VIII

MADAME

Le jeune homme, qui n'était autre que Maurice de Carlepont, ce royaliste entrevu par nous dans l'assemblée de la rue du Petit-Pas, avait en effet joué ce pauvre M. Jumelle.

De Carlepont et ses amis connaissaient la présence à Marseille du sous-chef de la police politique.

C'était un danger pour leurs projets. En conséquence, ils avaient résolu de détourner l'attention de l'agent.

On a vu que Maurice de Carlepont avait réussi.

Mais que se passait-il à bord du Carlo-Alberto?

La mer est grosse. Les lames balayent le pont du navire et le jettent par instant de côté, comme un cheval effrayé qui ferait des bonds de terreur.

A l'arrière, une jeune femme, enveloppée d'un de ces manteaux qu'on nommait des tartans, se tient debout, la main placée sur un cordage, qui l'aide à résister au roulis.

C'est S. A. R. madame la duchesse de Berry, mère du roi Henri V et régente de France.

Dès le mois de juin 1831 elle avait quitté l'Angleterre, accompagnée de la petite cour qui lui était restée fidèle. Arrivée en Hollande, elle ne s'y arrêta que pour y prendre quelques jours de repos.

En août, et au commencement de septembre, elle est à Francfort et à
Mayence, où elle règle les pensions de la liste civile.

Vers la fin de ce même mois de septembre, elle traverse la Suisse, entre dans le Piémont, et enfin s'installe, sous le nom de comtesse de Sagana à Sestri. Sestri est une petite ville située dans les États du roi Charles-Albert, à douze lieues de Gênes.

Quelques mots d'histoire sont ici nécessaires pour faire comprendre aux lecteurs par quelles routes semées d'épines passait cette héroïque princesse, qui rentrait en France, armée de son droit, forte de son courage.

Madame, en arrivant à Sestri, n'avait déguisé que son nom.

Le dimanche, elle se rendait à l'église, située à un quart de kilomètre de son château, à pied, et entourée de curieux. Tous voulaient voir cette fille, cette femme et cette mère de rois, qui devait errer de ville en ville, de pays en pays.

Il y a une majesté plus grande que celle du trône: la majesté du malheur!

Or, Madame sortait la tête presque nue, et couverte seulement d'une dentelle. Le bruit ne tarda donc pas à se répandre de sa présence à Sestri.

M. de Cases, consul de France à Gênes, en fut informé, comme les autres, par la rumeur publique; mais il n'avait pas le droit de se plaindre. Il était tout naturel que le roi de Sardaigne offrît un asile à la belle-fille de Charles X.

Seulement, la situation se compliqua. Comme Madame préparait de longue main le double soulèvement de la Bretagne et du Midi, elle était en correspondance quotidienne avec les chefs royalistes de ces provinces.

De la correspondance, on en vint à la conférence.

Si bien, qu'un beau jour, Gênes se trouva peuplée de Français voyageant sous des noms d'emprunt étrangers.

Celui-ci était, sur son passe-port, Russe, et faisait viser ses papiers au consulat de Russie; celui-là était Anglais, et rendait chaque jour de fréquentes visites au consulat anglais.

Par conséquent, ils échappaient tous à l'action de M. de Cases, qui enrageait.

Le consul de France avisa son gouvernement de ce qui se passait et lui demanda des ordres.

Aussitôt une lettre partit des Tuileries, adressée au cabinet sarde, se plaignant de l'asile offert par Charles-Albert à une conspiration tramée contre Louis-Philippe[7].

Charles-Albert écrivit alors à Madame une lettre expliquant le système politique adopté par les étrangers à l'égard de la France. C'était une invitation polie, mais réelle, d'avoir à quitter le pays sarde.

Madame était faite au malheur. Pourtant, elle ressentit un coup pénible de cette déloyauté, de ce manque de générosité d'un prince de la maison de Savoie.

C'était même une ingratitude, car ce même roi Charles-Albert avait reçu jadis à la cour de France une hospitalité qu'il n'eût pas dû oublier.

Elle partit; mais, avant de quitter Sestri, elle dit un de ces mots profonds qui la vengeaient:

—Décidément, la noblesse des rois s'en va!—Mon aïeul a fait bâtir des palais, mon grand-père des maisons, mon père des bicoques et mon frère des nids à rats. Dieu aidant, mon fils rebâtira des palais!

Elle traversa Gênes et Modène, puis gagna Rome.

Elle partit de Massa, vers le milieu du mois d'avril 1832, et s'embarqua sur le Carlo-Alberto. Le 26, elle fit relâche à Gênes et, le surlendemain, elle était en vue de Marseille.

Il avait été convenu qu'un signal avertirait la princesse du moment précis où elle devait opérer son débarquement.

Ce signal était une fusée rouge qui devait être lancée à quelque distance du phare de Planier.

En même temps que M. Pierre Prémontré mettait en branle le tocsin de l'église Saint-Laurent, on lançait la fusée.

Quand nous montons à bord du Carlo-Alberto, Madame et son escorte avaient vu la fusée et attendaient qu'une barque préparée à cet effet vînt les chercher.

La nuit était noire et la mer soulevée, nous le savons.

Il fallut à la barque deux heures pour lutter contre les vagues, et toucher au navire.

Après de grandes difficultés, Madame put descendre du Carlo-Alberto dans l'esquif; il fallut encore deux heures pour atterrir.

Une cabane de pêcheurs servit d'asile cette nuit-là à celle qui avait vu l'Europe, la France et Paris à ses pieds.

Quand elle se trouva dans cette masure, fouettée par le vent de la mer, seule, en face de sa destinée, en face de ce royaume qu'elle venait reconquérir, elle dut réfléchir longuement sur le néant des choses humaines.

Marie-Thérèse, vaincue et fuyant, sa fille entre les bras, dut penser ainsi, avant qu'elle entendît ses fidèles Maggyars s'écrier en la saluant:

Moriamur pro rege nostro, Marià Theresà.

Madame ne put dormir.

Comment aurait-elle trouvé le sommeil quand, à deux lieues de là à peine, se jouait le commencement de cette redoutable partie?

A sept heures du matin, elle apprenait que le mouvement de Marseille avait échoué.

Ce fut pour son Altesse Royale une violente douleur.

Le mouvement de Marseille échoué, il fallait renoncer à toute espérance de soulever Lyon et Toulouse.

Mais si elle était profondément affligée de ce premier échec, Madame n'était pas découragée. Ainsi qu'elle l'avait écrit au marquis de Kardigân, elle comptait peu sur le Midi. Pour elle, toute la foi royaliste, cette foi qui ne se contente pas d'espérer, mais qui agit, s'était réfugiée en Bretagne.

Il semble que ces landes arides soient, en ce siècle, le dernier refuge des sentiments chevaleresques d'autrefois. Bertrand Duguesclin est né en Bretagne. Charette était digne d'y voir le jour; il y est mort.

Aussitôt deux partis bien opposés se formèrent autour de la princesse.

L'un était pour la retraite. Il engageait Madame à remonter à bord du Carlo-Alberto et à regagner Massa.

L'autre était pour la lutte, puisque aussi bien elle était commencée.

—Ecoutez, mes amis, dit la duchesse après avoir réfléchi, reculer maintenant ne serait pas seulement une faiblesse, mais une lâcheté.

Quelques-uns de mes serviteurs se sont compromis pour moi; ils ont risqué leur vie, leur liberté, pour avoir eu confiance dans ma parole royale. Cette parole ne leur fera pas défaut. Une princesse de Bourbon ne ment pas. Je suis en France: j'y reste.

M. de B…lh tenta vainement de prouver à Madame qu'elle devait partir.
Toute la froide raison du conseiller s'émoussa contre cette phrase:

—J'ai promis à mes soldats de me battre avec eux!

L'important était de quitter au plus vite la masure.

Évidemment, l'autorité devait être prévenue de la présence de Madame, et ne tarderait pas à la faire arrêter.

Elle s'enveloppa de nouveau de son tartan, et la petite escorte entoura la princesse qui partit à pied, pendant que M. de B…lh allait à la recherche d'une voiture.

Sur la route, pas le moindre tricorne de gendarme; tricorne menaçant, c'est-à-dire, car ceux qui rencontraient le cabriolet de la princesse saluaient avec respect.

Madame ne laissait pas que d'être intriguée.

Comment se faisait-il qu'on ne la surveillât pas davantage?

Elle en eut bientôt l'explication.

Au moment de quitter l'étroit chemin pour gagner la route de Marseille à Toulouse, les fugitifs arrivèrent sur le flanc d'une petite colline dominant la mer. Madame aperçut de loin le Carlo-Alberto qui fuyait à toute vapeur en prenant chasse devant une frégate de la marine:

—Ah! je comprends tout! dit-elle en riant.