XIX

AUBIN PLOGUEN A UN PLAN

Aubin Ploguen chargea tranquillement Pinson sur son épaule, et continua sa route dans la direction du camp.

Il eût semblé, à voir la figure si parfaitement calme du chouan, que rien ne s'était passé de grave.

—Si ce n'est pas son père, quel est son nom? qui est-il?

Et il ajoutait à voix basse:

—Je connais sa voix pourtant…

Cette simple circonstance renversait tous les plans du brave Aubin. Quel autre homme que M. Grégoire aurait pu vouloir enlever Fernande?

Mais il avait beau tourner et retourner cette question dans sa cervelle, il n'arrivait pas à trouver quelque chose de satisfaisant.

Quand il parvint au campement des Vendéens, il étendit Pinson sur un lit de fougères, et attendit avec impatience le retour de la Pâlotte.

Ce rude Breton comprenait dans sa naïveté première que la jeune fille avait surtout besoin des secours d'une femme.

—Ah! te voilà, mon Aubin, dit le marquis en apercevant son fidèle serviteur; qu'étais-tu donc devenu?

—Maître, j'ai porté dans mes bras, jusqu'ici… le petit Pinson… vous savez?… le dernier fils au Gouësnon?

En faisant cette réponse, Aubin Ploguen ne perdait pas de vue son maître. Il semblait guetter en lui une émotion ou une gêne.

En effet, Jean rougit légèrement quand il entendit prononcer le nom de
Pinson.

—Pauvre petit! continua Aubin… c'est faible et délicat… délicat comme une femme!… Ce n'est pas fait comme nous, pour la grande vie sans toits, pleine de luttes et de fatigues.

Jean cherchait à comprendre si Aubin mettait une intention dans ses paroles, mais le visage du serviteur restait impassible. Ses yeux regardaient dans le vague.

Il reprit, plus bas:

—Vous ne savez pas l'idée qui m'est venue, maître? J'ai pensé que ce devait être une femme.

—Une femme!

—Pourquoi pas? Gouësnon peut bien avoir une fille vaillante et résolue, comme si elle était un garçon. Est-ce que nos gars de Bretagne n'en avaient pas beaucoup comme cela pendant les grandes guerres?

—Mais c'est impossible!

—Impossible! Oh! non, maître. L'avez-vous bien regardé, cet enfant?

Jean éprouva une gêne cachée; il ne se rendait pas compte de ce qu'il éprouvait.

—Oui, je l'ai regardé, murmura-t-il.

Je l'ai regardé deux fois… quand j'étais près de lui avant la bataille, et quand il est venu à mon secours au milieu des balles… Je l'ai regardé et je me suis souvenu… ce que je tâche d'oublier!

Il y eut un court silence.

Évidemment Aubin Ploguen avait son projet. Il voulait le faire réussir.

En toute autre circonstance, il eût quitté son maître, car il le connaissait trop pour ne pas sentir que Jean, le cœur tout entier à ses souvenirs, avait besoin de solitude. Mais il continua:

—Je vous disais donc, maître: Pinson est une femme, j'en jurerais! et d'ailleurs… c'est mon opinion; mais quand j'y songe, je pense qu'il ne peut pas être au Gouësnon, c'est une de la ville.

—Aubin!

—Oh! de la ville!… Je ne crois pas me tromper. Les mains sont trop fines et les pieds trop petits pour être les mains et les pieds d'une paysanne. Puis… elle cache ses cheveux noirs sous sa perruque blonde, et voilà une idée qui ne serait jamais venue à une femme de la campagne.

—Va-t'en, va-t'en, Aubin, laisse-moi, s'écria Jean, bouleversé. Par pitié, mon vieil ami, va-t'en!… Tu ne sais pas combien tu me fais souffrir! Tu ne sais pas… non, tu ne peux pas savoir!

Aubin contempla son maître, et un sourire triste effleura sa lèvre:

—Comme il l'aime! pensa-t-il, et comme il est malheureux!

Il sortit de la hutte.

Resté seul, Jean laissa tomber sa tête entre ses mains, et éclata en sanglots.

—Ah! je suis faible et je suis lâche! s'écria-t-il… Pauvre Aubin! s'il savait combien il m'a torturé! Est-ce que je ne sais pas qui se cache sous le nom de Pinson, et depuis le premier jour? Est-ce que je pouvais ne pas la reconnaître, est-ce que je ne savais pas que c'était elle, elle, ma bien-aimée?

J'espérais pouvoir me mentir à moi-même, et trahir mon devoir! J'étais fou! Fernande, nom adoré, image chérie, je t'avais reconnue, et je forçais mes yeux à ne te pas regarder! car il me semblait ainsi ne pas manquer à ce que je devais. Mais comme je te regardais, de loin! comme je me glissais souvent sur tes pas, pour apercevoir un instant l'ombre de ton corps au milieu du chemin!

Il s'arrêta, puis, reprenant, pensif:

—Pourquoi m'a-t-il dit tout cela? Craint-il donc que je trahisse mon devoir et a-t-il voulu me rappeler à moi-même?

Aubin Ploguen n'avait pas laissé deviner à son maître sa pensée intime. Non, il ne voulait pas le rappeler à son devoir. Ce qu'il voulait, au contraire, c'était de rendre encore un peu de joie à ce pauvre déshérité du cœur.

Il avait un plan, ce brave Breton, nous le savons, et quand nous le verrons, nous serons obligés de reconnaître qu'il ne manquait pas d'habileté.

Jean-Nu-Pieds sortit à son tour de la salle, comme Aubin quelques instants auparavant.

Devant la hutte s'élevait une clairière; deux sentiers, au nord et au sud, se perdaient dans la feuillée: puis, partout, la forêt, avec son imposante masse verte, et les arceaux de lierre et de chèvrefeuille.

Jean allait droit devant lui. Il se dirigeait vers le campement où logeaient la Pâlotte, Jacqueline et Pinson.

Mais tout à coup il s'arrêta un peu interdit. Il avait vu Pinson quitter à pas lents la clairière et s'engager dans un des sentiers.

Aucun bruit ne se faisait entendre; les chouans, fatigués par cette rude journée de combat, dormaient profondément. C'était le silence et presque la solitude.

Fernande suivait lentement le petit sentier. Elle venait de s'éveiller et de sortir de ce rêve, de cet évanouissement où l'avait jetée la brusque attaque dont elle venait d'être l'objet. Sa poitrine oppressée avait peine à respirer l'air de la nuit. Elle se leva pour marcher..

Jean s'avançait derrière elle, se dissimulant avec soin sous les feuilles et les branches tombantes des grands arbres. Cette majesté de la nuit l'impressionnait. Il contemplait de loin cette gracieuse et charmante créature, qui portait avec elle toute sa destinée.

Ah! si elle avait su!

Fernande marchait, légère, la tête inclinée, rêveuse comme Juliette, sa sœur, pensant à Roméo…

Un moment elle s'arrêta dans sa promenade: un rossignol chantait au sommet d'un hêtre. Elle s'arrêta pour l'entendre chanter; la mélodie ravissante sortait du gosier du musicien ailé comme une gamme de notes perlées.

Quand l'oiseau se tut, elle reprit sa marche, sans se douter que Jean était derrière elle.

Le sentier faisait quelques détours dans la forêt, puis, par une pente très-douce, descendait lentement vers la lisière. Fernande aperçut bientôt le ciel de la plaine à travers les branches entre-croisées.

Elle s'avança vers la lisière et s'assit sur le rebord du fossé.

—Encore un jour écoulé, murmurait-elle; encore un jour disparu!… Ah! j'aurais cru pourtant qu'il me reconnaîtrait. Lui, je l'aurais reconnu malgré tout. Est-ce que mon cœur ne pense pas à lui toujours? est-ce que, toujours mes lèvres ne prononcent pas son nom? J'aurais cru qu'il me reconnaîtrait!…

Elle se tut, l'œil fixé sur l'étendue de la plaine.

Quelques lumières couraient à l'horizon, et de loin, semblaient se confondre avec les étoiles. Il montait de la vallée une vague odeur d'herbes mouillées et de fruits verts, qui se mélangeait à la forte senteur des arbres.

—M'aurait-il oubliée? Non, c'est impossible! Deux êtres qui s'aiment comme nous nous aimons ne connaissent pas l'oubli. L'oubli est le lot de ceux dont le cœur est faible. Notre cœur à nous est fort, puisqu'il n'a pas tremblé devant le devoir qui parlait… Notre devoir, c'était presque la mort pour nous, c'était le désespoir!…

Jean s'était glissé à dix pas derrière la jeune fille. Encore caché par l'ombre des derniers arbres de la forêt, il écoutait, haletant, les paroles qu'elle prononçait. Il frémit quand il s'entendit accuser d'oubli. Oublier! lui!

—Ah! je suis certaine qu'il souffre, murmura Fernande, et qu'il souffre autant que moi… Dieu juste! quand finira ce martyre qui nous tue! Ne commande pas à la mort de ne pas vouloir de moi!…

Elle reprit, après un nouveau silence:

—J'ai raison de vouloir partir. La vie me pèse ici. Être à la fois si près de lui et en être si loin!… J'ai raison… Je vais partir.

Elle se levait déjà, quand Jean dit doucement:

—Fernande, je ne veux pas que vous partiez…