XIV
LE PÈRE ET LA FILLE
Le citoyen Lucien Grégoire était né à Dijon, vers la fin du règne de
Louis XV. Il avait donc plus de soixante ans.
De sourdes et lentes ambitions couvaient en lui. Du fond de la boutique de drapier où l'enfermait son père, il regardait passer, l'envie et la haine au cœur, les heureux de ce monde auxquels la destinée a donné la fortune et la noblesse.
De quinze à dix-sept ans, sa précoce intelligence souffrit toutes les tortures de l'impuissance.
Arriva le coup de tonnerre de 89.
Le jeune Grégoire avait vingt ans. Il n'hésita pas et se jeta dans les clubs. Il devint bientôt fameux par son éloquence âpre, emportée, fiévreuse, qui enthousiasmait son rude public de vignerons et de paysans.
Quand la Législative, en se séparant, provoqua l'élection d'une Convention nationale, Grégoire fut désigné un des premiers pour devenir représentant du département de la Côte-d'Or.
Il se fit remarquer par sa violence au milieu des violents, par sa cruauté au milieu des cruels.
Il vota la mort du roi sans délai, et en général, toutes les lois de répression quelles qu'elles fussent.
Vers la fin de la Terreur, il eut le tact politique de comprendre que ce régime de sang et de crimes ne pouvait durer. Il fut l'un des aides de Tallien dans cette campagne qui renversa Robespierre et fit le 9 thermidor.
Sous le Directoire il se tint coi. Au reste sa fortune était faite.
Son père, le drapier de Dijon, lui avait laissé en 1793, au plus fort de la Terreur, un héritage évalué à trente mille livres, amassées louis par louis.
L'or, à cette époque de dépréciation des assignats, valait mille fois sa valeur réelle.
Grégoire se fit acquéreur de biens nationaux. Il continua ce commerce lucratif sur une large échelle. Au 18 brumaire, il possédait, vivants et liquides, cent beaux mille écus tout battant neufs, à l'effigie de la République française une et indivisible.
Quatre ou cinq ans se passèrent encore.
Le jour de Marengo, Ouvrard reçut une dépêche apportée par son courrier, qui annonçait la perte de la bataille.
Aussitôt la Rente baissa de cinq francs.
Grégoire se mit à la hausse et acheta tout ce qu'on lui proposa.
Le soir, il avait triplé sa fortune.
Sous la Restauration, il passa en Suisse, d'où il ne revint qu'en 1829.
Sa fille était le seul être qu'aimât ce vieillard égoïste. Il résumait en elle toutes ses joies; mais la tendresse qu'elle lui inspirait ne l'empêchait pas de maintenir son principe d'autorité.
Fernande avait été habituée à obéir toujours. Grégoire aimait à ce que ses ordres fussent respectés.
Le lecteur connaissant le caractère du vieux régicide, comprendra quelle émotion dut agiter le cœur de la jeune fille, quand elle entendit son père lui annoncer qu'il avait disposé de sa main.
N'ayant aucun parti en vue, il l'eût laissée libre d'épouser M. de
Kardigân; mais consentirait-il à abandonner ses projets?
M. Grégoire resta stupéfait en voyant le trouble où ses paroles jetaient sa fille.
Il la souleva dans ses bras:
—Qu'as-tu? voyons, réponds!
Le criminel, qui avait signé sans remords l'assassinat du roi-martyr; le coupable de tant de meurtres, dont le bourreau était l'exécuteur, ressentit une inquiétude cachée, presque du malaise.
Il aimait sa fille, cet homme; il l'aimait, bien qu'il fût prêt à briser son cœur plutôt que de briser sa volonté, à lui.
—Mon père!…
Elle éclata en larmes et retomba assise sur un fauteuil.
M. Grégoire se promenait de long en large dans le salon.
—Explique-toi! Pourquoi es-tu si troublée? Pourquoi l'épouvante s'est-elle emparée de toi?
—Vous me dites que vous avez disposé de moi, au moment où…
Elle s'arrêta.
—Eh bien?
—Au moment où j'allais vous annoncer que j'en aime un autre.
Le père saisit brusquement le bras de sa fille, et la regarda en face.
—Un autre? dit-il lentement.
Il y eut un silence.
—Bah! reprit-il, amourette de jeune personne bien sage! Cela passera. Celui que je te destine t'a vue chez M. Ducroisy il y a un mois. Il t'a aimée, et veut t'épouser. Tu l'épouseras.
M. Grégoire prononça ce mot froidement, avec une rigidité d'expression qui fit passer un frisson dans les veines de la pauvre Fernande.
—Il est riche, jeune et beau, continua M. Grégoire; il n'y a donc rien dans ce mariage qui te doive épouvanter.
—Mais je ne l'aime pas, moi!
—Tu l'aimeras.
—Mon père!
—Tu l'aimeras! te dis-je.
—Ah! vous ne savez pas…
—Je sais que je suis ton père et que je suis le maître. J'ai l'habitude qu'on m'obéisse. Il ne me plaît pas que toi, ma fille, tu manques au respect dû à mes volontés.
Fernande avait repris un peu d'énergie. C'était une nature douce.
Mais la force de son âme donnait à son cœur une puissance qu'elle ne se soupçonnait pas elle-même.
Nous l'avons vue s'exposer pour sauver un inconnu qui lui demandait asile.
Elle retrouva pour son amour son énergie passée.
—Mon père, dit-elle lentement, cet homme que vous voulez me faire épouser, je ne le connais pas, je ne l'aime pas… et je ne l'épouserai pas.
M. Grégoire, qui avait repris sa marche à grands pas à travers la pièce, s'arrêta court.
Quoi! sa fille osait lui résister!
—Vous ne l'épouserez pas?
—Non!
Fernande était très calme.
Son père l'avait toujours vue, jusqu'alors, craintive et timide devant lui. Il éprouva le même étonnement, la même colère qu'un homme accoutumé à voir tout lui céder et devant lequel se dresse soudain une volonté aussi forte que la sienne.
—Vous me manquez de respect, Fernande, dit-il avec hauteur.
—Vous vous trompez, mon père. Je vous respecte et je vous aime, mais je ne crois pas que l'obéissance que je vous dois me force à faire le malheur de toute ma vie.
—Des phrases que tout cela!
—Non, ce ne sont pas des phrases, mais des réalités bien vraies, je vous le jure! Vous avez donné votre parole. Moi, j'ai donné mon cœur, je ne suis pas libre et je suis fiancée à un honnête homme que j'aime et qui m'aime. Je serais lâche en vous obéissant… O mon père! écoutez-moi, comprenez-moi, je l'aime, je l'aime! Ne faites pas le désespoir de ma vie entière. Je suis votre unique enfant, ne la perdez pas, ne la chassez pas de votre tendresse, parce qu'elle ne veut point se résoudre à mourir!
—Mourir!
—Je mourrais si j'étais à un autre que celui que j'ai choisi…
—Des phrases! répéta M. Grégoire dont la colère grandissait à mesure, et pas autre chose.
—Ah! vous êtes cruel.
—Assez! Cette comédie a trop duré. Je veux que vous épousiez M. Robert
Français. Vous l'épouserez!
Fernande avait espéré toucher cet homme implacable, bien qu'elle connût la dureté de sa volonté.
Mais elle comptait à tort sur sa tendresse paternelle. Cette tendresse, bien que réelle, ne pouvait pas arracher M. Grégoire à ses projets.
Puis il ne croyait pas aux sentiments uniques et invincibles.
Fernande aimerait son mari après le mariage, au lieu de l'aimer avant. Voilà tout. Mais quand la jeune fille vit que ses prières n'étaient de rien, et que son père se refusait à les écouter, elle se reprit à son amour, comme un homme qui se noie à une branche d'arbre, pour retrouver l'énergie suffisante à la lutte:
—Mon père, vous vous trompez, si vous me croyez faible. Dieu m'est témoin que j'eusse été heureuse d'être toujours pour vous une fille docile. Mais vous voulez me tuer! J'aime un galant homme. Quelques instants avant que vous vinssiez ici, j'ai laissé tomber une main dans la sienne, en me fiançant à lui. C'est l'époux que je me suis choisi; c'est le seul que j'aurai.
—Malheureuse!
Si M. Grégoire avait gardé son visage colère et emporté, Fernande avait, de même, gardé son énergie.
Mais elle crut lire de la douleur sur les traits de son père.
Elle se jeta à genoux, couvrant sa main de baisers.
—Ayez pitié de moi, mon père, s'écria-t-elle d'une voix que ses larmes rendaient déchirante; ne me forcez pas à vous désobéir. Rappelez-vous que je suis la fille de votre femme, la seule que vous ayez aimée! Ne me désespérez pas, ne me tuez pas! Je l'aime, je l'aime… Ah! ne me séparez pas de lui… Je vous en supplie, mon père!
M. Grégoire la repoussa brusquement.
Elle tomba, dans le choc, le front sur le parquet du salon, et resta la tête couchée, pleurant et sanglotant.
Il eut comme un éclair de remords, comme une lueur de sensibilité, en voyant la prostration de cette belle et chaste créature, sa fille, enfin!
Mais l'orgueil reprit vite le dessus.
—Relevez-vous, dit-il.
Fernande obéit, essuyant les larmes qui inondaient son beau visage.
—Je vous donne jusqu'à ce soir, jusqu'à demain même pour réfléchir.
Mais que demain j'aie votre réponse.
Il sortit, laissant Fernande seule.
* * * * *
Le soir, vers dix heures, la jeune fille jetait une mante sur ses épaules, ouvrait doucement la porte de la maison et se jetait dans la rue…