du maître.
—Je meurs dans ma religion catholique, apostolique et romaine, dit le vieillard. Le ciel me pardonnera peut-être mes péchés en faveur de mon repentir!
Cette scène, impressionnante au plus haut degré, se passait au milieu du recueillement de tous et du silence de cette nuit d'été.
Tout le monde se retira quand le curé de Kardigân laissa seul le marquis.
—Restez, Jean, dit celui-ci.
Jean, qui s'apprêtait à s'éloigner, s'arrêta.
—Venez vous asseoir près de moi, mon fils.
Le jeune homme obéit.
—Je vais mourir, dit lentement le marquis… Écoutez-moi, mon fils…