XXII
LE DANGER
Fernande trembla.
L'homme qu'elle avait devant les yeux depuis une heure se révélait sous un jour nouveau.
—Quoi! je vous ai dit que je vous aimais! reprit Robert Français, et vous espérez que je vous abandonnerai! Je vous ai dit que depuis six mois je ne pensais qu'à vous, et vous avez pu croire que je renoncerais à mon rêve!… N'attendez pas de moi une générosité ridicule!… J'aime, voilà tout ce que je sais!
Vous voir à un autre? Je préférerais que vous fussiez morte!
Robert Français mit une telle expression dans la manière de prononcer cette phrase, que Fernande comprit bien que tout était fini pour elle.
—Que vous ai-je donc fait? murmura-t-elle d'une voix brisée. Vous ne m'avez pas comprise. Si c'est moi qui refuse de vous épouser, mon père me poursuivra de sa volonté, de sa colère. Mais vous!… vous pouvez d'un seul mot me sauver et me rendre libre à jamais.
—Comment! vous voulez que, non content d'être refusé par vous, j'aille encore!…
—Vous m'aimez, monsieur, je vous crois. Vos paroles m'ont émue, et des paroles menteuses ne vont pas droit au cœur comme les vôtres ont été au mien! Vous avez souffert… Donc vous savez ce que c'est que la souffrance! Ayez pitié de la mienne!… Vous voyez, toute ma fierté tombe… Je deviens humble… Un mot de vous à mon père, et je suis sauvée!
Robert Français détournait les yeux pour ne pas voir cette belle jeune fille qui l'implorait.
Il sentait qu'une pareille supplication arriverait peut-être à le toucher, et il ne voulait pas être touché.
Voyant que le jeune homme conservait son impassibilité, Fernande sentit sa fierté revenir. Elle eut honte d'être descendue jusqu'à la prière.
—Eh bien, non, dit-elle, je ne vous demande rien! Il y a des âmes que la souffrance élève et purifie, la vôtre est de celles qui s'irritent et s'aigrissent. Soit! je serai victime, mais je ne serai plus humiliée.
Vous m'avez vue venir à vous, suppliante, vous m'avez repoussée! Je ne descendrai pas plus loin. Mon père vous a accordé ma main; mais moi, monsieur, je vous la refuse!
Fernande était redevenue la fière et courageuse jeune fille qui avait sauvé le marquis de Kardigân.
Un sang généreux colorait son visage; son regard brillait, et sa lèvre tremblante indiquait qu'elle subirait tout plutôt qu'une volonté despotique et cruelle.
Robert Français l'admirait.
Mais l'impétueux jeune homme, au lieu d'ouvrir son cœur à la pitié, regrettait encore plus le sacrifice que le refus de Fernande lui imposait malgré lui.
Avant qu'il eût le temps de répondre, la porte s'ouvrit et M. Grégoire entra.
Le vieux conventionnel était souriant; mais son sourire avait cette ironie glaciale des êtres qui ne croient à rien.
Il s'était imaginé que sa fille repoussait le parti qu'on lui proposait, parce qu'elle ne connaissait pas Robert; et, ingénument, avec ce cynisme naïf des hommes comme lui, il était persuadé que M. Français gagnerait rapidement sa cause auprès de Fernande.
Il arrivait donc, persuadé que tout était arrangé selon ses désirs.
Mais le premier coup d'œil qu'il jeta sur les deux jeunes gens l'avertit qu'il s'était abusé.
—Mademoiselle Grégoire vous a-t-elle fait part de ses intentions? dit-il à Robert en se tournant vers lui.
—Oui, monsieur.
Le regard de M. Grégoire devint interrogateur.
—Elle a refusé la demande que j'avais l'honneur de lui adresser.
Le conventionnel laissa échapper un geste de colère.
—Ayez l'obligeance d'aller m'attendre dans mon cabinet, monsieur, dit-il.
Robert jeta un dernier regard à Fernande, et disparut…
M. Grégoire prit violemment le bras de sa fille.
—Cette comédie a assez duré, mademoiselle; il faut qu'elle ait une fin.
J'entends que vous m'obéissiez.
Fernande redressa de nouveau le front.
—Non! dit-elle.
—Vous refusez?
—Je refuse!
—Alors, malheur à vous!
—J'accepte tout! et je m'attends à tout!
—Non. Vous ne vous attendez pas à ce que je vous réserve.
Elle n'eut pas peur; c'était une nature trop vigoureusement trempée pour céder à ce sentiment vulgaire.
Mais un léger frissonnement agita son corps, quand elle réfléchit aux dangers inconnus qui la menaçaient.
Et Jean n'était pas là! et Jean ne viendrait pas la secourir! Pauvre femme! elle ignorait ce que son fiancé lui avait écrit dans sa nuit d'angoisse, elle ignorait qu'elle était seule désormais, et que celui en qui reposait toute son espérance s'entendait avec ses ennemis pour ne pas l'épouser!
La décision de M. Grégoire était prête; il n'y avait plus à hésiter.
Il jeta un regard suprême à sa fille, regard qui fit trembler la malheureuse Fernande, tant elle y lut de rage froide et concentrée.
M. Grégoire sortit, la laissant seule.
Un instant après, elle quitta le salon à son tour, pour regagner sa chambre à coucher; là au moins elle était libre, libre de prier et de pleurer.
Le cabinet du conventionnel était situé en face du salon.
En passant devant la porte, Fernande entendit des éclats de voix. C'était son père qui parlait. Sans doute, elle allait s'éloigner, quand un mot attira son attention.
—Je l'enlèverai demain!…
Elle comprit tout, et sa pensée embrassa aussitôt la portée de la résolution prise par M. Grégoire.
Sans doute, le vieillard s'était dit qu'il ne pourrait pas dompter ce fier et hautain caractère, et il voulait arracher Fernande à son amour maudit, en l'arrachant à celui qu'elle aimait.
L'instinct de la conservation fut plus fort dans son cœur que la volonté du devoir.
Elle écouta…
Malheureusement, les deux hommes parlaient tantôt à voix haute, tantôt à voix basse. Elle entendit imparfaitement…
—L'aimez-vous? dit M. Grégoire brusquement quand il entra dans la chambre où l'attendait Robert Français.
—Si je l'aime!
—Ah! vous êtes bien dégénérés, vous, les hommes de la génération qui commence! De mon temps, pour accomplir ce qu'on voulait, on ne reculait devant rien!…
Le jeune homme arrêta M. Grégoire du geste.
—Monsieur, dit-il, parlons franc. Quand je vous ai demandé la main de votre fille, je vous ai dit quelle était ma position de fortune: j'ai cent mille livres de rente, pas de famille, pas d'obligations. Enfin, vous me connaissez, ou plutôt, vos frères, ceux qui, comme vous et moi, combattent pour la cause du peuple, me connaissent, et vous ont dit que l'on pouvait compter en tout temps sur mon courage et mon intelligence. Vous comprenez qu'il faut bien que je fasse ressortir ce que je vaux, puisque vous en doutez! Or, ce qui vous a décidé à accepter favorablement ma recherche, ce n'est pas ma fortune, vous êtes riche vous-même; ce n'est pas ma jeunesse, puisque je suis vieux avant l'âge; ni ma famille, puisque je n'en ai pas.
Donc, vous aviez une arrière-pensée. Cette arrière-pensée était celle-ci: votre gendre devait apporter à votre ambition une somme d'influence et de pouvoir qui complétât la vôtre. Vous trouvez que je remplissais votre but: je le conçois.
Mais moi, c'est une autre intention qui m'a guidé… J'aime votre fille! et il n'est rien que je ne sois disposé à faire pour devenir son mari.
Rien! entendez-vous?
Donc, quoi que vous vouliez, je le ferai.
—Vous êtes l'homme qu'il me faut.
—Mademoiselle Fernande, séparée de celui auquel elle s'est fiancée, cessera de l'aimer.
—Votre idée est la mienne. Je l'enlèverai demain.
—Je n'aurais pas osé vous soumettre ce projet, monsieur, répliqua
Robert Français, mais je l'approuve.
—Demain, dans la nuit, je partirai avec elle.
—Où irez-vous?
—Je l'ignore encore…
Les deux hommes continuèrent à parler bas. Il fut arrêté que Robert Français escorterait la chaise de poste à cheval, afin d'éviter qu'elle ne fût suivie.
Il devait se trouver le lendemain à minuit à la porte de la maison.
Fernande ne put entendre, nous l'avons dit, toute cette conversation.
Elle comprit seulement que le lendemain soir M. Grégoire comptait l'arracher de Paris, comme s'il pouvait aussi l'arracher à ses souvenirs.
Elle sentit alors tout le danger qu'elle courait.
Comment prévenir Jean?
Lui écrire?
Qui porterait la lettre? Une consigne avait été donnée, sans doute, dans la maison. Ensuite, elle préférait ne pas faire connaître au vieillard que celui qu'elle avait choisi comme mari était un de ces royalistes qu'il haïssait de tout son fanatisme.
La pauvre enfant, réfugiée dans sa chambre, réfléchissait avec ardeur. A qui pouvait-elle se fier? A qui pouvait-elle demander du secours?
Elle se jeta sur son prie-Dieu. Elle savait bien que Dieu, ce consolateur des affligés, ne la laisserait pas abandonnée et sans secours.
Tout à coup, elle jeta un cri de joie. Elle avait trouvé. Dieu avait entendu sa prière, sans doute, et lui envoyait la pensée qui la sauverait.
Elle se rappela cet ouvrier qui lui avait dit:
—Si vous avez besoin de Jérôme Hébrard, appelez-le.
Jérôme lui avait donné son adresse, gardée par elle avec soin, comme si elle eût pu avoir la seconde vue de l'avenir.
Il était ouvrier sellier, et demeurait rue Saint-Honoré, n°117.
Elle prit une plume et écrivit:
«Vous m'avez dit que je pouvais compter sur vous à l'heure du péril. Eh bien! je suis en danger. Venez! je vous appelle!…