XVI
EXPLICATIONS
La réunion fut longue.
En effet, Jean de Kardigân était arrivé quelques instants après le départ de Jacqueline Morel, apportant un message qui lui était parvenu le matin même.
Le jeune homme avait passé une nuit sans sommeil: c'était la seconde.
Enfoncé dans son travail, il avait forcé son esprit à se distraire de sa pensée constante en l'astreignant à un rude labeur.
Au matin seulement, il s'était endormi.
A midi, il avait reçu à son réveil le document dont il venait d'apprendre la teneur à ses amis.
Ce document, qui n'a jamais été publié en France, croyons-nous, était la minute de l'acte de régence, qu'un mois plus tard, le 27 janvier 1832, Charles X devait dater d'Edimbourg.
Le voici:
«M…, chef de l'autorité civile dans la province de…, se concertera avec les principaux chefs pour rédiger et publier une proclamation en faveur de Henri V, dans laquelle on annoncera que Madame, duchesse de Berry, sera régente du royaume pendant la minorité du roi, son fils, et qu'elle en prendra le titre à son entrée en France; car telle est notre volonté.
Signé CHARLES.»
Cette pièce, dont tous les assistants comprenaient la haute signification et l'extrême gravité, fut accueillie par deux opinions bien opposées.
Ainsi que trois jours auparavant, dans la maison de la rue du Petit-Pas, M. Saincaize, aidé cette fois de MM. de Breulh et Hyde de Neuville, se prononça carrément pour l'attente.
Berryer resta neutre.
Comme la réunion avait plutôt l'aspect d'une causerie que d'une assemblée politique, personne ne présidait.
Il en résultait que les conversations étaient générales, et que l'on s'entendait difficilement.
Pourtant M. Saincaize, en sa qualité de maître de maison, réclama un peu de silence.
Le digne homme avait une observation à présenter:
—La guerre est donc décidée? dit-il.
—Oui, monsieur, répliqua Jean.
Henry de Puiseux ne put retenir un mouvement de mauvaise humeur.
M. Saincaize avait le don de toujours l'exaspérer.
—Définitivement? appuya-t-il.
Le marquis de Kardigân s'inclina de nouveau d'une manière affirmative.
—Cependant, l'avis du comité de Paris…
—Sa Majesté a cru devoir passer outre.
—Pourtant, l'avis du comité de Paris!
Henry de Puiseux laissa échapper une exclamation:
—Il me semble, monsieur, qu'on vous avait expliqué que telle était la volonté du roi! dit-il avec hauteur.
M. Saincaize ne se tenait pas pour battu.
—Pardon, pardon…, comme vous y allez. Il me semble, à moi, que l'avis du comité de Paris…
Il n'avait qu'un argument, mais il le répétait, par exemple!
Berryer fit un pas en avant.
—Nous avons arrêté, dit-il, que nous accepterions la décision de Sa Majesté, comme devant trancher le différend. Le roi veut la guerre. Va pour la guerre!
Somme toute, ce n'était pas là le but de la réunion.
Les principaux légitimistes qui la composaient voulaient s'entendre avant de partir chacun pour leurs provinces.
Le lecteur se rappelle qu'un double soulèvement devait avoir lieu: l'un à Lyon et dans le midi en général; l'autre dans l'ouest.
Or, comme l'insurrection devait éclater du 1er au 15 mai, il fallait qu'on eût le temps de la préparer des deux côtés.
Ces chefs comptaient effectuer leur départ dans la semaine, de Puiseux et Pierre Prémontré pour la Vendée; Henri de Bonnechose pour les départements situés au-dessus de la Loire; Jacques Dervieux pour Angers, et Maurice de Carlepont pour Toulouse et Marseille.
Or, Jean de Kardigân avait, en outre, la mission de leur remettre, avant qu'ils quittassent Paris, la clef des noms dont ils devaient s'appeler entre eux, et le mot de passe des correspondances.
Voici quelle était cette clef que nous donnons entièrement, afin de ne pas égarer le public, quand, dans le cours de cette histoire, nous serons obligé d'y avoir recours:
Ma tante.
MADAME…………………………………. Mathurine.
Petit-Pierre.
Le voisin.
Le maréchal de Bourmont………………….. Laurent.
N. de Maquillé………………………….. Bertrand.
M. Terrien……………………………… Cœur-de-Lion.
Marquis de Kardigân……………………… Jean-Nu-Pieds.
Henry de Puiseux………………………… Petit-Bleu.
Pierre Prémontré………………………… Pascal.
Louis Surville………………………….. Feuille-de-Chêne.
H. de Bonnechose………………………… Vol-au-Vent.
M. Clouët………………………………. Saint-Amand.
Jacques Dervieux………………………… Antoine.
Cadoudal……………………………….. Bras-de-Fer.
Cathelineau…………………………….. Le Jeune.
Charette……………………………….. Gaspard.
Maurice de Carlepont…………………….. Achille.
M. Hébert………………………………. Doineville.
Mademoiselle Stylite de Kersabiec (demoiselle d'honneur et amie de la princesse)………… Françoise.
D'Autichamp…………………………….. Marchand.
De Coislin……………………………… Louis Renaud.
Dans les lettres qu'ils s'adresseraient entre eux, les soldats d'Henri V avaient ordre de s'appeler toujours les uns les autres par leurs noms de guerre.
Quant à la clef diplomatique, elle était dans les vingt-quatre lettres de ces deux mots: le gouvernement provisoire.
Jacqueline Morel entendait tout cela.
Elle surprenait un à un tous les secrets de ces héros qui allaient risquer leur vie dans un élan sublime, ignorant que la police était là, aux aguets, épiant leurs moindres paroles, leurs moindres gestes!
Une chose surtout frappa Jacqueline Morel: c'est que les deux clefs, celle des noms de guerre et celle des lettres, furent remises à Henry de Puiseux.
Le jeune gentilhomme devait les conserver jusqu'à son départ.
Quelques minutes avant la fin de la réunion, Jacques, le valet de chambre traître, vint dire tout bas à l'espionne:
—Partez, madame, on pourrait vous surprendre.
En effet, il était prudent peut-être de se retirer.
Mais au lieu de suivre Jacqueline pendant qu'elle s'enfuit à travers les corridors de l'hôtel Saincaize, expliquons en quelques mots à nos lecteurs comment la veuve de l'ouvrier de Lille avait pu jouer son rôle de baronne.
A la mort de M. le marquis de Rieux, décédé quelques mois auparavant, la police avait mis la main sur les papiers qu'il laissait.
On ne sait jamais ce qui peut arriver. Puis, M. de Rieux ayant joué un certain rôle politique, il pouvait être bon de se prémunir contre des accusations posthumes.
M. Jumelle ayant à dresser une batterie anti-légitimiste, n'avait pas hésité.
Il résolut de construire un roman de toutes pièces, par lequel il arriverait à introduire parmi les légitimistes un traître sans qu'ils s'en doutassent.
Le traître devint une traîtresse, parce que le sous-chef de la police politique avait Jacqueline Morel sous la main et tenait à l'utiliser.
Puis il vaut toujours mieux agir au moyen d'une jolie femme, surtout quand elle est douée de grands moyens de séduction.
Voici donc comment s'y prit l'intelligent M. Jumelle pour arriver à ses fins.
Il fit copier l'écriture du marquis de Rieux par un faussaire auquel on promit sa grâce, et il composa un certain nombre de lettres qui recommandaient chaudement madame la baronne de Sergaz à plusieurs amis du feu marquis.
Il poussa le soin et l'habileté jusqu'à faire faire du papier semblable à celui dont se servait le vieux gentilhomme, papier à couronne et à chiffre identiques.
Puis il lança en avant Jacqueline Morel.
La ruse était grossière, mais simple.
Et en police, comme en toutes choses, ce qui est simple réussit fatalement.
M. Jumelle avait une seule carte contre lui dans cette partie qu'il jouait si délibérément: c'était que la veuve de l'ouvrier manquât de la distinction nécessaire pour remplir le personnage d'une grande dame.
Mais M. Jumelle connaissait ce mot de Rivarol, ce Gustave Claudin du
XVIIIe siècle:
«Toute femme, si humble qu'elle soit, saura toujours monter ou descendre, selon que vous la conduirez en haut ou en bas.»
Il savait que, s'il affublait Jacqueline d'un nom aristocratique, d'une rivière de diamants et d'une robe de velours, il ne viendrait à personne l'idée de croire que la baronne de Sergaz n'existât point.
Surtout, si elle se présentait dans le parti légitimiste, apportant généreusement son offrande à la guerre.
Or, les cinquante mille francs que la jeune femme avait remis à Berryer avaient été pris, purement et simplement, sur les fonds particuliers du ministère de l'intérieur, au chapitre: Dépenses secrètes.
Quant à Jacques, c'était un de ces agents de sous-ordre comme, durant tout le règne de Louis-Philippe, la police en eut dans les maisons qu'elle craignait.
On pourrait retrouver dans les pièces politiques de 1830 à 1835 environ, et de 1844 à 1848, un certain nombre de dénonciations faites contre leurs maîtres par des domestiques que la police avait attachés à leur service.
Il fallait donner ces explications au lecteur pour qu'il pût saisir, sans être arrêté désormais, les divers incidents de notre drame.
Les royalistes se séparèrent.
Au moment où Jean de Kardigân et Henry de Puiseux allaient quitter l'hôtel, il fut convenu entre eux et leurs amis que toutes les communications relatives à l'insurrection de Vendée seraient transmises à celui-ci, puis, qu'il devait se rendre, sous peu de jours, dans cette province.
—Grand Dieu! qu'as-tu? demanda Henry à son ami, quand ils furent seuls, et qu'il vit la figure ravagée du marquis.
—Ah! si je te disais!
—Mais quoi?
—Attends, tu sauras tout.