XII
LA BARONNE DE SERGAZ
Jacquelin s'arrêta. Le souvenir de son danger et de ses souffrances agissait évidemment sur son esprit d'une façon douloureuse. Jean de Kardigân en profita pour tâcher d'obtenir de lui quelques renseignements.
—Pourquoi a-t-on tué ton père?
L'œil de l'enfant s'alluma.
—Parce qu'il s'était battu.
—Contre qui?
—Contre les soldats.
—A Lille?
—Oui, à Lille.
Les deux amis se regardèrent. Ils comprenaient la vérité. Le père de Jacquelin était mort sans doute dans cette émeute du département du Nord dont on avait tant parlé.
—Comment se fait-il, reprit Jean, qu'on ait pu te séparer de ta mère?
Jacquelin raconta ce que nous savons déjà, mais, naturellement, en taisant ce qu'il ignorait. Ce récit, ainsi formulé, devenait trop obscur pour que les deux royalistes pussent deviner l'intervention de la police dans ce drame de famille.
—Écoute, mon enfant, dit Jean, c'est moi qui t'ai recueilli ce matin. Tu allais mourir. Dieu t'a jeté dans ma vie. Nous chercherons ensemble ta mère.
Jacquelin saisit la main du marquis et l'embrassa.
—Désormais, je me charge de toi. Tu n'auras plus à souffrir: je te le promets.
—Oh! vous êtes bon, monsieur.
—Tu es encore faible. Il faut que tu prennes beaucoup de repos.
Monsieur est mon ami. Il va te garder chez lui.
Quelques instants après, Jacquelin Morel était couché dans un grand lit tout blanc. Un bon feu brillait dans la cheminée de la chambre que lui avait donnée Henry, et il s'endormait de ce sommeil réparateur qui sauve.
Alors seulement, Jean et Henry purent causer des affaires politiques qui les préoccupaient.
Il fut convenu que les gentilshommes présents à la réunion partiraient dans un bref délai pour leurs provinces, afin de préparer le soulèvement général.
Puis, Jean de Kardigân quitta son ami et se dirigea vers l'église
Saint-Eustache, où il avait habitude de faire ses dévotions.
Resté seul, Henry se remit à sa toilette.
A midi, il déjeuna.
A une heure, il allait sortir à son tour, quand il entendit sonner à la porte de son appartement.
Couriol lui apporta une carte. Henry la prit et lut avec étonnement un nom de femme:
LA BARONNE DE SERGAZ.
—Une femme chez moi, murmura-t-il.
—Faites entrer au salon, Couriol, reprit-il, en s'adressant au valet de chambre, et priez madame la baronne de m'excuser si je ne me rends pas immédiatement auprès d'elle.
En cinq minutes, de Puiseux acheva de s'habiller, et il entra dans le salon où l'attendait l'inconnue.
Il s'arrêta sur le seuil, ému et troublé.
La baronne de Sergaz était assise dans un fauteuil, enveloppée d'un voile noir en dentelles à la façon des Espagnoles.
Elle paraissait très-pâle. Mais cette pâleur faisait ressortir encore plus sa beauté souveraine.
Car elle était belle autant qu'une statue grecque ou qu'une femme du
Corrége.
De grands yeux sombres, gris-bleus, brillaient au milieu d'un visage dont le dessin allongé indiquait une noblesse d'origine indéniable.
Les extrémités fines, la taille mince, complétaient un ensemble charmant.
On voyait un sang bleu courir dans les veines des tempes et celles de la main.
Le seul défaut, peut-être, de cette nature aristocratique, était la dureté du regard, et des lèvres, qui, comprimées au milieu, indiquent, suivant les lois de la phrénologie, une âpreté de pensée souvent méchante.
Henry de Puiseux s'inclina respectueusement devant madame de Sergaz, attendant que celle-ci lui fît signe de s'asseoir.
La baronne répondit au salut du jeune homme par une légère inclinaison de tête, et d'un geste loyal lui indiqua un siége.
—Veuillez m'excuser, monsieur, lui dit-elle d'une voix harmonieuse, si je prends la liberté de vous importuner, mais il n'a rien moins fallu qu'une circonstance grave pour me décider à cette démarche.
—Quelle qu'elle soit, madame, répondit le jeune homme, je me félicite d'une démarche qui m'a procuré l'honneur de vous voir chez moi.
—Voici ce qui m'amène auprès de vous, monsieur, reprit madame de Sergaz. Je suis veuve depuis un an. Mon mari est mort me laissant une fortune indépendante et la jouissance d'un château de la famille en Vendée. Je me trouvais bien seule. Heureusement, un ancien ami de mon père, M. le marquis de Rieux voulut bien être mon protecteur. Avant de mourir, il me donna plusieurs lettres d'introduction auprès de ses amis de Paris, M. Berryer, M. Hyde de Neuville et M. de Puiseux, votre père, dont il ignorait la fin.
Madame de Sergaz s'arrêta.
Henry de Puiseux avait fait un geste d'étonnement en entendant prononcer le nom de M. le marquis de Rieux, l'un de ces purs et loyaux royalistes dont l'amitié seule est un brevet d'honnêteté et de vertu.
Elle reprit:
—J'hésitai longuement avant de faire usage de ces lettres. Vous comprenez sans doute le sentiment qui me faisait agir. Je me plaisais dans ce vieux château de Sergaz. Pour que je me décidasse à le quitter, il a fallu que certains bruits fort graves vinssent jusqu'à moi.
Henry de Puiseux ne perdait pas de vue madame de Sergaz, non qu'il fût attiré invinciblement vers cette radieuse beauté. Mais à une époque comme celle-là, il fallait se méfier de tout et de tous.
Il attendait avant de juger.
—Votre discrétion est trop naturelle, monsieur, pour que je puisse m'en offenser. Veuillez prendre connaissance de la lettre de M. de Rieux. M. votre père étant mort, c'est à vous que je dois la remettre.
Madame de Sergaz tendit la lettre à Henry. Il avait correspondu avec M. de Rieux et il connaissait son écriture.
—Vous permettez, madame? dit-il,
—Je vous en prie, monsieur.
Il décacheta et lut.
C'était une lettre de recommandation très-chaude. M. de Rieux priait son vieil ami, M. de Puiseux, de rendre à madame de Sergaz tous les services que celle-ci pouvait réclamer de lui.
—Le fils fera ce que le père eût été heureux de faire, madame, dit
Henry en saluant la baronne. Que désirez-vous?
—L'adresse de M. Berryer et de M. Hyde de Neuville, pour lesquels je suis porteur d'une lettre également.
Il n'y avait dans tout cela rien que de fort naturel, et Henry n'avait pas à refuser une chose aussi simple qu'une adresse.
Au reste, il était évident que madame de Sergaz pouvait se la procurer autrement, et que si elle s'adressait à lui pour la connaître, c'est qu'elle n'agissait pas avec de mauvaises pensées.
Puis, comment supposer que le marquis de Rieux aurait muni d'une recommandation aussi chaude une personne dont il n'eût pas été absolument sûr?
—M. Berryer, madame, demeure rue Royale n°7, et M. Hyde de Neuville rue
Neuve-des-Petits-Champs, n°23.
La baronne se leva:
—Je suis logée à l'hôtel Richelieu, monsieur, dit-elle. Tous les jours vous me trouverez chez moi de quatre à six heures.
Henry de Puiseux était doué d'un grand fonds de prudence et d'habileté, que sa gaieté habituelle empêchait de soupçonner.
Certes, la méfiance était peu de mise avec une femme comme madame de Sergaz, mais il valait mieux l'exagérer que d'exposer les chefs du parti à un danger réel.
—Veuillez m'excuser, madame, dit-il, si je vous fais une question; mais j'ai cru deviner, dans vos paroles, que nous étions en communauté d'idées. Donc vous pouvez me répondre franchement. Il se peut que vous vous étonniez, mais…
—Votre demande est naturelle, monsieur, et j'ai hâte d'y souscrire. Je suis restée veuve à vingt-sept ans sans enfants, et presque sans parents. Ma fortune est assez grande, et bien supérieure à mes besoins. J'ai entendu parler de certaines éventualités qui rendent le parti royaliste—mon parti—obligé de recourir à un appel de fonds. Je désire voir M. Berryer pour lui remettre un bon de cinquante mille francs.
Somme toute, cela était fort naturel. Berryer était connu partout comme l'un des chefs importants du parti légitimiste. Jamais le gouvernement ne s'était plaint.
Madame de Sergaz voulait lui remettre cinquante mille francs.
Rien ne pouvait compromettre le grand orateur.
La baronne salua une seconde fois et sortit, après avoir jeté un dernier regard à Henry.
—Elle est bien belle, murmura le jeune homme quand elle eut disparu.
Il réfléchit un moment.
—Bah! dit-il.
Il sortit à son tour et prit sa voiture. Quand il rentra, à cinq heures, son domestique lui remit une carte d'invitation et une lettre.
La carte était de M. Saincaize.
Elle le priait de venir dîner le lendemain à six heures du soir, chez lui.
La lettre était de madame de Sergaz.
Voici ce qu'elle contenait:
«Monsieur,
Je tiens à vous remercier de votre aimable accueil. Je sais que demain nous nous retrouverons à dîner chez M. Saincaize. Au cas où vos occupations vous empêcheraient d'accepter, je le regretterais fort.
Croyez à ma haute considération.
BARONNE DE SERGAZ.
—C'est étrange, dit Henry, en regardant la lettre. A-t-elle donc deviné que j'avais déjà hâte de la revoir!