XXIII
LES TRENTE DENIERS
Le visage du ministre ne sourcilla pas, en entendant Deutz énoncer le chiffre auquel il taxait sa trahison. Il se contenta de faire une inclinaison de tête silencieuse.
Judas crut que le marché était conclu: on lui promettait les trente deniers!
—Maintenant, monsieur, continua l'illustre homme d'État, vous allez m'expliquer comment vous pouvez vous y prendre, pour… comment dirais-je?… pour tenir vos engagements…
Deutz réfléchit un instant. Puis toujours de sa voix terne:
—Monsieur le ministre, dit-il, j'ai bien étudié la question sous toutes ses faces. Rien ne m'est plus facile que de pénétrer à toute heure auprès de Son Altesse Royale.
—Ah!
—Je n'ai qu'à lui adresser une demande d'audience.
—Mais vous recevra-t-on? Cette demande sera-t-elle accordée?
—J'en réponds.
—Qui vous fait croire?…
—Je suis le filleul de Son Altesse.
Le ministre avait dû assister à bien des palinodies honteuses, à bien des sacrifices de conscience: certes, malgré sa jeunesse relative, il devait connaître à fond bien des infamies humaines; néanmoins il fit un soubresaut en écoutant la réponse du misérable.
—Son filleul!
—Oui, continua Deutz, Madame a daigné me tenir sur les fonts du baptême. J'étais dans une religion d'erreur: grâce au ciel, j'ai connu la vérité!
Le ministre commençait à entrevoir la portée d'ambition de ce misérable.
Ce n'était pas une trahison soudaine; non: c'était une machination préparée de longue main. Quand il avait feint de se convertir, ç'avait été pour se prémunir d'une entrée auprès de la noble créature qu'il projetait de trahir. Non content de renier sa religion sans être entraîné par la conviction vers la grandeur de l'Église catholique, il avait trafiqué d'une croyance sainte; il avait spéculé sur l'Évangile et pris Dieu pour complice!
Il dut se passer dans l'âme du ministre de Louis-Philippe un courant de dégoût et de colère.
Et, pourtant, il commit la mauvaise action de ne pas châtier ce drôle comme il le méritait, il chargea sa conscience d'une vilenie,—il faut dire la vérité aux vivants, d'autant plus franchement qu'ils sont plus grands,—en ne faisant pas jeter à la porte ce Judas qui mendiait son salaire!
Deutz continua froidement:
—Si Votre Excellence veut raisonner avec moi, elle comprendra que je suis seul en situation de lui rendre cet immense service. Les hommes qui entourent Madame, ont… comment dirais-je?… des scrupules.
Ils considèrent leur fidélité comme supérieure à l'amour de la patrie, amour qui seul a dicté ma démarche. De plus, la guerre de Vendée peut s'éterniser. Finie demain, elle recommencera dans huit jours. Ces paysans bretons sont infatigables. Ils ne connaissent pas le découragement. Puis ils sont bien conduits. Leurs chefs sont des hommes de guerre habiles et braves, que rien ne rebutera. Après la Loire-Inférieure, il faudra dompter le Maine-et-Loire et le Morbihan. Cela n'en finira plus. Tandis que si, grâce à mes conseils, Votre Excellence prend le bon moyen, qui est de supprimer aussitôt la cause de l'agitation… rien de tout cela n'est à craindre. Madame prisonnière, plus de guerre, et la guerre terminée, Votre Excellence fait une grande économie d'hommes et d'argent.
Est-ce que cela ne vaut pas un million!
Le ministre renouvela le signe affirmatif qu'il avait déjà fait une fois.
—Monsieur, dit-il lentement, je ne peux pas me prononcer du premier coup. Il faut que j'attende, que j'examine. Quand ma décision sera prise, je vous ferai avertir, et…
—Bien, monsieur le ministre.
Il salua jusqu'à terre et sortit à reculons.
L'homme d'État laissa tomber sa tête entre ses mains. Peut-être discutait-il avec sa conscience. C'était un homme d'une intelligence trop supérieure pour ne pas comprendre que ce marché accepté par lui, entacherait sa vie.
La boue qui couvrit Judas, a rejailli sur Ponce-Pilate.
Il ne nous appartient pas de devancer le jugement de l'histoire, bien que nous croyons qu'elle sera sévère.
Si elle est clémente, c'est qu'elle fera avec justice remonter le crime plus haut.
… Deutz était sorti du cabinet du ministre la tête haute, heureux,—heureux!…
Et cet homme était jeune, la vie ne pouvait pas avoir encore flétri son cœur.
Sans doute, il avait des amis qui serraient sa main, des parents qui croyaient en son intelligence et en son honnêteté.
Eut-il des remords, comme d'aucuns l'ont affirmé?
Non. L'homme qui a des remords combat et le combat se change en victoire, devant une aussi effroyable trahison!
Si les remords étaient venus frapper à la porte de ce cœur, le cœur se serait ouvert: car tant de causes parlaient contre le crime!
Cette femme, qu'il voulait vendre, ce n'était pas seulement une princesse: en elle se résumait tout un glorieux principe, toute une succession d'intérêts énormes. Elle était, de par son fils royal, l'héritière directe de cinquante rois. Saint Louis était son aïeul. Enfin, elle pouvait rendre à la France, en étant victorieuse, la prospérité passée.
Les remords! les historiens qui ont dit cela—et deux d'entre eux sont encore vivants,—ont menti à la justice et à l'équité de la France: et ils ont menti sciemment, bien persuadés, en effet, que c'était impossible.
Des remords? Allons donc!
Quand Judas eut livré le Christ, il ne dut penser qu'à l'emploi qu'il ferait de ses trente deniers; il ne dut que calculer d'avance combien ces trente deniers pourraient lui rapporter d'intérêt et en faire produire d'autres.
Deutz, lui, dut aussi se représenter son million enfantant d'autres millions et l'enrichissant d'une façon fabuleuse.
Voilà pourquoi il portait haut la tête; voilà pourquoi il était heureux!
Pendant les deux jours que le ministre prit pour réfléchir, l'âme… s'il en avait une!… du monstre, dut avoir peur. Il devait trouver que la réponse se faisait bien attendre, et qu'on ne lui disait pas: Oui, assez vite. Enfin, il reçut un matin avis de se rendre au ministère, dans la soirée du même jour.
L'huissier le reçut comme la première fois, avec cette notable différence qu'il témoigna un respect profond à l'homme assez heureux pour mériter ainsi la confiance de Son Excellence.
Le ministre l'attendait.
Il ne se leva même pas.
—Approchez, dit-il. J'accepte vos conditions. Vous nous livrerez Madame. Seulement, je ne vous donnerai pas un million, mais cinq cent mille francs.
O noble princesse! qu'aurait-elle dit de se voir ainsi marchandée?
Deutz fit une grimace significative. Il esquissa même un mouvement de retraite, espérant que le ministre le rappellerait. Mais, en le voyant rester impassible, il sentit ses terreurs des jours d'attente lui revenir.
Mieux valait encore la moitié que rien. Il se rapprocha.
Un violent combat se livrait en lui-même… Puis faisant de nouveau quelques pas:
—J'accepte, murmura-t-il.
—Quand pourrez-vous tenir votre promesse?
—Nous sommes au 2 juin. Je demande six mois.
—Six mois! c'est trop[9].
—Cela m'est impossible avant.
—Eh bien, soit.
Et d'un geste méprisant il fit signe au traître de sortir.
Deutz craignait qu'on ne se dédît. Il se jeta au dehors du cabinet du ministre, et disparut. Le jour même, ceci est un fait historique, il se présentait dans l'étude de Me G…, notaire, et passait un contrat pour l'achat d'une maison. Quand le notaire lui demanda quand il payerait la maison, Deutz répondit «qu'il attendait une rentrée au mois de décembre, et que l'achat ne deviendrait définitif qu'à cette époque.»
Le lendemain il allait louer une place de coupé dans la diligence de Nantes. Il s'était présenté successivement chez deux des chefs légitimistes de Paris; mais ceux-ci n'avaient pas pu le recevoir.
Maintenant, quittons ce misérable jusqu'à l'heure maudite où il rentrera de nouveau dans le cadre de ce récit. Aussi bien le cœur se soulève à raconter de telles choses.
Et pour effacer la trace infâme, retournons en Vendée, où tant de nobles gentilshommes allaient se battre, et allaient mourir, le sourire aux lèvres, et ayant au cœur le contentement sublime du devoir accompli.
Il ne faut rien moins que la pensée des grandes choses de Vendée, le spectacle de l'épopée royaliste pour nous chasser du cœur l'impression de dégoût que de telles hontes y font entrer…