XXIV
VIEILLEVIGNE
Les chouans de Jean-Nu-Pieds et de Henry de Puiseux arrivèrent à
Vieillevigne à l'heure dite. L'engagement était déjà commencé.
Lorsque s'était levé le soleil de ce grand jour où, pour la seconde fois, les Vendéens allaient livrer un combat sérieux, Madame, entourée de son état-major, ayant à sa droite M. de Charette et à sa gauche M. de Coislin, regardait attentivement le village de Vieillevigne, qu'il s'agissait de conserver, comme ligne d'attaque, et un monticule placé sur la gauche, où Charette venait d'envoyer cent cinquante hommes, afin d'empêcher les bleus d'opérer un mouvement tournant.
Les paysans étaient pleins d'enthousiasme. Les villes ne donnent plus à leurs enfants d'aussi chauds dévouements. L'homme de la campagne est habitué à vivre en liberté, en contemplation éternelle de la nature, qu'il ne comprend pas, mais qui agit sur lui à son insu.
De même qu'à Château-Thibaut, ils s'étaient mis à genoux et priaient.
La bataille s'ouvrit par une décharge générale des chouans, qui coucha par terre le premier rang ennemi. Alors ils levèrent leurs fusils au-dessus de leur tête, en poussant de grands cris, et se précipitèrent en avant…
M. de Charette avait combiné un double mouvement qui, de l'aveu de ses adversaires eux-mêmes, devait lui assurer le triomphe. Il n'y a qu'à lire le rapport du général Dermoncourt et celui du général Solignac pour s'en convaincre. Au reste, dans cette famille, le génie militaire est héréditaire.
Pendant qu'une partie des troupes devait s'élancer en avant, de manière à former un angle rentrant dans la direction de Vieillevigne, la droite avait l'ordre de s'étendre, en sorte qu'elle pût tendre la main aux troupes fraîches amenées de Machecoul par nos héros.
Pendant les deux premières heures, les chouans furent battus. Que pouvaient-ils contre l'artillerie?
Jean-Nu-Pieds, par son arrivée, ne pouvait changer la défaite en victoire.
Mais à mesure que le temps passait, les bleus voyaient leurs réserves s'augmenter.
C'était la lutte du nombre contre le courage, de la force brutale contre la pensée.
Est-il besoin de parler encore des prodiges d'héroïsme accomplis par les chouans?
Nous raconterons tout à l'heure la page épique de cette guerre qu'on croirait écrite par Homère.
Mais nous avons décrit le combat de Château-Thibaut.
A Vieillevigne ce fut le même entrain, la même valeur, le même mépris souverain de la mort, ce caractère dominant de la race française.
A une heure de l'après-midi, la bataille était perdue. On ne devait plus songer à vaincre, mais à couvrir la retraite.
Pâle, pleine d'angoisse, les dents serrées, Madame se tenait debout, regardant.
Tout à coup, elle s'écria:
—Un cheval! un cheval!
Elle poussait dans sa grandeur ce même cri désespéré que Richard III jetait à Bosworth dans son désespoir.
En vain essaya-t-on de l'empêcher de courir au danger: le danger plaisait à cette frêle femme, en qui battait le cœur d'un lion. Elle répéta: Un cheval! un cheval!
La tradition est là; le roman devient de l'histoire quand il parle de certains faits.
Madame conduisit Petit-Pierre à la mort avec cette âpre énergie dont elle ne cessa de faire preuve tout le temps que durèrent ces graves événements.
Il nous reste encore des témoins vivants. Ces témoins l'ont vue, lancée en avant, sans armes, entraînant sur ses pas, par son exemple, ceux qui pliaient, ramenant ceux qui avaient reculé.
Il s'était formé à l'arrière du village une sorte de fourmilière humaine où s'entre-croisaient les soldats: Madame s'y jeta.
Les bleus savaient que c'était elle, par sa présence, qui animait les masses, et l'on raconte que plus d'un reculait, frappé de l'héroïsme de cette femme qui, pour lui, devenait reine avant la mort. Charette ne l'avait pas quittée un instant. Toujours à ses côtés, le gentilhomme vendéen ne pensait qu'à détourner de la Régente de France les coups qui la menaçaient.
Pendant une demi-heure environ, la lutte parut se rétablir à l'avantage des chouans.
Pas un qui n'aurait eu honte de fuir.
Deux fois les bleus reculèrent. Mais à chaque trouée faite dans leurs rangs, on voyait reparaître derrière des bataillons frais, se resserrant toujours. C'était une mer d'hommes et de fumée.
Madame comprit bien que tout était perdu. Mais elle ne voulait pas fuir.
Tout à coup, les siens, qui ne la quittaient pas des yeux, la virent disparaître.
Ce fut un long cri de rage et de désespoir.
On la crut morte, tuée.
Cette chute ne dura que l'espace de quelques secondes: le cheval de la princesse avait reçu une balle au flanc et s'était abattu; mais comme s'il eût deviné qu'il portait la mère du roi de France, il se releva d'un bond.
Charette n'hésita pas, il saisit la bride du cheval et, malgré les prières, malgré les ordres mêmes de Madame, qui lui interdisaient de l'arracher à ce qui était pour elle le devoir, il l'entraîna hors de la mêlée. Les bleus, aveuglés par la fumée, enivrés par la poudre, tirèrent quelques coups de fusil de ce côté; mais heureusement aucun d'eux ne porta.
Tout à coup, en détournant la tête, Charette s'aperçut qu'on avait lancé après eux cinquante hommes de cavalerie.
Il enfonça ses éperons dans le ventre de son cheval, entraînant toujours après lui le coursier de la princesse.
Mais, déjà, il donnait des signes non évidents d'une lassitude profonde. La blessure qu'il avait reçue au côté, bien que peu profonde, l'affaiblissait.
Les dragons ennemis paraissaient au loin à deux cents mètres environ.
Le gentilhomme fuyait toujours, traversant en biais la lande de
Vieillevigne, pour gagner un petit bois qui entourait la ferme de Rassé.
Une fois dans ces arbres, la poursuite devenait impossible pour des cavaliers, et la princesse était sauvée. Il n'y avait pas à craindre qu'ils se servissent de leurs mousquetons, à supposer même qu'ils arrivassent assez près. Ces hommes avaient reçu l'ordre de prendre Madame vivante, et non de la tuer.
Les chouans s'étaient aperçus de la disparition de Petit-Pierre. Ils ne se battaient plus que pour couvrir la retraite de leur chef.
Ah! s'ils avaient pu voir l'expression de son visage! Madame pleurait! Quoi! elle fuyait, tandis que ses braves amis se faisaient tuer pour elle! Elle ne se disait pas que son devoir n'était pas de mourir, mais de vivre; que la Régente de France ne pouvait pas tomber dans une lande bretonne avant d'avoir accompli son œuvre, ou d'avoir échoué.
… Les cavaliers se rapprochaient.
—Laissez-moi retourner là-bas… disait Madame,… Ma place n'est pas ici… elle est auprès de ceux qui meurent.
Charette ne répondait pas. Il continuait de traîner après lui le cheval qui râlait.
Déjà il avait deux fois butté contre une pierre: une chute ferait perdre cinq minutes et, en cinq minutes, ils tombaient entre les mains des bleus, et, Madame prisonnière, tout était perdu.
On distinguait nettement la figure des dragons, collés droit sur leurs selles, et dévorant la lande…
Une troisième fois le cheval de Madame heurta son sabot contre une pierre… Il plia sur ses jambes et s'abattit…
Les dragons virent cela et poussèrent une exclamation de joie.
Charette enleva Madame de la selle et la transporta sur la sienne; puis il sauta à bas de son cheval.
—Je ne vous abandonnerai pas! dit-elle avec douleur.
—Madame, vous prisonnière, tout serait perdu. Moi… qu'importe! Pensez à votre fils, pensez à la France.
Et le noble gentilhomme frappant le cheval, qui partit au grand galop, resta seul, en face de ses ennemis.
Mais Dieu le protégeait. Une heure plus tard, il retrouvait Madame à la ferme de Rassé. Ils étaient tous sauvés.
L'échec subi était grand. Non qu'il pût avoir une influence démoralisatrice sur les paysans: ces hommes ne se décourageaient pas si facilement; mais il fallait renoncer, et pour longtemps peut-être, à marcher sur Nantes; une attaque contre le chef-lieu de la Loire-Inférieure était impossible. Puis, un fait significatif, était l'immobilité des provinces. Le mouvement insurrectionnel sur lequel on avait compté ne se produisait pas. Le Maine restait immobile. Angers, malgré quelques bouillonnements intérieurs, ne semblait pas devoir donner beaucoup de mal au gouvernement de Louis-Philippe.
Madame était assise sur une chaise, ses coudes appuyés sur une table, et plongée dans une tristesse profonde; pour la première fois depuis le commencement de la guerre, elle doutait, non de la justice, mais de la réussite de sa tâche. Encore vaincus, ces chouans qui avaient fait autrefois trembler la grande République! ces chouans que Kléber, Hoche et Marceau avaient eu peine à vaincre à eux trois.
La princesse ne se rendait pas compte que les temps étaient changés, et que la Vendée de 1832 avait onze fois moins de soldats que la Vendée de 1793.
Elle regardait d'un œil humide les lettres et les rapports non décachetés qui encombraient la table. Par instants une larme silencieuse coulait sur son visage. Ses amis l'entouraient, émus de cette profonde et muette douleur.
Enfin elle se mit au travail, dépouillant la volumineuse correspondance qu'on lui envoyait de tous les points de la Bretagne. Une lettre lui parut importante seulement. Elle annonçait une attaque des bleus pour le lendemain.
—Le marquis de Kardigân est-il ici? demanda-t-elle.
Jean-Nu-Pieds caché dans l'ombre de la chambre, s'avança:
—Marquis, prenez trois hommes à cheval avec vous, et allez éclairer la route du côté du château de la Pénissière. On m'annonce une attaque des bleus pour demain. Vous savez l'importance que j'attache à ce que le château de la Pénissière ne soit pas troublé…