XXI
OU SE DESSINE LE PLAN D'AUBIN PLOGUEN
Fernande s'attendait à partir le lendemain dès l'aube avec Aubin
Ploguen. Mais, pendant la nuit, survint un chouan qui arrivait de
Vieillevigne.
Madame, Charette, Coislin, la Roberie et les autres principaux chefs vendéens s'y trouvaient réunis. Madame envoyait à Jean-Nu-Pieds l'ordre de venir l'y rejoindre.
Les chouans préparaient une bataille pour le lendemain, 6 juin. Or, Jean-Nu-Pieds et Henry de Puiseux devaient faire en sorte d'arriver à Vieillevigne vers neuf heures du matin. Là, ils donneraient à leurs hommes deux heures de repos environ, et, un peu avant midi, prendraient part à l'action avec des troupes fraîches.
Cette décision était bonne.
D'abord, on ne laisserait pas aux paysans vendéens le temps de se démoraliser par suite de l'échec subi à Château-Thibaut.
Ensuite on dégageait le Morbihan.
C'est qu'en effet les nouvelles étaient mauvaises. Le retard apporté au commencement des opérations, le contre-ordre que les tergiversations du comité de Paris avaient obligé la Duchesse de donner, tout cela avait disséminé un peu les forces royalistes, si bien que quelques corps, au lieu d'agir en commun, s'étaient laissé battre séparément.
Mais tout pouvait encore se réparer.
Marseille, comme si elle avait eu honte de sa faiblesse, ne demandait qu'à lever, à son tour, l'étendard de l'insurrection.
De même dans les provinces de la Gascogne, où l'on signalait déjà des symptômes graves de mécontentement.
Au reste, le gouvernement semblait disposé à agir avec vigueur.
On avait envoyé à Nantes, comme préfet de la Loire-Inférieure, un certain Maurice Duval qui devait mériter dans cette guerre un renom peu enviable.
Ce Maurice Duval arrivait en droite ligne de Grenoble, d'où il était parti poursuivi par les éclats de rire de toute la population.
Furieux de son échec dans l'Isère, il ne demandait qu'à prendre sa revanche, et celui qui l'expédiait à Nantes savait bien ce qu'il faisait.
Il était sûr d'avance que M. Maurice Duval voudrait rentrer en grâce auprès du gouvernement, et ne s'arrêterait devant rien.
La suite de notre histoire prouvera que nous n'exagérons pas.
En même temps que se produisait ce changement dans l'administration civile de la Loire-Inférieure, il s'en produisait un autre dans l'administration militaire.
Le comte d'Erlon remplaçait comme général divisionnaire M. Solignac. Le ministre de la guerre, le maréchal Soult, duc de Dalmatie, se connaissait en hommes et trouvait excellent le général Dermoncourt, mais bien piètre M. Solignac.
Tout cela annonçait que le gouvernement s'apprêtait à redoubler de violence. En effet, les juste-milieu, cette plaie de toutes nos Assemblées nationales depuis 1780, commençaient à murmurer contre ce qu'ils appelaient le spectre blanc.
Le spectre blanc leur avait d'abord paru très-réjouissant. Il était si drôle, en effet, de renouveler une Vendée au tiers du dix-neuvième siècle!
Puis, peu à peu, l'effroi était venu. Quatre départements s'agitaient, menaçant de se soulever. On savait que le légitimisme avait des rameaux puissants qui s'étendaient à travers ces provinces. Le premier succès des chouans pouvait mettre le feu à cette traînée de poudre, et alors adieu à toutes ces bonnes choses si particulièrement adorées des braves juste-milieu; c'est-à-dire adieu au siège de pair de France, donné par Louis-Philippe! adieu aux grasses sinécures! adieu aux broutages à même le budget! toutes récompenses distribuées si complaisamment par le gouvernement aux fidèles bourgeois qui l'avaient proclamé sur les barricades fumantes de 1830!
Ce rapide exposé de la situation fera comprendre au lecteur l'extrême importance prêtée par Madame et ses conseillers à une action rapide.
Voilà pourquoi le plan de bataille, après avoir été conçu avec soin, demandait à être exécuté encore plus soigneusement.
… A quatre heures du matin, les bois de Machecoul retentissaient de coups de sifflet qui donnaient le signal du départ. Déjà Fernande était inquiète, ignorant la cause de tout ce bruit qui se faisait autour d'elle.
Elle se demandait si Aubin Ploguen l'abandonnait, et n'allait pas venir la chercher pour l'expédition dont il lui avait parlé la veille.
Ah! c'est que cela lui tenait au cœur!
Une joie ineffable s'emparait d'elle quand elle venait à penser que là était le salut pour elle et pour lui; non pas le salut, peut-être, mais le salut, sûrement.
Elle se disait tout cela, quand la Pâlotte, déjà éveillée et sortie, vint l'avertir que le Breton la demandait.
Elle se hâta de quitter la hutte.
Elle trouva Aubin qui l'attendait au dehors. Un instant elle avait craint que ce ne fût pour lui donner une mauvaise nouvelle; mais le visage souriant du chouan la rassura aussitôt.
—Il faut partir, mademoiselle, dit-il.
—Enfin!
—Je vais vous indiquer le chemin.
—Comment! le chemin?…
—Oui, mademoiselle.
—Tu ne viens donc pas avec moi?
—C'est impossible.
—Impossible? Mais hier…
—Hier, il ne se passait pas ce qui se passe aujourd'hui. Ne perdons pas de temps, l'heure presse.
—L'heure presse? Tu m'effrayes, Aubin!…
—Ne vous effrayez pas, mademoiselle. M. le marquis part avec nous autres justement pour aller où nous… où vous deviez aller vous-même.
—Mon Dieu!…
—Je ne peux pas le quitter, moi, c'est impossible. Il est habitué à m'avoir à ses côtés, et aujourd'hui plus que jamais, je dois être avec lui et le préparer…
Un regard humide de la jeune fille fut la seule réponse qu'elle donna à cette phrase d'Aubin. Mais pour être muette, cette réponse n'en était que plus éloquente. Elle prit la main d'Aubin Ploguen et la serra.
—Venez, dit-il.
Ils s'engagèrent à travers les bois.
—Voyez-vous, mademoiselle, dit Aubin, nous prenons le plus long, mais il faut que M. le marquis ne nous aperçoive pas. Pensez que pour lui vous n'êtes plus au camp, à l'heure qu'il est. Il doit même ignorer que vous y avez passé la nuit.
—Tu as raison… viens, viens!…
C'était elle qui marchait la première; elle avançait si rapidement, que le Breton avait presque peine à la suivre; et nous savons pourtant que c'était un rude marcheur que notre ami Aubin Ploguen!
Fernande n'avait qu'un sujet de causerie sur les lèvres et dans le cœur: le but de son expédition.
—Tu crois que je réussirai?
—J'en jurerais!… C'est mon opinion.
—Ah! ne me dis pas cela!… Si j'allais échouer!…
Elle prononça cette parole d'une voix si vibrante que le Breton en tressaillit.
—Échouer! reprit-elle. Pense que ce serait bien plus affreux pour moi, maintenant que tu m'as mis cette espérance folle au cœur. Tant que je voyais l'abîme creusé à jamais entre lui et moi, je pouvais être résignée. Les grandes douleurs ne sont pas celles qui ont les moins grandes résignations! Mais aujourd'hui que tu m'as parlé de bonheur, aujourd'hui que tu as fait luire à mes yeux tout un avenir que je croyais perdu pour toujours, ce serait affreux, Aubin, affreux!… et, je te le dis, j'en mourrais!
—Écoutez-moi bien, maîtresse, répondit fermement Aubin, jamais je n'ai menti; demandez au premier venu de nos gars, il vous dira aussi que jamais je n'ai parlé contrairement à la vérité. Eh bien!… vous m'entendez, maîtresse?… je vous jure que dans un mois mon maître mettra votre main dans la sienne!
—Dans un mois?
—C'est mon opinion.
—Oh! viens, marchons vite, alors.
Ils étaient arrivés en ce moment à la lisière du bois.
—Maintenant, continua Aubin Ploguen, voilà ce que vous allez faire: vous allez vous rendre au bourg de Château-Thibaut; on vous y connaît et vous y aime. Tout ce que vous commanderez, vous l'aurez aussitôt. Une fois à Château-Thibaut, vous direz que vous avez besoin d'une voiture et d'un bon cheval pour vous conduire à Legé. A Legé, vous irez chez un gars que je connais, qui s'appelle Rigaud. Vous donnerez à Rigaud ceci (il lui remit le cœur saignant qu'il portait à sa veste), en disant que vous venez de ma part; puis vous resterez dans sa chaumière jusqu'à ce que je vienne vous y chercher.
—Bien.
—N'oubliez rien, surtout!
—Sois tranquille…
Fernande prit le sentier et descendit à travers la lande mouillée par la rosée du matin.
Aubin Ploguen la suivait des yeux.
—Devant Dieu, not' maître, dit-il à voix haute, il faudra bien que vous soyez heureux!
Puis il rentra sous bois pour rejoindre l'armée vendéenne qui partait.