XIX

UN AMI INATTENDU

Mais Henry de Puiseux ne voulait pas attendre.

Il était impatient de savoir quel drame nouveau envahissait l'existence de son ami.

—Mon cher Jean, dit-il, j'en suis bien fâché, mais tu vas me faire le plaisir de me conter immédiatement ta petite histoire.

—Henry!

—Fâche-toi si tu veux! cela m'est, parbleu! bien égal. J'entends que tu n'aies pas de secrets pour moi.

—Des secrets!

—Tu en as, et de terribles, encore, continua Henry, dont la voix devint plus douce, de mordante qu'elle était d'abord.

—Tu as raison.

—Eh! mon Dieu, ne t'ai-je donc pas deviné facilement? Je connais la vie, Jean; je la connais plus que toi, car elle m'a éprouvé souvent, et sous mon masque de gaieté, je cache des angoisses dont nul ne sait le compte. Aussi, je peux te consoler et te conseiller. Parle, ami, parle sans crainte; et laisse-moi être un peu ton frère, puisque tu as perdu les tiens!

Les deux jeunes gens avaient quitté à pied l'hôtel de M. Saincaize. Ils marchaient lentement et gagnaient l'appartement de de Puiseux, qui était voisin de M. Saincaize.

Ils ne rompirent de nouveau le silence que lorsqu'ils furent assis, au coin du feu, dans cette chambre, où nous avons déjà introduit le lecteur.

—Couriol, dit Henry à son valet de chambre, comment va l'enfant?

On sait que, jusqu'à sa guérison, Jacquelin Morel devait demeurer chez
M. de Puiseux.

—Bien, monsieur.

—Il dort?

—Oui, monsieur.

—Vous pouvez vous retirer.

Couriol sortit.

—Parle, maintenant, reprit Henry, nous sommes seuls; personne ne peut nous entendre, et nous avons toute une nuit à nous.

Bien que Jean eût déjà parlé à son ami de cette jeune fille qu'il aimait, il l'avait fait avec peu de détails.

Le marquis de Kardigân reprit les choses de haut.

Il raconta cette pure histoire d'amour que nous connaissons, commencée par un jour d'émeute et finie par une nuit de désespoir.

De Puiseux était violemment ému.

Ce drame si simple et en même temps si poignant lui tirait des larmes des yeux.

Quand Jean en vint à ce combat de l'amour et du devoir, où il avait dû subir de si terribles assauts, de Puiseux se leva, et, par un mouvement spontané, il se jeta au cou du marquis:

—Bravo, Jean! dit-il.

—Tu m'approuves?

—Si je t'approuve? Je t'admire! Tu es grand par le cœur comme par la loyauté; par le courage comme par l'honneur! Crois-tu donc que beaucoup de gens seraient capables d'un pareil sacrifice, si fort au-dessus de l'énergie humaine? Je t'admire, et je te le répète, parce qu'il est beau, à une époque comme la nôtre, de voir un gentilhomme français jeter le gant ainsi à tout ce qui est tortueux et bas!

Henry s'arrêta.

Le visage de Jean s'était contracté sous l'effet de la cuisante douleur qu'il ressentait.

—Ah! tu es bien malheureux!

—Malheureux? Affreusement. Je vois noir! J'ai l'âme tordue! Pense à cela! Ceux que j'aime, je n'ai pas le droit de les aimer! Ceux qui m'aimaient sont morts! Je me demande par instants si je n'ai pas une fatalité implacable acharnée après moi. Si je n'avais pas ma foi en mon Dieu, ma foi en mon roi, qui me soutient et me réconforte, j'en arriverais au désespoir!

—Ami, dit Henry, je te demande pardon. Je t'ai promis de te consoler, j'ai eu tort. Tu es inconsolable.

—Oh! oui, inconsolable!

—Dieu est bon, Dieu est juste, vois-tu. A chaque créature humaine, il a donné sa part de souffrances à subir. Mais à côté de ces souffrances, il a mis ce baume souverain qu'on appelle le temps. Espère.

—Je suis las de l'espérance.

—Pleure, alors.

—Je n'ai plus de larmes.

—Il ne te reste plus qu'un secours: la prière. Prie!

—Oui, et que Dieu m'entende!

Il se faisait tard.

Cette confidence avait pris deux heures environ.

Au moment où Jean allait quitter son ami pour revenir à son hôtel, il eut comme une arrière-pensée.

—Conduisez-moi auprès de l'enfant, dit-il.

Henry le regarda, étonné.

Mais, sans le questionner, il ouvrit la porte qui donnait de sa chambre à coucher dans le salon, et le traversa pour entrer avec le marquis dans la pièce où Jacquelin était couché.

L'enfant dormait.

Il était réellement beau à voir, avec ses longs cheveux, que sa mère avait laissé grandir par coquetterie.

Il tenait sa tête appuyée sur son bras replié, et il souriait dans son sommeil.

Peut-être rêvait-il à celle à qui on l'avait brutalement arraché.

—Pauvre petit! murmura Jean.

Et il l'embrassa au front.

«—Laissez venir à moi les petits enfants!» a dit le Christ.

Il a voulu ainsi enseigner aux hommes tout ce que l'enfance a de grand et de sacré.

Jean ressentit le contre-coup de ce charme qu'exhale ce qui est jeune, frais et pur.

L'innocente créature était comme une consolation vivante que Dieu jetait sur les pas du marquis.

Il le devina.

—Je l'aimerai, lui, au moins, pensa-t-il.

Cette âme, toute sevrée de tendresse, ce cœur dévoué privé de dévouement, rêva de se faire un compagnon de cette innocente créature abandonnée.

Il rêva de l'emmener avec lui, dans la lande bretonne, au bord de cet océan qui pleure éternellement.

—Tiens… je pars, dit-il tristement; je ne voudrais pas rester trop longtemps ici…

Vingt minutes après, le marquis arrivait à son hôtel.

Une surprise l'y attendait.

Son valet de chambre lui dit qu'un homme était là, qui voulait lui parler.

—Un homme?

—Oui, monsieur.

—Vous ne deviez pas le recevoir. Comment! à trois heures du matin!…

—Que monsieur le marquis m'excuse, reprit le domestique, mais cet homme est venu plusieurs fois dans la soirée. Quand je lui ai dit que monsieur ne rentrerait que très-avant dans la nuit, il a déclaré qu'il attendrait.

—Ah! comment se nomme-t-il?

—Je lui ai demandé son nom; il a refusé de me le dire, sous prétexte que M. le marquis ne le connaissait pas.

—Quelle personne est-ce?

—Un ouvrier.

Jean faisait toutes ces questions, parce qu'il se méfiait, avec raison, de ce que la police pouvait diriger contre lui.

Ses méfiances furent encore excitées par les quelques paroles que venait de dire le valet de chambre.

Néanmoins, il se résolut à entrer dans le salon, où était l'inconnu.

Celui-ci était assis au coin de la cheminée où brûlaient les restes d'un feu presque éteint.

Jean lui jeta un rapide regard.

Il ne l'avait jamais vu.

Pourtant, cet ouvrier (il était facile de le reconnaître à sa blouse de travail) inspirait de la confiance par sa mine ouverte, ses yeux clairs et intelligents.

M. de Kardigân devina qu'il était en face d'un homme, et que, si cet homme était son ennemi, il serait, en tout cas, un ennemi loyal.

—C'est à monsieur le marquis de Kardigân que j'ai l'honneur de parler? dit l'ouvrier en apercevant le marquis.

—Oui, monsieur; et je suppose que, pour que vous m'ayez ainsi attendu jusqu'à une pareille heure de nuit, il faut que vous ayez à me faire part de choses graves.

—Très-graves, en effet.

L'ouvrier parlait d'une voix ferme.

Le domestique, un peu inquiet de laisser son maître à trois heures du matin, seul avec un homme inconnu, était resté debout à la porte du salon.

—Je voudrais parler… à vous seul, continua l'ouvrier.

Tout cela intriguait Jean.

Au reste, son visiteur inconnu lui plaisait, par un je ne sais quoi de franc qui se devinait en lui à première vue.

Puis qu'importait?

Jean n'était pas de ceux qu'une crainte ou un danger peut arrêter.

—Laissez-nous, dit-il au domestique.

Il s'éloigna.

Les deux hommes, l'homme de la noblesse, l'homme du peuple, étaient seuls, en face l'un de l'autre: et c'eût été un spectacle curieux que d'examiner ainsi ces deux types des deux grandes expressions de la société moderne.

Lamartine a parlé, dans un vers fameux, de la différence qui existe entre ces races distinctes d'origine, l'une portant dans ses veines le sang rouge du Gaulois, l'autre le sang bleu du Franc.

Le Gaulois et le Franc étaient en présence.

Chacun d'eux combattait les dieux de l'autre; et cependant ils sentaient réciproquement que quelque chose de caché les unissait déjà.

En effet, si l'ouvrier et Jean ne se connaissaient pas de visage, le premier avait joué un rôle influent dans la vie du second.

—Vous rappelez-vous, monsieur le marquis, dit-il, cet ouvrier qui se trouvait, le 30 juillet 1830, chez le citoyen Grégoire?

—Si je me le rappelle? Il m'a sauvé la vie! Il se nomme Jérôme Hébrard.

—C'est moi.

Jean serra la main de Jérôme.

—Avez-vous besoin de moi, par bonheur?

—Non, monsieur, je vous remercie. Je vous apporte une lettre de mademoiselle Fernande.

—Dieu! Elle est donc en danger?

—Oui… en danger, mortel…