XVI

LE COMBAT DE L'AMOUR ET DU DEVOIR

Il y eut un moment de violente stupeur, pendant lequel Jean crut être le jouet d'un rêve affreux.

—Non! c'est impossible! murmura-t-il, les yeux toujours fixés sur le journal où il venait de déchiffrer les lignes révélatrices. Je me trompe: j'aurai mal lu…

Il reprit:

«M. Lucien Grégoire fit partie de la Convention, où il vota la mort du roi…»

—Un régicide!… et c'est son père!…

Cinq minutes se passèrent, pendant lesquelles le marquis de Kardigân fut la proie d'un trouble profond.

Mais à la fin, comme un homme qui secoue soudain l'étreinte d'une hallucination, il se leva, et jetant la feuille publique loin de lui, avec colère:

—Et que m'importe! Sais-je seulement si ce journal dit vrai? Un régicide? Le crime a été commis par le père et non par la fille! De quel droit irais-je la rendre responsable? Pourquoi ferais-je porter à cet ange le poids de ce lourd héritage? D'ailleurs, je l'aime! J'ai toujours accompli mon devoir; quand j'étais soldat, mes chefs n'ont jamais eu qu'à faire mon éloge. Qui oserait dire que je ne suis pas un honnête homme, parce que j'épouserais la femme que j'aime, la femme dont je suis aimé?

Puis elle se mariera contre la volonté de cet homme. Ce n'est pas lui qui me la donne, c'est elle qui se donne librement et volontairement.

C'est dit: je l'épouserai. Tous ces maudits qui ont vendu leur roi comme Judas a vendu son Dieu, sont bien oubliés aujourd'hui. Nul n'y songe: personne ne connaît plus les noms qu'ils ont portés. Ils ont disparu, écrasés sous l'infamie qu'ils avaient commise!

Un régicide! Mais la France entière est régicide!

N'a-t-elle pas permis que son roi fût détrôné, fût exilé? N'a-t-elle pas permis qu'on brisât les traditions du passé?

J'épouserai Fernande: je l'aime!

Il se tut, secoué par l'angoisse qui, peu à peu, étreignait son cœur.

—Oui, je l'épouserai! J'ai donné ma vie à la cause sainte que je défends: je n'ai pas donné mon amour! J'ai promis de répandre mon sang: je n'ai pas promis de torturer mon cœur. Qu'on prenne cette vie, qu'on fasse couler ce sang; mais mon amour est à moi: je le garde!»

Il se tut une seconde fois.

La pâleur envahissait son visage. Celui qui l'aurait vu eût compris qu'il démentait en lui-même les paroles prononcées par ses lèvres.

Un rude combat se livrait dans ce cœur déchiré: l'éternel combat de l'amour et du devoir.

—Elle m'a sauvé, murmura-t-il. Je me rappelle ce jour-là. Son premier regard m'a conquis. J'ai compris, en la quittant, que j'étais irrémédiablement à elle. Depuis, jamais ma pensée n'a tenté de s'échapper, quand elle se portait sur ce doux visage à peine entrevu quelques heures.

J'ai rêvé d'elle, je me faisais une vie dont elle aurait la moitié, et jamais je n'ai espéré un bonheur dont elle n'eût pas eu sa part. Elle seule m'a soutenu dans mes découragements. Je n'avais plus rien: mon père, mes frères, ma sœur… ils étaient tous morts!…

Assez de phrases. Ma décision est prise irrévocablement.

Cet homme veut qu'elle en épouse un autre. Je n'aurai donc pas la honte de voir son nom au bas de l'acte qui m'unira pour toujours à sa fille.

D'ailleurs, j'attendrai: il faut que j'attende. Elle a dix-neuf ans. Qu'il vive ou qu'il meure, pour moi ce n'est de rien. Je ne le connais pas, je ne veux pas le connaître!

Jean était debout. Il semblait avoir de la répugnance à rester assis à cette table où il travaillait d'habitude.

Pourtant, un aimant invincible l'y ramenait sans cesse.

Le testament de M. de Kardigân était ouvert comme il l'avait laissé.

Il prit machinalement le papier et lut tout haut ce qu'il avait lu tout bas une heure auparavant:

«Vous ne devez jamais vous livrer aux concessions du siècle. Il est des hommes que vous devez haïr…

Quant à ceux qui vivent encore parmi les régicides, votre devoir est de les punir, si Dieu le permet. Je ne vous dis pas que je vous défends de faire commerce avec eux. Mon fils ne peut les aimer, ni aimer leurs filles, ni aucun des leurs.

Car s'il en était autrement, je sortirais de ma tombe pour vous maudire!»

«—O mon père! homme inflexible, cœur de bronze! ô mon père, si tu voyais les tortures de ton enfant, tu aurais pitié de lui!»

Il se laissa retomber, assis et la tête dans ses mains, brisé par sa douleur.

Mais cette faiblesse fut passagère. Il se releva, reprenant avec amertume:

«De quel droit a-t-il engagé ma vie? De quel droit m'a-t-il condamné à la solitude, à la souffrance? J'aime Fernande, et je n'en aime pas une autre. C'est à elle que je veux lier ma destinée!…

Pourquoi discuterais-je tant avec moi-même? Si je me sentais réellement dans le vrai, pourquoi me soumettrais-je à cette torture de lutter contre mon père mort?

Si j'ai raison, pourquoi irais-je chercher des arguments auxquels je ne crois pas? Pourquoi oserais-je me mentir à moi-même, au point de renier tout mon passé?

Je suis lâche!

La vérité est une: pas de détours! Ce serait une faute que d'épouser
Fernande… Une faute? Peut-être un crime!

Le commettrai-je, ce crime? Je ne veux plus ergoter avec ma conscience!
Elle n'est pas en repos. Elle me parle; dois-je l'écouter?»

Il se tut de nouveau, puis, il reprit avec un désespoir croissant:

«—J'ai bien dit! j'étais lâche! En l'épousant, je suis frappé de la malédiction de mon père: je deviens criminel. Notre famille a toujours porté le front haut. Et pour que ce nom n'eût aucune souillure, le jour où mon frère a déshonoré ce nom, on le lui a arraché comme à un indigne!

Mieux vaut les paroles franches!

Épouserai-je Fernande malgré mon serment, malgré mon père, malgré ma conscience? Faillirai-je à la tâche que je me suis imposée?

Ah! j'aurai beau plaider avec moi-même, ma cause est mauvaise, je ne la gagnerai pas!»

Les larmes le suffoquaient. Il éclata en sanglots. Sa douleur contenue éprouva ce soulagement qui commence le repos.

«—Non, je ne t'épouserai pas, Fernande! dit-il d'une voix sourde. Non, je ne te donnerai pas un époux déshonoré à ses propres yeux, ô ma douce fiancée!

Tu ne sauras jamais jusqu'à quel point je t'ai aimée! Tu ne sauras jamais de combien d'adoration et de respect était faite ma tendresse pour toi!

Et toi, mon père, sois content de ton fils. Tu lui appris, quand tu vivais, qu'un homme de ma maison doit sacrifier, non-seulement sa vie, mais encore son bonheur!

Je donnerai ce bonheur à la cause à laquelle tu m'as voué. De ce jour-là, je ne m'appartenais plus, et je n'avais pas le droit de m'arracher à la terrible logique des faits accomplis…»

Les larmes le reprirent.

«Je suis bien faible devant ma souffrance! murmura-t-il; je devrais plutôt penser à la sienne… penser au désespoir de cette pauvre enfant qui m'aime et qui avait reçu ma parole…

Haut le cœur, Kardigân! cela a trop duré. Il faut que demain tout soit rompu entre nous… demain, car le devoir l'emporte, cette nuit… et demain l'amour serait le plus fort peut-être!»

Il prit la plume et recopia entièrement le testament de son père.

Puis, il résolut de briser le dernier lien qui le tenait encore attaché à cette passion funeste.

Il regarda une feuille de papier blanc et se dit que quelques lignes de lui allaient creuser entre Fernande et son amour un fossé qui ne serait jamais comblé.

«—Fernande, je vous envoie les derniers renseignements que m'a laissés mon père mourant.

Lisez, mon amie. Quand vous aurez lu, vous comprendrez. Je n'ai pas le courage de vous raconter le malheur qui nous frappe… Je vous aime, Fernande. En cet instant où je vous écris, je suis bien désespéré, et j'ai des sanglots au cœur. Je n'ai jamais aimé, et je n'aimerai jamais que vous. Mais je suis de ceux qui tiennent leur serment, dussent-ils en mourir. J'en mourrais, Fernande, si mon devoir qui m'ordonne de tuer mon amour ne m'ordonnait aussi de vivre.

Je n'ai eu que votre image dans le cœur, que votre nom sur les lèvres depuis le premier jour où je vous ai vue…

Aujourd'hui tout est fini: l'espérance et le bonheur. Je dois plus que mon sang à ceux que je sers: je me dois tout entier. Mon père m'a donné, je n'ai pas le droit de me reprendre.

Adieu, Fernande… Le passé ne doit plus exister pour nous. Dieu ne le veut pas… Ah! tenez, je m'étais promis de rester froid en vous écrivant, je m'étais promis!… Non, je vous aime, Fernande, je vous aime, et je me meurs de ne pouvoir vous aimer! Que tout soit fini… Soit! mais sachez, ô ma fiancée, que je pleure en traçant ces lignes, où j'ai mis tout ce que j'ai en moi!

Adieu!

JEAN.

Quand le jeune homme eut terminé cette lettre, il la mit sous enveloppe, en y joignant la copie qu'il avait faite du testament de son père. Il ferma l'enveloppe et y apposa son cachet.

Puis il sonna son valet de chambre:

—Vous porterez cette lettre demain matin, dit-il.

Quand il se retrouva seul, seul, en face de son espoir adoré, qui n'était plus qu'une ombre, et de son avenir noir, il tomba à genoux:

—Seigneur, mon Dieu, s'écria-t-il, vous m'avez donné la force de me désespérer: donnez-moi celle de supporter ce désespoir!

Dieu l'exauça.

Jean aperçut les lettres qu'on lui avait apportées, et qu'il avait négligé de lire.

—Ah! tu te révoltes, cœur faible, dit-il. Je te dompterai par la fatigue et par le travail.

Et il s'enfonça dans son labeur, encore saignant des coups du combat terrible dont il était sorti vainqueur.