V
LES DERNIERS CHEVALIERS
Nous avons laissé Jean, Henry de Puiseux et leurs amis dans la chambre cachée, au moment où Berryer venait de dire:
—La parole est à monsieur le marquis de Kardigân.
Tous les yeux se portèrent vers le jeune homme, qui se leva et s'inclina respectueusement devant les assistants.
—Messieurs, dit-il, j'avais besoin de vous consulter. Comme la police de M. le duc d'Orléans nous surveille, j'ai dû user de ruses. J'ai prié MM. Henry de Puiseux, Pierre Prémontré, Louis Surville, Henri de Bonnechose, Jacques Dervieux et Maurice de Carlepont de se rendre au bal de l'Opéra, avec un signe de reconnaissance à leur épaule. Ce signe était composé de roses: blanches, couleur de notre drapeau; rouges, couleur du sang que nos frères ont versé pour le roi!
—Et que nous verserons encore! dit Henry de Puiseux d'une voix forte.
—Je l'espère! répondit Jean de Kardigân.
Il reprit:
—Je les ai priés de revêtir un costume de Buridan, parce que c'est le plus commun et celui qui devait le moins attirer l'attention. Puis il rappelle une époque, époque sainte! où ce n'étaient pas les gentilshommes qui faisaient un trône à leur roi, mais où c'était le roi qui faisait une noblesse à ses gentilshommes.
L'exorde chevaleresque du marquis avait impressionné les auditeurs.
Seul, M. Saincaize souriait.
Vous connaissez ce sourire, celui que l'homme vil a toujours aux lèvres quand il entend proclamer de nobles vérités ou prononcer de nobles paroles.
—Vous, messieurs, continua Jean en s'adressant à Berryer, à M. de Breulh et à M. Saincaize, votre présence ici était indispensable, puisque vous êtes membres du comité légitimiste de Paris. Maintenant que nous sommes réunis, je vais vous transmettre les ordres de S. M. Charles X, qui a daigné me recevoir.
—Les ordres? hasarda M. Saincaize en plissant dédaigneusement les lèvres.
—Oui, monsieur, les ordres, insista froidement Jean. Le roi ne nous demande pas des conseils, il nous demande de l'obéissance. Le comité fera ses observations et le roi appréciera.
En me recevant, Sa Majesté m'a fait l'honneur de me demander mon opinion sur l'état des esprits en France. Je lui ai répondu ce que je crois être la vérité: le gouvernement de M. le duc d'Orléans a crû, depuis sa naissance, en impopularité. A Lyon, à Grenoble, à Lille, l'émeute; à Paris, un trouble profond, ce trouble qui précède souvent les grands bouleversements humains.
J'ai dit au roi que je croyais l'heure venue de tenter une restauration.
—Par quels moyens? demanda M. de Breulh, qui, jusqu'alors, avait écouté silencieusement, mais respectueusement, les paroles du marquis.
—Par les armes.
—C'est impossible! s'écria M. Saincaize.
Berryer étendit la main.
—Veuillez attendre, monsieur Saincaize, dit-il. M. de Kardigân n'a pas terminé. Avant de discuter son projet, il faut le connaître.
—Je continue, messieurs. Sa Majesté, après avoir entendu mes paroles, a fait appeler madame la duchesse de Berry. Son Altesse Royale m'a ordonné de répéter mes paroles.
—Ma fille, dit le roi, M. de Kardigân est de votre avis, vous le voyez: j'étais déjà convaincu par vous avant de l'être par lui.
—Ainsi le roi consent à une tentative de restauration à main armée?
—Oui, monsieur, répliqua Jean à M. de Breulh, qui venait de faire cette interruption.
—Et le comité de Paris? dit M. Saincaize.
—Je vous avais répondu, monsieur, continua Jean, que Sa Majesté s'attendait à notre obéissance et non à nos conseils: j'avais tort. C'était mon opinion que je formulais ainsi, non la sienne. Sa Majesté écoutera les conseils du comité de Paris. Seulement, permettez-moi de vous expliquer les ressources que nous avons à notre disposition.
Je vous ai priés, messieurs Berryer, de Breulh et Saincaize, de venir ici, parce que votre opinion entraînera celle du comité légitimiste. De même que les six gentilshommes qui sont là pourront agiter leurs provinces bretonnes si la guerre est décidée.
Le projet est celui-ci: soulever la Vendée, y former un noyau armé, et si Dieu nous donne la victoire, marcher immédiatement sur Paris. En même temps nos amis du Midi soulèveront Marseille et Lyon. Les républicains et les bonapartistes ne tireront pas l'épée pour défendre un gouvernement qu'ils exècrent, quittes à nous attaquer, nous, si nous sommes vainqueurs.
Avec l'aide de deux divisions de l'armée, dont les généraux et les officiers sont à nous, nous arriverons à Paris.
—Et après? dit encore M. de Breulh.
—Après? Si nous sommes vainqueurs…
—Vous serez grands. Mais si vous êtes vaincus?
—Nous mourrons, voilà tout!
—Bravo! Kardigân, s'écria de Puiseux.
—Nous pouvons jeter en Vendée dix mille fusils et de la poudre. Nous avons sept millions de francs. Comme général en chef, M. le maréchal de Bourmont, le vainqueur d'Alger; comme généraux, MM. de Charette, d'Autichamp, Hébert, Cadoudal, Terrien, Cathelineau et de Coislin. Il y aura cinq grandes divisions militaires à Paris, à Nantes, Angers, Rennes et Lyon. Ces divisions seront partagées chacune en cinq cantons; et ce n'est pas exagérer que de croire qu'en chacun de ces cantons nous aurons trois mille hommes. Cela fait donc une première armée de soixante-quinze mille hommes; diminuons d'un tiers, il reste encore cinquante mille.
—Quand aurait lieu le mouvement?
—Du 1er au 15 mai, parce que, dans cette quinzaine, les travaux de la campagne donnent vacances aux paysans. J'ajoute un nom, messieurs, & ceux que je vous avais annoncés comme étant ceux de nos chefs: celui de Madame.
—Madame viendrait! s'écria Berryer.
—Oui.
—Comme soldat?
—Comme chef pour ordonner, comme soldat pour se battre.
Un frémissement courba toutes ces têtes.
Il y eut un assez long silence.
—Répondez, monsieur de Breulh, dit Berryer.
M. de Breulh se leva.
—Une décision aussi grave ne peut pas être prise sur-le-champ, dit-il. Pourtant, je crois être l'interprète de ces messieurs du comité, en déclarant que nous nous contenterons d'exposer au roi de simples observations. Mais monsieur le marquis de Kardigân voudra bien me permettre de discuter.
—Je vous écoute, monsieur.
—Croyez-vous à la réussite d'un pareil plan?
—Oui, j'y crois.
—Sur quoi basez-vous cette opinion?
—Sur ceci: d'abord, l'impopularité du gouvernement; ensuite, sur la lassitude des esprits, qui, ne pouvant prendre au sérieux une royauté faite par 221 parlementaires affolés, attendent et espèrent quelque chose de définitif.
—Je le reconnais. Mais nous défendons une cause autant qu'une dynastie: un principe autant qu'un homme. Nous sommes, parce que nous sommes. N'est-ce pas, selon vous, attaquer la vertu même de ce principe, que d'en réclamer l'exécution par la force? Remarquez, monsieur le marquis, que je ne discute pas: j'interroge.
—Eh bien, monsieur, je vous répondrai de même: franchement. Un droit a besoin d'être affirmé. On nous a attaqués par l'épée, c'est par l'épée que nous devons attaquer à notre tour. Ah! nous vivons dans un triste temps! Tout ce qui est grand s'en va: tout ce qui est noble dégénère. Charette, Lescure, La Rochejaquelein, n'ont pas songé à se demander s'ils seraient vainqueurs. Ils se sont battus! La société moderne a deux moyens de prouver son droit ou d'affirmer sa volonté: la parole et le fusil. La parole? on nous l'a retirée; nos journaux doivent se taire. M. Thiers, M. Casimir Périer ont peur! Reste le fusil. C'est lui qui doit parler quand les lèvres des hommes sont muettes!
M. Saincaize faisait de vains efforts pour garder son calme.
Il s'agitait avec angoisse sur sa chaise, et, de temps à autre, en écoutant les paroles de Jean, il jetait un regard effaré sur la porte, comme s'il devait voir apparaître le tricorne galonné d'un gendarme.
—Pardon… pardon… monsieur, dit-il. Peste! comme vous y allez! La guerre civile! rien que cela, et du premier coup! On donne aux gens le temps de réfléchir et on ne leur met pas ainsi le couteau sous la gorge! Un soulèvement en Vendée, un soulèvement dans le Midi! Mais ce serait effroyable!
—Pourquoi, monsieur, ce serait-il effroyable?
—Nous ruinons le commerce, nous arrêtons le mouvement des affaires!
—Lesquelles? demanda Jean froidement.
—Comment, lesquelles?
—Oui, celles du peuple français, ou bien les vôtres?
—Monsieur le marquis!…
—Pourquoi venez-vous parler intérêt, quand nous parlons destinée d'une nation et d'un roi? Ceux qui ont fait le 10 août, le 2l janvier, le 9 thermidor, le 12 germinal et le 18 brumaire, pensaient-ils au mouvement des affaires? Ceux qui ont fait les journées de juillet y songeaient-ils davantage?
—Permettez! permettez!
—Ce n'est pas l'heure de discuter, monsieur Saincaize, dit Berryer; M. de Kardigân vient de nous soumettre un plan. Nous le communiquerons à MM. Hyde de Neuville et de Chateaubriand nos collègues, et nous vous donnerons notre réponse.
Pendant ces quelques paroles du grand orateur, Henry de Puiseux avait consulté ses amis:
—Monsieur le marquis, dit-il à Jean, ces messieurs partagent tous le même avis: ils sont aux ordres de Sa Majesté; prêts à vivre ou à mourir. Vive le Roi!
Au même instant, Aubin Ploguen entra:
—Messieurs, dit-il, voilà les soldats.
M. Saincaize jeta un glapissement de terreur.
Le Breton avait prononcé cette phrase avec une sérénité sans pareille.
Tout le monde se regarda.
—Quels soldats? demanda M. Saincaize de plus en plus effaré.
—Ceux du gouvernement.
—Ah! mon Dieu! hurla le même Saincaize en se laissant choir.
—Qu'est-ce qu'ils viennent faire?
—Nous arrêter, dit Jean.
En effet, un murmure sourd arrivait du dehors; on entendit enfoncer la première porte, et les crosses de fusil résonnèrent sur le pavé blanc de neige.