XVI
LE CONSEIL DE GUERRE
—Soyez le bienvenu! mon cher marquis, dit Madame en tendant la main au jeune homme.
Elle s'arrêta et reprit en riant:
—Bon! j'oublie ma consigne! Je vous appelle: marquis. Vous n'êtes plus marquis, vous êtes Jean-Nu-Pieds; et moi je ne suis plus Altesse Royale: je suis Petit-Pierre.
Et comme Jean s'inclinait.
—Qu'aviez-vous à me dire? ajouta Petit-Pierre.
—Madame…
—Encore!
—Eh bien, ma Tante…
—Petit-Pierre!
—Eh bien, Petit-Pierre, continua Jean-Nu-Pieds en souriant, voilà ce qui m'amène auprès de vous. Hier, un ami de Paris est venu à mon cantonnement. Il m'apportait de graves nouvelles. Les républicains de Paris,—il est républicain,—préparent un mouvement qui doit correspondre avec le nôtre, de manière à jeter le gouvernement dans un double embarras.
—Bon, cela.
—Attendez, Mada…
—Encore!
—Petit-Pierre! Or, mon ami est un cœur loyal, un homme incapable de trahir et de comprendre la trahison. Il a su que le ministère préparait une trahison contre vous.
—Contre moi?
—Oui.
Petit-Pierre était devenu sérieux.
—Continuez, dit-il.
—D'où doit venir ce coup qui vous menace? Il l'ignore; mais il a pensé que vous deviez être avertie, et il est venu tout m'apprendre.
Petit-Pierre réfléchissait profondément. Il s'avança vers la petite fenêtre de la chaumière et l'ouvrit.
Il faisait nuit. Le paysage était magnifique. Au loin, le dôme de feuillage des bois de Legé, environnés à droite et à gauche de champs cultivés. Çà et là quelques chaumières.
Puis, au milieu de tout cela, disséminés ainsi que des abeilles dans un champ, des points lumineux, semblables à des étincelles d'or.
C'étaient les lumières du bivouac.
—Regardez, ami! dit Petit-Pierre, en montrant ce tableau à
Jean-Nu-Pieds.
Le marquis de Kardigân regarda Petit-Pierre, étonné.
—Vous ne comprenez pas ce que j'ai voulu dire, mon ami. Il y a là-dedans des hommes prêts, sur un signe de moi, à mourir pour mon fils, mon fils, un enfant qu'ils n'ont jamais vu, pour la plupart. N'importe! le jour où je leur crierai: En avant! ils s'élanceront, et pas un seul d'entre eux ne restera en arrière. C'est que mon fils, pour eux, est plus que le descendant de saint Louis, plus que le petit-neveu de Louis XVI, le roi-martyr, plus que le roi de France: mon fils, pour eux, c'est la Royauté!
La princesse s'animait en parlant.
Jean-Nu-Pieds regardait, ébloui.
—Trahir! un de ceux-là! continua Petit-Pierre, c'est impossible, je ne le croirai jamais! Trahir! Non, ceux dans le cœur de qui Dieu a mis cette foi sacrée qui fait les héros et les martyrs, ceux qui ont tout quitté pour apporter à Henri V le tribut de leur sang, ceux-là ne trahiront pas!
—Dieu me garde d'accuser ou de soupçonner personne! repartit Jean en hochant douloureusement la tête; mais dans une partie aussi aventurée que celle que nous jouons, il ne faut jamais s'endormir sur l'apparence. Ah! il m'en coûte de le dire! Mais qui a livré Charette aux républicains? Qui a livré Stofflet? Qui a livré tous ceux qui sont morts, fusillés comme des assassins, et non tués comme des soldats?
Petit-Pierre ne répondit rien d'abord, puis avec une amertume profonde:
—Peut-être avez-vous raison, Jean. Ce m'est affreux à penser, et pourtant, malgré moi, je vous approuve. Mais il faut que je consulte nos amis. Eux et vous, érigés en conseil de guerre, me serez les plus sûrs garants de ce que nous devons décider.
Petit-Pierre fit quelques pas vers la porte et donna un ordre.
Louis Renaud, Gaspard et Marchand entrèrent peu après.
Le lecteur sait que sous ces humbles noms se cachaient les noms glorieux de MM. de Charette, de Coislin et d'Autichamp.
—Expliquez-vous, maintenant, dit Petit-Pierre à Jean-Nu-Pieds, et répétez à ces messieurs ce que vous venez de me dire.
Jean recommença le récit que lui avait fait la veille Jérôme Hébrard.
Tous les trois furent également frappés de son importance.
—Le fait, en lui-même, peut être exagéré, dit Louis Renaud, mais il importe de ne pas le négliger.
—Certes, reprit Gaspard; seulement je crois que ce traître ne peut pas être dans nos rangs. C'est impossible!
—Tel est aussi mon avis, dit Marchand. Quelle est l'opinion de
Petit-Pierre?
—La même.
—Il faut donc le chercher ailleurs, déclara Jean-Nu-Pieds, c'est-à-dire en dehors de nos soldats. Mais à qui avons-nous confié nos secrets? A personne. Excepté ceux qui se battent et qui meurent, nul ne connaît notre organisation, nos moyens d'armement.
—Pardon, répondit la princesse, il y a au moins une personne qui est au courant de tout.
—Une personne?
—Oui.
—Laquelle?
—Mon filleul.
Les quatre Vendéens se regardèrent étonnés.
—Vous ne comprenez pas, et vous êtes bien étonnés, continua la duchesse. Je vais m'expliquer davantage. Il y a quelque temps, j'étais à Rome, quand le bruit se répandit qu'un israélite demandait à se convertir à notre sainte religion. Le cardinal G… me parla de cet événement et me dit combien le Saint-Père était heureux. Puis, je restai quelques jours sans en avoir de nouvelles. Un matin, le cardinal G… se présenta chez moi, accompagné d'un jeune homme et me fit demander si je pouvais le recevoir. Quand j'eus donné l'ordre d'introduire auprès de moi Son Éminence et la personne qui était avec lui, j'appris le motif de cette visite: le jeune homme était le néophyte…
Celui-ci se jeta à mes pieds, me suppliant de lui accorder ce qu'il me demanderait. Je regardai le cardinal: il souriait.
—Je joins ma prière à la sienne, me dit-il, et je fais des vœux pour que Votre Altesse ne refuse pas.
—Quelle est donc cette demande?
—Madame, répondit le jeune homme, les vérités augustes de l'Église m'ont touché. C'est un grand bonheur pour moi. J'ai résolu d'abandonner le culte trompeur dans lequel je suis né, dans lequel j'ai été élevé. Son Éminence a bien voulu m'instruire. Je serai bientôt baptisé, et…
Il s'arrêta comme intimidé.
Je l'encourageai, et il ajouta:
-… Et je venais demander à Votre Altesse si elle voudrait bien me faire l'honneur de me tenir sur les fonts baptismaux.
Le cardinal G… appuya chaudement la demande et je cédai.
Le baptême était fixé à huit jours de là.
Le jeune homme sollicita et obtint la permission de me voir pendant les quelques jours qui le séparaient encore de cette auguste cérémonie. Je pus l'observer. Il me parut doux et honnête. Il m'exprimait sa reconnaissance par des paroles chaudes et dévouées qui me touchaient. Ah! dans les souffrances de l'exil, c'est une consolation que de trouver des cœurs dévoués!
Enfin, le jour du baptême arriva. Sa Sainteté daigna s'y faire représenter. Toute la ville de Rome était présente, émue, devant ce jeune néophyte que la parole éloquente du cardinal G… avait convaincu.
Il était vêtu de blanc, symbole de cette virginité spirituelle qu'il retrouvait dans les eaux du baptême.
Ce fut une imposante cérémonie, et je me souviens encore combien je priai Dieu avec ardeur pour mon fils, pour la France ingrate et égarée, pour vous tous, mes féaux. Il me semblait que Dieu ne pouvait rien me refuser, le jour où je devenais la marraine d'une âme qui s'élançait vers lui.
En quittant l'église, je me sentis l'espérance au cœur, il me semblait que ma prière était exaucée d'avance.
Et voilà comment j'ai un filleul.
Les quatre Vendéens avaient écouté avec émotion le court récit de
Petit-Pierre.
Jean-Nu-Pieds prit la parole:
—Pardonnez-moi, dit-il, si je fais encore une question, mais je voudrais savoir si Votre Altesse…
—Encore!…
—Si Petit-Pierre a mis son filleul au courant de nos opérations?
—Il est venu me dire qu'il savait tout, et me suppliait de me servir de lui, j'ai eu confiance…
—Et vous avez eu raison, Madame… pardon! Petit-Pierre. Celui-là qui a eu la force de venir à Dieu, en étant si loin de lui, doit être un noble cœur.
—Je le crois. Il connaît le mouvement que nous commençons en Vendée, et bien souvent il m'a servi de courrier.
—Comment se nomme-t-il, demanda Louis Renaud, afin qu'on puisse l'introduire auprès de vous, s'il se présente aux avant-postes?
Petit-Pierre regarda Louis Renaud, et répondit tranquillement:
—Mon filleul s'appelle Deutz.