XX
LE COMMENCEMENT DE LA LUTTE
L'avant-veille, en quittant son fiancé, Fernande était rentrée chez elle un peu rassurée.
Elle venait de voir Jean. La vue de celui qu'elle aimait suffisait à lui donner des forces.
Et pourtant elle tremblait à la pensée de la lutte qu'elle allait être obligée de supporter contre son père, non à cause des violences qu'elle avait à craindre, mais parce que son père devenait son ennemi, et que, par devoir, elle l'aimait et le respectait.
La voiture qui l'avait amenée au boulevard de Gand traversait rapidement
Paris pour la conduire à l'Arc de Triomphe: elle songeait.
Dans sa loyauté native, dans sa pureté immaculée, elle n'avait même pas eu l'idée qu'elle pût commettre une action répréhensible en allant chez celui qu'elle considérait comme devant être son mari. D'ailleurs, les dangers n'existent que pour ceux qui les connaissent.
Comment, elle qui avait grandi dans l'ignorance du mal, pouvait-elle le craindre?
Elle s'attendait à trouver la maison endormie.
Son père l'avait élevée à sa façon, la laissant parfaitement libre. Il s'était trouvé que l'enfant à qui il avait donné toute licence, était une honnête créature. Mais une femme vicieuse eût été perdue et jetée dans la mauvaise voie.
Donc, Fernande devait croire que son retour passerait inaperçu, comme son départ.
Elle ouvrit la porte cochère avec la clef qu'elle avait sur elle et monta rapidement à sa chambre.
Quelle ne fut pas sa surprise en y voyant son père qui l'attendait!
M. Grégoire se leva froidement en apercevant Fernande.
—D'où venez-vous, dit-il, à une pareille heure, seule, dans les rues?
Le vieux conventionnel savait parfaitement que sa fille ne pouvait rien avoir fait de mal. Il connaissait trop la pureté de Fernande pour la soupçonner. Mais il devinait en partie ce qui avait eu lieu, et cette résistance ouverte à ses ordres le révoltait.
Elle ne mentait jamais.
Souvent, quand elle était enfant, elle avait mieux aimé être punie que de se sauver par un mensonge.
Et Dieu sait que la punition était sévère pour elle: sa mère ne venait pas l'embrasser, le soir, dans sa chambre!
Aussi, M. Grégoire savait que sa fille lui répondrait la vérité.
Si elle ne voulait pas lui raconter ce qui s'était passé, elle se tairait; mais à coup sur elle ne mentirait pas.
Fernande pâlit un peu à cette demande de son père.
Mais elle comprit que, dans la voie douloureuse où elle était entrée, elle ne devait reculer devant rien.
—Je viens de voir celui à qui je me suis fiancée, mon père, dit-elle.
Bien que M. Grégoire fût préparé à cette réponse, il ne s'attendait pas à ce qu'elle fût aussi catégorique.
—Vous avez osé me désobéir!…
—Mon père, continua doucement la jeune fille, je vous ai averti de ce que je croyais mon devoir. Je vous respecte trop pour vous mentir. J'ai voulu parler à l'homme dont je porterai le nom, après l'arrêt inflexible qui est sorti de votre bouche.
—Et que lui avez-vous dit?
Elle se tut.
—Vous ne m'entendez pas?…
—Mon père…
—Répondez, je le veux!
—Je lui ai raconté tout ce qui s'était passé entre nous, et je l'ai prié d'attendre deux ans, parce que dans deux ans je serai libre.
M. Grégoire sentit que, s'il restait encore quelques instants auprès de sa fille, et surtout s'il continuait à l'interroger, il ne pourrait pas rester maître de lui.
—C'est bien, dit-il.
Et il sortit.
Fernande s'agenouilla sur ce prie-Dieu que Jean de Kardigân avait remarqué lorsqu'elle l'avait enfermé dans sa chambre, pour l'arracher à la fureur des révolutionnaires, et elle éleva sa douleur vers Dieu, puis elle se coucha.
Mais le sommeil ne venait pas.
Elle avait devant les yeux l'image de son père courroucé; des frissons inconscients s'emparaient d'elle, la secouant de la tête aux pieds. Elle eut cette espèce de délire qu'on ressent pendant la crise, alors que les idées ne sont pas effacées complètement par le sommeil et gardent, au contraire, ce vague des choses indéfinies.
C'était l'heure où Jean se trouvait en face de son terrible sacrifice; l'heure où celui qu'elle aimait luttait avec la douleur, comme Jacob avec l'ange, cette image éternelle de l'homme terrassant ses passions.
Ah! si elle avait pu savoir qu'au moment où elle se débattait contre l'insomnie, où elle cherchait en vain à trouver un sommeil qui la fuyait, sa vie, sa destinée se jouaient dans le cœur de l'homme qu'elle avait choisi!
Aux premières lueurs du soleil, vers huit heures du matin, elle put prendre un peu de repos. A dix heures, elle s'éveilla.
Elle se hâta de se lever et de s'habiller, brisée par cette nuit d'insomnie.
Son habitude, chaque jour, était de se lever à la première heure. Elle employait sa matinée à entendre la messe d'abord et ensuite à visiter les pauvres.
Voyant l'heure avancée, elle craignit d'arriver trop tard; mais, néanmoins, elle voulut accomplir ses devoirs quotidiens.
Elle fit demander à son père s'il pouvait la recevoir.
M. Grégoire lui fit répondre qu'il l'attendait.
—Vous allez sortir lui dit-il, en voyant qu'elle avait mis un mantelet et un chapeau.
—Oui, mon père, comme d'habitude. Mais je venais vous souhaiter le bonjour.
—Je vous remercie. Vous pouvez quitter votre chapeau. Vous ne sortirez pas.
—Vous avez besoin de moi?
—Non.
—Alors, mon père, je vous demanderai la permission d'aller faire mes prières accoutumées.
—Je vous la refuse.
Fernande ne comprenait pas encore.
Elle crut naïvement que son père voulait reprendre avec elle la conversation brutale commencée la veille. Ne lui avait-il pas, d'ailleurs, donné vingt-quatre heures de réflexion! Il voulait une réponse, sans doute.
—Vous ne sortirez pas aujourd'hui.
—Vous ne voulez pas?…
—Ni demain, ni les autres jours.
—Mon père!…
—Je vous fais savoir ma décision. Assez!
—Je vous en supplie… Mon père!…
—Assez, vous dis-je! Suis-je le maître, oui ou non? Il me semble que j'ai le droit de faire dans ma maison et de ma fille ce qu'il me convient.
Elle salua le vieillard et remonta chez elle.
A l'heure du déjeuner, elle descendit.
—Il est venu une lettre pour vous, Fernande, lui dit-il. La voici.
C'était la lettre de Jean.
M. Grégoire n'avait pas voulu l'ouvrir.
—Vous me connaissez, continua-t-il. Il ne m'a pas plu de savoir ce qu'elle contenait; seulement, vous ne la lirez qu'après me l'avoir donnée vous-même. Il ne me convenait pas de briser le cachet d'une lettre à vous adressée.
—Cette lettre… vous voulez!…
—Je la lirai, ou vous ne la lirez pas.
—J'obéis, mon père.
Elle s'approcha du feu qui brillait dans la cheminée, et y brûla la lettre.
Pauvre enfant! si elle s'était doutée de ce que contenait ce frêle papier!
Elle versa quelques larmes en regardant la flamme monter joyeusement dans l'âtre à cet aliment nouveau qui lui était jeté.
Mais elle ne voulut pas qu'on pût voir cette faiblesse d'un instant.
Elle se détourna et en effaça toutes traces sur son visage.
Le repas fut silencieux.
Au moment où il allait se terminer, la porte cochère de la maison résonna sur ses gonds.
Un domestique vint annoncer à M. Grégoire qu'une personne le demandait.
—Restez ici, Fernande, dit le conventionnel à sa fille; j'aurai besoin de vous tout à l'heure.
Elle frémit, devinant que la personne qui venait d'arriver était l'homme auquel son père voulait la marier.
Tout la confirmait dans cette idée, d'abord cette prison où on l'enfermait, ensuite le sourire de joie que M. Grégoire avait emporté aux lèvres en la quittant.
En effet, dix minutes plus tard, elle fut invitée par son père à se rendre au salon.
Debout, appuyé sur la cheminée, elle aperçut un jeune homme de vingt-quatre ans, de haute taille, pâle et distingué, qui tressaillit faiblement en la voyant.
—Monsieur Robert Français, ma fille, dit M. Grégoire.
Elle chancela presque, mais sa force lui revint aussitôt.
Elle allait à la bataille. Si elle était victorieuse, son bonheur était sauf; si elle se laissait vaincre, sa vie entière était perdue.
M. Robert Français avait une figure belle et énergique, bien qu'un peu triste.
Une fine moustache brune couvrait sa lèvre, et la bouche découvrait, quand il souriait, des dents très blanches.
Il paraissait, sinon bon, au moins loyal et homme d'honneur.
Les yeux foncés et brillants indiquaient une nature habituée à regarder en face.
Fernande résolut d'aller droit au danger. Au reste, son père semblait vouloir laisser l'explication inévitable se faire librement entre les deux jeunes gens.
Il sortit.
Alors elle s'avança vers M. Robert Français et lui dit d'une voix ferme:
—Monsieur, on veut que je sois votre femme. J'ai besoin de vous parler sans détours.
Le jeune homme s'inclina:
—Mademoiselle, répondit-il, je suis à vos ordres…