XI
JEAN ET HENRY
Jean de Kardigân n'avait pas d'appartement à Paris. Pour endormir les soupçons de la police, à supposer qu'ils dussent être éveillés, il s'était purement et simplement logé à l'hôtel. Quand il revint de l'expédition nocturne, en portant l'enfant dans ses bras, il se fit conduire chez Henry de Puiseux.
Henry de Puiseux demeurait rue de Richelieu, presque au coin de la rue
Neuve-des-Petits-Champs.
Le marquis voulait lui confier le pauvre petit abandonné, et lui demander aide et protection pour lui.
Quand il arriva chez de Puiseux, celui-ci, rentré depuis peu de temps, dormait du sommeil des justes.
Jean l'éveilla impitoyablement.
—Hein? qu'est-ce? que me veut-on? demanda Henry, quand dans l'ombre de sa chambre à coucher, fermée aux rayons d'un pâle soleil d'hiver, il aperçut la silhouette de son ami.
—C'est moi, Henry.
—Toi… Jean… Que le diable t'emporte! je dormais si bien!…
—Réveille-toi.
—Tu me la bailles belle! il y a longtemps que c'est fait… au moins trois minutes.
—Pauvre ami! modula Jean avec un sourire railleur.
—C'est cela, moque-toi de moi maintenant.
—Je ne me moque pas de toi.
—Eh bien! je voudrais savoir alors ce que tu me veux.
—Je t'apporte un cadeau.
—Je te pardonne, en ce cas.
—Tu ne me demandes pas ce que c'est?
—Non.
—Pourquoi?
—Parce que je suis sûr de toi. Ce doit être un présent royal.
—Je te remercie de cette confiance.
—Il n'y a pas de quoi.
Jean allait continuer.
Mais Henry reprit avec volubilité:
—Attends un peu, cher ami.
Il sonna et son domestique entra.
Ce serviteur ne ressemblait guère au brave et fidèle Aubin Ploguen.
Il résumait en lui le gamin parisien avec tous ses défauts; ce domestique, nommé Couriol, était affligé des sept péchés capitaux. Il était menteur, gourmand, luxurieux, orgueilleux, paresseux, colère et envieux. Je dois même ajouter, pour rester dans le vrai, qu'il en possédait un huitième: le vol.
—Couriol, dit Henry, ouvre les rideaux.
La chambre se trouva jetée en pleine lumière.
—Eh bien! qu'est-ce que vous faites là, Couriol? demanda Henry, en voyant que son domestique le regardait, planté curieusement sur ses deux jambes.
Couriol comprit sans doute le reproche contenu dans cette phrase, car il s'éloigna, mais à regret.
—Tu peux parler, maintenant.
—Ce n'est pas malheureux.
—Tu disais donc que tu m'apportes un cadeau?
—Très-bien.
—Tu approuves?
—Tout à fait!
Jean se mit à rire de l'assurance avec laquelle son ami fit cette réponse.
—Et tu me pardonnes de t'avoir éveillé?
—Heu! heu!
—Quoi! malgré mon cadeau…
—Hélas! pourquoi ne me l'as-tu pas apporté quelques heures plus tard!
—Tu n'es donc pas curieux de savoir en quoi il consiste?
—Si.
—Eh bien, cherche un peu.
—C'est un bijou?
—Non.
—Un cheval?
—Non.
—Une arme?
—Non.
—Diable! un mariage, peut-être?
Henry avait pris une mine piteusement comique.
—Rassure-toi: ce n'est pas un mariage.
—Tu veux donc me rendre fou! C'est un vase de Chine, sans doute?
—Pas précisément.
—Une aiguière d'argent?
—Non.
—Alors…
—C'est un compagnon.
—Un chien?
—Non, un enfant!
—Hein? Tu dis? Un enfant?
—Oui.
—Ah ça! tu plaisantes!
—Moi? Nullement.
Le visage sérieux de Jean empêchait Henry de croire à une plaisanterie de son ami. Pourtant il ne comprenait pas encore.
—Un enfant! un enfant! balbutia-t-il à moitié ahuri.
—Ainsi que je te l'ai dit.
—Qu'est-ce que tu veux que j'en fasse?
—Dame! cela te regarde!
—Comment! cela me regarde?
—Mais oui, je te fais un cadeau, c'est à toi et non à moi de décider quel emploi tu feras de ce cadeau.
Jean recula dans le fond de la chambre et fit signe à Henry de se lever.
Le jeune homme sauta à bas de son lit, passa un pantalon à pied, une paire de pantoufles et une robe de chambre.
—Regarde! dit Jean.
Il vit alors, couché sur son canapé, un pauvre être, enveloppé d'une couverture et plongé dans un sommeil réparateur.
—Diable! diable! grommela Henry.
—Cela te gêne?
—Nullement, mais…
—Mais?… Allons, j'ai pitié de toi. Écoute.
Jean raconta à son ami ce que nous connaissons: le pauvre petit réveillé par lui dans la neige, et dont il comptait se charger désormais.
A mesure qu'il parlait, Henry prenait une mine de plus en plus satisfaite.
Quand Jean eut terminé, il sauta à son cou.
—Bravo! Je ne faisais qu'admirer ton intelligence et ton dévouement; mais maintenant j'admire encore plus ton cœur!
—Merci, ami.
—Merci? C'est plutôt à moi de te remercier, misérable, puisque tu as bien voulu m'associer à ton œuvre de charité!
Une étreinte silencieuse fut la seule réponse de Jean. De Puiseux reprit:
—Voyons, qu'as-tu décidé?
—Que je ferais le bonheur de cet enfant. Cela t'étonne? Ah! regarde ma vie! regarde ce que je souffre! Où sont mes affections, à moi? Je ne peux aimer ceux vers qui mon cœur volerait avec bonheur! Mon frère? perdu à jamais pour moi. Sais-je seulement où il est maintenant? Peut-être m'a-t-il oublié, comme il doit croire que je l'ai oublié moi-même! Celle que j'aime… Fernande…
Il s'arrêta. Une larme glissa lentement sur son visage.
—Amour! amour! je ne te connaîtrai pas! A d'autres qu'à moi tes dévouements sublimes et tes chastes bonheurs. Tiens! plus je vais, plus je l'aime, cet ange apparu un jour dans ma vie. Elle est entrée dans mon cœur, ce matin-là, et n'en est jamais sortie!
—Tu n'es pas un homme, tiens! s'écria Henry avec colère.
—Henry!
—Ah! fâche-toi, si cela te plaît; cela m'est parbleu bien égal! Seulement, je te dirai tout ce que j'ai sur le cœur. Comment, tu aimes, et avec toutes les qualités que tu as, avec ta beauté,—car tu es beau, pendard!—avec ton nom, ta fortune et ta liberté, tu ne cherches même pas à savoir si tu es aimé!
—Qu'en sais-tu?
—Bravo, alors!
—Je te ferai part tout à l'heure de la décision que j'ai prise à cet égard. Pour l'instant, je veux en revenir au sujet important. Voici ce que je compte faire de cet enfant. Je veux l'adopter, pour ainsi dire. Je veux avoir un être sur lequel je puisse absolument compter, et qui soit le frère que j'ai perdu. Dieu a jeté sur ma route cet abandonné: donc, Dieu a voulu que je le recueille!
Comprends-moi bien. Je vais repartir pour Kardigân. Je ne veux pas encore l'emmener avec moi. Mon intention est de le mettre dans un collège, peut-être au lycée Henri IV, où moi-même j'ai fait mes études. Seulement, comme je ne partirai que dans huit jours, et que la santé du pauvre petit a besoin de secours, je te prie de le garder quelque temps, jusqu'à ce qu'il ait pris assez de forces pour supporter la vie de collège.
—C'est convenu, parbleu.
—Merci.
—Regarde un peu comme il dort!
Comme s'il eût voulu donner un démenti immédiat aux paroles d'Henry, l'enfant ouvrit les yeux et poussa un faible soupir. Jean se pencha sur lui.
—Es-tu reposé, mon enfant? dit-il.
Le pauvre abandonné regardait avec surprise autour de lui.
Cette chambre où il était, ces deux jeunes gens qui fixaient sur lui leurs regards émus, tout cela le surprenait, l'épouvantait presque.
—Oh! mon Dieu! murmura-t-il.
—N'aie pas peur, dit Jean, tu es avec des amis.
—Comment t'appelles-tu? demanda Henry.
—Jacquelin Morel.
C'était, en effet, le pauvre fils de cette pauvre Jacqueline Morel dont nous venons de raconter la lugubre histoire.
—D'où viens-tu?
—Je ne sais pas.
—Comment! tu ne sais pas d'où tu viens?
—Non.
—Voyons, cherche un peu.
—J'étais avec maman et père à Lille. Nous vivions tous bien joyeux. Tout à coup, on a tué mon père, puis on nous a arrêtés, maman et moi. On nous a conduits à Paris. Depuis, je n'ai jamais revu ma mère.
—Pourquoi?
—Parce qu'on m'a séparé d'elle.
—Et toi, où t'a-t-on mis?
—Dans une grande salle, avec d'autres enfants de mon âge. Puis, un soir, comme j'appelais toujours ma mère, je me suis dit que, puisqu'on ne voulait pas me la rendre, ce serait moi qui irais la retrouver. Je me suis enfui.
—Bravo!
—Je traversai Paris en courant. Quand j'eus quitté la ville, épuisé, mourant de faim, je fus assailli par la neige. Alors je tombai et je crus que j'allais mourir… C'était dans une grande plaine. Je souffrais affreusement. J'errai toute la nuit, à droite et à gauche, cherchant mon chemin. Enfin, tout à coup, les forces me manquèrent.