XV
LE TESTAMENT
Jean de Kardigân demeurait à l'hôtel de France, sur le boulevard de
Gand.
Le lecteur se rappelle sans doute pourquoi le jeune homme s'était décidé à y louer un appartement.
Il conspirait.
Or, un conspirateur doit avant tout éviter d'inspirer des soupçons à la police.
C'est pourquoi il s'était résolu à se mettre lui-même, sous son vrai nom, sous la surveillance de cette police, qui inspecte toujours avec soin le livre des hôtels.
Il rêva quelques instants, troublé, ivre de bonheur, avant de rentrer chez lui.
Il allait, à travers les rues, répétant en lui-même ces paroles bénies:
—Elle m'aime! elle m'aime!
Elle l'aimait! Fernande, cette noble fille, en qui il avait deviné tant de vertus cachées, tant de chasteté, tant de grandeur!
Fernande l'aimait!
Il croyait porter écrite sur son visage l'ivresse intime qu'il éprouvait.
Par instants il se reprochait d'avoir tant tardé à lui avouer ce qu'il ressentait. Puis venaient les projets d'avenir, ces projets qu'il est plus doux de concevoir, peut-être, que de réaliser.
Il ne sentait pas le froid, son cœur battait à rompre sous l'émotion charmante de ce pur sentiment qui rend meilleur, et qui grandit l'âme assez haute pour l'éprouver.
Il revint chez lui vers neuf heures du soir; celui qui lui aurait demandé s'il avait dîné l'aurait fort étonné.
Jean ne comprenait pas, dans cette exaltation première, qu'il pût exister au monde d'autres préoccupations que son amour.
Son valet de chambre lui remit plusieurs lettres. Il les ouvrit et les lut, sans même déchiffrer les lignes.
Pourtant, un peu de raison lui vint.
Il se dit qu'avant de songer à cet amour qui était toute sa vie, il ne devait pas oublier son devoir.
Il avait une correspondance importante à mettre en ordre. Il voulut s'astreindre au travail; mais ses idées n'étaient pas assez nettes pour que ce travail pût aboutir. Il rejeta ses papiers, et ouvrit une valise de voyage, dans laquelle était enfermé ce qu'il avait de précieux.
Jean se sentait trop absorbé; il lui fallait quelques heures de sommeil pour que son cerveau fût libre de concevoir autre chose que Fernande.
Or, il gardait, comme un livre aimé, qu'on aime à consulter souvent, le testament où son père avait tracé pour lui ses dernières volontés.
Quand il sentait fléchir sa force, quand le doute attaquait son âme, il lisait ce testament, dans lequel le vieux gentilhomme avait laissé l'empreinte puissante de sa foi rigide et de sa croyance forte.
Ce soir-là, Jean était mécontent de lui.
Il s'accusait de négliger la mission sacrée dont il s'était chargé; il avait besoin de se retremper dans son devoir.
Voici quel était le testament de M. de Kardigân, ou plutôt quels enseignements il adressait à son fils, dans ce code d'honneur et de noblesse:
«Mon fils, vous devez avant tout aimer votre patrie. N'oubliez pas que vous avez deux maîtres: le roi de France et Dieu. Vous devez servir ces deux maîtres, car c'est votre devoir.
Aux temps où vous vivrez, un Kardigân ne doit jamais hésiter en face de ce devoir. Vous entendrez parler de vérités nouvelles. On vous dira qu'un gentilhomme a d'autres missions que d'adorer ce qui est vaincu, et qu'il est plus profitable d'adorer ce qui est vainqueur. Ceux qui parlent ainsi mentent, mon fils. Ils mentent deux fois: au passé et à l'avenir.
Vous ne devez jamais vous laisser aller aux concessions du siècle. Il est des hommes que vous devez haïr. Mon fils, qu'il n'y ait jamais rien de commun entre vous et ceux qui ont renversé le roi.
Quant à ceux qui vivent encore parmi les régicides, votre devoir est de les punir, si Dieu le permet. Je ne vous dis pas que je vous défends de faire commerce avec eux; mon fils ne peut les aimer, ni aimer leurs filles, ni aucun des leurs. Car s'il en était autrement, je sortirais de ma tombe pour vous maudire!
Que ma malédiction vous atteigne encore, si vous oubliez que vous n'avez plus de frère. Qu'il soit chassé de votre cœur, comme je l'ai chassé de notre famille! Qui fait alliance avec les régicides est régicide. En mourant, je ne lui pardonne pas, n'ayant pas la miséricorde de Dieu. Car Dieu ne pardonne pas,—il oublie. Moi, je ne suis qu'un homme, et je ne peux pas oublier.»
Jean s'absorba dans la lecture de ces lignes inflexibles, où M. de Kardigân mourant avait voulu tracer pour son fils les vérités humaines, éternelles à ses yeux.
L'heure passait, et le jeune homme ne s'en apercevait pas. Il entendit sonner onze heures du soir, étonné qu'il fût si tard.
Il s'apprêtait à quitter son cabinet de travail pour rentrer dans sa chambre à coucher, quand son domestique vint lui dire qu'une dame voilée demandait à lui parler.
—Une dame?
—Oui, monsieur le marquis. Je l'ai introduite dans le salon: elle prie
M. le marquis de la recevoir.
—Quel est son nom?
—Elle a refusé de le dire.
Jean alla dans son salon, et s'arrêta confondu en se trouvant en face de
Fernande.
La jeune fille était pâle, émue, tremblante.
—Vous! vous! s'écria-t-il. Oh! mon Dieu, que s'est-il donc passé?
En quelques mots elle lui raconta la scène qui venait d'avoir lieu entre elle et son père.
Jean écoutait, désespéré. Quel réveil!
—O mon ami, si vous saviez tout ce que j'ai souffert! j'ai cru que j'allais mourir. Enfin, j'ai retrouvé assez de forces pour venir…
—Fernande! Fernande! je vous aimais bien, mais il me semble que maintenant je vous aime mille fois plus encore, puisque vous souffrez!
—Je tremblais en me voyant seule dans la rue. Je n'osais avancer. Enfin j'ai eu l'idée d'arrêter une voiture et de donner l'adresse que vous m'aviez indiquée. Maintenant que je suis ici, écoutez-moi: mon père m'a donné jusqu'à demain pour lui faire ma réponse; cette réponse, c'est à vous de la dicter.
—A moi?
—Oui, à vous. Je viens vous dire: M'aimez-vous assez pour m'épouser malgré mon père? Voudrez-vous pour votre femme d'une fille rebelle?
—Vous, rebelle, quand vous écoutez votre cœur, quand vous m'aimez?
—Réfléchissez, mon ami. Je ne veux pas que vous cédiez à un mouvement de votre cœur. Réfléchissez!
—Réfléchir, moi? A quoi, Fernande? Je vous aime et vous m'aimez: voilà tout ce que je sais. Aujourd'hui nous nous sommes fiancés. Pourquoi irions-nous briser ces fiançailles?
—Vous avez raison, mon ami. Mon cœur me dictait la même réponse qu'à vous; mais avant de la transmettre à mon père, je voudrais être certaine que je ne faillirais pas à vos yeux.
—Vous, faillir à mes yeux, Fernande!
—Merci, ami. Je suis forte maintenant.
Elle se leva.
—Qu'allez-vous faire? demanda Jean.
—Je retourne chez mon père, car je sais ce que je dois lui répondre. J'ai dix-neuf ans. Dans deux ans, je serai majeure. Vous m'attendrez deux ans?
—Je vous le jure!
—Alors, adieu!
—Adieu!
—Oui, car je ne vous reverrai plus avant le jour où nous pourrons être unis à jamais!
O noblesse de ces cœurs purs et loyaux! Ils s'adoraient, et Jean n'avait même pas voulu baiser la main de la jeune fille.
—Si vous voulez me rendre heureux, mon amie, dit-il au moment où elle allait se retirer, écrivez-moi quelquefois, et pensez à moi toujours!
Mais votre père ne cèdera-t-il pas? Faudra-t-il donc que nous perdions deux ans de bonheur!
—Lucien Grégoire n'a jamais cédé. Jadis, quand il était représentant du peuple, on l'appelait l'intraitable… Adieu!
—Adieu, Fernande!
Mais il n'eut pas la force de la laisser partir ainsi. Il mit un genou en terre et lui baisa la main.
—Fernande, je le répète, nous sommes fiancés. Je vous engage ma foi, mon honneur et ma vie!
—J'accepte, dit-elle, car je vous engage mon amour!
Elle disparut, rapide et légère, laissant dans le cœur de Jean une tristesse âpre.
—Deux ans! il faut attendre deux ans!
Eh bien, soit! ne l'attendrais-je pas avec joie sept années comme Jacob?
N'est-ce pas ma vie, tout ce que j'ai de bon et de fort?
Il revint à sa chambre à coucher et s'assit, rêveur, à sa table de travail, où le testament de son père était resté déplié.
On sait que la correspondance du marquis était jetée sur cette table.
Son œil tomba sur un des journaux à moitié ouverts que son domestique lui avait apportés sur un plateau d'argent.
—Son nom! murmura-t-il.
Il venait de lire dans une colonne du journal le nom du père de
Fernande. Il fit sauter la bande et lut:
«Lucien Grégoire…» Oui, c'est bien lui.
«M. Lucien Grégoire, ancien représentant du peuple, est porté par les
comités de la Côte-d'Or pour les prochaines élections. M. Lucien
Grégoire fit partie de la Convention, où il vota la mort de Louis
XVI…»
Jean se leva d'un bond.
Il vit le testament.
—C'est un régicide! s'écria-t-il.