XXIII
LE MESSAGE
Mais la lettre écrite, comment la ferait-elle parvenir?
Là était la difficulté.
Puisque M. Grégoire avait pris ses dispositions pour que sa fille ne pût sortir, sans doute il avait veillé à ce qu'elle ne pût écrire.
Il est vrai qu'une lettre adressée à Jérôme Hébrard, ouvrier, arriverait plus facilement à son adresse qu'une lettre envoyée à Jean de Kardigân.
Fernande n'avait jamais nommé à son père celui qu'elle avait choisi comme fiancé, celui auquel elle avait engagé sa foi; mais M. Grégoire le devinerait aussitôt.
Tandis que nul soupçon ne lui viendrait quand il saurait que sa fille écrivait à un ouvrier connu de lui. Au reste, la pensée de M. Grégoire fut ce qu'elle devait être.
Il s'imagina que Fernande envoyait un secours au jeune républicain. Ses habitudes charitables lui étaient connues, et il savait que nul n'avait jamais imploré en vain la générosité de la jeune fille.
La lettre partit.
Fernande calcula le temps matériel pour qu'elle parvînt à son adresse.
Puis elle attendit impatiemment.
Elle se rendait compte des retards qui pouvaient reculer le moment où elle verrait Jérôme Hébrard.
Peut-être l'ouvrier n'était-il pas chez lui, peut-être ne rentrerait-il qu'à une heure assez avancée de la soirée?…
La journée s'écoula ainsi. La servante qui avait porté la lettre revint au bout de deux heures. En effet, Fernande ne s'était pas trompée dans ses craintes: Jérôme était absent; il fallut qu'elle attendît encore.
Comme tout être humain qui se voit menacé d'un péril prochain, elle s'imaginait que ce péril augmentait à mesure que les heures s'ajoutaient les unes aux autres.
Enfin, à sept heures du soir, on vint lui dire que quelqu'un demandait à lui parler.
Son cœur battit à rompre quand elle entendit annoncer celui qui allait servir de messager à sa douleur.
Elle avait refusé de descendre pour partager le dîner de son père. M. Grégoire ne s'en était pas autrement préoccupé. Sa fille, étant prisonnière, ne pourrait communiquer avec personne. Cela lui suffisait.
Enfin, Fernande se rendit au salon et se trouva en face de Jérôme.
Elle lui tendit la main.
—Je vous remercie, mademoiselle, dit-il. Vous m'avez fait l'honneur de vous rappeler mes paroles. Je suis à vous entièrement.
—Vous pouvez me sauver.
—Vous sauver?
—Oui.
—Quoi, ce danger dont vous me parlez…
—C'est un danger réel et terrible, hélas! Une tempête me menace; il dépend de vous de la détourner de mon front.
—J'écoute, mademoiselle, et veuillez savoir que tout ce qu'un homme peut faire, je le ferai.
—Vous rappelez-vous, la… la personne que j'avais cachée un jour dans…
—Je me la rappelle.
—C'est vers elle que je vous envoie.
Fernande avait baissé les yeux instinctivement, et légèrement rougi en prononçant cette phrase. Il répugnait à cette exquise créature de livrer ainsi les secrets de son cœur à un étranger. Mais Jérôme Hébrard était un de ces enfants du peuple en qui la loyauté est à la hauteur du courage.
Son visage ne trahit en rien le plaisir ou l'étonnement que Fernande venait d'éveiller en lui. Il se contenta de répondre:
—Je le répète, mademoiselle, je suis à vos ordres.
—Merci! dit-elle une seconde fois.
Voici ce que j'attends de vous, reprit Fernande, M. le marquis de Kardigân demeure à l'hôtel de France, sur le boulevard de Gand. Je vous prie d'y aller et de lui dire…
Elle hésita encore.
La pudeur de la jeune fille souffrait de cette confidence. Pour lui faire achever ce qu'elle avait commencé, il fallait que la pensée du péril vînt lui rendre la volonté d'aller jusqu'au bout:
—M. de Kardigân est mon fiancé, dit-elle à voix haute. Or, on veut m'enlever à lui. Racontez-lui tout.
Alors, d'un ton ferme, elle raconta à Jérôme Hébrard une partie de ce que nous savons, mais en glissant rapidement sur ce qui avait pu se passer entre elle et son père.
Elle en dit assez pour que l'ouvrier pût expliquer au gentilhomme l'imminence du danger et la nécessité d'un prompt secours. Quand elle eut fini:
—Dites à M. de Kardigân, ajouta-t-elle, que je n'ai pas d'instruction à lui donner. Qu'il réfléchisse et qu'il décide.
—J'ai compris, mademoiselle, répliqua respectueusement Jérôme Hébrard, mais…
—Mais…
—M. de Kardigân voudra-t-il me croire?
L'observation de l'ouvrier était juste.
Fernande écrivit quelques lignes où elle recommandait à Jean de croire l'ouvrier..
Jérôme s'inclina respectueusement devant Fernande et sortit.
Suivons-le, et abandonnons pour un instant Fernande, livrée à ses tristesses, à sa préoccupation.
Jérôme Hébrard marcha rapidement.
Quand il arriva à l'hôtel de France, il demanda M. le marquis de Kardigân; on lui répondit qu'il était parti. Malgré le domestique du jeune homme, il s'entêta à rester. Jérôme souffrait du retard apporté par la destinée à la remise de son message.
Onze heures du soir, minuit, une heure du matin sonnèrent. Il attendait toujours.
Pourtant il se dit que l'enlèvement dont Fernande était menacée ne devait avoir lieu que le lendemain. Donc, il avait encore au moins douze heures devant lui pour voir le marquis.
Enfin Jean arriva…
Nous savons le reste.
Quand Jérôme eut répété à son tour le récit qu'il avait entendu de la bouche de Fernande, Jean éprouva une surprise mêlée de colère.
—Quoi! on lui arracherait Fernande!
Puis il réfléchit. Comment, lui qui avait renoncé à elle, pouvait-il s'irriter de ce que M. Grégoire voulût la lui prendre? C'est alors que l'idée lui vint que Fernande pouvait ne pas avoir reçu sa lettre.
Ce fut un coup affreux pour lui. Il avait pu écrire à mademoiselle Grégoire qu'une fatalité implacable se dressait entre eux deux, mais il ne se sentait pas la force de le lui dire à elle-même…
—Allons! pensa-t-il, il ne s'agit pas de me laisser affaiblir. Pour le moment, elle est en danger: il faut que je la sauve!
Quelques mots échangés avaient fait deux amis de ces deux hommes, si séparés l'un de l'autre par une position réciproque.
Il n'y avait plus ni gentilhomme ni ouvrier. Il y avait deux cœurs fiers et honnêtes qui battaient à l'unisson, à la pensée d'un même devoir à remplir, d'une même noble action à faire.
Il fallait, en tous cas, attendre au lendemain avant de prendre une décision.
—Vous êtes ici chez vous, dit Jean à Hébrard. Dormons; demain, au jour, nous préparerons un plan de combat.
A onze heures du matin, les deux nouveaux amis se levèrent et déjeunèrent rapidement.
A midi et demi, ils arrivaient dans la rue de M. Grégoire.
En route, ils avaient décidé de leur conduite.
Un hôtel meublé, situé presque en face de la maison du vieux conventionnel, semblait s'élever là exprès pour qu'on pût s'y établir et surveiller ce qui se passerait.
Ils entrèrent et louèrent deux chambres.
Puis ils se postèrent en observation et attendirent. Somme toute, la journée ne devait pas apporter de complications nouvelles. M. Grégoire et M. Robert Français voulaient enlever Fernande au milieu de la nuit et à l'heure où nul passant ne pourrait entendre les cris d'appel de la jeune fille.
A sept heures du soir, rien n'avait encore paru; à dix, la porte de la maison s'ouvrit, et M. Grégoire parut.
Il regarda à droite et à gauche, comme un homme qui craint d'être aperçu. Ne voyant personne dans la rue, il rentra et ferma la porte.
A onze heures et quart, l'oreille de Jean fut frappée par le bruit sourd d'une chaise de poste courant rapidement sur l'avenue des Champs-Elysées. Il appela Jérôme, occupé à ce moment à préparer une double paire de pistolets et deux épées, qu'il sortait de leur fourreau.
C'étaient les armes dont les jeunes gens avaient cru prudent de se munir.
—Écoutez! dit Jean.
—C'est la voiture…
En effet, une chaise de poste, mais marchant au pas, tourna l'angle de la rue et de l'avenue des Champs-Elysées.
Sans doute le cocher avait trouvé bon de modérer la rapidité de la course, afin de ne pas éveiller ceux qui dormaient. Un homme qui dort est un homme qui ne peut rien voir.
La voiture stoppa à deux mètres environ de la maison; la porte se rouvrit de nouveau, livrant encore passage à M. Grégoire.
Il fit un mouvement de joie en apercevant la chaise de poste.
Cependant la portière de celle-ci s'entre-bâilla, et un homme, enveloppé d'un large et épais manteau, sauta sur le trottoir.
Un chapeau à bords inclinés empêchait de distinguer son visage.
Au reste, le froid vif de cette nuit d'hiver rendait naturel cet excès de précaution.
Il échangea deux mots avec M. Grégoire.
Alors, Jean l'entendit qui disait au cocher:—Suivez-moi.
Jean et Jérôme se regardèrent. Ils s'étaient compris au premier coup d'œil.
Ce qu'il était important de savoir, c'était où allait la chaise de poste, puisque c'était elle qui devait enlever Fernande.
Ils se partagèrent les armes et descendirent doucement. La voiture tournait la rue. Ils la rejoignirent, marchant à distance.
Elle s'arrêta derrière le jardin de M. Grégoire.
Évidemment le conventionnel préférait que l'enlèvement eût lieu de façon à ce que nul ne pût s'en douter.
Une petite ruelle reliait ce jardin à la rue latérale.
L'homme qui suivait la chaise de poste tira une clef de sa poche et ouvrit la petite porte du jardin.
S'il avait jeté les yeux derrière lui, il aurait vu Jean et Jérôme s'y glisser après lui.