VII
LA PORTE SECRÈTE
M. Jumelle ne tarda pas à avoir l'explication, triste pour lui, de ces coups de fusil qui venaient d'éclater.
Un agent se précipita dans la chambre en s'écriant:
—Monsieur, le prisonnier s'est échappé.
—Tirez dessus.
—C'est ce qu'on a fait.
Décidément, M. Jumelle jouait de malheur. Il est vrai qu'il ne connaissait pas la force prodigieuse d'Aubin Ploguen.
Non content de lui faire attacher les mains, il aurait encore trouvé moyen de lui faire lier les pieds et la tête.
Aubin Ploguen était un homme plein de ressources.
Il s'était laissé lier les mains tranquillement; il s'était laissé arrêter sans résistance, sachant bien que, dès que cela lui plairait, il pourrait recouvrer sa liberté.
Seulement, pour s'enfuir, il lui fallait l'espace.
Quand il arriva dans la rue, la neige avait un peu calmé son intensité première.
Les cinq hommes commencèrent par le faire asseoir sur le trottoir, pour qu'ils eussent le moyen de charger leurs fusils.
Il faisait froid; les mains gelées par la neige tremblaient.
Cela dura dix bonnes minutes.
Au bout de dix minutes, ils prirent le prisonnier par les épaules, et l'entraînèrent dans la direction du poste du Panthéon.
Aubin Ploguen ne bronchait pas.
On eût juré qu'il en était à sa vingtième arrestation.
Seulement, pour souffler dans ses doigts, sans doute, il portait de temps à autre ses mains liées à ses lèvres, mais en réalité, tout doucement, il coupait avec ses dents les cordes qui liaient ses mains.
Un soldat le tenait par l'épaule droite, pendant qu'un autre soldat le tenait par l'épaule gauche.
Ces braves lignards! ils n'y voyaient pas malice! Puis, au surplus, la précaution qu'ils avaient eue de charger leurs fusils sous les yeux même de leur prisonnier devait les rassurer sur toute tentative de fuite.
Bientôt, au coin de la rue d'Ulm et de l'impasse Porniquet, Aubin Ploguen s'arrêta tout à coup et se planta au beau milieu du chemin, aspirant l'air à pleines narines, comme s'il eût voulu prendre le vent.
Un peu à gauche s'ouvrait la rue du Cerf, démolie aujourd'hui, mais qui, à cette époque, gagnait le quartier Mouffetard, en traversant le haut du boulevard Saint-Jacques.
—Allons, en avant, l'ami! dit un des soldats en voulant entraîner
Aubin.
Celui-ci eut un sourire de pitié.
Il se contenta de se secouer tout doucement; mais la secousse ne fut pas si douce qu'il l'aurait probablement voulu, car les deux soldats qui le tenaient roulèrent dans la neige en poussant un formidable juron.
Avant que les trois autres eussent eu le temps de revenir de leur surprise, Aubin Ploguen avait pris sa course.
Avez-vous vu courir les cerfs, dans les halliers, quand un chasseur les surprend? J'estime qu'ils sont moins rapides que le serviteur des Kardigân.
Deux coups de fusil, puis deux autres, puis un dernier, furent tirés par les soldats; mais aucun n'atteignit le fugitif. Quant à le rattraper, c'était impossible, il était déjà trop loin.
M. Jumelle écouta ce récit d'un air tellement comique, que Henry de Puiseux et Jean de Kardigân lui-même n'auraient pu s'empêcher de rire s'ils avaient contemplé en ce moment la figure de M. le sous-chef de la police politique.
—Diable! diable! grommelait-il.
Plus que jamais il se grattait l'oreille avec fureur.
Heureusement, Trébuchet lui gardait une consolation toute prête.
—J'ai trouvé, monsieur Jumelle, répéta-t-il d'un air triomphant.
M. Jumelle sauta sur ses pieds et courut à la muraille.
On distinguait très-bien une petite rainure, étroite comme un fil, qui glissait dans le mur, depuis le parquet jusqu'à une hauteur d'homme environ.
—Passe-moi un ciseau! fit-il.
Trébuchet obéit.
Alors M. Jumelle introduisit le ciseau dans la rainure, et en suivit toute la longueur. Il sentit bientôt une résistance.
—Le marteau, maintenant.
Docile, Trébuchet obéit encore.
M. Jumelle donna un coup sec, mais bien appliqué, au ciseau, qui brisa cette résistance, et la porte s'ouvrit.
—J'en étais sûr, dit-il.
Le lieutenant regardait d'un air satisfait.
—Eh! eh! la manivelle était adroite; mais le père Jumelle ne se laisse pas engluer! Voyons, il y a une demi-heure à peine qu'ils sont partis, donc on peut encore, sinon les arrêter, au moins retrouver leurs traces!…
Le lecteur comprend maintenant ce qui s'était passé.
M. Jumelle ne s'était pas trompé un seul instant. La chambre avait été, jadis, un lieu de réunion pour les carbonari, qui conspiraient.
Comme toutes celles où se tenaient leurs assemblées, elle donnait sur un couloir creusé à même des fondations de la maison, sous lesquelles s'étendaient les catacombes.
Jean de Kardigân l'avait louée en conséquence. Aubin Ploguen y demeura pendant le voyage du jeune homme à Ludworth.
Derrière la porte secrète, il avait placé un lit.
Quand les soldats entrèrent dans la cour, il se hâta de faire jouer le ressort qui ouvrait cette porte, et il transporta le lit dans la chambre.
Les chaises furent en partie cachées, et tous les assistants purent s'enfuir.
Lui, se glissa entre les draps, mais il n'eut pas le temps de se déshabiller.
Il ne s'était pas enfui avec les autres, pour la même raison qui lui avait fait ouvrir l'entrée de la maison. Il espérait détourner les soupçons de la police, et garder le secret de l'issue cachée, qui pouvait être si utile, plus tard.
—Allons, Trébuchet, entrons là-dedans!
L'agent semblait peu disposé à obéir, cette fois; mais M. Jumelle le rassura, en priant l'officier de faire éclairer la marche par un peloton de soldats qui porteraient des torches.
La petite troupe entra.
Le couloir conduisait au milieu des fondations des maisons voisines, par une pente très-douce.
Là, quelques marches de pierre descendaient dans les catacombes.
Quel chemin avaient suivi les fugitifs?
M. Jumelle était trop habile pour ne pas savoir qu'en pareille occurrence, on prend autant que possible la ligne droite. Au reste, la route était toute tracée.
Elle suivait une ligne un peu courbe, cependant, mais où ne donnaient que des impasses perdues.
Ils longèrent cette route pendant une heure environ.
Arrivés à une sorte de clairière, ils demeuraient un peu déconcertés, quand un des soldats ramassa dans l'avenue de gauche un mouchoir tombé au milieu.
Ce mouchoir portait un V et un S, brodés au coin.
Il appartenait à l'infortuné M. Saincaize, qui laissait, dans sa terreur, une trace vengeresse derrière lui!
Ce qui prouve, une fois de plus, qu'il n'arrive jamais rien aux gens courageux, tandis que les lâches sont toujours victimes.
Un second trajet de trente minutes conduisit la petite troupe à l'une des issues des catacombes, dans la plaine de Montrouge.
M. Jumelle fit soulever par les soldats la grille de fer qui obstruait le passage, et ils se trouvèrent bientôt tous en pleine lumière.
Car le jour s'était levé, à mesure que la tourmente de neige décroissait.
M. Jumelle espéra un moment que les pas des fugitifs resteraient marqués sur la neige; mais ceux-ci avaient eu soin de les entrecroiser tellement, qu'on ne pouvait les suivre.
Au reste, il était à peu près certain que, tous, ils avaient dû rentrer dans Paris, mais par des chemins différents.
M. Jumelle fit garder les deux issues, et, laissant là son escorte, s'achemina vers Paris qui s'éveillait au loin.
A mesure qu'il marchait, ses réflexions se condensaient, prenaient corps, et lui montraient clairement tout ce qui avait dû avoir lieu.
Il se hâtait, car il voulait faire son rapport à M. Gisquet, le préfet de police, et discuter avec lui les moyens d'arrêter Henry de Puiseux, par lequel on pouvait arriver peut-être à connaître une partie de la vérité.
Cependant, à mesure qu'il traversait dans toute sa longueur la vaste plaine de Montrouge, la solitude se faisait moins grande. A droite et à gauche, passaient des maraîchers se rendant à Paris ou en revenant.
Il arriva bientôt devant un petit cabaret de bas étage.
Alors son instinct de policier s'éveilla. Il eut l'idée de demander des renseignements aux gens qui tenaient ce cabaret. En s'approchant, il vit un certain nombre de gens qui encombraient la petite salle du cabaret.
Il se mêla à ces groupes, demanda un verre d'eau-de-vie.
—C'est bien, ce qu'il a fait là, disait l'un.
—Ma foi, oui. Le pauvre petit courait risque, sans ce brave monsieur, de crever là comme un chien abandonné.
—Je l'ai vu, lui, dit tout haut une femme, pendant qu'il cherchait à réchauffer l'enfant. Il avait un bel habit noir, et du linge comme en a l'épouse de notre maire de Gentilly.
A ces mots, M. Jumelle dressa l'oreille.
—D'où pouvait-il venir, par ce temps-là, et à cette heure de nuit?
—Je vais vous le dire, ajouta un autre tout bas. J'arrivais d'Arcueil et j'ai vu une bande d'hommes qui portaient des catacombes…
—Eh! eh! grommela M. Jumelle.
—Au reste, nous saurons qui c'est, car Gervais l'a accompagné à Paris.
M. Jumelle se leva:
—Mes bons amis, dit-il, vous allez me donner immédiatement le signalement de celui dont vous parlez, ou je vous arrête, au nom du roi!…