XI
LA PALOTTE ET PINSON
Quand vint le matin, tous les soldats rangés sous les ordres du marquis de Kardigân étaient réunis dans les bois de Machecoul. Dès lors une vie nouvelle commençait pour nos héros.
Madame cessait de s'appeler madame; on ne devait plus la nommer que Mathurine ou ma Tante, quand elle resterait en paysanne; que Petit-Pierre, quand, ainsi que Fernande, elle deviendrait un jeune gars de Bel-Râch ou d'Erqui.
Le marquis de Kardigân devenait Jean-Nu-Pieds, et Henry de Puiseux, Petit-Bleu.
Jean-Nu-Pieds ordonna de commencer aussitôt les travaux de défense.
Ces travaux étaient fort importants; car il ne fallait pas s'exposer à se laisser tourner par les troupes de Louis-Philippe.
Voici en quoi ils consistaient:
Le marquis fit abattre à chaque sentier débouchant de la forêt dans la plaine une centaine d'arbres. Ces arbres, placés en travers de la sente, formèrent un obstacle infranchissable devant lequel devaient s'arrêter les soldats, pendant que les chouans feraient feu, abrités derrière leurs palissades.
Ce travail dura toute la matinée, et chacun y prit part, Pinson et
Jacquelin comme les plus grands.
A midi, les chouans commencèrent à visiter leurs armes à feu.
Puis, le marquis fixa à chaque escouade son cantonnement particulier.
Les onze ou douze cents hommes placés sous son commandement étaient divisés en dix bataillons de cent quinze hommes chacun environ; cinq bataillons avaient pour chef Henry de Puiseux; les cinq autres Jean-Nu-Pieds. A son tour, chaque bataillon formait quatre escouades de vingt-cinq à trente hommes.
Au milieu des bois de Machecoul s'élèvent des grottes vastes, qui ont dû être autrefois des dolmens, ces autels où les prêtres druidiques offraient des sacrifices humains à leurs dieux sanglants. Là étaient emmagasinés des cartouches et des vivres. Il y en avait pour deux mois. Et quand ces provisions seraient épuisées, la mer se chargerait, par le vaisseau l'Espérance ou un autre, d'en apporter de nouvelles.
Le soir de ce second jour, on distribua des vedettes.
Jean et Henry avaient à peine une heure à eux pour causer. Tout leur temps était absorbé par les soins de leurs commandements.
Une huitaine de jours s'écoulèrent ainsi: on était au 13 mai.
Jean-Nu-Pieds commençait à devenir inquiet du retard éprouvé par Madame.
Il savait cependant que Son Altesse était en France, et que la tentative de Marseille avait échoué.
Toutes ces préoccupations avaient naturellement empêché le marquis de remarquer Pinson. Mais si, lui, n'avait pas prêté son attention au prétendu fils du vieux Gouësnon, il n'en était pas de même d'Aubin Ploguen et de la Pâlotte.
Le Breton et la jeune femme, pour des raisons différentes, il est vrai, voyaient plus clair que les autres. Seulement, Aubin était arrivé à une certitude presque complète, tandis que la Pâlotte ne faisait encore que soupçonner.
Fernande semblait ne pas se douter ni s'apercevoir de la surveillance dont elle était l'objet. Comment la pauvre enfant se serait-elle méfiée?
Il est vrai que le regard calme d'Aubin Ploguen la gênait quand il s'arrêtait sur elle.
Mais la loyauté qu'elle lisait dans cet œil clair ne lui inspirait aucune crainte.
Quant à Henry de Puiseux, il avait oublié presque entièrement les soupçons qui lui étaient venus tout d'abord.
Vers le 17 mai, Jean-Nu-Pieds reçut la proclamation et la circulaire écrites par Madame au château de M. de Dampierre, proclamation et circulaire que le lecteur connaît déjà.
Dès lors, en calculant l'arrivée probable de Madame, il pouvait fixer le jour où il se rendrait auprès d'elle.
D'un autre côté, comme naturellement plus approchait le moment de la lutte, plus il fallait augmenter la surveillance, il fit faire de nouveaux travaux de défense.
Les bois de Machecoul ne pouvaient être attaqués que sur leur versant nord. Il résolut de les enceindre de ce côté-là par un long fossé circulaire qui formerait une espèce de contrefort.
Il fut arrêté que les travailleurs partiraient dès l'aube, pendant que la Pâlotte, Jacquelin et Pinson iraient à Nantes aux nouvelles.
La Pâlotte accepta cette mission avec joie; mais quand elle sut que Pinson devait l'accompagner, elle ordonna à son fils de rester dans les bois.
Elle désirait sans doute rester seule avec ce singulier paysan qui avait les pieds si petits et les mains si blanches.
Ils partirent tous les deux au matin, emportant des provisions pour la journée.
Fernande, loin de dépérir dans cette vie de fatigues et de dangers, prenait chaque jour de nouvelles forces. Il y a de ces natures que l'existence active grandit et réconforte.
—Viens, petit, dit la Pâlotte en prenant le bras de la jeune fille.
Pinson dégagea son bras tranquillement, sans brusquerie, et suivit la
Pâlotte qui avait pris le sentier de la plaine.
—C'est étrange, pensa la Pâlotte.
Les deux femmes descendaient le petit chemin tout vert, ombragé par des arbres épais, dans lesquels chantaient les oiseaux, qui fêtaient le printemps.
De temps en temps, elle jetait un regard curieux sur son compagnon, non qu'elle eût deviné une femme dans Pinson: elle était à mille lieues de cette idée, mais elle avait la prescience qu'on lui cachait un mystère, peut-être même un danger menaçant pour Jean de Kardigân.
Fernande se taisait. Quand le cœur est rempli de pensées, les lèvres restent muettes.
Arrivées au tiers de leur course, la Pâlotte tira de son bissac le déjeuner et proposa à Pinson de prendre des forces:
—Au reste, petit, tu dois connaître le pays, dit-elle.
—Oui.
—Est-ce que tu n'es pas de Savenay?
—En effet.
—Ton père, le vieux Gouësnon, chez lequel nous arriverons à la nuit, car n'oublie pas que nous ne devons pas nous montrer de jour, ton père, le vieux Gouësnon, pourra bien nous offrir l'hospitalité?
—Certainement…
Il y eut un silence.
La Pâlotte avait fait deux parts de la viande froide et du pain emportés par elle.
—Tiens, prends, petit.
Et elle lui tendit sa part du déjeuner.
—Merci.
—Sais-tu que tu n'es pas bavard? continua la Pâlotte.
—C'est que je parle mal le français, répondit Pinson, avec un léger embarras et en traînant un peu sur ses mots, comme s'il eût fait un effort pour les trouver.
—Tu connais mieux le bas-breton, n'est-il pas vrai?
—Dame!…
—Eh bien! veux-tu m'en dire quelques mots? C'est une vraie musique, votre langage de ces côtés-ci, et je n'aime rien tant que l'entendre.
Fernande avait été élevée aux environs de Savenay, nous l'avons dit. Elle connaissait donc à merveille le patois breton, et rien ne lui était plus facile que de contenter la Pâlotte.
Celle-ci vit que cette première épreuve échouait. Elle remit à plus tard la suite.
—Allons, en route, petit, dit-elle.
Toutes les deux reprirent leur marche. Au reste, elles n'avaient pas à se hâter; de Machecoul à Nantes il y a à peine une demi-journée de marche. Elles devaient seulement entrer à la nuit tombante dans la capitale de la Loire-Inférieure, où le vieux Gouësnon était venu de Savenay, exprès pour les recevoir et leur donner des nouvelles.
Elles tournèrent donc à droite, laissant sur la gauche le lac de
Grandlieu, et dépassèrent bientôt Château-Thibaut.
—Avons-nous des amis ici? demanda la Pâlotte, qui montra à son compagnon le village assis à leurs pieds au bas de la colline.
Cette demande augmenta encore la gêne de Pinson, qui de rouge qu'elle était devint blanche.
—Mais…
—Tu ne le sais pas?
—Si… je le sais…
—Aussi… je me disais que c'eût été trop étonnant. Comment! toi…—toi qui es du pays…—car tu es du pays…—ne connaîtrais-tu pas ce château?
—Mais je le connais, je le connais.
—En bien! à qui appartient-il?
En faisant cette question, la Pâlotte ne se doutait pas de l'effet qu'elle produisait sur Fernande.
—Il appartient à un bleu, murmura-t-elle d'une voix étranglée.
—A un bleu?
—Oui.
—Et comment s'appelle-t-il? Tu dois le savoir, puisque tu es… puisque tu es du pays.
—Il s'appelle…
Elle s'arrêta et ajouta plus bas:
—Monsieur Grégoire…
En effet, la maison était un bien de son père.