XX

AMOUR

La jeune fille chancela et, bouleversée, vint s'appuyer à l'épaule de
Jean.

—Amie, dit-il à voix basse, Dieu n'ordonne pas à l'homme un sacrifice au-dessus de ses forces. J'ai lutté, j'ai été vaincu. Que le ciel me pardonne!

—O Jean, que je suis heureuse!

—Et vous m'accusiez de vous oublier! vous oublier, vous, chère créature! quand il n'est pas une seule de mes pensées qui ne soit vôtre; quand je n'ai pas cessé un instant de maudire la fatalité qui nous séparait! Vous oublier, vous, à qui j'avais fiancé ma vie, à qui j'avais donné mon cœur! Je vous aime comme jamais femme n'a été aimée, et, je le jure, Fernande, il n'est pas une seule des minutes de mon existence où je n'aie vu votre image se dessiner à mes yeux!…

Fernande écoutait, muette et charmée.

Un ineffable bonheur se peignait sur son visage.

—Mon Dieu, fais que ce ne soit pas un rêve! murmura-t-elle, en levant au ciel son regard humide.

—Si je vous racontais tout, Fernande! Le premier jour où j'ai vu Pinson, j'ai tout deviné… Méchante enfant, c'était vous qui doutiez de moi. Pouviez-vous donc penser que je ne vous reconnaîtrais pas! Tenez! un soir, je vous ai suivie de loin, comme cette nuit… Vous avez traversé la forêt, en allant du côté de Guérande. Moi, je m'étais glissé à travers les arbres, et j'apercevais votre ombre remuer doucement dans le cadre des branches. Vous vous êtes assise, toujours ainsi que ce soir, sur un tertre élevé, et vous chantiez…

Elle le regarda, souriant, et chantant à mi-voix:

Mon ami vient de s'en aller;
J'en ai le cœur tout en peine;
Vint un gars sous le grand chêne,
Qui voulut me consoler;
Mais je lui dis: «Celui que j'aime,
Beau gars, ce n'est pas toi…
Hélas! il est bien loin de moi,
Celui que j'aime!»
Je ne peux pas me consoler!
Mon ami vient de s'en aller!

—Il y a un second couplet, Jean!

Mais déjà il s'était mis à genoux, devant elle, et disait ardemment:

—Fernande, je me suis demandé souvent, pendant mes longues heures d'angoisses, si un père pouvait enchaîner la volonté de son fils, même après sa mort. Je me suis demandé si un homme disparu, eût-il même été adoré et respecté de son enfant, comme M. de Kardigân, pouvait briser toute une vie, et… et ma conscience hésitait…

Il s'arrêta, et ne vit pas une larme de désespoir qui coulait sur le visage de Fernande.

—Oui, chère femme, ma conscience hésitait; et quand elle ne me crie pas hautement: Voilà ton devoir, c'est que mon devoir n'est pas là, peut-être!

Ce fut elle qui rompit la première le silence qui suivit ces paroles:

—Jean, êtes-vous sûr que ce que vous dites soit sincère?

—Sincère!

—Oui.

—Fernande!…

—Mon ami, quel âge avez-vous? vous et moi, faisons à nous deux l'âge d'un homme mur. Il y a dans nos cœurs bien des hésitations et bien des doutes. C'est que nous ne savons pas être entiers dans la vérité. La vérité est absolue, cependant! Ami, ami, deux êtres comme nous n'ont pas le droit de faillir au milieu du chemin tracé! Dieu bon! Jean, aurions-nous souffert pour rien, et ce que nous avons cru être le devoir était-il donc un mensonge? Nous faudra-t-il revenir sur nos pas, et dire: Notre cœur a menti! notre volonté a menti! notre conscience a menti!

Il la regardait, étonné, ébloui de la hauteur et de l'éloquence de son langage. Comme il l'avait bien choisie! Un jour, elle lui avait dit:

—Si nous étions séparés jamais, j'en mourrais!

Et elle plaidait maintenant pour être séparée de lui!

—C'est moi qui suis coupable, ami. J'aurais dû rester loin de vous; j'aurais dû souffrir seule et triste, au lieu de chercher un adoucissement à ma souffrance, en me rapprochant de vous. J'ai été lâche, lâche! Dieu m'en punit en me faisant vous désespérer.

—Me désespérer? Ne croyez-vous donc pas que je souffrais aussi, moi!

—Ami, notre destinée est là-dedans: séparés! Nous sommes séparés par le crime qui tua jadis un roi, comme le bien est séparé du mal. Je vous aime et vous m'aimez… Mais tant qu'il n'y aura pas entre nous un abîme plus grand que la volonté, nous serons en butte à une tentation plus rude encore que la réalité. Cet abîme, c'est à moi de le creuser.

Jean cacha sa tête dans ses mains.

—Pensez-vous donc que je ne vous aie pas compris tout à l'heure? Votre conscience, que vous invoquiez, vous condamnait à l'heure même où vous parliez! Mais le cœur est faible devant la passion, et vous me disiez: Nous sommes libres! Libres? Non, Jean, nous ne le sommes pas; nous sommes les esclaves du devoir et du serment. Tant que je pourrai être à vous, vous aurez de ces retours faibles sur vous-même. Le jour où vous aurez l'impossible entre votre cœur et votre conscience, la conscience ne sera plus vaincue…

—Grand Dieu! que voulez-vous dire?

—Je veux dire, Jean, que celle qui vous a été fiancée, ne peut être, même involontairement, à nul autre époux humain. Mais puisque je ne puis me donner à vous, je me donnerai…

—Fernande!

—A Dieu!

Il éclata en sanglots.

—Oui, Fernande, ma sœur, oui, vous avez deviné le secret qui me tue. Je suis un homme, hélas! c'est-à-dire un être faible. J'ai de violents combats à livrer à mon âme; et si je n'étais pas fort, j'aurais déjà succombé… Tout à l'heure encore!… oh! je rougis d'y penser, maintenant que vous m'avez rappelé à moi-même!… tout à l'heure encore, j'étais prêt à céder… Eh bien, soit! partez, Fernande, partez pour toujours! Ce n'est pas vous qui demandez asile à Dieu: c'est moi qui vous donne à lui!

—Adieu, mon frère! dit-elle en lui tendant son front.

—Adieu, ma sœur!

Ils échangèrent un long baiser, pur comme eux, à ce moment de se quitter à jamais, au moment de rompre pour la vie les liens qui les unissaient l'un à l'autre… Ils étaient debout, dans ce cadre merveilleux d'une splendide nuit de printemps. Un rayon de lune les entourait comme une auréole sainte mise à leur front.

Ce fut lui qui s'éloigna le premier. Fernande ne voulait même pas revenir au camp. Elle oubliait déjà l'attaque nocturne dont elle avait été la victime.

—Adieu! s'écria-t-il une dernière fois avant de disparaître au détour du chemin.

Elle n'eut pas la force de lui répondre et se laissa retomber assise.

Le ciel eut pitié d'elle et lui donna des larmes.

—Oui, adieu à ma jeunesse, à mon bonheur, à mon espérance, dit-elle amèrement; adieu à tout ce que j'aime, à tout ce qui m'a aimé… adieu à la vie que j'aurais eue si belle! O ma pauvre maman, que tu aurais été malheureuse de me voir ainsi!

Elle n'entendit pas un bruit de feuillage derrière elle: ou, si elle l'entendit, elle le prit pour la fuite soudaine d'un chevreuil effrayé.

Quelques minutes s'écoulèrent encore, pendant lesquelles Fernande resta ainsi, absorbée dans l'amertume de sa vie perdue.

Tout à coup le feuillage s'écarta et un homme parut.

C'était Aubin Ploguen. Son visage inondé de larmes prouvait qu'il avait tout entendu. Il toucha légèrement Fernande du doigt.

Elle eut un instant d'effroi, mais elle reconnut vite le fidèle serviteur des Kardigân.

—J'ai entendu ce qui s'est passé entre vous, mademoiselle, dit-il.

—Aubin…

—Pardonnez-moi! c'est pour votre bien, ce que j'en ai fait.

Fernande ne comprenait pas.

—Mademoiselle, continua le Breton, je suis un pauvre homme sans grande instruction; mais il y a des choses que je comprends, ou que je devine. Vous souffrez tous les deux, malheureux enfants que vous êtes. Il y a une fatalité entre vous: la pire de toutes, hélas! Vous vous aimez, et tout vous sépare. Mais je suis là, moi, et j'ai juré de vous rendre votre bonheur perdu.

Elle croyait rêver.

Certes, il lui faisait battre le cœur en parlant ainsi; mais quoiqu'elle ne pût croire à la réalité de ce qu'il disait, la pauvre Fernande ne pouvait s'empêcher de se sentir au cœur une lueur d'espérance.

—Écoutez, continua Aubin Ploguen, écoutez, mademoiselle…

Il se pencha vers elle et lui parla à voix basse quelques instants.

A mesure qu'il expliquait son idée à la jeune fille, les larmes de
Fernande se tarissaient, et un rayon de joie l'illuminait.

Quand Aubin eut terminé:

—Ah! vous nous sauvez, s'écria-t-elle. J'allais à Dieu, mais j'en serais morte… et lui aussi en serait mort.

Elle reprit le chemin du camp, au lieu de se rendre à Château-Thibaut.

Désormais, elle avait foi dans l'avenir.

Quel pouvait donc être le mot sauveur que le chouan avait murmuré à son oreille?

Ils arrivèrent à la hutte occupée par la Pâlotte et Jacquelin, en compagnie de Fernande.

—Nous partirons demain, lui dit Aubin Ploguen.