XV
TRAHISON
Ainsi que Jean-Marie l'avait dit, Jérôme Hébrard était arrivé à
Château-Thibaut, demandant qu'on le conduisît à la maison de M.
Grégoire.
Le premier paysan qu'il rencontra s'offrit à lui servir de guide.
Le jeune ouvrier se proposait d'y prendre un peu de repos, et d'aller ensuite au rendez-vous que Fernande lui avait donné.
Mais il avait compté sans la Pâlotte.
A sept heures, le même soir où se passaient les événements que nous venons de raconter, quatre chouans arrivaient à Château-Thibaut, enlevaient l'ouvrier et le conduisaient «au maître» dans les bois de Machecoul.
Le maître, c'était Jean de Kardigân.
Aussi, le lecteur devine quelle réception le gentilhomme fit à l'ouvrier. Il se hâta de le mettre en liberté; et, pour plus de sûreté, il lui donna un laisser-passer écrit et signé de sa propre main. Mais cela ne suffisait pas à Jérôme.
Sans trahir le secret du déguisement de Fernande, il expliqua à Jean-Nu-Pieds que c'était pour lui qu'il venait de Paris. Cet aveu étonna fort le marquis. Mais il lut sur le visage d'Hébrard une préoccupation telle, qu'il le prit par le bras et l'entraîna à l'écart.
—Est-ce personnel, ce que vous avez à me dire? demanda-t-il
—Oui et non, monseigneur.
—Pardon, ami. Je veux savoir si c'est une chose relative au but que nous poursuivons?
—Oui; mais pourquoi me faites-vous cette question-là?
—Parce que je pense avoir besoin d'un conseil, d'un avis, et…
—Vous avez raison. Ce que j'ai à vous révéler est grave. Agissez comme vous l'entendrez.
Jean appela Henry de Puiseux. Il présenta les deux hommes l'un à l'autre; mais, malgré la différence des situations sociales, ils s'étaient compris et estimés au premier regard.
Est-ce que les êtres loyaux et fiers ne se comprennent pas aussitôt?
—Voici, dit Jérôme. Nous autres, les républicains de Paris, nous préparons aussi un mouvement insurrectionnel. Seulement, nous avons résolu d'attendre que la Vendée ait commencé, pour que le gouvernement ait affaire à deux ennemis au lieu d'un. Or, un des nôtres a réussi à s'introduire à la préfecture de police. Là, il a entendu parler des troubles de Bretagne…
Jean et Henry prêtaient une oreille attentive à ces paroles. On comprend de quelle importance elles étaient pour eux.
—Malgré l'importance des armements, malgré même la présence de Madame la duchesse de Berry, qui ne fait plus un doute pour personne, un employé supérieur expliqua que le ministère avait un moyen de s'emparer de Madame, quand il voudrait…
Jérôme souligna ces trois derniers mots de manière à bien faire comprendre aux deux amis toute leur importance.
—Quel est ce moyen? je l'ignore, mais il y a là-dessous quelque trahison. Vous êtes prévenus. Agissez.
Henry et Jean réfléchissaient à ce qu'ils venaient d'entendre.
Certes, il n'était pas impossible que le roi Louis-Philippe voulût laisser éclater l'insurrection en Vendée pour l'étouffer après plus grandement.
C'était la politique suivie à Marseille, et l'événement venait de prouver qu'elle était bonne.
Pourtant, bien qu'en tout temps, hélas! la trahison ait été l'arme commune, il semblait impossible que dans les rangs de l'armée royaliste il pût se trouver un Judas capable de vendre sa reine.
Saint Jean disait la même chose, et pourtant le Christ fut vendu pour trente deniers!
Jean de Kardigân se leva.
—Merci, ami, dit-il à Jérôme. M. de Puiseux et moi nous ne pouvons croire à une pareille infamie. Que le roi Louis-Philippe nous combatte à main armée… soit! mais qu'il envoie contre nous, non plus des soldats, mais un traître, voilà ce que je n'admettrai jamais. Puis, ce traître il faudrait le trouver. Où peut-il être? Dans nos rangs? C'est impossible! Ami, ceux qui se jettent cœur et âme dans une entreprise comme la nôtre savent ce qu'ils font.
Ils apportent leur vie entière, sans arrière-pensée, et ne demandent rien en échange. Ils donnent leur sang: cela suffit. Qu'il y ait un misérable parmi nous, je ne le crois pas!
—Et s'il n'est pas parmi vous?
—Comment?
—S'il est à côté, dans l'ombre, préparant son piège et son infamie?
—Que voulez-vous dire?
—Je veux dire qu'il y a un danger pour vous, je vous le jure!
—Eh bien, soit! reprit tristement Jean-Nu-Pieds. Quand on risque une guerre comme la nôtre, on n'a pas le droit de rien négliger. Je partirai demain matin pour la résidence de Madame…
—Et moi, répliqua Jérôme, je partirai demain pour Paris.
—Déjà!
—J'ai mon devoir là-bas, comme vous avez le vôtre ici.
—Adieu, alors…
Les deux hommes étaient émus en se quittant. En de pareilles aventures, l'un était-il sûr de revoir l'autre?
Henry de Puiseux n'avait pu parler devant Jérôme Hébrard, qui pour lui était un étranger.
Mais quand l'ouvrier se fut retiré, il entraîna Jean-Nu-Pieds dans une promenade sous bois.
—Écoute, dit-il, tu étais le chef, je n'avais pas le droit de formuler une opinion contraire à la tienne; mais maintenant que nous sommes entre nous, veux-tu me laisser te la faire connaître?
—Parle.
—Eh bien! j'estime que ce que nous a appris Jérôme est beaucoup plus grave que tu ne le penses.
—Quoi! tu craindrais!…
—Je crains tout! repartit froidement Henry. Toi, tu es un peu… comment dirais-je?… un peu chevaleresque, un peu Don Quichotte. Tu répugnes à admettre les vilenies. Tu as tort. Ce qui est mal doit toujours être considéré comme possible. Mon cher, M. le duc d'Orléans, que tu appelais tout à l'heure le roi Louis-Philippe… (et tu lui faisais beaucoup trop d'honneur), M. le duc d'Orléans n'a pas été pour rien professeur de mathématiques. Il sait compter, et il sait surtout que 2 et 2 cela fait 4. Or, je te prie de croire qu'il a, à cette heure, la plus grande peur de ce qui se passe en Vendée. La petite résistance que nous lui jetons dans les jambes doit passablement l'effrayer, sois-en sûr. On lui a raconté, M. Thiers et autres, que nous préparions une Vendée. Or, c'est là un nom qui doit lugubrement tinter à ses oreilles. Vendée! pour lui, cela signifie Charette, la Rochejacquelein, de Lescure, Cathelineau, d'Autichamp, Stofflet, Cadoudal et Maulévrier, c'est-à-dire des noms qui lui rappellent sa trahison et l'épouvantent. Donc, il doit être peu rassuré.
—Je le crois, mais après?
—Après? Ma conclusion est pourtant bien simple. L'armée française, avec ses généraux, ses colonels et ses soldats, ne doit pas tout à fait lui sembler suffisante, quand il se rappelle que nos pères ont vaincu cent fois les armées victorieuses de la République. Donc, il ne sera pas fâché de se débarrasser de nous… Comprends-tu?
—Tu as raison!
—Ce n'est pas malheureux! Tu as de la peine à croire les choses; mais c'est une justice à te rendre, quand on te les explique, tu deviens raisonnable comme un mouton. Eh bien! M. le duc d'Orléans, qui est très-intelligent… (car il est très-intelligent!) aura trouvé infiniment plus simple d'enlever Madame; car Madame enlevée, il n'y a plus de Vendée possible.
—Certes.
—Et quand il n'y aura plus de Vendée possible, ledit duc d'Orléans dormira tranquille. Tu es convaincu?
—Oui.
—Bravo! Alors, je vais faire la même chose, moi aussi.
—Dormir?
—Un peu.
—Bonne nuit.
—Tu pars demain matin?
—A cinq heures.
—Je t'escorterai une heure ou deux.
Les deux amis se séparèrent.
Le lendemain, dès l'aube, ils montaient à cheval, vêtus en paysans qui vont vendre leur blé ou leur avoine au marché. Les chevaux étaient forts et trapus, et ne semblaient pas indiquer qu'ils portaient des cavaliers de race.
Chose extraordinaire! Aubin Ploguen n'accompagnait pas son maître; lui-même avait désiré rester, sous prétexte que sa présence était nécessaire au camp.
Jean-Nu-Pieds se dirigeait vers le bourg de Legé, où il présumait trouver Madame.
Nous savons qu'il ne se trompait pas. Henry de Puiseux le quitta à trois lieues de Machecoul, et le marquis continua sa route en prenant avec soin des chemins détournés, au lieu de suivre la ligne droite, toujours dangereuse dans une pareille guerre.
Nous l'avons vu parvenir aux avant-postes qui gardaient Madame.
Dès qu'il eut dit son nom, on le fit pénétrer auprès d'un petit paysan.
Ce petit paysan était Petit-Pierre, autrement dit la régente de France.