XXII

JUDAS

Pendant que ces événements se passaient en Bretagne, un homme de taille ordinaire, au teint jaune, aux yeux gris, entrait au ministère de l'intérieur, à Paris.

Le ministre régnant alors était un illustre homme d'État, encore vivant.

Cet homme monta les degrés du grand escalier qui mène aux bureaux, en habitué qui sait où il va.

L'huissier était assis sur une banquette avec cet air de profonde philosophie qui caractérise l'huissier de tous les ministères.

La philosophie!

Fussent-ils incrédules comme saint Thomas, il faut bien qu'ils forment tous les jours leur intelligence à contempler le néant des choses humaines, quand ils assistent à tant de changements qui passent sur leurs têtes sans les atteindre!

Les gouvernements s'écroulent, les ministres se remplacent… l'huissier seul est inamovible, immobile qu'il est dans sa majesté! La chaîne d'argent qu'il porte est plus solide que le portefeuille énorme de son maître.

L'huissier règne!

Celui qui remplissait ces hautes fonctions au ministère de l'intérieur en 1832 était un gros bonhomme à la mine fleurie, au nez bourgeonné, qui vivait tranquille dans sa sinécure comme un rat dans un fromage de Hollande.

Il ne put s'empêcher de hausser les épaules en voyant entrer l'homme dont nous parlons dans la salle des audiences.

—Ah! c'est encore vous? dit-il.

L'homme fixa sur le gros «fonctionnaire» son regard terne et glauque, mais pas un pli de sa physionomie ne bougea.

—Oui, c'est encore moi.

—Et vous croyez naïvement que Son Excellence vous recevra?

—J'en suis sûr.

—Vous en êtes sûr! Voila pourtant huit jours que vous venez ici tous les matins, et je ne m'aperçois guère qu'il vous ait reçu.

—Cela viendra.

—Alors, vous croyez là, vrai… que Son Excellence va perdre son temps à causer avec le premier venu? Mais, mon brave garçon, il en vient ici, et des plus huppés que vous, allez! qui se cassent le nez contre la porte, sans pouvoir entrer!

—Eux, c'est possible; mais moi, ce ne sera pas la même chose.

A brûle-pourpoint, cet homme recevait, sans sourciller, les injures bénignes que l'huissier lui adressait. Les paroles semblaient glisser sur sa peau huileuse comme celle d'un nègre.

—Avez-vous envoyé une demande d'audience comme les autres fois?

—Non.

L'huissier eut un petit rire silencieux plein d'insolence et de moquerie.

—Comment! Son Excellence ne vous reçoit pas quand vous demandez une audience, et vous voulez qu'il vous reçoive quand vous n'en demandez pas?

L'homme tira de sa poche une grande enveloppe qui était scellée de cinq grands cachets rouges au chiffre D.

—Vous allez lui porter ceci, dit-il.

Et en même temps il glissait un billet de cent francs dans la main de l'huissier.

—Voilà pour porter ma lettre à M. le ministre, dit-il. Maintenant, cent autres francs encore pour la porter tout de suite.

L'huissier hésitait. Pour gagner ces deux cents francs, il avait peu, si peu de chose à faire! Certes, c'était contre son devoir; mais aussi…

Pour être huissier, on n'en n'est pas moins homme.

Les billets de banque font dans la main un froissement si soyeux et si joli!

—Dites-moi, monsieur? fit-il avec respect,—l'affaire qui vous amène auprès de Son Excellence doit donc vous rapporter beaucoup d'argent?

Si quelqu'un eût été présent à cette scène d'un réalisme si bourgeois, et qu'il eût su quelle était cette affaire, il aurait frissonné en entendant l'expression avec laquelle l'homme répondit.

—Beaucoup d'argent… oui, beaucoup.

Et, en même temps, un hideux sourire illumina cette tête infâme.

L'huissier sentit croître encore son respect, et s'avança discrètement à la porte du cabinet du ministre.

Celui-ci était depuis longtemps au travail.

On sait que l'homme d'État illustre dont nous parlons se lève avec le soleil, souvent même avant le soleil. C'est un des travailleurs les plus robustes et les plus puissants de ce temps-ci.

—Qu'est-ce? demanda-t-il.

—Une lettre très-pressée pour Son Excellence.

Le ministre étendit la main et regarda l'enveloppe. L'huissier sortit.

—Maintenant, dit-il à l'homme, vous pouvez partir, monsieur. Il est impossible que M. le ministre vous reçoive maintenant; mais il vous fera envoyer sans doute une lettre d'audience pour un de ces jours.

—Non, je vais attendre, reprit l'homme. Ou je me trompe fort, ou d'ici dix minutes vous aurez reçu l'ordre de m'introduire.

Resté seul, le ministre déchira l'enveloppe hâtivement, comme un travailleur pressé qu'on arrache à son labeur.

—Encore un importun! murmura-t-il. Rien à espérer. J'en étais sûr, reprit-il, en voyant la signature. C'est cet individu qui m'adresse tous les jours une demande d'audience.

Il rejeta la lettre sur la table.

Puis il se remit à son travail. Mais un hasard fit qu'en reprenant sa plume abandonnée, il laissa tomber ses yeux sur le papier ouvert.

Alors il s'arrêta, comme frappé soudainement; il saisit la lettre et la lut attentivement d'un bout à l'autre.

Aussitôt il sonna. L'huissier entra:

—La personne qui a apporté cette lettre est-elle encore là?

—Oui, monsieur le ministre.

—Je vais la recevoir.

Oh! ce ne fut plus seulement avec respect que l'huissier adressa la parole au solliciteur. Il y avait une humilité profonde dans ses paroles. Pour un peu, il lui aurait, à lui aussi, donné de l'Excellence. Puis il s'effaça pour le laisser pénétrer auprès du ministre.

Celui-ci jeta sur le nouveau venu son regard clair et perçant, un de ces regards qui déshabillent un homme et lui creusent le cœur jusqu'au fond.

L'examen dura une bonne minute; l'homme le supporta sans broncher. Il semblait ne pas s'être aperçu du mépris qui y était renfermé.

Enfin, le ministre rompit le premier le silence. Peut-être était-il humilié pour l'espèce humaine de la perversité infâme de cet individu qui voulait «lui proposer une affaire.»

—C'est vous qui m'avez écrit cette lettre?

—Oui.

—Je n'ai pas besoin de vous demander dans quel but vous agissez: je le connais, ou plutôt je le devine. Vous venez ici pour vendre, de même que moi je vous ai reçu pour acheter. Parlez!

L'homme était resté debout au milieu de la chambre. Le ministre n'avait même pas daigné lui faire signe de s'asseoir.

Quand il entendit le haut fonctionnaire lui parler sur ce ton glacial, il se croisa les bras, et avec assurance:

—Qu'en savez-vous, monsieur le ministre? C'est peut-être le désir de rendre un grand service à mon pays qui me conduit auprès de vous.

—Ah!

—La France est troublée par des gens… très-honorables d'ailleurs…

—Au fait!

—Et je veux rétablir le calme dans ma patrie. Moi seul, je puis le faire. N'attribuez qu'à ce motif l'action que je vais commettre.

Le ministre était un grand historien. Lui qui avait appris la politique plutôt dans les faits du passé que dans la réalité de l'histoire contemporaine, il se rappelait sans doute en ce moment Charles Ier, vendu par les Écossais; Marie Stuart, vendue par ses sujets, et Napoléon, vendu par ses maréchaux.

Il reprit machinalement dans ses doigts la lettre de l'individu et lut tout haut:

«Monsieur le ministre,

Voici plusieurs demandes d'audience que j'ai l'honneur de vous adresser et, jusqu'à présent, elles sont restées sans réponse. Mais les événements me pressent de ne reculer devant aucune humiliation, car il s'agit pour moi de rendre un grand service à mon pays.

Je vais donc, monsieur le ministre, vous expliquer, en quelques mots, ce que je vous aurais dit de vive voix, si vous aviez bien voulu me faire l'honneur de me recevoir.

La guerre civile qui vient d'éclater en Vendée, n'a d'importance que par Madame. Supprimez Son Altesse Royale et vous supprimez en même temps toute cause à l'agitation.

Je suis en mesure de livrer facilement (le mot était souligné) cette coupable princesse, mais sous la réserve que Votre Excellence me remerciera de ce service désintéressé.

J'apporte moi-même cette lettre au cabinet de M. le ministre, et je le prie d'avance de me recevoir, s'il le juge nécessaire.

Veuillez agréer, etc., etc.

DEUTZ.»

—Je reprends ce que je viens de dire, monsieur Deutz, répéta le ministre. Combien vous faut-il pour nous rendre ce service désintéressé, selon votre expression?

—Oh! monsieur le ministre!…

—Allons, vous voyez que je suis franc. Vous voulez vendre votre princesse. Combien? Faites votre prix.

Les lèvres de Judas se contractèrent.

Puis une teinte plus jaune couvrit son visage.

—Je veux un million, dit-il…