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LES BOIS DE MACHECOUL
Jean de Kardigân et ses amis avaient été fidèles au rendez-vous. Le 4 mai, toutes les troupes placées sous son commandement, et qui, sans compter les non-valeurs, se composaient de douze cents hommes, se trouvèrent réunies dans les bois de Machecoul.
Mais revenons de quelques pas en arrière.
Le lecteur a, nous l'espérons, gardé le souvenir de cette nuit agitée où le marquis, la Pâlotte, Jacquelin et Aubin Ploguen avaient fait leur expédition à la crique de Bel-Râch.
Au retour, Henry du Puiseux, arrivé sur le brick hollandais l'Espérance, avait remis au marquis les dépêches et les ordres de Madame.
Puis, deux paysans, un jeune, Pinson, un vieux, Leneguy, étaient venus frapper à la porte du vieux manoir pour demander l'hospitalité.
Nul n'avait soupçonné que Pinson était cette Fernande, dont le marquis s'était brusquement séparé. Seul, Aubin Ploguen s'était douté de quelque chose; seul, le Breton fidèle avait pressenti qu'un mystère était caché sous le déguisement de la jeune fille.
A son réveil, Pinson éprouva ce double et contraire sentiment de la crainte et de la joie.
La joie… car elle était près de Jean.
La crainte… car le jeune homme pouvait tout deviner et s'éloigner d'elle encore une fois.
Le marquis ne s'aperçut de rien. A peine donna-t-il un regard à ce petit paysan qui lui était envoyé; sur la lettre du vieux Gouësnon, il l'avait purement et simplement accepté dans son état-major; état-major, hélas! dont les fatigues dépassaient souvent celles des simples soldats!
Madame appelait à elle tous ses fidèles pour le 4 mai.
Le marquis de Kardigân, qui ne pouvait savoir qu'à cette date Madame était à peine au milieu de son périlleux voyage, commanda tous ses hommes pour qu'ils fussent arrivés avec lui dans les bois de Machecoul au jour indiqué.
Le voyage de Kardigân à Machecoul se fit par des chemins détournés, nuitamment; les douze cents hommes divisés en petites bandes marchaient isolément.
Il est vrai que les autorités des communes savaient parfaitement à quoi s'en tenir. A mesure que le moment de la prise d'armes approchait, les maires dans les cantons, les lieutenants de gendarmerie dans les arrondissements se tenaient préparés à tout événement.
Fernande n'avait naturellement pas quitté Jean de Kardigân.
Aubin Ploguen, depuis le départ, suivait silencieusement des yeux cet enfant. Il était ravissant, ce petit Pinson!
Le costume des paysans bretons de la côte est d'une élégance inconsciente à charmer Neuville ou Stevens, ces maîtres peintres.
Figurez-vous une veste étroite s'arrêtant à la taille, et attachée par devant par des boutons de cuivre. Le col de couleur est rabattu, laissant apercevoir le cou bien attaché et ferme de la jeune fille. Sur ses cheveux bruns elle a mis une perruque blonde, cette longue chevelure que les paysans du Morbihan et de l'Ille-et-Vilaine laissent pendre au milieu des épaules.
Ces cheveux blonds changeaient l'expression de la physionomie de
Fernande au point de la rendre méconnaissable.
Malgré les quelques regards que le marquis de Kardigân avait indifféremment jetés sur elle, il ne s'était pas un seul instant douté que ce petit Pinson cachait ce qu'il adorait par-dessus tout au monde.
Dans la nuit qui suivit le départ, ils arrivèrent aux bois de Machecoul.
La troupe prit son cantonnement sous les fourrés épais.
Aubin s'était écarté de ces cantonnements pour aller chercher des approvisionnements nécessaires.
Leneguy, la Pâlotte, Henry de Puiseux, Jean, Pinson, M. Lambquin et deux autres paysans formaient l'état-major.
Leneguy tailla à pleines branches et eut bientôt construit un petit bûcher derrière lequel vinrent se chauffer les combattants futurs.
Il faisait un vent sec qui passait en sifflant à travers les branches.
Le pauvre Pinson grelottait.
Jean s'en aperçut, et, détachant son manteau, le jeta sur les épaules de l'enfant.
—Merci, monsieur, murmura-t-il.
Le marquis ne reconnut pas la voix.
Et pourtant Dieu sait que sa pensée ne se détournait pas de cette radieuse image qui restait pour lui comme un paradis perdu.
Le feu flambait joyeusement. La flamme grimpait à mi-hauteur des arbres, et nos héros s'étaient couchés à terre, tournés vers cette douce chaleur.
Jacquelin dormait, M. Lambquin dormait, les trois paysans dormaient.
Il n'y avait d'éveillés que ceux que secouait une passion humaine.
—Remarques-tu la tristesse de la Pâlotte? demanda Henry à Jean.
—Oui.
—Sais-tu d'où cela vient?
—Non.
—Mon cher, il y a dans cette femme quelque chose qui m'intrigue. Le romanesque de sa vie a un côté séduisant. Quand on pense que cette paysanne si belle sous sa robe de laine, qu'elle semble être encore une grande dame, a été la baronne de Sergaz! Et la baronne de Sergaz n'était elle-même qu'une obscure ouvrière de Lille!
—Où veux-tu en venir?
—Tu me traiteras de rêveur.
—Va toujours.
—Eh bien! je suis convaincu qu'il y a en elle quelque chose que nous ne connaissons pas: je viens de te le dire, et je suis sûr de ne pas me tromper.
—Quoi?
—Eh! si je le savais, je ne te le demanderais pas!
—Enfin…
—Écoute. Ses yeux ont parfois une fixité qui m'inquiète…
Pinson était placé à côté d'Henry de Puiseux. A mesure que le jeune homme parlait, il se tournait doucement, afin de prêter une attention plus grande à ce qu'il disait.
Il eut un léger tressaillement, et jeta involontairement les yeux sur la Pâlotte; en effet, la jeune femme, assise devant le feu, la tête appuyée dans la main, semblait rêver profondément. Son regard fixe, dardé sur la flamme, paraissait y contempler la suite d'un roman, le spectacle d'un drame.
—Dieu! murmura Pinson, elle aime!
Était-ce l'amour?
Henry continua:
—Mon cher Jean, la vie a des fatalités étranges. Plus je vais, plus je le sens. Elle est faite de soubresauts et de hasards. Qui nous aurait dit, il y a quatre ans, quand la flotte du roi de France partait pour Alger, quand il racontait avec joie à LL. AA. RR. Madame la duchesse de Berry et Madame la Dauphine, les premiers triomphes de ses soldats, qui nous aurait dit qu'une heure viendrait, heure rapprochée, où ce roi vainqueur souffrirait en exil, où l'une de ces mêmes princesses viendrait partager notre existence de périls et de privations?
Eh bien! ami, je sens qu'un drame va se jouer autour de nous. Il est là, dans l'ombre, près de ce feu où nous nous chauffons, près de ce bois où nous nous sommes réfugiés.
—Tu rêves!
—Qu'avais-je dit? Tu ne me crois pas!… Tiens! as-tu remarqué ce petit
Pinson?
—Le fils de Gouësnon?
—Ah! c'est le fils du fameux Gouësnon?
—Oui.
—C'est étonnant…
—Pourquoi?
—Oh! rien.
—Mais que voulais-tu me raconter sur cet enfant?
—Rien, te dis-je…
Pinson avait écouté la suite des paroles d'Henry de Puiseux avec une attention aussi grande que le commencement.
Seulement, une crainte vague s'était emparée de son cœur.
Pauvre Fernande!
N'avait-elle donc pas encore fini son dur apprentissage de la souffrance?
Henry et Jean avaient cessé de causer. Tous les deux s'étaient enveloppés dans leurs manteaux et dormaient. Les deux femmes, seules, ne trouvaient pas le sommeil.
Ah! si la Pâlotte avait su!
Mais elle ne pouvait pas savoir. Pinson essuya doucement une larme qui coulait sur sa joue.
—Il est là! et il me croit bien loin de lui, pourtant! murmura-t-il.
C'était la seconde fois que cette idée-là lui venait…
Tout à coup, la Pâlotte se redressa. Elle jeta un regard autour d'elle.
Elle crut, sans doute, que personne ne pouvait la voir, car elle se pencha vers Jean, comme pour contempler son visage.
Ses yeux brillaient, et la pâleur de son front avait augmenté.
Ce fut une révélation pour Pinson.
—Grand Dieu! dit-il à voix basse, est-ce que M. de Puiseux aurait eu raison? Est-ce que?…
Elle n'acheva pas. Une angoisse sourde l'oppressait.