IX

LE VOYAGE

Maurice de Carlepont avait bel et bien joué ce pauvre M. Jumelle, en lui disant que Madame et le maréchal de Bourmont étaient à bord du Carlo-Alberto.

Le sous-chef de la police politique se hâta d'aller prévenir le préfet du département, pendant qu'on ordonnait à une frégate de se préparer à donner la chasse au petit vapeur, dès que celui-ci ferait mine de s'enfuir.

Si l'autorité croyait Son Altesse sur mer, elle ne penserait pas à la chercher sur terre.

C'est, en effet, ce qui arriva.

Quelques minutes après la rencontre comique avec le gendarme, Madame vit la route de Marseille à Toulouse se dérouler à peu de distance.

—Votre Altesse veut-elle continuer sa route? demanda M. de B…lh.

—Si je le veux!

—Cependant… j'avais espéré…

—Qu'est-ce que vous aviez espéré, je vous prie?

—Que Votre Altesse renoncerait à aller plus loin.

—Une fois pour toutes, de B…lh, répondit gravement la princesse, je ne veux plus qu'on me parle de cela. Je fais ce que je crois être, ce qui est mon devoir.

Monsieur de B…lh s'inclina.

Madame reprit avec animation:

—Quoi! des hommes jeunes, riches, heureux, aimés, n'ont pas hésité à quitter famille, bonheur et richesse, pour se battre sur un signe de moi,—peut-être pour mourir. Et moi je ne les suivrais pas! Non, je fais ce que ferait mon fils à ma place; et je n'exposerai plus un prince français à recevoir une seconde lettre comme celle qu'écrivit Charette!

Le cabriolet arrivait sur la route.

—A gauche! ordonna Madame.

A gauche!… le sort en est jeté.

Le cabriolet partit.

Vers les quatre heures du soir, les voyageurs entraient dans un petit bourg.

Par le plus grand des hasards une calèche s'y trouvait à vendre.

Quand je dis: le plus grand des hasards, je parle du sentiment qu'éprouva la princesse; car au fond, bien qu'elle l'ignorât, c'était une chose très-naturelle.

M. de Bonnechose, ce noble et courageux jeune homme, qui gagna, dans cette campagne, l'immortalité du dévouement, avait pris les devants et fouillé le bourg jusqu'à ce qu'il eût trouvé cette calèche.

M. de Bonnechose ne devait plus abandonner la princesse jusqu'en Vendée.

Le transbordement se fit donc d'une voiture dans l'autre.

A la nuit close, Madame, très-fatiguée, voulut s'arrêter pour souper et coucher.

—Où sommes-nous ici? demanda-t-elle.

—A X…, Madame.

—A X…? Tant mieux, nous avons un ami ici.

—Lequel?

—M. de…

M. de Bonnechose fit un mouvement.

—Il est absent.

—Oui, dit M. de B…lh, mais son frère peut le remplacer.

—Son frère, dit M. de Bonnechose, est non-seulement républicain, mais encore maire de cette commune.

—Est-ce un honnête homme? demanda Son Altesse.

—Oui, madame.

—Eh bien, je me risque!

Elle alla frapper à la porte du gentilhomme républicain.

Une servante vint ouvrir.

—Je voudrais parler à monsieur de ***, dit Madame.

La servante alla chercher son maître.

—Monsieur, dit la princesse, vous êtes républicain; mais je me suis rappelée Charles Stuart fugitif. Je suis la duchesse de Berry, et je viens vous demander asile.

M. de *** salua respectueusement:

—Ma maison est aux ordres de Son Altesse, dit-il.

Madame passa chez cet ennemi une nuit calme.

Au matin arrivèrent deux amis: M. de Ménars et M. de Villeneuve, parent de M. de B… qu'ils devaient remplacer. M. de Villeneuve avait pris un passeport en son nom, lequel portait: «voyageant avec sa femme et son domestique.»

—Je vois bien la femme, dit son Altesse en riant, mais je ne vois pas le domestique.

—Nous allons le trouver sur la route, dit M. de Villeneuve.

On partit.

Il faisait un vent piquant et sec. Les chevaux marchaient bien, trop bien même; car, à une descente un peu rapide, ils prirent tout à coup le mors aux dents.

En vain M. de Ménars et M. de Villeneuve essayèrent-ils de les arrêter: la calèche descendait avec une rapidité effrayante.

De plus, cette voiture était vieille et menaçait à chaque soubresaut de se briser en deux.

Elle se contenta de verser.

Tout le monde était sain et sauf, mais la calèche était cassée.

—Comment allons-nous faire? demanda Madame.

—Rien n'est perdu, dit M. de Villeneuve. Est-ce que mon domestique n'attend pas sur la route?

—Oui, mais où?

—A deux kilomètres d'ici.

Madame prit le bras de M. de Villeneuve et fit bravement les deux kilomètres à pied.

En effet, le domestique, venu de Marseille dans un char-à-bancs, se tenait assis au bord du chemin.

Il se leva en apercevant les voyageurs. C'était un jeune homme d'une trentaine d'années, qui portait une élégante livrée noir et or.

M. de Villeneuve lui serra la main.

—Vous êtes bien familier avec vos gens, de Villeneuve! dit Madame en riant.

—J'ai l'honneur de présenter à Votre Altesse M. de Lorge, dit M. de
Villeneuve.

—Humble serviteur de Son Altesse! riposta M. de Lorge.

—Bravo! Partons, continua la princesse. Seulement, messieurs, une simple observation. A partir de cette heure, supprimez, je vous prie, des appellations dangereuses. Une Altesse courant les routes pourrait bien sembler extraordinaire. Je suis tout simplement madame de Villeneuve. Ne l'oubliez pas.

Le 5 mai, à sept heures du soir, Madame entrait à Toulouse.

Personne ne faisait attention à ce char-à-bancs, car les propriétaires des environs sont accoutumés à venir souvent en ville.

Pourtant un officier de la ligne se trouvait, par hasard, assis à la porte de l'hôtel devant lequel le char-à-bancs était arrêté.

M. de Villeneuve avait pris les devants pour acheter une chaise de poste.

Il devait continuer à petits pas jusqu'à ce que le char-à-bancs le rejoignît.

Cet officier regardait attentivement la princesse, qui sentait le danger, mais n'osait faire un mouvement ni ordonner le départ de peur d'appeler une dénonciation.

—Voyez donc, de Lorge, comme cet officier me regarde? dit-elle.

En effet, l'officier ne quittait pas des yeux le petit groupe formé par les voyageurs. Tout à coup il se leva et vint à M. de Lorge.

Il lui mit la main sur l'épaule.

Le gentilhomme croyait tout perdu, quand l'officier lui dit tout bas:

—Engagez votre maîtresse à acheter un autre chapeau, celui-là ne lui couvre pas assez le visage.

Puis, soulevant son képi, il salua la princesse en mettant dans cette action un respect caché que la prudence l'empêchait d'accentuer davantage.

—Brave cœur! murmura Madame. Ah! mes Français! mes Français!…

M. de Ménars avait accompagné M. de Villeneuve.

Un jeune homme de Toulouse, fort connu dans la ville, M. Neychens, aujourd'hui rédacteur de l'Union, devait les remplacer pour quelques heures.

Il fallait, autant que possible, éviter les soupçons. Or, M. Neychens avait l'habitude de faire souvent, en chaise de poste, le voyage de Toulouse à Bordeaux.

M. de Villeneuve fut rejoint à onze heures du soir. On quitta le char-à-bancs et le voyage se poursuivit avec une rapidité d'autant plus grande que le temps pressait. Ainsi que Madame l'avait écrit au marquis de Kardigân, elle voulait que le soulèvement de la Vendée eût lieu du 1er au 15 mai. Or, on était déjà au 5, presque, au 6. Elle était donc en retard.

Aussi fut-il résolu d'activer le voyage. A Agen, au lieu de continuer droit sur Bordeaux, par Marmande et La Réole, elle se dirigea vers Saintes, par Villeneuve-sur-Lot, Sainte-Foy et Libourne.

Aux environs de Saintes, M. de Villeneuve avait un ami. Cet ami était M. le marquis de Dampierre. Par malheur, il n'était pas chez lui. Il ne devait rentrer que le soir.

Or, ce jour-là était un dimanche.

Madame voulut assister à la messe du village, elle s'y rendit.

Naturellement personne ne la connaissait. Elle passa donc inaperçue.

Pourtant, vers la fin de l'office, au moment où le curé se retourna pour prononcer l'Ite missa est, il resta tout à coup interloqué. Heureusement personne ne fit attention à cet incident, que pas même la duchesse n'avait remarqué.

Les voyageurs allaient sortir de l'église, quand Madame s'arrêta.

Elle venait d'entendre entonner le Domine salvum fac regem nostrum
Ludovicum Philippum

Elle écouta la tête baissée.

Puis deux grosses larmes roulèrent sur son visage.

—Qu'avez-vous, madame? demanda M. de Villeneuve.

—Ah! il a pris non-seulement le trône de mon fils… mais encore les prières que son peuple devait faire pour lui!

Il y avait tant de cœur, tant de loyauté choquée, tant de tendresse maternelle blessée dans cette exclamation, que les compagnons de l'illustre voyageuse se turent…

Pauvre princesse! hélas! on lui avait tout pris, en effet… tout, même les prières de la France!

Quelques heures plus tard, M. de Villeneuve arrivait, accompagné de la princesse, de M. de Ménars et de M. de Lorge, à la grille du château du marquis de Dampierre.

Le marquis était de retour.

M. de Lorge sonna; le concierge qui demeurait à côté de la grille, dans une petite maison de garde, vint ouvrir.

—Nous voudrions parler à M. le marquis, dit le gentilhomme.

—Oh! je crains que monsieur ne puisse vous recevoir, répondit le concierge.

—N'importe, conduisez-nous au château.

—Qui annoncerai-je à monsieur?

—Des amis: allez!

On introduisit les voyageurs dans un salon du rez-de-chaussée, pendant que le concierge transmettait à un valet de chambre la phrase de l'étranger.

On entendit un grand bruit dans tout le château, semblable à celui que produirait une légion de valets.

—Je suis sûre que nous tombons mal, observa la princesse.

Elle était un peu cachée par l'ombre des rideaux du salon. Aussi, quand
M. de Dampierre entra, ne l'aperçut-il pas tout d'abord.

—Bonjour, cher ami! dit M. de Villeneuve en tendant la main au marquis.

—Comment toi!… toi! qui arrives à l'improviste? C'est mal.

Le marquis avait prononcé cette phrase avec une telle conviction, que M. de Lorge se détourna pour cacher le sourire qui naissait sur ses lèvres.

M. de Villeneuve continua négligemment:

—Mon Dieu! cher ami, il ne faut pas m'en vouloir. Je passais à Saintes avec ma femme, et…

—Ta femme!…

—Oui. Et elle a désiré que je te présentasse à elle.

M. de Dampierre distingua seulement alors une dame dissimulée dans l'ombre des tentures. Il salua et reprit:

—Tu es donc marié?

—A ce qu'il paraît.

Madame s'avança. Le marquis la reconnut.

—Dieu!

—Monsieur le marquis de Dampierre, Madame, dit M. de Villeneuve. Et toi, cher ami, pardonne-moi cette petite comédie; mais Son Altesse est triste depuis ce matin, et j'ai voulu l'égayer un peu.

—Je suis heureux et fier, Madame, dit le marquis, que Votre Altesse…

—Assez d'Altesse, marquis! reprit Madame, qui jusqu'alors avait gardé le silence. Je suis ici, sur la route et sur le passeport, madame de Villeneuve.

—Alors, je remercie madame de Villeneuve, riposta le marquis en saluant de nouveau, de l'honneur qu'elle fait à ma maison, en s'arrêtant sous mon toit.

—Marquis, nous avons faim et nous sommes las, dit de Lorge.

—Vous avez faim!… Ah! quel malheur! j'ai justement à dîner, ce soir, vingt personnes.

—Tant mieux!…

—Parmi lesquelles le sous-préfet de Saintes et le lieutenant de gendarmerie de l'arrondissement.

—Qu'importe! dit la duchesse: ils ne me connaissent pas, et… d'ailleurs, je suis madame de Villeneuve.

En effet, M. de Dampierre présenta les nouveaux venus à ses hôtes, comme des amis attendus par lui.

Personne ne reconnut la princesse, personne excepté le brave curé.

Le matin, en entonnant l'Ite missa est, il avait déjà vu Madame. Il eut un tressaillement en la retrouvant dans le salon du marquis.

Nous passerons rapidement sur les détails de ce dîner, malgré le comique de la situation. Le lieutenant de gendarmerie et le sous-préfet de Saintes rivalisaient d'amabilités pour Madame.

S'ils avaient su!…

A onze heures du soir on se sépara; mais au moment de regagner son presbytère, le curé demanda à madame de Villeneuve de vouloir bien lui accorder quelques instants d'entretien.

La duchesse, un peu étonnée, y consentit.

—Madame, murmura le curé, ce matin, à la messe… j'ai laissé les autres dire à leur façon. Moi j'ai chanté: Domine salvum fac regem nostrum HENRICUM.

—Merci! monsieur l'abbé, dit-elle.

Ce pauvre curé de campagne n'avait-il pas deviné l'émotion profonde dont ce cœur de princesse et de mère avait dû être secoué?

Seul, quand ses ouailles oubliaient, seul il s'était souvenu. Il est vrai que celui qui reste fidèle à son Dieu sait rester fidèle à son roi.

* * * * *

Le lendemain, dès l'aube, ils repartaient. A Saintes, M. de Bonnechose les rejoignait et montait dans la chaise de poste.

Puis, par un crochet fait à travers champs, Madame revenait chez M. de
Dampierre.

Il était important que, dans le pays, on crût repartis les voyageurs de la veille.

Au reste, Madame était brisée de fatigue, et, à la veille de s'exposer à des fatigues plus grandes encore, elle sentait le besoin de prendre quelques jours de repos.

Puis, la princesse voulait se faire précéder de ses ordres en Vendée et en Bretagne. Elle resta donc chez le marquis de Dampierre.

Son premier mot à M. de Bonnechose avait été:

—Où est le maréchal?

M. de Bonnechose l'ignorait, et tous l'ignoraient encore. M. de Bourmont se tenait, avec raison, caché dans quelque retraite. Mais Madame devinait que sa présence était indispensable.

En effet, M. de Bourmont pouvait seul empêcher de se reproduire le fait désastreux qui avait tant nui à la première guerre de Vendée.

Les chefs de 1794, comme ceux de 1832, étant tous égaux entre eux, celui qui obtenait le commandement en chef blessait, par cela même, la susceptibilité des autres. Hélas! même dans le dévouement, il y a des côtés humains, donc des petitesses. Or, le maréchal, par son nom, par son grade, par l'éclat des services rendus, était plus qu'un autre l'homme désigné pour être généralissime. Tous accepteraient avec joie pour premier un maréchal de France.

Ensuite, Madame envoya aux principaux chefs la lettre suivante:

«Que mes amis se rassurent: je suis en France. Bientôt, je serai en Vendée. C'est de là que vous parviendront mes ordres définitifs; vous les recevrez avant le 25 de ce mois. Préparez-vous donc. Il n'y a qu'une méprise dans le Midi. Je suis satisfaite de ses dispositions, il tiendra ses promesses. Mes fidèles provinces de l'Ouest ne manquent jamais aux leurs. Dans peu, toute la France sera appelée à reprendre son ancienne dignité et à retrouver son ancien bonheur.

M-C. R.

15 mai 1832.»

Cet ordre collectif fut bientôt suivi d'une proclamation que Madame fit tirer à plusieurs milliers d'exemplaires à l'aide d'une presse portative.

Voici ce document:

PROCLAMATION
DE MADAME LA DUCHESSE DE BERRY

Régente de France

«Vendéens! Bretons! Vous tous habitants des fidèles provinces de l'Ouest!

Ayant abordé dans le Midi, je n'ai pas craint de traverser la France au milieu des dangers, pour accomplir une promesse sacrée: celle de venir avec mes braves amis, et de partager leurs périls et leurs travaux.

Je suis enfin parmi ce peuple de héros! Ouvrez à la fortune de la France! Je me place à votre tête, sûre de vaincre avec de pareils hommes. Henri V vous appelle. Sa mère, régente de France, se voue à votre bonheur.

Répétons notre ancien et notre nouveau cri: Vive le Roi! Vive Henri V!

MARIE-CAROLINE.

Imprimerie royale de Henri V.»

Comme la circulaire, cette proclamation fut datée du 15 mai.

Quand, le lendemain, après huit jours de repos, Madame quitta le château du marquis de Dampierre, elle était précédée de ces lignes chaleureuses et enthousiastes.

Pour la suivre maintenant, nous ne pouvons mieux faire que de copier l'écrivain militaire auquel nous devons une partie de ces renseignements[8]:

«Les chevaux de M. de Dampierre conduisirent Madame jusqu'à la première poste, où elle prit des chevaux et continua sa route par Saint-Jean d'Angély, Niort, Fontenai, Luçon, Bourbon et Montaigu.

Madame la duchesse de Berry traversait en plein jour, et en voiture découverte, le pays que quatre ans auparavant elle avait traversé à cheval, allant de château en château, et entourée des populations accourues sur son passage. Quant à M. de Ménars, propriétaire dans le pays, habitué de toutes les élections, comme électeur et éligible, ayant présidé le grand collége de Bourbon, c'était un miracle qu'il ne fût point reconnu à chaque pas.

Sans doute, les voyageurs furent protégés par leur imprudence même. Il est vrai que Madame avait une perruque brune, mais elle avait oublié de noircir ses sourcils blonds.

Elle fut obligée de les teindre avec du charbon, pour harmoniser leur couleur avec celle de sa perruque noire…»

… Au relais de Montaigu, M. de Lorge, habillé toujours en domestique, fut obligé, pour ne pas mentir à son costume, de manger avec les domestiques, et d'aider à atteler les chevaux.

M. de Lorge se tira de son rôle, comme s'il eût joué la comédie en société.

Le 17 mai, à midi, Madame descendait, accompagnée de M. de Ménars, au château de M. de N… Les deux voyageurs changèrent aussitôt de costume avec le maître et la maîtresse de la maison, qui montant dans leur voiture, continuèrent la route en leur lieu et place.

Le postillon, que les valets avaient grisé dans la cuisine, tandis que les maîtres changeaient de vêtements au premier, ne s'aperçut de rien; il enfourcha son porteur, à moitié ivre, et prit la route de Nantes, ne se doutant pas qu'on lui avait changé ses voyageurs, ou plutôt qu'ils s'étaient changés eux-mêmes.

La Duchesse avait donné rendez-vous à ses amis dans une maison située à une lieue à peu près du château, et appartenant à M. X… Vers cinq heures de l'après-midi, elle prit le bras de M. O… et gagna cette maison à pied, où MM. de Charette et de Ménars, vêtus de blouses, et chaussés de souliers ferrés, ne tardèrent pas à les rejoindre.

Le soir, Madame partit pour gagner une cachette qu'on lui avait ménagée dans la commune de Montbert. Elle était accompagnée en outre, par un gentilhomme du pays, M. de la R…e.

Quelques paysans escortaient les voyageurs.

On demanda à la princesse si elle voulait faire un détour ou passer la Maine à gué. Comme si elle eût voulu s'habituer du même coup à tous les périls, Madame préféra le danger à la lenteur.

On hésita pour savoir où l'on passerait la rivière. On se décida pour
Romainville, où la Maine est moins profonde.

Un paysan qui connaissait les localités, prit la tête de la colonne, sondant le chemin avec un bâton qu'il tenait de la main droite, tandis que de la gauche, il tirait à lui la Duchesse. Arrivés au tiers de la rivière, le paysan et Madame sentirent s'écrouler sous leurs pieds la pile sur laquelle ils avaient cru pouvoir s'aventurer.

Tous les deux trébuchèrent et tombèrent à l'eau.

Madame, tombée à la renverse, avait disparu, entièrement submergée. M. de Charette s'élança aussitôt, saisit la princesse par le bras, et la tira de la rivière. Mais elle était restée cinq ou six secondes sous l'eau, et avait failli perdre connaissance.

Les compagnons de Madame ne voulurent pas lui permettre d'aller plus avant. On la ramena à la maison d'où elle était partie. Elle changea de vêtements, et décidée, dès lors, à changer de route, monta en croupe derrière un paysan. En raison du détour, elle n'arriva que le 18 mai au village de Montbert. Elle y coucha…

Cependant, des gendarmes ayant été aperçus aux environs, il fut décidé que, pour plus de sûreté, Madame se réfugierait ailleurs. On approchait du moment décisif, et il ne fallait pas risquer de tout perdre par une imprudence inutile.

Aussi le lendemain, 20 mai, Madame se rendit dans une ferme voisine.

Ce ne fut que le 21 au soir, que Son Altesse repartit pour gagner la commune de Legé, où devaient se rendre M. de Breulh, et, à son défaut, M. Berryer.

Ce fut en effet ce qui arriva.

Les royalistes de Paris étaient de plus en plus surveillés. Les ministres de Louis-Philippe devinaient que cette insurrection vendéenne serait sérieuse, et faisaient tous leurs efforts pour arrêter, sinon supprimer, ce qui leur était impossible, tout échange de correspondances entre Paris et la Vendée.

Aussi les royalistes de Paris se dirent que si l'un d'eux se risquait à faire le voyage, il serait aussi surveillé étroitement.

Une imprudence pouvait amener la découverte de la retraite de Madame, et par conséquent son arrestation.

Il y eut un moment d'embarras et d'ennui très-réel pour eux.

Heureusement survint une circonstance fortuite qui sauva tout.

Berryer reçut avis qu'un assassin de La Charente-Inférieure, qui devait être jugé aux assises de la Rochelle, demandait à être défendu par lui.

Le motif d'un voyage était tout trouvé.

Le grand orateur cachait l'homme politique sous la robe de l'avocat.

Il n'allait plus en Vendée pour aider à l'insurrection, mais bien au contraire pour défendre un assassin.

Pour en finir une bonne fois avec ces détails historiques qui, bien qu'arrêtant la marche de notre action, sont rigoureusement nécessaires, voici ce qui se passa:

Berryer partit de Paris le 20 mai au matin et arriva à Nantes le 22.

L'homme de confiance de la Duchesse l'y attendait. Il vint prendre l'illustre voyageur, et tous deux s'éloignèrent de Nantes à cheval.

Au milieu de la nuit seulement, et après de nombreuses et émouvantes péripéties, les deux hommes parvinrent à la retraite que la princesse avait choisie.

Que se passa-t-il dans cette entrevue?

Hélas! elle n'est que trop connue!

Berryer et le comité de Paris étaient entièrement opposés à une action par les armes, action que les hommes énergiques, et réellement dévoués du parti, réclamaient et espéraient.

M. Saincaize, M. de Breulh, M. Hyde de Neuville, M. de Chateaubriand lui-même, ne se rendaient pas bien compte de la situation, et craignaient de se jeter dans ce qu'ils appelaient une «aventure.»

Berryer usa donc de son influence, influence doublée encore de son éloquence personnelle et de l'avis de ses collègues, pour combattre le projet de Madame.

La conférence dura une partie de la nuit.

La princesse refusait au nom de son fils, au nom de son devoir, au nom de la mission sacrée qu'elle avait reçue, et qu'elle devait accomplir.

A cinq heures du matin, Berryer l'emportait.

Madame était vaincue. Elle pouvait résister, refuser, quand on lui parlait des dangers qu'elle courait…

Mais Berryer mit en œuvre des raisons qu'une âme élevée et forte comme celle de la princesse devait écouter avec émotion. Il lui parla de son fils, dont elle pouvait compromettre la couronne dans une insurrection; puis de ceux qu'elle ferait orphelins, de celles qu'elle ferait veuves.

Madame céda…

Elle écrivit une lettre qui suspendait les préparatifs faits pour le 24 mai.

Ce fut une faute et une grande faute!

A qui doit en incomber la responsabilité?

A Berryer d'abord, aux royalistes de Paris et un peu à Madame.

Ce fut la seule. Elle manqua de promptitude dans la décision, la force de la volonté et la rapidité dans l'exécution étant un des traits distinctifs de cette puissante nature.

Dès que Berryer eut reçu des mains de Madame la lettre qui donnait contre-ordre, il s'éloigna rapidement pour rentrer à Nantes.

La princesse renonçant à soulever la Bretagne et la Vendée, devait naturellement quitter la France, où sa présence devenait non-seulement inutile, mais encore dangereuse.

Elle comptait rejoindre à grande vitesse Nantes, dans une maison isolée, prendre là un passeport sous un nom supposé, qui l'y attendait, et sortir de France.

Mais Berryer ne devait pas voir arriver la princesse.

Dès que le fatal conseiller eut disparu, Madame se rappela la mission qu'elle avait reçue: mission sainte, qu'elle tenait de Dieu encore plus que des hommes, parce que Dieu seul donne aux rois l'hérédité de leurs droits.

Elle se rappela tout ce qui s'était fait déjà, tout ce qui se ferait encore, sans doute.

Peut-être revit-elle les ombres héroïques de Charette, de Lescure et de la Rochejacquelein venir l'adjurer, au nom de leur mort, de continuer l'œuvre qu'elle avait commencée…

Elle prit la plume, et, au lieu de partir, envoya à Berryer une lettre où elle lui annonçait que, au lieu d'éclater le 24 mai, la guerre commencerait du 3 au 4 juin.

En effet, le 25, M. de Bourmont reçut la lettre suivante:

«Ayant pris la ferme résolution de ne pas quitter les provinces de l'Ouest, et de me confier à leur fidélité si longtemps éprouvée, je compte sur vous, mon cher maréchal, pour prendre toutes les mesures nécessaires à la prise d'armes qui aura lieu dans la nuit du 3 au 4 juin. J'appelle à moi tous les gens de courage. Dieu nous aidera à sauver la patrie!

Aucun danger, aucune fatigue ne me découragera. On me verra toujours aux premiers rassemblements.

Vendée, 25 mai 1832.»

Le lecteur comprend maintenant combien avait été funeste le conseil de
Berryer.

La plupart des chefs ayant fait leurs préparatifs pour le 24 mai, reçurent heureusement le contre-ordre qui remettait la levée de boucliers au 4 juin. Mais quelques-uns de ceux d'en deçà de la Loire ne purent être prévenus, ce qui amena des soulèvements partiels facilement écrasés.

Or, à cette date du 25 mai où nous sommes parvenus, une dizaine de chefs avaient reçu des ordres pour attendre.

Nous savons que Jean de Kardigân et Henry de Puiseux attendaient, eux, avec leurs hommes, dans les bois de Machecoul.

Le 26 au matin, un paysan, le front couvert d'un large et épais chapeau campagnard, se présenta aux avant-postes, derrière lesquels se tenait Madame.

Il montra une passe signée du maréchal de Bourmont.

—Votre nom? demanda le factionnaire au paysan.

—Jean-Nu-Pieds.

Ils ne s'appelaient, les uns et les autres, que par des faux noms.

—Bien.

Jean-Nu-Pieds fut introduit dans une chambre où se trouvait un jeune gars d'environ dix-huit ans, qui mangeait un potage aux choux.

Au bruit des pas il se retourna.

—Bonjour, marquis! dit-il.

C'était Madame, ou plutôt Mathurine.