XXI

ROBERT FRANÇAIS

Il y eut un moment de silence entre Robert Français et Fernande avant que la conversation s'engageât.

Tous les deux devinaient qu'elle serait grave, et que l'explication souhaitée par la jeune fille amènerait un résultat important. Fernande s'assit, et, d'un geste plein d'une noblesse sans pareille, elle fit signe à Robert de s'asseoir également.

—Monsieur, dit-elle, mon père m'a appris la recherche dont vous m'honorez. Je sais qu'après m'avoir vue chez des amis communs, vous avez demandé à M. Grégoire de vous accorder ma main…

Elle s'arrêta, et un flot de sang qui afflua à son cœur la fit subitement pâlir. Robert Français comprit cette émotion, et fut lui-même impressionné du trouble que révélait le visage agité de la jeune fille.

—Quand mon père m'eut fait part de sa réponse, quand j'eus examiné la décision qu'il avait prise de vous accepter pour gendre, je lui ai avoué le secret de mon cœur: il ne m'a pas écoutée!

Je respecte et j'aime mon père, monsieur, mais j'ai souvent souffert de son implacable volonté, qui ne tolère ni refus ni résistance. Alors, devant sa résolution formelle de ne pas avoir pitié de moi, je me suis décidée à m'adresser à vous, et à vous dire:

«Monsieur, je ne vous aime pas; monsieur, je ne suis pas libre.»

Robert Français s'attendait peu à cette franchise. Il fronça légèrement le sourcil, car il est toujours pénible de s'entendre dire de pareilles choses.

Pourtant il se contint.

Fernande, elle, avait fermé les yeux, rougissant après cet aveu.

Voyant que M. Français gardait toujours le silence, elle crut devoir continuer:

—Que me reste-t-il à vous apprendre, monsieur? dit-elle d'une voix plus lente. J'aime, et je suis aimée. Je me croyais libre, j'ai engagé ma foi. J'ai juré à celui que j'ai choisi de n'être à nul autre si je n'étais pas à lui. Il a reçu le serment que j'ai fait, serment que Dieu a entendu et a béni. Faut-il que je sois parjure? Faut-il qu'il me méprise et me haïsse?…

Elle s'interrompit encore.

—Son mépris! sa haine! Ah! j'aimerais mieux mourir!

Jusqu'alors Fernande avait parlé avec une froideur calculée..

Mais elle mit tant d'âme, tant de désespoir dans cette dernière phrase, que Robert Français frissonna en l'entendant prononcer.

—Continuez, mademoiselle, murmura-t-il, je vous écoute.

—Que vous dirai-je encore, monsieur? reprit-elle en relevant son front. Après le pénible aveu que vous venez de recevoir, je n'ai plus qu'à me taire et à attendre votre décision.

—Ma décision?

—Oui, monsieur.

—Je ne vous comprends pas, mademoiselle!

—Vous ne me comprenez pas?…

Robert Français se leva et la regarda fixement.

Puis, d'une voix tremblante:

—Vous m'avez fait un aveu; permettez-moi de répondre à votre confiance par un aveu semblable. Vous m'avez dit que vous ne m'aimiez pas, et que vous en aimiez un autre; je vous dis, moi, mademoiselle, que je vous aime profondément, passionnément.

Fernande pâlit et recula instinctivement son fauteuil, comme pour s'éloigner de celui qui lui parlait ainsi.

Mais Robert Français avait deviné la révolte intérieure de la jeune fille. Il reprit avec une dignité suprême:

—Ne craignez rien! Il ne sortira pas un mot de mes lèvres que vous ne puissiez entendre. Je n'ai jamais compris l'amour sans le respect. Comment pourrais-je donc en manquer envers vous? Je vous aime depuis le premier jour où je vous ai vue. Vous ne savez pas cela, vous ne pouvez pas le savoir; votre père l'ignore, car ces mystères du cœur doivent rester cachés à tous.

Je vous ai vue chez des amis communs, croyez-vous? Détrompez-vous!

La nuit de ce bal où M. Ducraissy m'a présenté, je vous connaissais depuis longtemps,—depuis longtemps, six mois, une éternité, quand on aime! Comment pouviez-vous le savoir? je ne m'étais jamais montré à vous!

Vous alliez souvent porter des secours à une pauvre vieille femme, que son fils, tué sur une barricade en 1830, avait laissée sans pain.

Je vous ai rencontrée pendant que vous accomplissiez votre œuvre d'angélique bonté. J'ai lu sur votre visage tous les dévouements, tous les sacrifices.

Puis, peut-être, j'ai appris à vous aimer… Ceux à qui je parlais de vous me racontaient tous une noble action accomplie.

Le soir où j'ai désiré vous être présenté, vous n'étiez plus une étrangère pour moi, si moi j'étais toujours un étranger à vos yeux.

Je savais que votre vie se passait entre la charité et la prière… Je vous aimais déjà ardemment, quand mon nom a pour la première fois frappé votre oreille, et nous avions des pensées communes que vous ignorez encore…

Voilà l'aveu que je voulais vous faire, mademoiselle, afin de vous montrer que mon amour ne date pas d'hier, et que depuis longtemps mon cœur était entièrement À vous!

Mille sentiments opposés avaient agité Fernande en écoutant Robert.

Elle s'attendait si peu à une révélation pareille!

Elle restait confondue. L'homme qui parlait ainsi, l'homme qui cachait en lui tant de sentiments délicats, devait être une nature élevée, capable de comprendre.

Aussi le premier sentiment qu'elle éprouva fut une joie profonde.

Robert Français ne voudrait pas l'épouser malgré elle.

Elle ne pensait pas que le malheureux devait souffrir. Il y a toujours de l'égoïsme dans le cœur humain, même dans le meilleur.

Le jeune homme sentit qu'après ce qu'il venait de dire, Fernande devait être gênée. Il voulut néanmoins tenter de la toucher davantage.

Car il prenait pour une émotion vraie le trouble qu'il lisait sur le visage de mademoiselle Grégoire.

S'il avait su!

—Oui, je souffre, reprit-il. Vous comprenez maintenant, mademoiselle, quelle torture j'ai endurée quand vous m'avez avoué tout à l'heure la vérité.

Vous brisiez mon rêve sans pitié! Ce que vous me disiez me rejetait brutalement hors de mes espérances.

J'ai toujours été malheureux, mademoiselle. Des fous ceux qui prétendent qu'il faut être riche pour être heureux!

—Le nom que je porte n'est pas le mien; mon père m'a chassé de sa famille, m'a arraché le nom de mes ancêtres parce que je défendais le peuple quand lui défendait le roi!

J'ai un frère… un frère qui vit, et pour lequel je suis mort! Un frère qui m'a oublié et qui a froidement accepté l'héritage de haine que mon père lui a légué en mourant.

Alors, me trouvant seul en ce monde, j'ai regardé autour de moi. J'ai vu des indifférents. L'amitié m'a trahi; je me suis promis de garder toute ma tendresse pour celle qui serait ma femme. Je m'étais promis en même temps que, cette compagne, je la choisirais avec un soin jaloux, et que je pourrais lui vouer toute ma vie…

Ah! c'était la destinée qui me condamnait d'avance. Celle que je désirais me repousse; et je ne peux même plus espérer l'amour.

La figure de Robert Français respirait un abattement qui toucha la jeune fille. Si le premier sentiment avait été de l'égoïsme, le second fut de la pitié.

Pour comprendre ce que souffrait Robert, elle n'avait qu'à s'interroger elle-même: son cœur pouvait répondre.

—Ah! vous avez demandé pitié à votre père, prononça-t-il avec amertume.
Croyez-vous que je n'aie pas le droit de demander pitié moi aussi?

Croyez-vous que le plus à plaindre de nous deux ne soit pas moi?

Est-ce que l'amour d'une jeune fille, d'un enfant, peut se comparer à l'amour d'un homme? Connaît-elle la vie et sait-elle à quels engagements elle se livre le jour où elle devient fiancée?

Il s'interrompit, une animation étrange se lisait en lui. Il se promenait à grands pas à travers le salon, sans même s'apercevoir de la bizarrerie de cette attitude.

Fernande, étonnée d'abord, ne tarda pas à être effrayée.

Robert avait lentement perdu le calme qu'elle lui avait vu dans les premiers instants de leur entretien.

Pourtant, elle fit un effort et dit:

—Monsieur, je vous remercie d'avoir eu confiance en moi, comme moi j'avais eu confiance en vous. Hélas! maintenant je n'ose plus terminer l'aveu que j'avais commencé.

Quand j'ignorais votre secret, je pouvais me décider à vous parler comme je comptais le faire; maintenant, cela ne m'est plus possible…

Robert la regarda étonnée.

—Mademoiselle…

—Vous ne comprenez pas, monsieur?

—Non, mademoiselle, et je vous supplie d'être aussi confiante que vous m'avez déjà fait l'honneur de l'être.

—Je n'ose…

—Je suis un galant homme, mademoiselle, dit-il lentement, et comme tel, vous pouvez tout me dire, et moi je puis tout entendre.

Fernande leva les yeux sur Robert,—bien pâle, mais résolue.

—Eh bien! monsieur, je m'adresse à votre loyauté, pour vous supplier de renoncer à moi.

Le visage de Robert se décomposa.

Une ardente colère se peignit dans ses yeux.

—Renoncer à vous? Jamais! dit-il.

Le tonnerre tombant aux pieds de Fernande l'eût moins épouvantée que l'exclamation furieuse du jeune homme.

Il répéta avec emportement:

—Je ne renoncerai pas à vous! et si vous n'êtes pas ma femme, je ne veux pas, au moins, que vous soyez la femme d'un autre!…