XXV
SEUL!
A l'exclamation de Jean, un frisson d'horreur avait courbé toutes les têtes de ceux qui assistaient à ce drame.
Le frère venait-il donc de tuer son frère?
Philippe de Kardigân venait-il, nouveau Caïn, d'immoler malgré lui Abel!
Robert Français,—pour lui garder le nom que le jeune homme s'était donné,—se jeta à genoux sur le sol et souleva doucement dans ses bras la tête pâle du marquis:
—Jean! Jean! balbutiait le malheureux d'une voix rauque, Jean, c'est moi, moi, ton frère! ne m'entends-tu pas?…
Fernande, agenouillée elle aussi, priait et pleurait; Jérôme Hébrard se détournait pour cacher ses larmes.
Quant à M. Grégoire, il s'était éloigné, sentant bien que le fratricide était lui, lui qui avait armé ces deux jeunes gens l'un contre l'autre.
C'était déchirant d'entendre les sanglots de Robert Français. Il couvrait de baisers le front pâle de son frère.
—C'est moi qui l'ai tué! c'est moi qui l'ai tué! et c'est mon frère!
Jean ouvrit les yeux.
Jérôme Hébrard s'élança au dehors, et revint au bout de dix minutes, accompagné d'un médecin qui demeurait heureusement près de là.
Pendant ces dix minutes, Jean avait recouvré connaissance…
Dans quelle situation était ce pauvre cœur infortuné!
Il s'éveillait à la vie entre son frère et sa fiancée, frère qu'il devait haïr, fiancée qu'il ne devait pas aimer.
C'était vraiment un de ces jeux terribles comme en a la fatalité que de réunir ainsi ces trois êtres séparés les uns des autres par tant de choses!
Jean regardait son frère et la jeune fille: ses yeux mornes allaient tristement de l'un à l'autre.
Toute sa vie était la-dedans, et partant toute sa vie était brisée par son devoir.
—Frère, disait tout bas Robert Français, pardonne-moi!… J'étais égaré par la folie de mon amour, par l'exaspération de ma jalousie… Je suis seul, seul au monde, moi! Tu comprends ce que j'ai dû souffrir… Frère, frère, pardonne-moi, car je ne me pardonne pas moi-même!
Un faible sourire erra sur les lèvres du marquis de Kardigân.
Il serra doucement la main de Robert Français.
—Fernande! dit-il.
La jeune fille se rapprocha…
En ce moment le médecin arriva, accompagnant Jérôme Hébrard. Il examina la plaie du marquis.
Robert et Fernande dévoraient des yeux l'homme qui allait prononcer l'arrêt de vie ou de mort du dernier des Kardigân.
—La blessure n'est pas dangereuse, dit-il enfin, après avoir soigneusement examiné le petit trou sans importance qu'avait produit l'épée.
—Sauvé! sauvé! s'écria Robert.
Fernande, elle, s'était agenouillée de nouveau, remerciant Dieu avec ardeur de lui avoir conservé Jean.
Un quart d'heure après, le blessé, escorté de Robert, de Jérôme Hébrard et de Fernande, arrivait à l'hôtel meublé qu'il avait choisi comme observatoire.
M. Grégoire était rentré dans sa maison, sans dire un seul mot.
Il n'osait pas s'opposer à ce que sa fille veillât celui qui venait de tomber pour elle.
Un premier pansement fut fait, pansement qui rafraîchit le blessé.
Il s'endormit d'un profond sommeil aussitôt après. Quand il s'éveilla, au matin, il avait un peu de fièvre, mais le médecin permit qu'on le transportât à l'hôtel de France.
Là, un sommeil lourd et pesant s'empara de nouveau de lui; le second réveil eut lieu à six heures du soir.
Depuis l'instant où il était tombé, Jean avait toujours eu pour gardes Fernande et Robert. Les deux jeunes gens ne se parlaient pas; la fatigue et l'émotion les brisaient.
Jean les trouva changés tous les deux quand il rouvrit les yeux.
Il s'accouda sur le lit, soulevant à moitié son corps endolori, et les contempla:
—Les voilà donc tous les deux! pensa-t-il. Lui, c'est mon frère; elle… c'était ma fiancée. Et entre nous, il y a le devoir, le devoir implacable, dressé comme une montagne que je ne franchirai jamais!
Il eut comme un retour sur lui-même, embrassant d'un seul effort tout le passé vécu et souffert:
—Le devoir? Si ce n'était qu'un mot!… Si je me trompais? Si… Ah! je la connais cette lutte, cette lutte où j'ai vaincu déjà, mais où je pourrais bien être vaincu à mon tour! Que vais-je dire? Que vais-je faire?
Une lampe brûlait dans la chambre. La nuit était venue. Une ombre grise laissait dans une demi-obscurité ces deux têtes du frère et de la fiancée.
—Philippe! appela-t-il doucement.
Robert Français s'éveilla:
—Philippe! Ah! béni sois-tu de me nommer ainsi!
—Frère, dit Jean, nous nous voyons aujourd'hui pour la dernière fois. Il a fallu l'ironie de la destinée pour que nous nous retrouvions en face l'un de l'autre. Mais, laisse-moi te le dire. Si j'obéis à la volonté de mon père, en séparant de nouveau ma vie de la tienne, j'obéis en me débattant… O mon frère! Dieu m'est témoin que mon cœur est rempli pour toi d'une vraie et profonde affection…
Ils pleuraient, ces deux hommes, comme eussent pleuré des enfants!
—Tu as mal agi, continua Jean. Pourquoi la torturais-tu, elle? Que t'avait-elle fait?… Ce n'est pas toi qu'elle aimait… et mieux eût valu qu'elle t'eût aimé!…
Fernande entendait.
L'ombre empêchait Jean d'apercevoir la jeune fille.
Quand le marquis dit:
—Mieux eût valu qu'elle t'eût aimé!
Elle sentit un choc violent la frapper au cœur. Qu'est-ce que cela signifiait?
Jean reprit:
—Si tu savais!… Tu souffres, toi? Oh! oui, tu as dû bien souffrir pour en arriver, toi noble de cœur, à accomplir une mauvaise action… Eh bien, tu es moins malheureux, toi qu'elle n'aime pas, que je ne suis malheureux, moi qu'elle aime pourtant! Tu es séparé d'elle par elle-même; je suis séparé d'elle par mon devoir, par l'ordre d'un mourant que j'ai juré de respecter!… Et j'ignorais tout! Son père, Philippe, est un régicide, et… et lis…
Du doigt il indiquait à Robert Français le bureau à moitié fermé où il serrait le testament du vieux marquis.
Il le prit et lut tout haut.
A mesure qu'il lisait, Fernande sentait la vie l'abandonner…
Quand Robert Français eut fini:
—Jean, dit-il, je te jure que j'oublie ma douleur, qui n'est rien auprès de la tienne; Jean, ton père avait bien de la cruauté dans l'âme pour perdre ainsi volontairement le bonheur de ses deux enfants! pour briser le cœur de celle qui t'aime!…
—Adieu, Philippe, répondit Jean, que les larmes étouffaient. Nous ne nous reverrons que morts! Embrasse-moi!
Les deux frères tombèrent dans les bras l'un de l'autre.
—Adieu!
—Comment lui apprendras-tu l'affreuse vérité à cette pauvre enfant?
—A elle?
—Oui.
—Ne me dis pas cela… Cette pensée m'épouvante!
Qui le lui expliquerait ce devoir sacré? Que me répondrait-elle?
Fernande se leva, chancelante.
—Je vous répondrais, Jean, que vous avez raison, que je vous admire et vous respecte autant que je vous aime!
—Fernande!
—J'ai tout entendu.
—Oh! mon Dieu!
—Pourquoi craignez-vous, ami? Est-ce mon désespoir que vous redoutez? C'est un tort, Jean. Je suis digne de vous, puisque votre cœur m'a choisie. Eh bien! celle qui est digne de vous saura s'en souvenir à l'heure du sacrifice. Vous ne l'avez pas jugé au-dessus de vos forces; pourquoi voudriez-vous qu'il fût au-dessus des miennes?
—Fernande! Fernande!
—Ami, nous eussions été heureux, car notre amour était grand comme notre honneur! Dieu nous avait réunis, Dieu nous sépare, que sa volonté soit faite!
Robert Français cachait sa tête dans ses mains; lui aussi se disait qu'il avait bien choisi, et que c'était une sublime créature, celle qui, le cœur brisé, trouvait encore des accents pour parler ainsi!
—Ah! partez, Fernande, partez, par pitié, vos paroles me tuent… partez!…
—Vous avez raison, grâce…
—Ils s'en vont tous les deux, s'écria Kardigân, que le délire commençait à prendre, ils s'en vont… le frère… la fiancée… ceux que j'aimais… oh! que je suis malheureux! que je suis malheureux! Partez… partez!… cela me déchire de vous voir encore!…
—Jean, la fiancée vous dit adieu, murmura Fernande.
Ils étaient seuls: Robert venait de s'enfuir, pleurant et sanglotant.
Jean attira doucement la jeune fille à lui, et lui mit un baiser au front.
—Nous ne serons jamais l'un à l'autre, dit-il, et pourtant, je vous aimerai toujours…
—Moi aussi! balbutia-t-elle à travers ses larmes…
Elle sortit, pâle, brisée, muette…
—Seul! je suis seul! s'écria Jean! je suis seul! Ah! mon père, sois content! cela coûte cher, l'honneur!…
La plaie se rouvrit, et il retomba sur son lit, baigné dans son sang…