XII

OU LA PALOTTE GUETTE

Le reste du voyage fut silencieux jusqu'à Nantes. Elles y arrivèrent à la nuit tombée. La Pâlotte réfléchissait aux étrangetés de Pinson; Pinson s'effrayait des questions réitérées de la Pâlotte.

Celle-ci était de plus en plus persuadée que son compagnon lui cachait la vérité. Mais elle ne le soupçonnait pas d'être une femme.

Non. Aubin Ploguen seul avait eu comme une arrière-pensée de la réalité; mais la Palôtte croyait que Pinson était un espion envoyé par les autorités de Louis-Philippe.

Comment M. de Kardigân eût-il pu se méfier de cet enfant?

Le vieux Gouësnon les attendait dans une petite maison, à l'extrémité des ponts de Cé.

Il vint les bras ouverts à Pinson, et l'embrassa en disant:

—Bonjours, mon gars!

—Il le connaît donc! pensa la Pâlotte, alors il n'aurait pas menti.

En effet, il était bien difficile de se méfier du vieux Gouësnon, un austère chouan, le seul vivant de ceux qui avaient fait toutes les guerres de Vendée depuis 1793.

On citait avec orgueil, dans la lande, un mot de Charles X, qui avait dit:

—Le paysan Gouësnon est un bon gentilhomme.

Gouësnon conduisit les deux femmes aux deux couchettes qui leur avaient été préparées.

Ces deux couchettes étaient placées dans des mansardes attenantes l'une à l'autre. Pinson avait l'air d'être brisé de fatigue. La Pâlotte allait s'étendre sur son lit, quand il lui sembla entendre un bruit de pas au dehors.

Elle ouvrit la petite fenêtre de sa mansarde et regarda.

En effet, la chambre de Jacqueline était au premier étage, et de là, on pouvait facilement voir et entendre dans la rue.

Elle se pencha.

Il faisait nuit. Une clarté douce s'épandait sur tous les objets, colorant de ses reflets mats les murailles de la maison. Or, contre cette muraille se tenait appuyé un homme, enveloppé d'un manteau, et dont un chapeau couvrait le visage.

Cet homme ne pouvait se douter de l'espionnage dont il était l'objet. Au reste, il n'eût pu apercevoir la Pâlotte, à demi cachée derrière les contrebas de la mansarde.

Il attendit là pendant un quart d'heure.

Cependant la ruelle était déserte. Personne, en ce temps troublé, ne se serait risqué si tard en un quartier isolé.

Au delà du cercle des maisons, on voyait l'enfilade des ponts de Cé, déserts eux aussi.

Quand un quart d'heure se fut écoulé, l'homme se retourna, et ramassant un petit caillou sur le sol, le jeta contre les vitres de la mansarde occupée par Pinson. La Pâlotte avait éteint sa chandelle. Celle du petit gars se reflétait encore derrière les fenêtres. Était-ce donc un signal?

Jacqueline retenait son souffle pour ne pas trahir sa présence, elle se croyait en face d'une machination infâme: qui sait si elle n'était pas sur la trace d'un complot d'espionnage?

Deux fois de suite l'homme embusqué jeta des pierres contre les vitres. La fenêtre de Pinson ne s'ouvrit pas. Enfin, il se mit à frapper cinq fois dans ses mains, à intervalles inégaux.

Aussitôt la fenêtre s'ouvrit.

—Est-ce vous? dit la voix de Pinson.

—Oui.

—Quand êtes-vous arrivé de Paris?

—Hier matin.

—Que m'apportez-vous?

—Une lettre.

—Ah!

Pinson prononça ce mot d'une voix étouffée.

—Comment ferez-vous pour me l'envoyer?

—Avez-vous une corde?

—Oui.

—Laissez-la pendre. J'y attacherai la lettre.

Pinson fit glisser le long de la maison une ficelle assez forte. Elle se releva bientôt tirée par la main émue de la jeune fille, et la Pâlotte aperçut distinctement un morceau de papier blanc à son extrémité.

—Si je pouvais m'en emparer? pensa-t-elle. Comment faire?

—Merci, ami, murmura Pinson. Vous avez été bon et dévoué, merci!

—J'ai quelque chose à vous demander?

—A moi?

—Oui.

—Parlez vite. Si cela est en mon pouvoir…

—Je veux pénétrer dans les bois de Machecoul.

—C'est impossible!

—Impossible? N'importe! il le faut.

—Hélas! Jérôme, que me demandez-vous là? Je sens qu'on se méfie de moi là-bas. Le vieux Gouësnon m'a pourtant fait passer pour son fils, ce devrait être un titre suffisant. Mais non. Je devine aux regards qu'on me lance qu'on me redoute: un enfant!

—Ils sont donc soupçonneux?

—Oh! oui.

—Comment faire?

—Pourquoi teniez-vous à pénétrer dans les bois de Machecoul?

—Ce serait trop long à vous raconter. Attendez que je puisse causer longuement avec vous.

—Avez-vous vu mon père?

—Oui.

—Écoutez-moi aussi, je veux absolument vous parler. Demain soir nous serons, ma compagne et moi, dans la cabane de Jozon le pêcheur, au bord du lac de Grandlieu. Allez au château de M. Grégoire, à Château-Thibaut. Vous direz que vous venez de ma part et on vous ouvrira. Demain soir, à onze heures, j'irai vous attendre dans une barque, qui est à cent mètres environ de la cabane de Jozon. La barque est cachée sous des arbres très-feuillus; on ne pourra nous voir.

—Bien. A demain!

—A demain. Vous n'oublierez rien?

—Non…

La fenêtre se referma, et la Pâlotte n'entendit plus que le bruit des pas d'un homme qui s'éloignait.

Elle rentra dans sa mansarde, et, haletante, émue jusqu'au fond de l'âme, elle se mit à réfléchir à la portée, à la signification de la scène nocturne qu'elle venait de surprendre.

—J'avais bien deviné, pensait-elle. Ce Pinson est un espion, un traître! Il veut vendre le maître… Mais je suis là, moi!

Elle marchait dans l'étroite chambre, les bras croisés sur sa poitrine; un feu sombre brillait dans ses yeux.

—Et tous ces hommes qui sont les amis du maître n'ont rien vu! Ils ont cru à ce Pinson! Oui, mais eux, ce ne sont que les amis, tandis que moi… tandis que moi!…

Elle s'arrêta.

Puis, elle reprit avec une animation croissante:

—Je garderai ce secret pour moi seule. Je veux être seule à veiller… Quand il saura que je l'ai sauvé, peut-être son cœur s'amollira, et alors!…

Un sourire vint effleurer la lèvre de cette splendide créature.

Elle resta quelques instants encore à rêver; puis elle s'étendit sur sa couchette. Mais elle ne put dormir.

Le lendemain, dès l'aube, elle était debout, n'ayant pu réussir à fermer l'œil de la nuit.

Elle avait réfléchi. La complicité de Gouësnon dans une trahison lui paraissait inadmissible. Le mieux était de croire, selon elle, que la religion du vieux chouan avait été surprise.

En tous cas, elle était frappée de ce qu'avait dit Pinson.

—Vous irez de ma part à la maison de M. Grégoire, à Château-Thibaut, et l'on vous ouvrira.

Or, quand la veille, elle avait demandé à Pinson qui était ce M.
Grégoire, Pinson lui avait répondu: C'est un bleu.

Au reste, l'enfant avait dit vrai. Gouësnon les envoya au lac de Grandlieu. Sa maison du pont de Cé était observée. Il valait mieux ne pas exposer les dépêches à être surprises.

La journée s'écoula entièrement, sans que ni l'une ni l'autre ne sortissent. La Pâlotte feignait de ne rien savoir. Au rebours de la veille, où elle s'était montrée méfiante avec son compagnon, elle fut plus pleine d'entrain et de gaieté en lui parlant.

Puis, à quatre heures du soir, Gouësnon fit atteler une petite charrette. On la remplit de foin et de paille, comme pour simuler le retour d'un marché, les deux femmes montèrent sur le petit banc, et Gouësnon prit place à côté d'elles.

En deux heures ils arrivèrent à Château-Thibaut. Sur la route, ils rencontrèrent des soldats. A une lieue et demie du village, un groupe d'hommes sur la route.

—Arrête, la voiture, cria une voix mâle.

Gouësnon retint son cheval. Celui qui avait crié s'approcha.

C'était un homme de cinquante-cinq ans environ, haut en couleur, de grande taille et d'expression énergique. Il portait les insignes de général de brigade. Le cordon de commandeur de la Légion d'honneur brillait à son cou.

Cet homme était le général Dermoncourt, récemment envoyé de Paris pour commander la subdivision de la Loire-Inférieure.

Gouësnon le reconnut sans doute, car il porta béatement la main à son béret, en prenant cette mine niaise que savent si bien se donner les Bretons dans les circonstances difficiles. Que voulez-vous? La Bretagne est si près de la Normandie!

—Où vas-tu? demanda le général.

—Où je vas, monsieur?

Il y eut un silence. Dermoncourt observait attentivement le paysan.

—Ah! mon gaillard, je te connais! dit-il. Holà! deux hommes, pour m'empoigner celui-là!…