XIV

LA JALOUSIE DE L'UNE ET L'AMOUR DE L'AUTRE

Fernande regarda attentivement à droite et à gauche. Elle espérait apercevoir Jérôme. Rien ne paraissait.

Alors elle se glissa dans le feuillage, entra dans la barque et attendit.

Quand elle était seule, la pauvre enfant aimait à donner libre essor à ses rêves. Elle aimait à reporter sa pensée sur celui qu'elle avait choisi entre tous, et dont elle se sentait bien à jamais séparée.

Combien de temps dura cette sorte de rêve?

Il lui eût été impossible de le dire.

Elle avait d'abord pensé à cette étrange disparition de Jérôme. Comment et pourquoi l'ouvrier n'était-il pas au rendez-vous donné?

Puis la lassitude reprit le dessus. Elle attendit avec une impatience moins fébrile, et enfin, elle s'endormit de nouveau, épuisée, comme dans la cabane.

* * * * *

Il faisait une radieuse nuit de printemps. De douces effluves remplissaient l'air.

Par instants, la barque inclinée légèrement au gré des vagues invisibles du lac, s'agitait et semblait s'éloigner du rivage.

Une tête de femme, pâle et triste, parut dans l'encadrement des feuilles tombantes. Cette femme s'arrêta un instant, examinant avec soin l'étendue de l'eau.

C'était la Pâlotte.

Quand elle se fut assurée que le petit Pinson dormait, elle se glissa dans la barque et détacha l'amarre qui la retenait à la rive.

L'esquif entraîné commença de s'éloigner doucement, et prit le large.

La Pâlotte n'était pas reconnaissable. Un long et épais manteau la recouvrait entièrement.

Assise à l'arrière on n'eût pu reconnaître son sexe. Était-ce un homme on une femme, cette statue sombre qui se tenait là immobile?

La barque filait toujours, entraînée par le remous caché.

La Pâlotte regardait fixement le petit gars. Un éclair d'orgueil se lisait dans son regard.

De temps à autre, elle reportait les yeux sur la côte, et ne pouvait cacher sa joie en la voyant fuir du regard.

Quand l'esquif fut parvenu au milieu du lac de Grandlieu, la Pâlotte étendit la main et toucha Pinson à l'épaule.

La jeune fille souriait tristement dans son rêve. Elle murmurait encore le refrain de la naïve chanson bretonne:

Je ne peux pas me consoler,
Mon ami vient de s'en aller!

—Pourquoi chante-t-il cela? pensa la Pâlotte.

Une seconde fois elle éveilla Pinson.

L'enfant ouvrit les yeux, et aperçut devant lui cette ombre assise.

—C'est vous, Jérôme? dit-il.

La Pâlotte entr'ouvrit son manteau. Un rayon de lune tombant d'aplomb sur elle l'enveloppa de clarté.

—C'est… c'est vous!… balbutia Fernande.

—Oui, c'est moi.

—Pourquoi? Dieu! Pourquoi?…

—Pourquoi je suis ici? Parce que je me méfiais de vous. J'ai tout entendu la nuit dernière; et je suis sûre, maintenant, de ce que je ne faisais encore que soupçonner.

—Je… je ne… comprends pas.

—Vous allez comprendre, reprit la Pâlotte de sa voix glacée. Ah! vous avez cru que je vous laisserais trahir le maître, le vendre? Allons donc!

Fernande se souleva à moitié sur le banc vermoulu de la barque.

—Trahir le maître! le vendre! moi! Trahir Jean?… Oh!

Elle se cacha la figure avec un mouvement d'horreur tel, que la conviction de la Pâlotte fut un moment ébranlée.

—Je veillais, continua-t-elle bientôt, je veillais et je sais tout maintenant. Vous êtes venu parmi nous pour deviner nos secrets et les livrer; pour connaître le fort et le faible de vos prétendus amis et les livrer. Ne niez pas… j'ai tout entendu la nuit dernière, je vous le répète.—Vous n'êtes pas le fils de Gouësnon. Qui êtes-vous donc, sinon un espion? vous qui d'un mot calmez la colère d'un général et faites rendre la liberté à un chouan?

Et comme Pinson, écrasé de stupeur, ne répondait pas elle ajouta:

—Je vais vous le dire, vous êtes un espion! Tu es un de ces maudits qui viennent…

La Pâlotte ne put continuer.

Comprenait-elle le passé? Comprenait-elle qu'elle avait joué, elle aussi, ce rôle odieux qu'elle reprochait à Pinson?

—N'importe! je te tiens là et tu vas mourir!

—Mourir!

—Oui.

—Mais…

—Tais-toi. Tu ne saurais m'émouvoir. Tu vas mourir. Ton Jérôme, ce complice de ton crime, est prisonnier des nôtres à l'heure qu'il est. Ah! tu te croyais en sûreté chez ce Grégoire, dont tu lui avais ouvert la maison? Eh bien, moi, je l'ai dénoncé aux chouans, et, à cette heure, il est transporté dans les bois de Machecoul… Tu vas mourir!

—Madame, dit doucement Fernande, il y a un secret en moi, c'est vrai…

—Ton secret? Les vagues du lac de Grandlieu vont l'étouffer! Puissent-elles être assez fortes pour en laver la souillure. Pendant que tu dormais… là-bas… dans la cabane… j'ai pris une vrille, et patiemment, pendant deux heures, j'ai creusé le fond de cette barque. Que j'ôte le tampon de feuilles placé dans cette plaie de l'esquif, et…

Fernande poussa un cri sourd.

Elle comprenait!…

En effet, l'eau commençait à entrer dans la barque; elle perçait à travers les feuilles vertes que la Pâlotte avait mises dans le trou fait par la vrille.

—Malheureuse! s'écria Pinson. Vous ne saviez pas qui j'étais!… et vous avez cru!… Jérôme, que vous croyiez un complice, Jérôme est un ami de Jean, comme moi. Il voulait pénétrer dans les bois de Machecoul pour voir le maître… Ah! votre haine nous a bien servis: il l'aura vu… Savez-vous d'où il venait? M. de Chateaubriand l'envoyait à Machecoul prévenir M. de Kardigân d'une trahison qu'il a surprise…

—Après? et vous?

—Moi?…

Fernande hésita un moment.

Puis, d'un brusque geste, comme si elle eût deviné qu'elle était entre la vie et la mort et qu'il n'y avait pas à hésiter, elle arracha sa perruque blonde.

La Pâlotte resta stupéfaite.

Elle avait une femme devant elle.

—Vous comprenez maintenant, n'est-ce pas? dit Fernande avec hauteur.

—Vous… une femme!

—Oui.

—Pourquoi ce déguisement?

—Ceci est mon secret.

—Alors gardez votre secret; moi, je garde mon soupçon. Une femme qui se déguise et vient pour nous… c'est un espion! Je me rappelle la légende qui m'a été contée, la légende de 93. Ce chef vendéen que le Directoire ne pouvant écraser par les armes, fit vaincre par une femme à lui!

—Malheureuse!

—Écoutez. Je sais ce que peut ce pouvoir occulte de la rue de Jérusalem. J'en ai trop souffert pour ne pas le connaître et le redouter. Vous allez me dire, me prouver qui vous êtes, ou sinon…

Fernande secoua la tête.

—Je ne vous le dirai pas.

—Alors…

—Vous me tuerez?

—Comme un chien! comme un animal dangereux qu'on noie pour se débarrasser de lui! Je n'ai qu'à ôter ces feuilles, et…

Un violent combat se livrait en Fernande. Mourir quand elle vivait auprès de Jean, quand elle pouvait le voir, lui parler peut-être, et ne pas être reconnue par lui… Non! non! ce serait trop affreux.

Ah! si la mort était venue quand elle se trouvait à Paris, souffrante et malheureuse, oh! comme alors elle l'eût acceptée avec joie!

Elle voulut vivre.

D'un mouvement rapide, elle se leva.

—Madame, vous me tueriez si je ne parlais pas… Je parlerai.

—Enfin!…

—Je suis une femme qui aime M. de Kardigân et qui est aimée de lui. Un crime nous sépare… Mais j'ai voulu pouvoir veiller sur lui… J'ai voulu respirer le même air que lui. Comprenez-vous?

Si elle comprenait!

Un frémissement fiévreux agitait le corps de la Pâlotte. Son visage était devenu soudainement d'une pâleur mortelle.

—Ah! vous l'aimez… et il vous aime?…

Elle se dressa de toute sa hauteur.

—Vous voyez où nous sommes ici! murmura-t-elle d'une voix stridente. Eh bien, jamais vous ne pourrez regagner la rive… Jamais! c'est impossible. Moi, je suis forte, j'ai joué avec les vagues tout enfant… Moi, je vivrai et vous, vous allez mourir.

—Grand Dieu!

—Regardez-moi! Vous n'aviez donc pas lu dans mes yeux comme moi j'avais lu dans les vôtres? Vous l'aimez et il vous aime… Eh bien! c'est pour cela que vous allez mourir!

—Par pitié!

—Je l'aime, moi aussi, dit-elle.

Et elle arracha le tampon de feuilles qui empêchait l'eau de pénétrer dans la barque.

Le trou fait par l'outil n'avait guère que dix millimètres de diamètre, aussi l'eau ne pénétrait que lentement.

Fernande laissa tomber son front sur sa poitrine. Si elle avait faibli un instant, si tout en elle s'était révolté à la pensée de la mort, elle retrouvait sa force en présence du danger.

La Pâlotte n'avait pas bougé.

Elle regardait, avec étonnement cette fois, la créature qui une minute auparavant, implorait sa pitié, et qu'elle voyait maintenant impassible…

… L'eau entrait. Elle était au tiers de la barque qui penchait légèrement.

Fernande répéta:

Je ne peux pas me consoler,
Mon ami vient de s'en aller.

Puis levant les yeux sur Jacqueline Morel:

—Une dernière grâce, dit-elle froidement. Vous pourrez gagner la rive à la nage, m'avez-vous dit. Eh bien, partez, laissez-moi au moins mourir seule!…

La barque s'arrêta court dans le mouvement d'évolution où l'entraînait le remous du lac; l'eau entrait, entrait toujours et l'alourdissait au point de la rendre immobile.

—Partez!… répéta Fernande.

Elle se leva toute droite.

—Vous ne me craindrez plus bientôt, murmura-t-elle avec un sourire triste.

Elle ajouta d'une voix plus basse:

—Mon Dieu, ayez pitié de moi! mon Dieu, pardonnez-moi… comme je lui pardonne, à elle qui me tue!

Au même moment la barque sombra, et les deux femmes disparurent dans les flots…

Mais le pardon suprême de sa victime avait bouleversé le bourreau.

Dès que la Pâlotte reparut à la surface de l'eau, elle saisit Fernande par le bras et la soutint un moment.

—Voulez-vous donc prolonger mon agonie? râla la pauvre enfant.
Laissez-moi, laissez-moi!

—Non…, je ne commettrai pas ce crime… Au secours! au secours!

La Pâlotte serrait nerveusement le bras de Fernande. La jalousie, la haine qui gonflaient son cœur quelques minutes auparavant disparaissaient.

Elle avait honte du crime commis.

Mais si elle était forte nageuse, en effet, jamais elle ne pourrait atteindre le rivage, ayant ce fardeau à traîner, car la jeune fille était évanouie.

—Eh bien, soit! pensa-t-elle, au moins nous mourrons toutes les deux!

En effet, elles allaient mourir toutes les deux, si Dieu n'avait pas veillé.

Gouësnon, au réveil, s'aperçut de la disparition de ses deux compagnes de voyage.

Il ouvrit la porte de la cabane. Il pouvait être minuit. Le ciel resplendissant inondait d'une clarté vague le lac qui miroitait.

Il aperçut au loin la barque qui dérivait lentement; tout à coup il la vit s'arrêter, tourner sur elle-même et sombrer.

Alors, il se jeta à l'eau, nageant vigoureusement dans la direction des deux formes blanches qu'il distinguait.

Il arriva à temps.

La Pâlotte, épuisée, se soutenait à peine.

—Vivante! s'écria-t-il, en voyant Fernande, la tête appuyée sur l'épaule de la Pâlotte.

—Allez… sauvez-la!… murmura Jacqueline; j'ai assez de force pour moi seule… Sauvez-la!…

Gouësnon la saisit, et la Pâlotte allégée par ce secours inespéré, put le suivre. Mais au moment où elle se laissa tomber sur le rivage, elle roula évanouie à côté de sa victime.

Le vieux chouan était fort embarrassé, ayant devant lui deux femmes sans connaissance.

Mais, heureusement, il était homme de ressource. Il courut à
Château-Thibaut et demanda du secours.

Quand les paysans surent qu'il s'agissait de Fernande, leur providence,
ce fut à qui s'offrirait pour transporter la jeune fille et la Pâlotte.
Puis, personne dans le village n'aurait osé refuser quelque chose à
Gouësnon.

Une heure après, Fernande et Jacqueline sortaient de leur évanouissement au château de M. Grégoire, dans une chambre bien chauffée et couchées dans des lits improvisés.

La jeune fille reconnut aussitôt où elle était.

Mais la Pâlotte jetait autour d'elle des regards indécis et étonnés.

—Où suis-je? balbutia-t-elle.

—Chez moi, madame.

—Chez vous?…

Jacqueline se voila le visage de ses deux mains.

—Ne vous ai-je pas dit que je vous pardonnais, quand j'ai cru que j'allais mourir?

—Oh!

—Puis n'avez-vous pas voulu me sauver?…

Une paysanne veillait au dehors. Entendant parler dans la chambre, elle entra. Fernande se tut.

—Ah! c'est toi, la Huberte, dit-elle en reconnaissant la paysanne.

—Oui, mam'selle.

—Eh bien, Huberte, tu sais où est la chambre que j'occupe, quand je viens à Château-Thibaut avec mon père?

—Oui, mam'selle.

—Va chercher du linge pour mon amie et moi…

Mon amie!

La Pâlotte resta silencieuse en entendant ces deux mots. Comme elle lui était supérieure, cette enfant qu'elle avait voulu tuer!

Fernande s'habilla rapidement; puis allant s'asseoir au chevet de
Jacqueline:

—Vous n'avez rien répondu tout à l'heure, dit-elle. Ne voulez-vous donc pas être mon amie?

—Ah! vous demandiez pardon à Dieu, là-bas… C'est à moi de vous demander pardon… Je suis une misérable! J'ai voulu vous tuer… je vous haïssais.

—Écoutez, reprit Fernande; vous avez réparé votre crime en voulant me sauver, en risquant de mourir vous-même. Vous souffrez comme moi… vous souffrez moins! Vous êtes séparée de lui par son amour pour moi… moi, je suis séparée de lui par un serment, serment solennel auquel il n'a pas le droit de faillir. Et vous avez été jalouse de moi? On n'est pas jalouse d'une morte, et je suis morte pour lui…

Alors, d'une voix frémissante, Fernande raconta à la Pâlotte quel obstacle s'était soudainement dressé entre elle et le marquis de Kardigân.

A mesure qu'elle parlait, son visage devenait plus pâle, comme si le souvenir du passé achevait de la torturer.

La Pâlotte écoutait, les yeux baissés. Ce récit naïf et troublé lui rappelait quelques-unes des impressions qu'elle avait elle-même ressenties.

—Oui, vous êtes encore plus malheureuse que moi, dit-elle; oui, l'abîme qu'il y a entre lui et vous, est plus profond encore que l'abîme creusé entre lui et moi. Vous m'avez appelée votre amie… je serai plus que votre amie, je me ferai votre chose et votre bien. J'ai été criminelle; je ne pourrai oublier mon crime que par le dévouement. L'acceptez-vous, ce dévouement? et voulez-vous que je sois vôtre?… Voulez-vous n'avoir qu'à prononcer un mot qu'à faire un geste pour me trouver prête à vous obéir?

Fernande sourit.

Elle attira doucement la Pâlotte vers elle, et la serra sur son cœur.

Elles achevaient à peine cette causerie, quand on frappa à la porte.

Gouësnon entra, accompagné d'un paysan.

C'était un grand gaillard, aux épaules carrées, au teint coloré, aux yeux profondément enfoncés dans le visage. Un mélange de finesse, de loyauté et de force.

—Mam'selle Fernande, dit Gouësnon, voila le gars Jean-Marie qui vous demande.

—Ah! c'est toi, mon Jean-Marie, parle.

—Eh bien! voila, mam'selle, il est venu ici, l'autre jour, un gars qui venait de votre part. C'est-y vrai?

—Oui.

—Il a demandé qu'on le fît entrer au château.

—En effet, je le lui avais permis.

—Alors, ce n'était donc pas un vilain homme?

La Pâlotte rougit et détourna la tête.

—Un vilain homme, lui? repartit Fernande, certes non, mais un bon et brave cœur.

—Ah!

—Eh bien?…

—Eh bien, mam'selle, on est venu me prévenir que ce gars-là pourrait bien être un espion des bleus. Alors, nous l'avons enlevé d'ici et conduit là-bas au maître, dans les bois de Machecoul.

—Tu as eu tort, Jean-Marie. Un homme qui venait de ma part devait être le bienvenu ici…

—C'est que…

—Parle, allons!…

—Votre père est bleu, mam'selle, et…

Fernande pâlit.

—Tu ne me connais donc pas, toi, Jean-Marie, vous ne me connaissez donc pas, vous autres ici? Depuis quand avez-vous eu le droit de soupçonner Fernande Grégoire? Est-ce que vous ne m'avez pas vue toujours la même? Qui allait voir vos pères et vos enfants pauvres? qui soignait vos femmes et vos filles malades? Tu diras aux tiens, Jean-Marie, que je leur en veux et que je ne les aime plus. Va-t'en!

Le robuste paysan tournait gauchement son béret entre ses doigts calleux.

Il était consterné.

—Mam'selle!…

—Va-t'en!

—Je vous en prie, mam'selle…

—Va-t'en! te dis-je.

Jean-Marie sortit à reculons.

Quant à la Pâlotte, elle pleurait…